‹ Le capitalChapitre 91 sur 356 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

comparons aux concessions que, une fois arrivé à l’âge mûr, il est contraint de faire en rechignant. Il faut, en effet, des siècles pour que le travailleur « libre, » par suite du développement de la production capitaliste, se prête volontairement, c’est-àiire soit contraint socialement à vendre tout son temps de vie active, sa oapacité de travail elle-même, pour le prix de ses moyens de subsistance habituels, son droit d’aînesse pour un plat de lentilles. Il est donc naturel que la prolongation de la journée de travail, que le capital, depuis le milieu du quatorzième jusqu’à la fin du dix-septième siècle, cherche à imposer avec l’aide de l’État aux hommes corresponde à peu de chose près à la limite du temps de travail que l’État décrète et impose çà et là dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle pour empêcher la transformation du sang d’enfants en capital. Ce qui aujourd’hui, par exemple, dans le Massachussets, tout récemment encore l’État le plus libre de l’Amérique du Nord, est proclamé la limite légale du temps de travail d’enfants audessous de douze ans, était en Angleterre, au milieu du dixseptième siècle, la journée de travail normale de vigoureux artisans, de robustes garçons de ferme et d’athlétiques forgerons 1 .

Le premier « Statute of Labourers » (Édouard III, 1349) trouva son*prétexte immédiat,—non sa cause, car la législation de ce genre dure des siècles après que le prétexte a disparu — dans la grande peste qui décima la population, à tel point que, suivant 1 expression d’un écrivain Tory, « la difficulté de se procurer des ouvriers à des prix raisonnables,(c’està-dire à des prix qui laissassent à leurs patrons un quantum raisonnable de travail extra) devint en réalité insupportable 2 . » En conséquence la loi se chargea de dicter des salaires raisonnables ainsi que de fixer la limite de la journée de travail. Ce dernier point qui nous intéresse seul ici est reproduit dans le statut de 1496 (sous Henri VIII). La journée de travail pour tous les artisans (artificers) et travailleurs agricoles, de mars en septembre, devait alors durer, ce qui cependant ne fut jamais mis à exécution, de 5. h * du matin à 7 h - et 8 h - du soir ;

!. «Aucun enfant au-dessous de 12 ans ne doit être employi dans un établissement manufacturier quelconque plus d< 10 heures par jour. ». General Statutes of Massachussetts, 63 ch. 12. (Les ordonnances ont été publiées de 1836 à 1858). « L( travail exécuté pendant une période de 10 heures par jour dan' les manufactures de coton, de laine, de soie, de papier, de verres et de lin, ainsi que dans les établissements métallurgiques doit etre considéré comme journée de travail légale. Il est arrête que désormais aucun mineur engagé dans une fabrique ne doit être employé au travail plus de 10 heures par jour ou bU heures par semaine, et que désormais aucun mineur ne doit etre admis comme ouvrier au-dessous de 10 ans dans n’importe quelle fabrique de cet état. » State of New r Jersey. An ad te lirait the hours of labour, etc., 61 et 52 (loi du 11 mars 1855) « Aucun mineur qui a atteint l’âge de 12 ans et pas encore celui de 1 0 , ne doit être employé dans un établissement manufacturier plus de 11 heures par jour, ni avant 5 heures du ma- «ü’i 1 \ a ? reS , 7 heures et demie du 3°ir. » Revised Statutes ol Mode lsland, etc., chap. xxxix, § 23, (1 e *'juillet 1857).

t ° f fr . ee Trade > ,eédit - Lond. 1850. p. 205. Le sur lp 6 ^^ Cn , c ° nvient Ailleurs : a Les actes du Parlement sur le reglement des salaires faits contre les ouvriers en faveur 464 pns X rf * ? f em P loient » durèrent la longue période de 464 ans La population augmenta. Ces lois devinrent superflues et importunes. » (L. c. p. 206.) F

mais les heures de fepas comprenaient une heure pour le déjeûner, une heure et demie pour le dîner et une demi-heure pour la collation vers quatre heures, c’est-à-dire précisément le double du temps fixé par le Factory Act aujourd’hui en vigueur *.En hiver le travail devait commencer à 5 h * du matin et finir au crépuscule du soir avec les mêmes interruptions. Un statut d’Élisabeth (1562) pour tous les ouvriers «loués par jour ou par semaine » laisse intacte la durée de la journée de travail, mais cherche à réduire les intervalles à deux heures et demie pour l’été et deux heures pour l’hiver. Le dîner ne doit durer qu’une heure, et « le sommeil d’une demi-heure l’après-midi » ne doit être permis que de la mi-mai à la mi-août. Pour chaque heure d’absence il est pris sur le salaire un d. (10 centimes). Dans la pratique cependant les conditions étaient plus favorables aux travailleurs que dans le livre des statuts. William Petty, le père de l’économie politique et jusqu’à un certain point l’inventeur de la statistique, dit dans un ouvrage qu’il publia dans le dernier tiers du dix-septième siècle : « Les travailleurs (labouring men, à proprement parler alors les travail leurs agricoles) travaillent dix heures par jour et prennent vingt repas par semaine, savoir trois les jours ouvrables et deux le dimanche. Il est clair d’après cela t ue s’ils voulaient jeûner le vendredi sonet prèndre leur repas de midi en une heure et demie, tandis qu’ils y emploient maintenant deux heures, de 1 H* du matin à l h -, en d’autres termes s’ils travaillaient un vingtième de plus et consommaient un vingtième de moins, le dixième de l’impôt cité plus haut serait prélevable 2 . » Le docteur Andrew Ure n’avait-il pas raison de décrier le bill des 12 heures de 1833 comme un retour aux temps des ténèbres? Les règlements contenus dans les statuts et mentionnés par Petty concernent bien aussi les apprentis ; mais on voit immédiatement par les plaintes suivantes où en était encore le travail des enfants même à la fin du dix-septième siècle : « Nos jeunes garçons, ici en Angleterre, ne font absolument rien jusqu au moment où ils deviennent apprentis, et alors ils ont naturellement besoin de beaucoup de temps (sept années) pour se former et devenir des ouvriers habiles. » Par contre l’Allemagne est glorifiée, parce que là les enfants sont dès le berceau « habitués au moins à quelque peu d’occupation 3 . »

Pendant la plus grande partie du xvnr' ! siècle,

1. J. Wade fait à propos de ce statut une remarque fort juste : j 11 résulte du statut de 1496 que la nourriture comptait comme l’équivalent du tiers de ce que recevait i’ouvrier, et des deux tiers de ce que recevait le travailleur agricole. Cela témoigne d un plus haut degré d’indépendance parmi les travailleurs que celm qui régné aujourd’hui ; car la nourriture des ouvriers de n importe quelle classe, représente maintenant une fraction bien plus elevee de leur salaire. » (J. Wade, 1. c. p. 24, 25 et fI 7 j- l i OU1 '-, re ! U i e / 1 ’ 0pimon d ’ a P r ® s laquelle cette différence aî. m pnt? ^ ladlff f rence P ar exemple du rapport de prix entre les aliments et les vetements, alors et aujourd’hui, il suffit de jeter le moindre coup dœil sur le ChroniconPretiosum, etc.,parl’évequeFietwood, Inédit. London 1707. 2 e édit. London, 1745.

2. W. 1 etty : Politica lAnatomy oflreland, 1672, édit. 1691,

3. A discussion on the Necessihj of Encouraging mechanick Lndustry, London, 1689, p, 13. Macaulay quia falsifié l’histoire

jusqu’à l’époque de la grande industrie, le capital n’était pas parvenu en Angleterre, en payant la valeur hebdomadaire de la force de travail, à s’emparer du travail de l’ouvrier pour la semaine entière, à l’exception cependant de celui du travailleur agricole. De ce qu’ils pouvaient vivre toute une semaine avec le salaire de quatre jours, les ouvriers ne concluaient pas le moins du monde qu’ils devaient travailler les deux autres jours pour le capitaliste. Une partie des économistes anglais au service du capital dénonça cette obstination avec une violence extrême; l’autre partie défendit les travailleurs. Écoutons par exemple la polémique entre Postlethwaite dont le dictionnaire de commerce jouissait alors de la même renommée qu’aujourd’hui ceux de Mac Culloch, de Mac Gregor etc., et l’auteur déjà cité de YEssay on Trade and Commerce

Postlethwaite dit entre autres : « Je ne puis terminer ces courtes observations sans signaler certaine locution triviale et malheureusement trop répandue. Quand l’ouvrier, disent certaines gens, peut

d’Angleterre dans l’intérêt Whig et bourgeois, se livre à la déclamation suivante : « L’usage de faire travailler les enfants prématurément, régnait au dix-septième siècle à un degré presque incroyable pour l’état de l’industrie d’alors. A Norwich, le siège principal de l’industrie cotonnière, un enfant de six ans était censé capable de travail. Divers écrivains de ce temps, dont quelques-uns passaient pour extrêmement bien intentionnés, mentionnent avec enthousiasme « exultation » le fait que, dans cette ville seule, les garçons et les jeunes filles créaient une richesse qui dépassait chaque année de 12 000 liv. st. les frais de leur propre entretien. Plus nous examinons attentivement l’histoire du passé, plus nous trouvons de motifs pour rejeter l’opinion de ceux qui prétendent que notre époque est fertile en maux nouveaux dans la société. Ce qui est vraiment nouveau, c’est l’intelligence qui découvre le mal, et l’humanité qui le soulage. » [History ofEngland, v. I, p. 419.) Macaulay aurait pu rapporter encore qu’au dix-septième siècle des amis du commerce « extrêmement bien intentionnés * racontent avec « exultation » comment, dans un hôpital de Hollande, un enfant de quatre ans fut employé au travail, et comment cet exemple de * vertu mise en pratique » fut cité pour modèle dans tous les écrits des humanitaires à la Macaulay, jusqu au temps d’Adam Smith. Il est juste de dire qu’à mesure que la manufacture prit la place du métier, on trouve des traces de l’exploitation des enfants. Cette exploitation a existé de tout temps dans une certaine mesure chez le paysan, d’autant plus développée, que le joug qui pèse sur lui est plus dur. La tendance du capital n’est point méconnaissable ; mais les faits restent encore aussi isolés que le phénomène des enfants à deux têtes. C’est pourquoi ils sont signalés avec’« exultation » par des « amis du commerce » clairvoyants, comme quèlque chose de particulièrement digne d’admiration, et recommandés à l’imitation des contemporains et de la postérité. Le même sycophanle écossais, le beau diseur Macaulay ajoute: « On n entend parler aujourd’hui que de rétrogradation, et l’on ne voit que progrès. » Quels yeux et surtout quelles oreilles !

1 . Parmi les accusateurs de la classe ouvrière, le plus enrage est 1 auteur anonyme de l’écrit mentionné dans le texte : A n h ss ay on Trade and Commerce contamina Observations on Taxation, etc., London, 1770. Il avait déjà préludé dans un au tre ouvrage : Considérations on Taxes. London, 1765. Sur la même ligne vient de suite le faiseur de statistiques, Polomus Arthur Young. Parmi les défenseurs on trouve au pre-

Ztl Tfa T Va f eTl i nt > dan * son ouvrage : Money ansuers ail things. London, 1734; Rev. Natlianiel Forster,D. D dans : An Enqmry mta the Causes of tlxe Présent Price of Provisions. London, 766; D r Price, et aussi Postlethwaite dans un supplément a son « Universal Dictionary 0 f Trade and Commerce » et dans : Créât Butai,v s Commercial Interest explamed and improved,T édit. London, 1775. Les faits eux mêmes sont constatés par beaucoup d’autres auteurs contemporains, entre autres, par Rev. Josiah Tucker.

dans cinq;jours de travail obtenir de quoi vivre, il no veut pas travailler six jours entiers. Et partant de là, ils concluent à la nécessité d’enchérir même les moyens de subsistance nécessaires par des impôts ou d’autres moyens quelconques pour contraindre l’artisan et l’ouvrier de manufacture à un travail ininterrompu de six jours par semaine. Je demande la permission d’être d’un autre avis que ces grands politiques tout prêts à rompre une lance en faveur de l’esclavage perpétuel de la population ouvrière de ce pays « the perpétuai slavery of the working peoph a; ils oublient le proverbe : « AU worh and no play , etc. » (Rien que du travail et pas de jeu rend imbécile). Les Anglais ne se montrent-ils pas tout fiers de l’originalité et de l’habileté de leurs artisans et ouvriers de manufactures qui ont procuré partout aux marchandises de la Grande-Bretagne crédit et renommée? A quoi cela est-il dû, si ce n’est à la manière gaie et originale dont les travailleurs savent se distraire? S’ils étaient obligés de trimer l’année entière, tous les six jours de chaque semaine, dans la répétition constante du même travail, leur esprit ingénieux ne s’émousserait-il pas; ne deviendraient-ils pas stupides et inertes, et par un semblable esclavage perpétuel, ne perdraientils pas leur renommée, au lieu de la conserver? Quel genre d’habileté artistique pourrions-nous attendre d’animaux si rudement menés ? « liard driven animais »... Beaucoup d’entre eux exécutent autant d’ouvrage en quatre jours qu’un Français dans cinq ou six. Mais si les Anglais sont forcés de travailler comme des bêtes de somme, il est à craindre qu’ils ne tombent ( degenerate ) encore au-dessous des Français. Si noire peuple est renommé par sa bravoure dans la guerre, ne disons-nous pas que ceci est dû d’un côté au bon roastbeef anglais et au pudding qu’il a dans le ventre, et de l’autre à son esprit de liberté constitutionnelle? Et pourquoi l’ingéniosité, l’énergie et l’habileté de nos artisans et ouvriers de manufactures ne proviendraient-, elles pas de la liberté avec laquelle ils s’amusent à leur façon ? J’espère qu’ils ne perdront jamais ces privilèges ni le bon genre de vie d’où découlent également leur habileté au travail et leur courage 1 . »

Voici ce que répond l’auteur de YEssay on trade' and commerce :

* Si c’est en vertu d’une ordonnance divine que le septième jour de la semaine est fêté, il en résulte évidemment que les autres jours appartiennent au travail (il veut dire au cajoital, ainsi qu’on va le voir plus loin), et contraindre à exécuter ce commandement de Dieu n’est point un acte que l’on puisse traiter de cruel. L’homme, en général, est porté par nature à rester oisif et à prendre ses aises; nous en faisons la fatale expérience dans la conduite de notre plèbe manufacturière, qui ne travaille pas en moyenne plus de quatre jours par semaine, sauf le cas d’un enchérissement des moyens de subsistance.... Supposons qu’un boisseau de froment représente tous les moyens de subsistance du travailleur, qu il coûte 5 sh. et que le travailleur gagne

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