‹ Le capitalChapitre 336 sur 356 · Mirabeau : 1. c., t. III, p · texte numérisé non relu

Mirabeau : 1. c., t. III, p

en salariés, et leurs moyens de subsistance et de travail en éléments matériels du capital, créent à celui-ci son marché intérieur. Jadis la même famille paysanne façonnait d’abord, puis consommait directement—du moins en grande partie—les vivres et les matières brutes,, fruits de son travail. Devenus maintenant marchandises, ils sont vendus en gros par le fermier, auquel les manufactures fournissent le marché. D’autre part, les ouvrages tels que fils, toiles, lainèries ordinaires, etc., — dont les matériaux communs se trouvaient à la portée de toute famille de paysans — jusque-là produits à la campagne, se convertissent dorénavant en articles de manufacture auxquels la campagne sert de débouché, tandis que la multitude de chalands dispersés, dont l’approvisionnement local se tirait en détail de nombreux petits producteurs travaillant tous à leur compte, se concentre dès lors et ne forme plus qu’un grand marché pour le capital industriel 1 . C’est ainsi que l’expropriation des paysans, leur transformation en salariés, amène l’anéantissement de l’industrie domestique des campagnes, le divorce de l’agriculture d’avec toute sorte de manufacture. Et en effet, cet anéantissement de l’industrie domestique du paysan peut seul donner au marché intérieur d’un pays l’étendue et la constitution qu’exigent les besoins de la production capitaliste.

Pourtant la période manufacturière proprement dite ne parvient point à rendre cette révolution radicale. Nous avons vu qu’elle ne s’empare de l’industrie nationale que d’une manière fragmentaire, sporadique, ayant toujours pour base principale les métiers des villes et l’industrie domestique des campagnes. Si elle détruit celle-ci sous certaines formes, dans certaines branches particulières et sur certains points, elle la fait naître sur d’autres, car elle ne saurait s’en passer pour la première façon des matières brutes. Elle donne ainsi lieu à la formation d’une nouvelle classe de petits laboureurs pour lesquels la culture du sol devient l’accessoire, et le travail industriel, dont l’ouvrage se vend aux manufactures, soit directement, soit par l’intermédiaire du commerçant, l’occupation principale. Il en fut ainsi, par exemple, de la culture du lin sur la fin du règne d’Élisabeth. C’est là une des circonstances qui déconcertent lorsqu’on étudie de près l’histoire de l’Angleterre. En effet, dès le dernier tiers du quinzième siècle, les plaintes contre l’extension croissante de l’agriculture capitaliste et la destruction progressive des paysans indépendants ne cessent d’y retentir que pendant de courts intervalles, et en même temps on retrouve constamment ces paysans, quoique en nombre tou-

1. « Vingt livres de laine tranquillement converties en hardes de paysan par la propre industrie de la famille, pendant les moments de loisir que lui laisse le travail rural — cela ne fait pas grand fracas : mais portez-les au marché, envoyez-les à la fabrique, de là au courtier, puis au marchand, et vous aurez de grandes opérations commerciales et un capital nominal engagé, représentant vingt fois la valeur de l’objet.... la classe productive est ainsi mise à contribution afin de soutenir une misérable population de fabrique, une classe de boutiquiers parasites et un système commercial, monétaire et financier, absolument fictif. » (David Urquhart, 1. g., p. 120.)

ours moindre et dans des conditions de plus en plus empirécs. Exceptons pourtant le temps de Cromwell : tant que la république dura, toutes les couches de la population anglaise se relevèrent de la dégradation où elles étaient tombées sous le règne des Tudor.

Cette réapparition des petits laboureurs est en partie, comme nous venons de le voir, l’effet du régime manufacturier lui-même, mais la raison première en est que l’Angleterre s’adonne de préférence tantôt à la culture des grains, tantôt à l’élève du bétail, et que ses périodes d’alternance embrassent les unes un demi-siècle, les autres à peine une vingtaine d’années. Le nombre des petits laboureurs travaillant à leur compte varie aussi conformément à ces fluctuations.

C’est la grande industrie seule qui, au moyen des machines, fonde l’exploitation agricole capitaliste sur une base permanente, qui fait radicalement exproprier l’immense majorité de la population rurale, et consomme la séparation de l’agriculture d’avec l’industrie domestique des campagnes, en en extirpant les racines — le filage et le tissage. Par exemple : « Des manufactures proprement dites et de la destruction des manufactures rurales ou ^domestiques sort, à l’avénement des machines, la grande industrie lainière 1 . » « La charrue, le joug, » s’écrie M. David Urquhart, « furent l’invention des dieux et l’occupation des héros : le métier à tisser, le fuseau et le rouet ont-ils une moins noble origine? Vous séparez le rouet de la charrue, le fuseau du joug, et vous obtenez des fabriques et des work-

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