A'OUS
Eustache l'entendit enfin et fit un effort
pour se tourner vers lui. ï/émo!i<m l'avait T. y. 17
hrisé au point de le reiulre incapable tle tout inouvcraeiit.
— La Gemma n'est pas morte, continua Vouet.
— Elle vit! dit Lesueur, galvanisé par ce mot. Oh! maître, j'ai bien entendu, n'est-ce pas?
— Elle vit, répéta le vieux peintre, s'emprcssant à soutenir Lesueur, et cachant sa joie sous une émotion de commande.
— Cependant, reprit Eustache, vous disiez...
— A quoi bon le portrait, puisque l'original est près de moi ? interrompit précipitamment maître Vouet. -— Voilà ce que vous auriez entendu, si vous m'eussiez donné le loisir d'achever ma pepsée.
— Elle vit ! murmurait Eustache, qui retombait dans sa rêverie, mais je dois renoncer à la voir.
— Pourquoi cela, mon fils ? .
— Que dites- vous !... maître, il y a des espoirs qu'il ne faut point mettre au cœur.. .
•rr^ Pourquoi cela? dit encore le vieux peintre, essayant un sourire de bonhomie.
Lesueur lui saisit la main, et resta devant lui dans Taltitude d'un coupable attendant son arrêt.
-^ SMl ne lient qu'à moi, mon fils, reprit Simon Vouet, vous la verrez quand il vous plaira.
— Tout de suite, maître? s'écria Lesueur; et que Dieu vous renfle la joie que vous me donnez !
Il entraînait le vieillard vers la porte; celuici Tarréta.
— Mon fils, dit-il d'un ton solennel, cVst un grand bonheur, n'est-ce pas, que de retrouver la femme qu'on aime?
— Oui, maître... hâtons-nous.
— Et c'est nn supplice ( ruel que de Tavoir perdue?
— Maître !... ne partirons-nous pasl
— Il ne veut pas me comprendre! miu'mu!'a Simon Vouet de manière à être entendu. N'*y a-t-il donc point sur terre un homme que l'égoïsme ne fasse aveugle et sourd?
— Maître! s'écria Eustache , dont l'attente exaltait le désir, — que vous faut-il? parlez!
— Je parlerai ! dit le vieillard avec un geste emphatique, Mon ids, vous avez peu de mémoire, s'il ne vous souvient pkis qu'iui jour je vous ouvris ma porte, fermée à tous. J'étais heureux alors... Rendez-moi Maria que vous
• m'avez ravie ; bonheur pour l)onheur ! je vous donnerai la Gemma.
Lesueur allait passer le seuil; il s'arrêta. Dans son transport, il avait oublié Maria comme le resîe du monde.
— Mon irèreî mnnnura-l-il.
— Venez! s'écria Youet ie pressant à son tour.
— Non! ce serait infâme! continua Lesueur en se parlant à lui-même, — et Dieu ne me pardonnerait pas.
— Hésites-tu donc, mon (ils? (iciiuna si belle, si douce !...
— Laissez-moi, laissez-moi ! disail Lesueuiqui sentait sa lète se peidre.
— Gemma, que tu nomnies ton génie !....
— Oh! kiissez-moi, maître; par pitié, laissez-moi !
— Gemma qui t'aime î dit à ce moment le tentateur.
— Qui m'aime ! répéta Eustaciie au comble du délire. Elle m'aime! Pardon, mon Dieu ! ! !
Une heure à peine s'était écoulée. Eustache LesUeur se trouvait encore seul dans sa chambre. Il était assis, immobile, les yeux fermés et le corps renversé en arrière. Au bout de quelques minutes, il se redressa lentement et voulut se lever ; mais ses jambes fléchirent, et il retomba pesamment sur son siège. Alors une idée subite sembla lui traverser Tesprit ; il jeta autour de la chambre son regard éteint.
— Un voyage, murmura-t-il. Antoine
Mariai
Ce dernier mot fut un cri déchirant. Cécile 1 entendit et accourut près de son frère.
— Maria! où est Maria? demanda Lesueur.
— i- Ne le savei^-VioWs pas, Eastache? dit la jeune fille; vous-même l'avez conduite à uil carrosse, et...
— Assez! Cécile , ayez compassion de
moil s'écria Lesueur en se couvrant le visage.
Le souvenir lui revin^t. Maître Vouet, abusant d'un moment d'exaltation délirante, avait arraché son aveu; il avait emmené Maria; la Gemma devait être le prix de ce marché, marché honteux, qu'Eustache eût voulu racheter au prix de tout son sang.
Le soir, un valet de maître Vouet apporta un message. Eustache, ayant rompu le cachet, trouva un croquis au crayon représentant le sujet bien connu d'une fable d'Ésope : Le Chien qui lâche sa proie pour tombre. C'était une méchante plaisanterie tout à fait dans le caractère du premier peintre du roi.
Eustache vit qu'il avait été trompé, et s'humilia devatit la justice de Dieu. Mais il ne s'appliqua point la morale entière de la fable. Son esprit n'était pas de ceux qui devinent les énig-
mes. Maria et la Gemma reslèreiiL |)oiir lui deux personnes distinctes.
Maître Vouet, craignant les démarches ultérieures de son ancien élève, s'empressa de quitter la France; le bruit public désigna Rome comme étant le but de son voyage. Gel te circonstance dut contribuer puissamment à développer chez Lesueur le désir de voir l'Italie. 11 poursuivit, en effet, ses préparatifs; mais alors commencèrent à s'élever entre lui et Rome mille obstacles qui, en définitive, le retinrent en France jusqu'à sa mort. Ge fut d'abord l'établissenient de sa sœur. Messire Jean de Beaulieu n'avait point fait fortune; Cécile l'aimait; Eustache consacra à leur union la somme péniblement amassée pour son voyage.
Puis, ce fut le tour d'Antoine. Eustache, s'exagérant ses torts réels envers ce jeune homme, se trouva heureux de lui sacrifier ses
désirs. Antoine, comblé de bienfaits, était riche déjà qu'il demandait encore; Eustache donnait toujours.
Enfin, ses deux autres fières vinrent successivement réciamer son appui. Le pinceau d'Eustaclic était fécond; mais, accablé de trop lourdes charges, et constamment éloigné de la cour par les intrigues de ses rivaux, le grand peintre ne put jamais acquérir qu'iuie aisance j)récaire et des [)lus médiocres.
Dans le courant de sa vMJgl-cin(|uicme année , Lesueur, poussé par de pieux personnages auxquels il avait donné le soin de sa conduite spirituelle, épousa une femme qu'il ne connaissait pas. Il apporta dans son ménage froideur et résignation ; sa femme , indifférence et coupables regrets. Elle mourut au bout de quelques années, n'ayant servi qu'à rendre plus amère l'existence de son mari.
Celui-ci cherchait dans le travail roiibli d'un douloureux passé. Ce fut l'époque de sa vie Ja plus laborieuse, sinon la plus productive. Cotitrairement à la tendance de son talent, il était parfois obligé de traiter des sujets mythologiques ; alors niéuie on retrouvait dans ses personnages l'onction grave et décente qu'on admire à si juste titre dans ses tableaux religieux. Or, en peinture surtout, les noms imporletit peu, et l'angélique pureté est aussi sainte au front d'une nymphe païenne qu'à celui d'une vierge des temps chrétiens.
Il est à peine besoin de le dire : jamais Lcsueur ne prostitua son pinceau à ces écarts honteux où se perdent parfois les plus beaux génies. 11 pensait comme parle un jeune poète de nos jours, bien grand déjà, mais que la foule ignore, parce que sa muse fière et digne ne semble s'cveilier qu'au ressouvenir des
vertus méconnues. M. le comte F. de Gramont a dit :
Certes, s'il est uti crime indigne dé pardon,
C'est celui qui, du ciel souillant le plus beau don,
Aux voûtes de l'enfer enfouit l'harmonie j
C'est l'abdication de ces rois de l'esprit
Qui, sous l'orgueil terrestre abaissant leur génie,
Soumettent à Satan les fils aînés du Christ.
A mesure que les années passaient, la tristesse d'Eustachc se faisait plus sombre , plus incurable. Deux seuls êtres au monde savaient, sinon le comprendre, du moins l'aimer : c'étaient Cécile et Jean Herbert son mari. Ce dernier montra en maintes circonstances à son ami et bienfaiteur un dévouement à toute épreuve. L'âge n'avait point adouci son caractère inquiet; bien des fois, sans qu'Eustache en eût connaissance, maître Herbert alla sur le pré pour l'amour de lui, et Pierre Mignard
porta jusqu'à sa uiorl , en j)Ieiii visage, une cicatrice triangulaire, souvenir de la rapière du graveur. Us s'étaient rencontrés sous les murs mêmes du couvent des Chartreux, un jour que maître Herbert avait reproché au futur premier peintre du roi d'avoir, par méchante jalousiô, fait détériorer à prix d'or les tableaux de Lesuenr; ce qui, pour n'être pas al)solumcnt prouvé , reste néanmoins vraisemblable.
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