CHAPITRE V
teur, vende les marchandises plus quelles ne valent, et que, sous le nom.de consommateur, il les paye trop cher, cela ne fait pas faire up, pas à la question '.
Les défenseurs conséquents de cette illusion, à savoir que la plus-value provient d une surélévation nominale des prix, ou du privilège qu’aurait le vendeur de vendre trop cher sa marchandise, sont donc forcés d’admettre une classe qui achète toujours et ne vend jamais, ou qui consomme sans produire. Au point de vue où nous.sommes arrivés, celui, de-.la circulation simple, l’existence d’une pareille classe est encore inexplicable. Mais anticipons! L argent avec lequel une telle classe achète constamment, doit constamment revenir du coffre des producteurs dans le sien, gratis, sans échange, de gré ou en vertu d un droit acquis. Vendre à cette classe les marchandises au-dessus de leur valeur, c’est recouvrer en partie de l’argent dont on avait fait son deuil*. Les villes de l’Asie Mineure, par exemple, payaient chaque année, à l’ancienne Rome, leurs tributs en espèces. Avec cet argent, Rome leur achetait des marchandises et les payait trop cher. Les Asiatiques écorchaient les Romains, et reprenaient ainsi par la voie du commerce une partie du tribut extorqué par leurs conquérants. Mais, en fin de compte, ils n’en restaient pas moins les derniers dupés. Leurs marchandises étaient,, après comme avant, payées avec leur propre monnaie. Ce n’est point là une méthode de s’enrichir ou de créer une plus-value.
Force nôus est donc de rester dans les limites de l’échange des marchandises où les vendeurs sont acheteurs, et* les acheteurs vendeurs. Notre embarras provient peut-être de ce que, ne tenant aucun compte des caractères individuels des agents de circulation, nous en avons fait des catégories personnifiées. Supposons que l’échangiste A soit un fin matois qui mette dedans ses collègues B et G, et que ceux-ci, malgré la meilleure volonté du monde, ne puissent prendre leur revanche.
A vend à B du vin dont la valeur est de 40 1. st., et obtient en échange du blé pour une valeur de 50 1. st. Il a donc fait avec de l’argent plus d’argent, et transformé sa marchandise en capital. Examinons la chose de plus près. Avant l’échange nous avions pour 40 1. st. de vin dans la main de A, et pour 50 1. st. de blé dans la main de B, une valeur totale de 90 1. st. Après l’échange, nous avons encore la même valeur totale. La valeur circulante n’a pas grossi d’un atome; il n’y a de changé que sa distribution entre A et B. Le même changement aurait eu lieu si A avait volé sans phrase à B 10 1. st. Il est évident qu’aucun changement dans la distri¬
1. « L’idée de profits payés par les consommateurs est tout à fait absurde. Quels sont les consommateurs? » (G. Ramsay : An Essay on the Distribution of Wealth. Edinburgh, 1836, p. 184.)
2. « Si un homme manque d’acheteurs pour ses marchandises, M. Malthus lui recommandera-t-il de payer quelqu’un pour les acheter? » demande un Ricardien abasourdi à Malthus qui, de même que son élève, le calotin Chalmers, n’a pas assez d’éloges, au point de vue économique, pour la classe des
simples acheteurs ou consommateurs. (V. An Inquiry into
those •principes respecting the nature of demand and the necessity of consumption, lately advocated by M. Malthus , etc.
London, 1821, p. 55.)
bution des valeurs circulantes ne peut augmenter leur somme,'pas plus qu’un juif n’augmente dans un pays la masse des métaux précieux, en vendant pour une guihée un liard de la reine Anne. La classe entière des capitalistes d’un pays ne peutpas bénéficier sur elle-même 1 .
Qu’on se, tourne'et retourne comme on voudra, les choses restent au même point.. Échange-t-on des équivalents? il ne se produit point de plus-value; il ne s’en produit pas non plus si on échangé des non-équivalents 2 . La circulation ou 1 échangé des marchandises ne crée aucune valeur 3 ..
On. comprend maintenant pourquoi, dans notre analyse du capital, ses formés les plus populaires et pour ainsi dire antédiluviennes, le capital commercial et lé capital usuraire, seront provisoirement laissées de côté.
La forme A—M—A',acheter pour vendre plus cher, se révèle le plus distinctement dans le mouvement du capital commercial. D’un autre côté , ce mouvement s’exécute tout entier dans l’enceinte de la circulation. Mais comme il est impossible d’expliquer par la circulation elle-même la transformation de l’argent en capital, la formation d’une plus-value, le capital commercial paraît impossible dès crue l’échange se fait entre équivalents 4 . Il ne semble pouvoir dériver que du double bénéfice conquis sur les producteurs de marchandises dans leur qualité d’acheteurs et de vendeurs, par le commerçant qui s’interpose entre eux comme intermédiaire parasite. C’est dans ce sens que Franklin dit : « La guerre n’est que brigandage, le commerce que fraude et duperie 5 . »
Ce que nous venons de dire du capital commercial est encore plus vrai du capital usuraire. Quant au premier, les deux extrêmes, c’est-à-dire l’argent jeté sur le marché et l’argent qui en revient plus ou moins accru, ont du moins pour intermédiaire
1. Destutt de Tracy, quoique, ou peut-être parce que, membre de l’institut, est d’un avis contraire. D’après lui les. capitalistes tirent leurs profits « en vendant tout ce qu’ils produisent plus cher que cela neffeur a coûté à produire, » et à qui vendent-ils? « 1° à eux-mêmes. » (1. c. p. 239.)
2. " L’échange qui se fait de deux valeurs égales n’augmente ni ne diminue la masse des valeurs subsistantes dans
la société. L’échange de deux valeurs inégales.ne change
rien non plus à la somme des valeurs sociales, bien qu’il ajoute à la" fortuné de l’un ce qu’il ôte de la fortune de l’autre. » (J. B. Saÿ, 1. c. t. i, p. 434, 435.). Say qui ne s’inquiète point naturellement des conséquences de cette proposition, l’emprunte presque mot pour mot aux physiocrates. On peut j uger par l’exemple suivant de quelle manière il augmenta sa propre valeur en pillant les écrits de ces économistes passés de mode à son époque. L’aphorisme le plus célèbre de J. B. Say : « On n’achète des produits qu’avec des produits » possède dans l’original physiocrate la forme suivante : « Les productions ne se payent qu’avec des productions. » (Le Trosne, 1. c. p. 899.).
3 . « L’échange ne confère aucune valeur aux produits « (F. Wayland : The éléments ofPol. Econ. Boston, 1853, p. 168.)
4. « Le commerce serait impossible, s’il avait pour règle invariable l’échange d’équivalents ». (G. Opdyke : A treatise on Pol. Econ. New-York, 1851, p. 69 ). « La différence entre la valeur réelle et la valeur d'échange se fonde sur ce fait : que la valeur d’une chose diffère du soi-disant équivalent qu’on donne pour elle dans le commerce, ce qui veut dire que cet équivalent n’en est pas un. » (F. Engels, L-c. p. 96.)
5. Benjamin Franklin : Works, vert. II, édit. Sparks dans : Positions to be examined concerning national Wealtli. »
l’aehat et la vente, le mouvement même de la circulation. Pour le second, la forme A—M—A' se résume sans moyen terme dans les extrêmes A—A', argent qui s’échange contre plus d’argent, ce qui est en contradiction avec sa nature et inexplicable au point de vue de la circulation des marchandises. Aussi lisons-nous dans Aristote : La Chrématistique est une science double ; d’un côté elle se rapporte au commerce, de l’autre à l’économie ; sous ce dernier rapport, elle est nécessaire et louable ; sous le premier, qui a pour base la circulation, elle est justement blâmable (car elle se fonde non sur la nature des choses, mais sur une duperie réciproque) ; c’est pourquoi l’usurier est haï à juste titre, parce que l’argent lui-même devient ici un moyen d’acquérir et ne sert pas à l’usage pour lequel il avait été inventé. Sa destination était de favoriser l’échange des marchandises ; mais l’intérêt fait avec de l’argent plus d’argent. De là son nom (To'xoç, né, engendré), caries enfants sont semblables aux parents. De toutes les manières d’acquérir, c’est celle qui est le plus contre nature l . »
Nous verrons dans la suite de nos recherches que le capital usuraire et le capital commercial sont des formes dérivées, et alors nous expliquerons aussi pourquoi ils se présentent dans l’histoire avant le capital sous sa forme fondamentale, qui détermine l’organisation économique de la société moderne.
Il a été démontré que la somme des valeursjetée dans la circulation n’y peut s’augmenter, et que, par conséquent, en dehors d’elle, il doit se passer quelque chose qui rende possible la formation d’une plus-value 2 . Mais celle-ci peut r elle naître en dehors de 1a. circulation qui, après tout, est la somme totale des rapports réciproques des producteurs-échangistes? En dehors d’elle, l’échangiste reste seul avec sa marchandise qui contient un certain quantum de son propre travail mesuré d’après des lois sociales fixes. Ce travail s’exprime dans la valeur du produit, comme cette valeur s’exprime en monnaie de compte, soit par le prix de 10 1. st. Mais ce travail ne se réalise pas, et dans la valeur du produit et dans un excédant de cette valeur, dans un prix de 10 qui serait en même temps un prix de 11 , c’est-à-dire une valeur supérieure à elle-même. Le producteur peut bien, par son travail, créer des valeurs, mais non point des valeurs qui s’accroissent