CHAPITRE XXIX
son bétail, dont il tire dès lors de gros profits par la vente, par l’emploi comme bêtes de somme et enfin par une fumure plus abondante du sol.
Au seizième siècle il se produisit un fait considérable qui rapporta des moissons d'or aux fermiers, comme aux autres capitalistes entrepreneurs. Ce fut la dépréciation progressive des métaux précieux et, par conséquent, de la monnaie. Cela abaissa à la ville et à la campagne le taux des salaires, dont le mouvement ne suivit que de loin la hausse de toutes les autres marchandises. Une portion du salaire des ouvriers ruraux entra dès lors dans les profits de la ferme. L'enchérissement continu du blé, de la laine, de la viande, en un mot, de tous les produits agricoles, grossit le capital argent du fermier, sans qu’il y fût pour rien, tandis que la rente foncière qu’il avait à payer diminua en raison de la dépréciation de l'argent survenue pendant la duree du bail. Et il faut bien remarquer qu’au seizième siècle les baux de ferme étaient encore, en général, à long terme, souvent à quatre-vingt-dix-neuf ans. Le fermier s’enrichit donc à la fois aux dépens de ses salariés et aux dépens de ses propriétaires 1 . Dès lors rien
1. L’influence que la dépréciation de l’argent exerça au seizième siècle sur diverses classes de la société a été très-bien exposée par un écrivain de cette époque dans: A Compendious or briefe Examination of Certayne Ordinary Complaints of Diverse ofour Countryinen in thèse ourDays, by W. S. Gentleman. London, 1581. La forme dialoguée de cet écrit contribua longtemps à le faire attribuer à Shakespeare, si bien qu’en 1751 il fut encore édité sous son nom. Il a pour auteur William Stafford. Dans un passage le chevalier (knight) raisonne comme suit:
Le Chevalier. — * Vous, mon voisin le laboureur, vous, maître mercier, et vous, brave chaudronnier, vous pouvez vous tirer d’affaire ainsi que les autres artisans. Car, si toutes choses sont plus chères qu’autrefois, vous élevez d’autant le prix de vos marchandises et de votre travail. Mais nous, nous n’avons rien à vendre sur quoi nous puissions nous rattraper de ce que nous avons à acheter. » Ailleurs le chevalier interroge le docteur : ■ Quels sont, je vous prie, les gens que vous avez en vue, et d’abord ceux qui, selon vous, n’ont ici rien à perdre? •
Le Docteur : « J’ai en vue tous ceux qui vivent d’achat et
de vente, car, s’ils achètent cher, ils vendent en conséquence. ■ — Le Chevalier : « Et quels sont surtout ceux qui, d’après vous, doivent gagner ?» — Le Docteur : * Tous ceux qui ont des entreprises ou des fermes à ancien bail, car, s'ils paient d’après le taui ancien, ils vendent d’après le nouveau, c’esl-a-
d étonnant que l’Angleterro possédât à la fin du seizième siècle uno classe do fermiers capitalistes , très-riches pour l’cpoque’.
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en concussions, malversations et escroqueries de toutes sorte. Ce personnage, administrateur et percepteur des droits ,vdc’ vanccs, rentes et produits quelconques dus au seigneur, sVipcla en Angleterre Steward, eu franco tlriiissrur. Ile régis-eur était parfois lui-même un grand seigneur. On lit, par exemple dans un manuscrit original publié par Monlcil : .. c’est lé compte que messire Jacques de Tlinraine, chevalier chas, telain sor llesançon ront es seigneur, tenant 1rs comptes à Dijon pour monseigneur le duc et comte, do bourgogne des rentes appartenant à ladite chastcllenie, depuis XXV*’ jour de décembre MCCCIX jusqu'au XXVllI* jour île décembre MCCCLX, CIC. ■ (Alexis Monteil : Histoire de i Matériaux manuscrits.) On remarquera que dans toutes les sphères de la vie sociale la part du lion échoit régulièrement à l'intermédiaire. Dans le domaine, économique, par exemple, financiers, gens de bourse, banquiers, négociants, marchands, etc., écrément les affaires; en matière civile, l'avocat plume les partie, sans les faire crier; en politique, le représentant l’emporte sur son commettant, le ministre sur le souverain, etc.; en religion, le médiateur éclipse Dieu pour être à son tour supplaoté par les prêtres, intermédiaires obligés entre le bon pasteur et ses ouailles. — En fiance, de mémo qu'en Angleterre, les grands domaines féodaux étaient divisésen un nombre infini de parcelles, mais dans des conditions bien plus défavorables aux cultivateurs. L’origine des fermes ou terrien y remonte au quatorzième siècle. Ils allèrent en s'accroissant et leur chiffre finit par dépasser cent mille. Ils payaient on nature ou en argent une rento foncière variant do la douzième à la cinquième partie du produit. Les terriers, fiefs, arrière-fief-, etc., suivant la valeur et l’étendue du domaine, no comprenaient parfois quo quelques arpents de terre. Ils possédaient tous un droit do juridiction qui élan de quatre degrés. L’oppression du peuple assujetti à tant de petits ivrans était naturellement affreuse. D’après Monlcil, il y avait alors en fraie e cent soixante mille justices, là où aujourd’hui quatro uni e tribunaux ou justices de paix suffisent.
CONTRE-COUP DE LA REVOLUTION AGRICOLE SUR L’INDUSTRIE. — ETABLISSEMENT DU MARCHÉ INTÉRIEUR POUR LE CAPITAL INDUSTRIEL
L’expropriation et l’expulsion, par secousses toujours renouvelées, des cultivateurs, fournit, comme on l’a vu, à l’industrie des villes, des masses de prolétaires recrutés entièrement en dehors du milieu corporatif', circonstance heureuse qui fait croire au vieil Anderson (qu’il ne faut pas confondre avec James Anderson), dans son Histoire du commerce , à une intervention directe de la Providence. Il nous faut nous arrêter un instant encore à cet élément de l’accumulation primitive. La raréfaction de la population campagnarde composée de paysans indépendants, cultivant leurs propres champs, n’entraîna pas seulement la condensation du prolétariat industriel, de même que, suivant l’hypothèse de Geoffroy Saint-Hilaire, la raréfaction de la matière cosmique sur un point en entraîne la condensation surun autre1. Malgré le nombre décroissaht de ses cultivateurs le sol rapporta autant et même plus de produits qu auparavant, parce que la révolution ( ans les conditions de la propriété foncière était accompagnée du perfectionnement des méthodes de culture, de la coopération sur une plus grande échelle, de la concentration des moyens de production, etc. En outre, les salariés agricoles furent astreints a un labeur plus intense1, tandis que le champ qu ils exploitaient pour leur propre compte et à lour propre bénéfice se rétrécissait progressivement, le fermier s’appropriant ainsi de plus en plus tout leur temps de travail libre. C’est de cette manière que les moyens de subsistance d’une grande partie de la population rurale se trouvèrent disponi-
1- fians ses Notions de philosophie naturelle, Paris, 1838. n point que sir James Stewart fait ressortir.
blés en même temps qu’elle et qu’ils durent figurer à l’avenir comme élément matériel du capital variable. Désormais le paysan dépossédé dut en acheter la valeur, sous forme de salaire, de son nouveau maître, le capitaliste manufacturier. Et il en fut des matières premières de l’industrie provenant de l'agriculture comme des subsistances : elles se transformèrent en élément du capital constaut.
Figurons-nous , par exemple , une partie des paysans westphaliens, qui du temps de Frédéric II filaient tout le lin, brusquement expropriée du sol, et la partie restante convertie en journaliers de grandes fermes. En même temps s’établissent des filatures et des tissanderies de dimensions plus ou moins considérables où les ci-devant paysans sont cm bauchés comme salariés.
Le lin ne paraît pas autre que jadis, pas une de ses fibres n’est changée , mais une nouvelle aine sociale s’ést, pour ainsi dire, glissée dans son corps. Il fait désormais partie du capital constant du maître manufacturier. Réparti autrefois entre une multitude de petits producteurs qui le cultivaient eux-mêmes et le filaient en famille par petites fractions, il est aujourd’hui concentré dans les mains d’un capitaliste pour qui d’autres filent et tissent. Le travail supplémentaire dépensé dans le filage se convertissait autrefois en un supplément de revenu pour d’innombrables familles de paysans, ou, si l on veut, puisque nous sommes au temps de Frédéric, en impôts « pour le roi de Prusse. » Il se convertit maintenant en profit pour un petit nombre de capi talistes. Les rouets et les métiers, naguère disperse sur la surface du pays, sont à présent rassemble dans quelques grands ateliers casernes, ainsi que
les travailleurs et les matières premières. Et rouets, métiers et matières premières, ayant cessé de servir de moyens d’existence indépendante à ceux qui les manœuvrent, sont désormais métamorphosés en moyens de commander des fileurs et des tisserands et d’en pomper du travail gratuit*.
Les grandes manufactures ne trahissent pas à première vue leur origine comme les grandes fermes. Ni la concentration des petits ateliers dont elles sont sorties, ni le grand nombre de petits producteurs indépendants qu’il a fallu exproprier pour les former, ne laissent de traces apparentes.
Néanmoins l’intuition populaire ne s’y laisse point tromper. Du temps de Mirabeau, le lion révolutionnaire, les grandes manufactures portaient encore le nom de « manufactures réunies, » comme on parle à présent de « terres réunies. » Mirabeau dit : « On ne fait attention qu’aux grandes manufactures, où des centaines d’hommes travaillent sous un directeur, et que l’on nomme communément manufactures réunies. Celles où un très-grand nombre d’ouvriers travaillent chacun séparément, et chacun pour son propre compte, sont à peine considérées; on les met aune distance infinie des autres. C’est une très-grande erreur, car les dernières font seules un objet de prospérité nationale vraiment importante... La fabrique réunie enrichira prodigieusement un ou deux entrepreneurs , mais les ouvriers ne seront que des journaliers plus ou moins payés, et ne participeront en rien au bien de l’entreprise. Dans la fabrique séparée, au contraire, personne ne deviendra riche, mais beaucoup d’ouvriers seront à leur aise; les économes et les industrieux pourront amasser un petit capital, se ménager quelque ressource pour la naissance d’un enfant, pour une maladie, pour eux-mêmes ou pour quelqu’un des leurs. Le nombre des ouviiers économes et industrieux augmentera, parce qu’ils verront dans la bonne conduite, dans l’activité, un moyen d’améliorer essentiellement leur situation, et non d’obtenir un petit rehaussement de gages qui ne peut jamais être un objet important pour l’avenir, et dont le seul produit est de mettre les hommes en état de vivre un peu mieux, mais seulement au jour le jour... Les manufactures réunies, les entreprises de quelques particuliers qui soldent des ouvriers au jour la journée, pour travailler à leur compte, peuvent mettre ces particuliers à leur aise, mais elles ne feront jamais un objet digne de l’attention des gouvernements1.» Ailleurs il désigne les manufactures séparées, pour la plupart combinées avec la petite culture, comme « les seules libres. » S’il affirme leur supériorité comme économie et productivité sur les « fabriques réunies », et ne voit dans celles-ci que des fruits de serre gouvernementale, cela s’explique par l’état où se trouvaient alors la plupart des manufactures continentales.
Les événements qui transforment les cultivateurs
1. . Je permettrai, dit le capitaliste, que vous avez l'hon neur de Z servir, à «JJ- q» * “
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