CHAPITRE XIX
prix nécessaire ou sa valeur, mais avait fait résoudre la soi-disant valeur du travail en valeur de la force de travail, de sorte que celle-là ne devait être traitée désormais que comme forme phénoménale de celle-ci. Le résultat auquel l’analyse aboutissait était donc, non de résoudre le problème tel qu’il se présenta au point de départ, mais d’en changer entièrement les termes.
L’économie classique ne parvint jamais à s’apercevoir de ce quiproquo, exclusivement préoccupée qu’elle était de la différence entre les prix courants du travail et sa valeur, du rapport de celle-ci avec les valeurs des marchandises, avec le taux du profit, etc. Plus elle approfondit l’analyse de la valeur en général, plus la soi-disant valeur du travail l’impliqua dans des contradictions inextricables.
Le salaire est le payement du travail à sa valeur ou à des prix qui en divergent. Il implique donc que valeur et prix accidentels de la force de travail aient déjà subi un changement de forme qui les fasse apparaître comme valeur et prix du travail lui-même. Examinons maintenant de plus près cette transformation.
Mettons que la force de travail ait une valeur journalière de trois francs1, et que la journée de travail soit de douze heures2 3 *. En confondant maintenant la valeur de la force avec la valeur de sa fonction, le travail qu’elle fait, on obtiênt cette formule : Le travail de douze heures a une valeur de trois francs. Si le prix de la force était au-dessous ou au-dessus de sa valeur, soit de quatre francs ou de deux, le prix courant du travail de douze heures serait également de quatre francs ou de deux. Il n’y a rien de changé que la forme. La valeur du travail ne réfléchit que la valeur de la force dont il est la fonction, et les prix de marché du travail s’écartent de sa soi-disant valeur dans la même proportion que les prix de marché de la force du travail s’écartent de sa valeur.
N’étant qu’une expression irrationnelle pour la valeur de la force ouvrière, la valeur du travail doit évidemment être toujours moindre que celle de son produit, car le capitaliste prolonge toujours le fonctionnement de cette force au delà du temps nécessaire pour en reproduire l’équivalent. Dans notre exemple, il faut six heures par jour pour produire une valeur de trois francs, c’est-à-dire la valeur journalière de la force de travail, mais comme celle-ci fonctionne pendant douze heures, elle rapporte quotidiennement une valeur de six francs. On arrive ainsi au résultat absurde qu’un travail qui crée une valeur de six francs n’en vaut que trois5 * *.
1. Comme dans la section y, on suppose que la valeur pfoduite en une heure de travail soit égale à un demi-franc.
2. tn déterminant la valeur journalière de la force de travail par la valeur des marchandises qu’exige, par jour moyen, l’entretien normal de l’ouvrier, il est sous-entendu que sa dépense en force soit normale, ou que la journée de travail ne dépasse pas les limites compatibles avec une certaine durée moyenne de la vie du travailleur.