La proportion suivant laquelle la population d’un pays
est employée comme domestique, au service des classes aisées, indique son progrès en richesse nationale et civilisation. » R.-M. Martin : « Ireland before and after the Union. » 3" édit. Lond. 1848, p. 179. I
currence; presque tous déplorent l’esclavage des ouvriers de fabrique.
Et pourtant, quel est leur grand argument? C’est que les désastres qui accompagnent la période d’inauguration et de développement une fois consommés, les machines augmentent en dernier lieu le nombre des esclaves du travail, au lieu de le diminuer! Oui, le nectar dont l’économie politique s’enivre est ce théorème philanthropique :
Qu’après une période de transition et d’accroissement plus ou moins rapide, le régime de fabrique courbe sous son joug de fer plus de travailleurs qu’à son début il n’en avait affamés parle chômage forcé.
M. Ganilh fait exception. D’après lui, les machines ont pour résultat définitif de réduire le nombre des salariés, aux frais desquels va dès lors augmenter le nombre des « gens honnêtes, » développant à leur aise cette « perfectibilité perfectible » raillée avec tant de verve par Fourier. Si peu initié qu’il soit dans les mystères de la production capitaliste, M. Ganilh sent néanmoins que le machinisme serait une chose des plus fatales si, tout en écrasant par son introduction des ouvriers occupés, il multipliait les esclaves du travail par son développement. Du reste, le crétinisme de son point de vue ne peut être exprimé que par ses propres paroles :
« Les classes condamnées à produire et à consommer diminuent, et les classes qui dirigent le travail, qui soulagent, consolent et éclairent toute la population, se multiplient... et s’approprient tous les bienfaits qui résultent de la diminution des frais du travail, de l’abondance des productions et du bon marché des consommations. Dans cette direction, l’espèce humaine s’élève aux plus hautes conceptions du génie, pénètre dans les profondeurs mystérieuses de la religion , établit les principes salutaires de la morale ■ (qui consiste à s’approprier tous les bienfaits, etc.), les lois salutaires de la liberté (sans doute pour les classes condamnées à produire ) et du pouvoir, de l’obéissance et de la justice, du devoir et de l’humanité 1 . »
Nous avons déjà démontré, par l’exemple des fabriques anglaises de worsted , de soie, etc., qu’à un certain degré de développement un progrès extraordinaire dans la production peut être accompagné d’une diminution non-seulement relative mais absolue du nombre des ouvriers employés.
D’après un recensement spécial de toutes les fabriques du Royaume-Uni, fait en 1860 sur l’ordre du Parlement, la circonscription échue à l’inspecteur R. Baker, celle des districts de Lancashire Cheshire et Yorkshire, comptait 652 fabriques. Sur ce nombre, 570 fabriques contenaient 85 622 métiers à vapeur et 6 819 146 broches (non compris les broches à tordre) ; les engins à vapeur représentaient une force de 27 439 chevaux, les roues hydrauliques une force de 1390, et le personnel comprenait 94119 ouvriers. En 1865, au contraire, ces mêmes fabriques contenant 95 163 métiers, 7 025 031
1. Cet affreux charabia se trouve dans l’ouvrage : « Des systèmes d’économie politique, etc., par M. Ch. Ganilh. » 2* éd., Paris, 1821, t. II, pag. 224. Comp., ibid., p. 21?.
broches et 30 370 forces-cheval, dont 28 725 pour les engins à vapeur et 1445 pour les roues hydrauliques, n’occupaient que 88 913 ouvriers.
De 1860 à 1865, il y avait donc une augmentation de 11 °/ 0 en métiers à vapeur, de 3 °/ 0 en broches, de 5 °/o en force de vapeur, en même temps que le nombre des ouvriers avait diminué de 5.5 °/ 0 4 .
De 1852 à 1862, l’industrie lainière s’accrut considérablement en Angleterre, tandis que le nombre des ouvriers qu’elle occupait resta presque stationnaire.
« Ceci fait voir dans quelle large mesure les machines nouvellement introduites avaient déplacé le travail des périodes précédentes 1 2 . » Dans certains cas, le surcroît des ouvriers employés n’est qu’apparent, c’est-à-dire qu’il provient, non pas de l’extension des fabriques déjà établies, mais de l’annexion graduelle de branches non encore soumises au régime mécanique. « Pendant la période de 1838-58, l’augmentation des métiers à tisser mécaniques et du nombre des ouvriers occupés par eux n’était due qu’au progrès des fabriques anglaises de coton; dans d’autres fabriques, au contraire, elle provenait de l’application récente de la vapeur aux métiers à tisser la toile, les rubans, les tapis, etc., mus auparavant par la force musculaire de l’homme 3 . » Dans ces derniers cas, l’augmentation des ouvriers de fabrique n’exprima donc qu’une diminution du nombre total des ouvriers occupés. Enfin, il n’est ici nullement fait mention que partout, sauf dans l’industrie métallurgique, le personnel de fabrique est composé, pour la plus grande partie, d’adolescents, d’enfants et de femmes.
Quelle que soit d’ailleurs la masse des travailleurs que les machines déplacent violemment ou remplacent virtuellement, on comprend cependant qu’avec l’établissement progressif de nouvelles fabriques et l’agrandissement continu des anciennes, le nombre des ouvriers de fabrique puisse finalement dans telle ou telle branche d’industrie, dépasser celui des ouvriers manufacturiers ou des artisans qu’ils ont supplantés.
Mettons qu’avec l’ancien mode de production on emploie hebdomadairement un capital de 500 1. st., dont deux cinquièmes ou 200 1. st. forment la partie constante, avancée en matières premières, instruments, etc., et trois cinquièmes ou 300 1. st.,
1, Reports of Insp. of Fact., 31 oct. 1865, p. 58 et suiv. En même temps, il est vrai, 110 nouvelles fabriques, comptant 11 625 métiers à tisser, 628 756 broches, 2695 forces-cheval en engins et roues hydrauliques, étaient prêtes à se mettre en train.
2 « Reports, etc., for 31 st. oct. 1862, » p. 79. L’inspecteur de fabrique À. Redgrave dit, dans un discours prononcé en décembre 1871 dans la New Mechanics Institution, à Bradford : « Ce qui m’a frappé depuis quelque temps, ce sont les changements survenus dans les fabriques de laine. Autrefois elles étaient remplies de femmes et d’enfants; aujourd’hui les machines semblent exécuter toute la besogne. Un fabricant, que j’interrogeais à ce suiet, m’a fourni l’éclaircissement suivant : Avec l’ancien système j’occupais '63 personnes; depuis )’ai installé les machines perfectionnées et j’ai pu réduire le nombre de mes bras à 33. Dernièrement enfin, par suite de changements considérables, j’ai été mis à même de le réduire de 33 à 13. »