L’EXPROPRIATION DE LA POPULATION CAMPAGNARDE
En Angleterre le servage avait disparu de fait vers la fin du quatorzième siècle. L’immense majorité de la population* se composait alors, et plus entièrement encore au quinzième siècle, de paysans lilircs cultivant leurs propres terres, quels que fussent les titres féodaux dont on affubla leur droit de possession. Dans les grands domaines seigneuriaux l’ancien bailli ( baili/f ), serf lui-même, avait fait place au fermier indépendant. Les salariés ruraux étaient en parlicdes paysans — qui, pendant le temps de loisir laissé par la culture de leurs champs, se louaient au service des grands propriétaires, — en partie une classe particulière et peu nombreuse de journaliers. Ceux-ci mêmes étaient aussi dans une certaine mesure cultivateurs de leur chef, car en sus du salaire on leur faisait concession de champs d’au moins quatre acres, avec des cottages; de plus, ils participaient, concurremment avec les paysans proprement dits, à l’usufruit des biens communaux, où ils taisaient paître leur bétail, et se pourvoyaient de bois.de tourbe, etc., pour le chauffage.
Nous remarquerons en passant que le serf même était non-seulement possesseur, tributaire, il est vrai, es parcelles attenant a sa maison, mais aussi copossesscur des biens communaux. Par exemple, quand Mirabeau publia son livre: de la Monarchie prussienne, le servage existait encore dans la plupart des provinces prussiennes, entre autres en Silésie. Néanmoins les serfs y possédaient des biens communaux. On n’a pu encore, « dit-il, engager les Silésicns au partage des communes, tandis que dans la nou-
1. Jusque vers la fin du dii-seplièmc siècle, plus des 80 1 fù?™P ,aSela,'S élaient encoro a8r*coles. V. Macaulay : T Savfin9!and. Lond* l868> vo1- L P- 41 3. Je cite i n Uilltîu*» ?u Cnrsa qualué de falsificateur systématiqi 10 et *ognc a sa ténia, sic les faits de ce genre
velle Marche il n’y a guère de village où ce partage ne soit exécuté avec le plus grand succès. 1 »
Le trait le plus caractéristique de la production féodale dans tous les pays de l’Europe occidentale, c’est le partage du sol entre le plus grand nombre possible d’hommes-liges. Il en était du seigneur féodal comme de tout autre souverain ; sa puissance dépendait moins de la rondeur de sa bourse que du nombre de ses sujets, c’est-à-dire du nombre des paysans établis sur ses domaines. Le Japon, avec son organisation purement léodale de la propriété foncière et sa petite culture, offre donc, à beaucoup d’égards, une image plus fidèle du moyen âge européen que nos livres d’histoire imbus de préjugés bourgeois. Il est par trop commode d être «libéral » aux dépens du moyen âge.
Bien que la conquête normande eut constitue toute l’Angleterre en baronnies gigantesques — dont une seule comprit souvent plus de neul-cent seigneuries anglo-saxonnes — le sol était néanmoins parsemé de petites propriétés rurales interrompues çà et là par de grands domaines seigneuriaux. Dès que le servage eut donc disparu et qu’au quinzième siècle la prospérité des villes prit un grand essor, le peuple anglais atteignit l’état d’aisance si éloquemment dépeint par le chancelier Fortescue, dans ses Laudes legum Angliæ. Mais cette richesse du peuple excluait la richesse capitaliste.
La révolution qui allait jeter les premiers fonde • ments du régime capitaliste, eut son prélude dans le dernier tiers du quinzième siècle et au commencement du seizième. Alors le licenciement es nombreuses suites seigneuriales — dont Sir âmes
1. Mirabeau : De la Monarchie prussienne. Londres, 1778, t. Il, p. 125-126.