‹ Le capitaine SpartacusChapitre 6 sur 9 · LA TENTATION · texte numérisé non relu

LA TENTATION

L'atelier de maitre Vouet s'était presque entièrement renouvelé durant ces quatre années; Lebrun avait fait un voyage à Rome, Mignard travaillait pour son propre compte et faisait concurrence à son ancien maître;

enfin, tous ces jeunes gens que nous avons vus à l'œuvre, rassemblés clans la salle haute de la place du Louvre, étaient maintenant dispersés.

Mais un sentiment commun les unissait toujours. Rivaux, ennemis même pour la plupart, ils étaient d'accord pour haïr et calomnier Eustache Lesueur. Simon Vouet était, sous main, à la tête de cette coterie ; la Gemma, ce charmant hochet, manquait à son imbécile vieillesse ; il conservait à son ravisseur une rancune implacable.

Dans ces derniers temps, l'intelligence artistique du premier peintre du roi avait considérablement fléchi. Son pinceau ne produisait plus que de pâles et informes esquisses, oii la pensée le cédait encore à l'exécution, si misérable que fût celle-ci. Il n'était pas fort vieux d'âge pourtant; mais , enrichi tout à ODUp à une certaine époque de sa vie par les

libéralités de plusieurs têtes couronnées , il avait prétendu, dissipateur égoïste , voir à lui seul la fin de son or. A cette tâche honteuse, il avait peidu force et intelligence. Le caractère de cet homme, dont le mérite comme peintre demeure incontestable, ne fut beau sous aucun aspect. Il était riche , et Ton ne cite de lui aucune action noble ou généreuse ; tous ses élèves, sauf Lesueur, lui payaient une forte rétribution, ce qui ne l'empêchait point d'user de leur pinceau outre mesure. Eût-il été d'ailleurs irréprochable, sa conduite à l'égard d'un grand homme qu'il accueillit en face à bras ouverts , tandis que , dans l'ombre , il ameutait contre lui la populace des hauts antichambres et des ateliers, resterait une tache éternelle à sa mémoire. On sait que ce fut Simon Vouet dont la cauteleuse et lâche jalousie causa les amers dégoûts qui assaillirent Nicolas Poussin penrlant son séjour en France.

Sur ce naturel clroil eL peu «^éiiôicux, le temps avait produit son effet ordinaire ; à Tépoque où nous arrivons, il n^y avait plus rien, chez maître Vouel, de ce qui avait pu autrefois contrebalancer les vices de son cœur. Activité, talent, avaient disparu; Faction dissolvante de la vieillesse n'avait épargné que les principes du mal. Ceux-là, demeurés seuls, semblèrent en revanche s'être accrus en nombre et singulièrement développés. Dans ce corps usé avant Page, il n'y avait plus d^àme, à moins qu'on ne s^ivis3 de nommer ainsi l'asile où se pressaient l'astuce, Tégoïsme, l'envie, toutes les qualités mauvaises, dépourvues d'énergie qui les refrénât ou de pudeur qui pût les voiler.

Pourtant, au milieu de ces ruines, quelque chose était resté debout, qui ressemblait de loin à un sentiment. Maître Vouet n^avait point oublié la Gemma; il la regrettait sans

cesse tl se sentait capable de tous les sacrifices pour recouvrer son trésor. Ce n'était point amour, ce n'était pas même ce caprice artistique qui s^élait fait passion autrefois; où l'art est mort, disparaissent ses résultats mauvais ou bons : c^était désir insensé, puérile marotte de viediard 11 voulait voir la Gemma, la draper comme autrefois, la conduire au piédestal ; sa main tremblante aurait plaisir à souiller quelque toile en tâchant de reproduire des formes connues; ce serait un passetemps pour désennuyer les longues heures de son oisiveté.

En outre, Eustache^ cet ingrat qui avait reculé devant une bassesse, Eustache l'aiinait d'amour sans doute. N'était-ce pas là une séduction irrésistible, et la jouissance ne s'accroît-elle pas de toute la douleur de Phommc qu'on déteste?

Maître Vouct passait souvent à dessein de-

vant la porte de Lesueur. Le vieillard avait grande foi en son propre talent de persuasion; il espérait toujours amener Eustache à lui restituer ce qu^il nommait son bien ; mais le hîisard ne Tavait point servi jusqu'alors : il n'avait jamais rencontré son ancien élève.

Le lendemain de la scène que jious avons racontéeauprécédent chapitre, maîtreVouet se leva dès l'aurore. Un projet vai^^ue avait germé dans son cerveau; il voulait, sans perdre de temps, le mettre à exécution. Que lui manquaitil pour entrer dans la maison d''Eustache? un prétexte. Ce prétexte, il l'avait enfin trouvé. Le reste, grâce à son habileté diplomatique, devait aller au mieux de soi-même.

Lesueur achevait de disposer son modeste bagage quand on lui annonça la visite du premier peintre du roi. L'instant d'après, maître Vouet était introduit.

Eustache fut péniblement frappé du chan-

gement qu'une année avait produit sur les traits de son ancien maître. Bien que, en réalité, il se fût formé seul, et non par les rares et indifférents conseils du vieux peintre, il lui gardait au fond du cœur une reconnaissance que rien n'avait pu étouffer. La vue de maî(re Vouet réveillait d^ailleurs en lui tant de souvenirs! cYtait dans l'atelier de la place du Louvre qu^il avait pris en main le pinceau pour la première fois ; citait là qu'il avait vécu une vie d'espoir et de travail, sinon de bonheur ; cVst là enfin qu'il avait vu la Gemma, cette femme qui lui était apparue comme pour répandre sur toute son existence un vague et mélancolique cnchanleinent.

Maître Vouet s'avança vivement ; il déposa contre la boiserie un tableau recouvert d\m voile, et ouvrit ses bras en disant avec em^ phase :

— Dieu soit loué, puisqu'il m'est donné du

revoir, avnnt do mourir, mon élève, mon fils bicn-aimé!

Eustachc lui rendit respeciueusement son accolade, et. le conduisit à un siège.

— - Vous êtes surpris de me voir dans votre maison, maître Lesueur, reprit le vieillard dont la voix devint triste et i^^-ave, — peutclre n'aurais je point du en passer le seuil ; mais j^avais besoin de vous revoir. En outre...

iMaîlre Vouet hésita, Eustache voulut profiler de son hilence pour le rassurer sur ses propres sentiments, mais le vieux peintre l'interrompit d^un i^'osle :

— Je sais que vous êtes bon, Eustache, dit-il. Une générosité mal entendue a pu seule vous entraîner, lorsque vous avez porté Tatlliction dans le coeur dVm vieillard INe parlons point de ceci... En outre, disais-je, il me peinait d'avoir profite des œuvres dues à votre pinceau. Je vous apporte une de vos

toiles; les aulies n'é(anl plus en ma possession, je suis prêt à vous en compter le prix.

Eustaciie, comme maître Vouet s'y attendait positivement, rejeta bien loin toute offre pécuniaire,

— Vous êtes quitte envers moi et au delà , maître, dit-il. Si l'un de nous reste débiteur de l'autre , c'est moi , votre élève et votre obligé.

— ioujours noble! toujours généreux!

s'écria le vieux peintre. Oh! pourquoi Dieu a-Ml mis cette pierre d'achoppement entre nous !

Eustache ne répondit point. Maître Vouet, etnbarrassé, torturait sa cervelle pour trouver wïï moyen d entamer la négociation, véritable but de sa visite.

— Pour qui ces préparatifs de voyage? deinanda-t-il, voulant au moins prolonger l'entretien.

Le IroiU d'Eustache se rembrunit.

— Maître, dit-il, mon plus cher désir a toujours été de voir l'Italie. Ces préparatifs sont pour moi ; je vais à Rome.

Bien qu*Eustache ne dût point compte à maître Vouet du motif de son voyage, habitué qu'il était à ne jamais dissimuler aucune de ses pensées, il se sentit avoir honte et rougir. Pour cacher son trouble, il prit le tableau apporté par maître Vouet et le débarrassa de son enveloppe.

Son émotion n'échappa point à ce dernier, qui le couvait de l'œil , prêt à profiter de tout hasard pour entrer convenablement en matière.

A peine Eustache eut-il jeté un regard sur la toile, que le sang abandonna sa joue; il se laissa tomber sur un siège en poussant une sourde exclamation. C'était le portrait de la Gemma telle qu il l'avait vue pour la première

fois, telle qu'il l'avait peinte lui-iiiétiie en corrigeant l'œuvre de son maître.

Ses mains lâchèrent prise ; le portrait glissa jusqu'à terre.

— Qu'avez-vous ? demanda maître Vouet étonné.

Eustache n'entendait pas; ses souvenirs, déchaînés, Tabsorbaient. L'amour,qu'il croyait étoiiffé sinon éteint dans son cœur, se rallumait tout à coup avec violence. Il demeurait immobile, la îêle penchée, et n'osant la relever, car il sentait des larmes couler le long de ses joues, et tomber, brûlantes, sur sa main.

— Mon fils, dit tristement le vieux peintre, je vois que vous reconnaissez ce tableau. Moi, j'ai voulu m'en séparer afin de perdre jusqu'au souvenir... A quoi bon ce portrait, puisque l'original...?

Avant qu'il eut achevé, Eustache bon-

dit sur son siège, et, lui saisissant les deux mains :.

— N'est-elle donc plus! s'écria-t-il avec angoisse.

Un méchant instinct avertit le vieillard de ne point manifester sa surprise. Eustache continua, le suppliant du regard :

— Oh! dites-moi si elle n'est plus! Elle que j'aimais... que j'aimais au point d'allier parfois son souvenir avec la pensée de Dieu ! Maître, je ne vous avais point dit mon secret; je craignais... Mais répondez donc, par pitié! La Gemma n*'est-elle plus de ce monde?

Le vieux peintre écoutait, partagé entre la joie et la surprise. D'abord, il craignit que Lesueur ne fut fou, puis il se ravisa. Un imperceptible sourire crispa narquoisement sa lèvre.

— . Le hasard me servirait-il à co point?

pensa-t-il. Ail ! maître Eiistache, mon fils bienaimé, merci pour la belle partie que vous me faites!

— Elleest donc morte! murmura Lesueur, se méprenant à ce silence. Mortel... Ma Gemma, continua-t-il en prenant le portrait devant lequel il s'agenouilla, — maintenant tu es un ange au ciel ; tu me vois. Béni soistu, mon génie ! Dieu est bon, et la terre n'était point faite pour toi.

Tandis qu'il parlait, sa voix s'affaiblissait de plus en plus; son regard était vague, ses yeux se voilaient; il semblait qu'il fût sur le point de rejoindre l'objet de son culte mystique. .

— Mon fils, mon fils! disait maître Vouet depuis quelques secondes, — je n'ai point dit cela; écoutez-moi, je vous prie, et revenez à

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