Eden, l. c. t. 1,1.1, ch. i et préface
2. On m’objectera peut-être « l’Essai sur la Population, » publié en 1798, mais dans sa première forme ce livre de tlalthus n’est qu’une déclamation d’écolier sur des textes empruntés à De Foe, Franklin, Wallace, Sir James Stewart, Townsend, etc. 11 n’y a ni une recherche ni une idée du crû de l’auteur. La grande sensation que fit ce pamphlet juvénile n’était due qu’à l’esprit de parti. La révolution française avait trouvé des défenseurs chaleureux de l’autre côté de la Manche, et « le principe de population », peu à peu élaboré dans le dix-huitième siècle, puis, au milieu d’une grande crise sociale, annoncé à coups de grosse caisse comme l’antidote infaillible des doctrines de Condorcet, etc., fut bruyamment acclamé par l’oligarchie anglaise comme l’éteignoir de toutes les aspirations au progrès humain. Malthus, tout étonné de son succès, se mit dès lors à fourrer sans cesse dans l’ancien cadre de nouveaux matériaux superficiellement compilés. — A l’origine l’économie politique a été cultivée par des philosophes comme Hobbes, Locke, Hume, par des gens d’affaires et des hommes d’État tels que Thomas Morus, Temple, Sully, de Witt, North, Law, Vanderlint, Cantillon, Franklin et, avec le plus grand succès, par des médecins comme Petty, Barbon, Mandeville, Quesnay, etc. Vers le milieu du dix-huitième siècle le pasteur Tucker, un économiste distingué ppur son époque, se croit encore obligé de s’excuser de ce qu’un homme de sa sainte profession se mêle des choses de Mammon. Puis les pasteurs protestants s’établissent dans l’économie politique, à l’enseigne du « principe de population », et alors ils y pullulent. A part le moine vénitien Ortes, écrivain spirituel et original, la plupart des docteurs ès population sont des ministres protestants. Ci-
Dans l’état de l’accumulation, tel que nous venons de le supposer, et c’est son état le plus propice aux
tons par exemple Bruckner qui dans sa « Théorie du système animal », Leyde, 1767, a devancé toute la théorie moderne de la population, le « révérend » Wallace, le « révérend » Townsend, le « révérend » Malthus, et son disciple, l’archirévérend Th. Chalmers. Malthus, quoique ministre de la haute église anglicane, avait au moins fait vœu de célibat comme socius (fellow) de l’université de Cambridge : « Socios collegiorum maritos esse non permittimus, sed statim postquam quis uxorem duxerit, socius collegii desinat esse. » ( Reports of Cambridge University Commission, p. 172). En général, après avoir secoué le joug du célibat catholique, les ministres protestants revendiquèrent comme leur mission spéciale l’ac complissement du précepte de la Bible : « Croissez et multipliez », ce qui ne les empêche pas de prêcher en même temps aux ouvriers « le principe de population ». Ils ont presque monopolisé ce point de doctrine chatouilleux, ce travestissement économique du péché originel, cette pomme d’Adam, « le pressant appétit » et les obstacles qui tendent à émousser les flèches de Cupidon (« the checks which tend to blunt the shafts of Cupid » ) comme dit gaiement le « révérend » Townsend. On dirait que Petty pressentît ces bousilleurs, lorsqu’il écrivait : « La religion fleurit surtout là où les prêtres subissent le plus de macérations, de même que la loi là où les avocats crèvent de faim », mais, si les pasteurs protestants persistent à ne vouloir ni obéir à l’apôtre saint Paul, ni mortifier leur chair par le célibat, qu’ils prennent au moins garde de ne pas engendrer plus de ministres que les bénéfices disponibles n’en comportent. « S’il n’y a que douze mille bénéfices en Angleterre, il est dangereux d’engendrer vingt-quatre mille ministres (« it will not be safe to breed 24 000 ministers »), car les douze mille sans-cure chercheront toujours à gagner leur vie, et pour arriver à cette fin ils ne trouveront pas de meilleur moyen que de courir parmi le peuple et de lui persuader que les douze mille bénéficiaires empoisonnent les âmes et les affament, et les éloignent du vrai sentier qui mène au ciel. » [William Petty : A Treatise on taxes and contributions, Lond. 1667, p. 57.) A l’instar de Petty, Adam Smith fut détesté par la prêtraille. On en peut juger par un écrit intitulé : « A letter to A. Smith, L. L. D. On the Life, Death and Philosophy of his Friend David Hume. By one of the People called Chrislians » 4' éd. Oxford, 1784. L’auteur de ce pamphlet, docteur Horne, évêque anglican de Norwich, sermonne A. Smith pour avoir publié une lettre à M. Strahan où «il embaume son ami David » (Hume), où il raconte au monde que » sur son lit de mort Hume s’amusait à lire Lucien et à jouer au whist », et où il pousse l’impudence jusqu’à avouer : « J’ai toujours considéré Hume aussi bien pendant sa vie qu’après sa mort comme aussi près de l’idéal d’un sage parfait et d’un homme vertueux que le comporte la faiblesse de la nature humaine. » L’évêque courroucé s’écrie : « Convient-il donc, monsieur, de nous présenter comme parfaitement sage et vertueux le caractère et la conduite d’un homme, possédé d’une antipathie si incurable contre tout ce qui porte le nom de religion qu’il tourmentait son esprit pour effacer ce nom même de la mémoire des hommes?... Mais ne vous laissez pas décourager, amis de la vérité, l’athéisme n’en a pas pour longtemps.... Vous (A. Smith) avez eu l’atroce perversité (the atrocious wickedness) de propager l’athéisme dans le pays (notamment par la Théorie des Sentiments Moraux).... Nous connaissons vos ruses, maître docteur! ce n’est pas l’intention qui vous manque, mais vous comptez cette fois sans votre hôte. Vous voulez nous faire croire par l’exemple de David Hume, Esquiref qu’il n’y a pas d’autre cordial pour un esprit abattu, pas d’autre contre-poison contre la crainte de la mort que l’athéisme.... Riez donc sur les ruines de Babylone, et félicitez Pharaon, le scélérat endurci! » (L. c. p. 8, 17, 21, 22.) — Un autre anglican orthodoxe qui avait fréquenté les cours d’Adam Smith, nous raconte à l’occasion de sa mort : « L’amitié de Smith pour Hume l’a empêché d’être chrétien.... Il croyait Hume sur parole ; Hume lui aurait dit que la lune est un fromage vert qu’il l’aurait cru. C’est pourquoi il a cru aussi sur parole qu’il n’y avait ni Dieu ni miracle.... Dans ses principes politiques il frisait le républicanisme. » (« The Bee, By James Anderson, » Édimb., 1791-93.) — Enfin, le « révérend » Th. Chalmers soupçonne Adam Smith d’avoir inventé la catégorie des « travailleurs improductifs » tout exprès pour
ouvriers, leur dépendance revêt des formes tolérables, ou, comme dit Eden, des formes « aisées et libérales. » Au lieu de gagner en intensité, l’exploitation et la domination capitalistes gagnent simplement en extension à mesure que s’accroît le capital, et avec lui le nombre de ses sujets. Alors il revient à ceux-ci, sous forme de payement, une plus forte portion de leur propre produit net, toujours grossissant et progressivement capitalisé, en sorte qu’ils se trouvent à même d’élargir le cercle de leurs jouissances, de se mieux nourrir, vêtir, meubler, etc., et de former de petites réserves d’argent. Mais si un meilleur traitement, une nourriture plus abondante, des vêtements plus propres et un surcroît de pécule ne font pas tomber les chaînes de l’esclavage, il en est de même de celles du salariat. Le mouvement ascendant imprimé aux prix du travail par l’accumulation du capital prouve, au contraire, que la chaîne d’or, à laquelle le capitaliste tient le salarié rivé et que celui-ci ne cesse de forger, s’est déjà assez allongée pour permettre un relâchement de tension.
Dans les controverses économiques sur ce sujet, on a oublié le point principal : le caractère spécifique de la production capitaliste. Là, en effet, la force ouvrière ne s’achète pas dans le but de satis faire directement, par son service ou son produit, les besoins personnels de l’acheteur. Ce que celui-ci se propose, c’est de s’enrichir en faisant valoir son capital, en produisant des marchandises où il fixe plus de travail qu’il n’en paye et dont la vente réalise donc une portion de valeur qui ne lui a rien coûté. Fabriquer de la plus-value, telle est la loi absolue de ce mode de production. La force ouvrière ne reste donc vendable qu’autant qu’elle conserve les moyens de production comme capital, qu’elle reproduit son propre équivalent comme capital et qu’elle crée au capitaliste, par-dessus le marché, et un fonds de consommation et un surplus de capital. Qu’elles soient peu ou prou favorables, les conditions de la vente de la force ouvrière impliquent la nécessité de sa revente continue et la reproduction progressive de la richesse capitaliste. Il est de la nature du salaire de mettre toujours en mouvement un certain quantum de travail gratuit. L’augmentation du salaire n’indique donc au mieux qu’une diminution relative du travail gratuit que doit fournir l’ouvrier; mais cette diminution ne peut jamais aller assez loin pour porter préjudice au
1 système capitaliste.
i Dans nos données, le taux des salaires s’est
* élevé grâce à un accroissement du capital supérieur à celui du travail offert. Il n’y a qu’une alternative :
- Ou les salaires continuent à monter, puisque leur hausse n’empiète point sur le progrès de l’accumulation, ce qui n’a rien de merveilleux, « car, dit Adam Smith, après que les profits ont baissé, les capitaux n’en augmentent pas moins; ils continuent même à augmenter bien plus vite qu’auparavant.... Un gros capital, quoique avec de petits profits, augmente, en général, plus promptement qu’un pe-
les ministres protestants, malgré leur travail fructifère dans la vigne du Seigneur
tit capital avec de gros profits 1 . » Alors il est évident que la diminution du travail gratuit des ouvriers n’empêche en rien le capital d’étendre sa sphère de domination. Ce mouvement, au contraire, accoutume le travailleur à voir sa seule chance de salut dans l’enrichissement de son maître.
Ou bien, émoussant l’aiguillon du gain, la hausse progressive des salaires commence à retarder la marche de l’accumulation qui va en diminuant, mais cette diminution même en fait disparaître la cause première, à savoir l’excès en capital comparé à l’offre de travail. Dès lors le taux du salaire retombe à un niveau conforme aux besoins de la mise en valeur du capital, niveau qui peut être supérieur, égal ou inférieur à ce qu’il était au moment où la hausse des salaires eut lieu. De cette manière, le mécanisme de la production capitaliste écarte spontanément les obstacles qu’il lui arrive parfois de créer.
Il faut bien saisir le lien entre les mouvements du capital en voie d’accumulation et les vicissitudes corrélatives qui surviennent dans le taux des salaires.
Tantôt c’est un excès en capital, provenant de l’accumulation accélérée, qui rend le travail offert relativement insuffisant et tend par conséquent à en élever le prix. Tantôt c’est un ralentissement de l’accumulation qui rend le travail offert relativement surabondant et en déprime le prix.
Le mouvement d’expansion et de contraction du capital en voie d’accumulation produit donc alternativement l’insuffisance ou la surabondance relatives du travail offert, mais ce n’est ni un décroissement absolu ou proportionnel du chiffre de la population ouvrière qui rend le capital surabondant dans le premier cas, ni un accroissement absolu ou proportionnel du chiffre de la population ouvrière qui rend le capital insuffisant dans l’autre.
Nous rencontrons un phénomène tout à fait analogue dans les péripéties du cycle industriel. Quand vient la crise, les prix des marchandises subissent une baisse générale, et cette baisse se réfléchit dans une hausse de la valeur relative de l’argent. Par contre, quand la confiance renaît, les prix des marchandises subissent une hausse générale, et cette hausse se réfléchit dans une baisse de la valeur relative de l’argent, bien que dans les deux cas la va • leur réelle de l’argent n’éprouve pas le moindre changement. Mais de même que l’école anglaise connue sous le nom de Currency School 2 dénature ces faits en attribuant l’exagération des prix à une surabondance et leur dépression à un manque d’argent , de même les économistes, prenant l’effet pour la cause, prétendent expliquer les vicissitudes de l’accumulation par le mouvement de la population ouvrière qui fournirait tantôt trop de bras et tantôt trop peu.
La loi de la production capitaliste ainsi métamorphosée en prétendue loi naturelle de la population, revient simplement à ceci :