CHAPITRE VI
Nous devons maintenant rechercher dans quelle mesure le capitalisme a pénétré dans la production agricole et l'a intensifiée. C'est ici que se place l'étude des spéculations faites, notamment par les latifondistes, dans l'exploitation du sol, de la formation de la plus-value foncière, de la part qui revient au capitalisme agricole et pastoral dans la ruine des petits propriétaires et des classes rurales. Nous rencontrons ici les problèmes les plus importants et les plus complexes de l'histoire économique du monde antique, et il serait téméraire de vouloir les éclaircir entièrement. La vie économique, à la différence des manifestations juridiques, ne peut pas être étudiée sous toutes ses faces, beaucoup échappent au regard ; même la vie économique qui se déroule sous nos yeux est si pleine d'incertitudes et de contradictions que pour beaucoup de faits on n'a pas pu arriver à se mettre d'accord sur leur interprétation ; nous avons des théories optimistes et des théories pessimistes, et les mêmes faits sont invoqués, par exemple, en faveur du protectionnisme et contre lui. Aux difficultés inhérentes au sujet luimême viennent s'ajouter pour l'antiquité celles qui dérivent du défaut de renseignements ou de leur insuffisance. Les écrivains anciens n'ont exprimé qu'incidem-
ment leur pensée sur tel ou tel fait économique, et généralement il s'agit d'impressions provoquées par des phénomènes transitoires et observés sur un champ très étroit, à Rome et dans ses environs, rarement dans toute l'Italie, des impressions faussées le plus souvent par la passion politique et plus encore par la rhétorique. Aussi comment ne pas douter, devant ces affirmations si souvent répétées des causes de la grandeur et de la décadence de Rome, que le capitalisme dans ses formes les plus modernes a imprimé son caractère à l'économie agraire et que les latifondistes ont exploité leurs terres avec des méthodes capitalistes (1). On retrouve couramment ces expressions, de même qu'on dit très souvent que sur le marché de Rome les terres des royaumes conquis étaient objet de spéculation, de jeu, se vendaient et s'achetaient, comme on le fait aujourd'hui en Australie, que l'on jouait sur la hausse et la baisse des produits agricoles, qu'on accaparait les denrées des pays lointains, que la terre était cultivée de façon à obtenir le produit brut le plus faible et à restreindre les dépenses de culture. De même on dit encore que l'industrie agricole trouvait un encouragement dans l'industrie commerciale, qui aurait également poussé au développement de l'industrie manufacturière. L'esclavage est présenté comme un moyen de production capitaliste, et l'on voit dans les importations de blé d'Afrique et les distributions gratuites de blé à Rome la cause directe de la ruine des agriculteurs italiens.
Les formes de production capitaliste, en général, si l'on fait exception pour les colonies, se développent d'abord dans les villes, c'est-à-dire dans l'industrie.
(t) MoiutsEN, Iioem. Gesch., 8e éd., I, 800. Voir surtout l'excellente et originale étude de M. G. Ferrero, Grandeur et décadence de Rome, trad. franc. 3 vol.
L'agriculture n'en subit pas d'abord l'influence, et ce n'est que lorsque le progrès industriel est avancé, qu'il réagit sur la production agricole, en lui imprimant un autre caractère.
Nous avons déjà parlé de l'économie domestique des familles rurales qui pourvoyaient à leurs besoins par le travail de leurs membres et qui allaient au marché vendre leur superflu et acheter les quelques objets indispensables, notamment en fer, qu'ils ne pouvaient produire. Des oscillations du marché pouvait dépendre leur luxe, mais non pas leur vie matérielle. Nous avons pu constater l'existence d'une classe de petits propriétaires, qui ne travaillent pas la terre, qu'ils louent à colonat partiaire, et qui vivent modestement, mais avec dignité, du produit de leurs terres et qui vendent leur superflu au marché local. Ils constituaient l'élite des nombreux petits centres urbains d'Italie, ils prenaient une part active à la vie politique, mais ils n'avaient pas de capitaux pour les spéculations agraires. Leur existence ne dépendait pas non plus du marché ; ils n'avaient pas de payements à faire, ni à payer d'impôts. Us manquaient de tout aiguillon pour augmenter une production que le marché n'aurait d'ailleurs pas pu absorber.
La première règle de toute agriculture capitaliste c'est de produire pour vendre, d'intensifierles cultures quand on prévoit des prix rémunérateurs sur les marchés. Or, toute la question est de savoir si les marchés pouvaient offrir ces prix, s'il existait de grands marchés prêts à absorber toute surproduction agricole, et à encourager l'augmentation d'activité et l'esprit d'entreprise du propriétaire. Or, ce sont précisément ces causes et conditions qui ont manqué dans l'antiquité. La population était faible, les centres urbains insignifiants, les habitudes de vie frugales et très faible la capacité d'achat des classes non
possédantes, pour pousser le propriétaire à intensifier les cultures, à spéculer. Les transformations agraires qui demandent des emplois de capitaux peuvent se faire quand il n'y a pas surabondance des produits par rapport aux besoins, sinon les progrès de l'agriculture amènent la ruine des propriétaires. L'état stationnai re des cultures jusqu'à ce que la consommation ait atteint le niveau de la production et fait monter les prix, l'utilisation des conditions de fertilité naturelle, c'est encore le système le plus avantageux, quand les producteurs ne peuvent compter que sur un étroit marché local, et c'était là le cas de l'antiquité.
Ce qui semble certain pour l'Italie romaine comme pour la Gaule, et cela devait être vrai pour d'autres régions, c'est que normalement les produits dépassaient les besoins et que les prix des denrées alimentaires étaient bas. On y constatait ces bas prix qui, dans une économie naturelle, assurent le bien-être de tous, et rendent, d'autre part, impossibles les transformations agricoles. Sur cette abondance et ce bon marché relatif nous pouvons citer Polybe (n, 15), qui parle de la facilité de vie dans la vallée du Pô comme d'un lait constant. On y trouvait à se nourrir et à se loger dans les auberges pour un demias c'est-à-dire pour 0 fr. 023 par jour. De son temps (il mourut en 123 av. J.-C), le médimme sicilien de blé valait 4 oboles, soit 1 fr. 21 l'hectolitre, de sorte que si l'on compare la dépense d'un voyageur au prix du blé et si on prend celui-ci comme indice de valeur au prix de 20 francs l'hectolitre, la dépense correspondrait à moins de 0 fr. 40.
Le renseignement de Polybe se rapporte à l'Italie et non pas à Rome, dont le marché était absolument indépendant des prix des provinces, de même que celles-ci étaient économiquement séparées et indépendantes de
Rome. Aussi n'avons-nous pas à tenir compte des prix que Marquardt (1) nous donne pour le blé' à Rome, où, de 203 à 196 av. J.-C, l'hectolitre valait de 2 fr. 64 à 2,50, parce qu'il s'agit là des conditions spéciales du marché de Rome, qui était sous l'influence des arrivages des navires de l'Espagne, de la Sicile, de la Sardaigne et de l'Afrique, et qui était étranger aux prix que l'on trouvait dans les campagnes de la Gaule transalpine et cisalpine. Les prix à Rome variaient et même donnaient lieu à des jeux de bourse : on jouait à la hausse et à la baisse, suivant que l'arrivée du blé était plus ou moins probable, que la mer était bonne ou mauvaise, que les réserves des greniers publics étaient plus ou moins abondantes ; mais ces variations de prix ne dépassaient pas un cercle restreint, et ne changeaient rien aux conditions des marchés lointains. Nous ne pouvons donc suivre ceux qui, connue Marquardt, étendent à toute l'Italie le prix atteint à Rome par le blé au commencement du ne siècle av. J.-C. et qui appliquent le renseignement fourni par Pline au marché romain et en tirent la preuve de la baisse des prix par suite de l'importation des blés étrangers, pour conclure que la culture du blé en Italie n'était plus rémunératrice. Cette confusion ne peut que nous faire commettre des erreurs, et la nécessité de distinguer tous ces faits sera plus loin rendue plus évidente encore.
Ce qui est certain c'est le bas prix des denrées. Même le vin se vendait les 3 litres pour un as (= 0 fr. 05 : Piin., H. n., xvui, 17). Martial, qui venait des campagnes d'Espagne et qui avait vécu en Italie, le constatait : « Le pa}^san, dit-il, peut bien se rassasier, mais il n'a rien. Les bas-prix des denrées rendent l'agriculteur pauvre » (xu. 76).
(1) Vie privée, II, 14.
La condition du producteur était celle-ci : il ne pouvait transporter que les produits supérieurs, très recherchés ; la plus grande partie des produits devaient être vendus au marché local, où l'offre était plus grande que la demande ; il n'avait donc aucun intérêt à augmenter la production et à employer de nouveaux capitaux dans l'exploitation agricole.
Examinons successivement chacun de ces points.
On affirme couramment que les importations à Rome de blé d'Afrique fermèrent le marché de Home aux producteurs italiques et les ruinèrent. Cela suppose qu'auparavant les blés italiquts venaient à Rome, et que toute une agriculture pouvait tirer de cette vente des prix rémunérateurs. 11 n'est pas vraisemblable a priori qu'une ville qui, à l'époque de son plus grand développement, consommait environ 4 millions de quintaux, ait pu avoir de l'influence en bien ou en mal sur toute l'agriculture d'un Etat. Mais voyons les choses de plus près.
Dans les premiers temps, l'histoire économique de Rome et du Latium est étroitement unie : les citoyens du Latium produisent pour la consommation de Rome, qui est leur plus grand marché pour le blé. Le pain, le principal aliment des Romains, vient des campagnes latines (Cic, Ad AU., xiv, 3), comme de la zone plus proche de la ville viennent les légumes, les fruits, le lait. Au delà de la première zone circulaire, cultivée, d'après la loi de Thùnen, en jardins et en potagers destinés aux produits soumis à un rapide dépérissement, au delà de la zone du paysan qui le matin, à l'aube, réveille la ville par ses cris (1), s'étendait la zone aux céréales, aux systèmes de culture qui devenaient toujours plus extensifs
(I)Calpurn., Eglog., 4; Apulej., ix, 32; Horat., Epist., i, 18,
36 ; Virgil., Georg., i, 279.
à mesure que l'on avançait vers des zones plus éloignées.
Du Latium, Rome tirait sa nourriture, jusqu'au moment où s'étant emparée de pays qui n'avaient pour richesse que du blé, après les avoir privés de toute richesse métallique, elle dut se contenter de recevoir d'eux des tributs en nature. Ce fut l'économie qui prédominait en Sicile, en Sardaigne, en Afrique, qui obligea Rome à prendre du blé. Et c'est pour cela que fut dirigé sur Rome ce torrent de blé qui bientôt submergea la zone à céréales du Latium et la transforma presque en un désert qui s'étendait jusqu'aux portes de Rome.
Il est donc bien évident que les importations de blé étranger et les distributions gratuites ont ruiné l'agriculture dans le Latium, de même qu'il est invraisemblable qu'elles aient ruiné celle de l'Italie, comme le disait Suétone {Aug., 42), qui y voyait la cause de la disparition de la cultara agrorum, et comme tout le monde le soutient, y compris Mommsen (1). Ce grand historien attribue la ruine de la propriété foncière aux importations de blé d'Afrique, de Sicile et de Sardaigne ; il soutient que les paysans italiques furent sacrifiés aux prolétaires de la capitale et que, avec l'inondation du marché de Rome et la pression du blé étranger, l'agriculture italique fut obligée de se transformer, c'est-à-dire d'adopter des cultures intensives, la vigne, les fruits et les légumes.
C'est sur ce point des importations étrangères que se concentrent toutes les questions relatives à la production agricole, à sa ruine d'une part, aux emplois de capitaux de l'autre, et il est nécessaire de l'éclaircir afin de pouvoir apprécier le caractère de la production.
Suétone, qui le premier releva le fait, le faussa en
(1) Mommsen, Roem. Gesch., I, 8e édit., p. 839 ; II, 339.
l'attribuant à l'Italie tout entière ; le dommage ne s'étendit que sur une région assez petite. Et d'abord essayons de préciser le total de ces importations de blé étranger. L'annone, aux temps d'Auguste, recevait par la voie de mer 60 millions de « modii » par an, c'està-dire 5 millions 200 hectolitres (un peu plus de 4 millions de quintaux) : 20 millions étaient fournis par lTEgypte, les autres 40 millions par la Sicile et la Sardaigne (1), ces greniers de la République) les fidèles iournisseurs de l'annone (2). La consommation journalière était pour Rome de 71). 000 « modii » à l'époque de Cicéron (3) et de 75.000 à l'époque de Sévère (4), de sorte qu'environ la moitié du blé importé servait aux besoins de la capitale : l'autre moitié était vendue par les édiles dans le territoire environnant (5).
Que ce blé importé fût distribué gratuitement ou vendu à un prix inférieur à celui qu'il coûtait pour le produire, c'était là un fait dont l'intluence ne se faisait sentir qu'à Rome et sur les marchés voisins. Aussi est-il sans intérêt de savoir que les distributions gratuites
(1) A. Victor., Epit., 2.
(2) Cic, ley. ManiL, 12; Verr., n, 2. — Valer. Max., vu, 6. — Trr. Liv., xxvil, 2.
(3) Cic, Verr., ni, 30.
(4) Spartian., Sever., 23.
(5) De ces chiffres sur la consommation du blé à Home, connaissant ce que consomment aujourd'hui les villes italiennes du Midi, on arrive à établir que la population de Rome était inférieure à un million. Et qu'on remarque qu'on consommait autrefois plus de blé que maintenant, non seulement par suite des mauvais procédés en usage pour la mouture et la panification, mais surtout parce que le blé était la base exclusive de l'alimentation, parce qu'on n'utilisait pas les céréales inférieures, l'orge, l'avoine, et que l'on ne connaissait pas le maïs, la pomme de terre, et qu'on ne consommait que peu de légumes. Il faudrait donc évaluer la population à moins d'un million.
étaient faites en moyenne à 200.000 personnes (1) et que si l'on dépassa parfois ce chiffre, ce fut accidentellement, à la suite de disettes ou d'autres circonstances-. César, au moment de sa dictature, y admit 320.000 personnes, mais il en réduisit ensuite le nombre à 150.000 (2). Sous Auguste il y en eut 200.000 (3). L'influence de cette aumône d'Etat fut désastreuse pour Rome, non seulement sur la culture des terres environnantes, mais sur son économie générale. L'espérance d'avoir le pain gratuit attirait dans ses murs des masses de misérables, de paresseux, elle poussait la plèbe à dédaigner le travail, et les maîtres d'esclaves eux-mêmes, pour avoir le pain gratuit, affranchissaient leurs esclaves à condition que ceux-ci leur apporteraient le blé reçu (4). On peut saisir ici l'enchaînement des faits économiques et comment ils agissent réciproquement les uns sur les autres. Les importations et les distributions gratuites ruinaient l'agriculture dans la campagne romaine qui se dépeuplait et se transformait en pâturages, et cette dépopulation augmentait le nombre des sans-travail urbains, de ceux qui devaient être nourris par le blé public, dans la capitale. Là, en effet, tout languissait, tout dépérissait, tout travail était abandonné, toute industrie, sauf la mendicité, était interdite aux pauvres. Les professions destinées à pourvoir aux besoins des agriculteurs étaient abandonnées. Quand on chasse la population des campagnes, on condamne toute la population urbaine à vivre dans l'oisiveté, on lui interdit tous les métiers qui alimentent le premier des commerces, le commerce entre la ville et la campagne. Mais, nous le répétons, cet effet
(1) Monum. anciran., 3, 19.
(2) Suet., Aug., 41, 42.
(3) Dion., lv, 10.
(4) Dionysii Halicarn., iv, ii.
CH# vi. LA PRODUCTION AGRICOLE 173
était propre à Rome, comme l'était la cause elle-même, parce que les distributions gratuites n'avaient lieu qu'à Rome (1) et que la répercussion des importations extérieures ne se faisait pas sentir au delà des campagnes du Latium.
Si l'importation du blé ruina l'agriculture, ce fut celle du Latium, de même que la constitution des pâturages dans les campagnes de l'Italie méridionale date des guerres d'Annibal, qui les ont dépeuplées. Rome ne fut jamais le marché du blé italique, parce qu'il n'y avait pas de routes faciles et commodes pour apporter à Rome de grandes quantités de blé. Autre chose sont les routes militaires sur lesquelles on peut faire le commerce d'objets précieux, de luxe et peu volumineux, autre chose les routes sur lesquelles peuvent passer de grandes quantités de blé et de vin dans des récipients d'argile. Même au moyen âge, il arrivait que le blé ne pouvait pas rapidement être transporté au loin, et de là des disettes effroyables dans les provinces voisines d'autres provinces où il n'y avait pas pénurie, et séparées à peine par une chaîne de montagnes. Enormes auraient été les frais de transport des produits du nord de l'Italie ou des Gaules à Rome, et c'est pour cela qu'il n'y eut pas de service régulier de commerce pour les denrées volumineuses entre ces régions. Ce fut pour Rome une nécessité que de pourvoir à ses besoins exclusivement par la voie maritime, même si son alimentation était ainsi laissée à la merci des vents et des pirates.
Voyons si l'existence de ce grand centre urbain peut exciter la production à donner, sinon du blé, au moins d'autres denrées et notamment des denrées de luxe, et si cela entraîna la transformation du latifundium, si des
(i) Appian., de tell, civ., u, 120.
méthodes intensives de production s'introduisirent, si on fit des emplois de capitaux dans les spéculations agricoles.
On dit que la demande de produits de luxe, vin, légumes, etc., aurait amené la transformation des cultures du latifundium et encouragé à substituer au blé des cultures intensives (1) ; on dit que, pour avoir des produits spéciaux, il fallut diviser le latifundium et le donner en petits lots à des fermiers, obtenant ainsi une plus grande intensité de travail et un arrêt dans l'appauvrissement des classes travailleuses (2). Le capital aurait été appliqué à la terre, le colon se serait livré à des cultures intensives et aurait amené une transformation dans la production agricole.
La grande augmentation de la production à Rome, l'immigration des riches de la Méditerranée devaient, selon Rodbertus, provoquer une augmentation dans la demande et des goûts diiîérents de ceux de la Rome antique. Mais à combien de personnes s'étendait ce pouvoir d'absorption? Ces objets dont les prix étaient décuplés et davantage par les frais de transport, étaient destinés à un petit nombre de personnes riches, à quelques centaines de richards et de dissipateurs, et ce n'est pas cette consommation restreinte qui peut tranformer les cultures. Ce n'était pas la demande de quelques produits spéciaux, des roses, des lis et des violettes (3), des légumes cultivés en serre (4), des poires de Vérone, des asperges de Ravenne qui figuraient sur les tables des
(1) Rodbertus, dans les Jahrbûcher f. Nationaloek. u. Statistik, II, 1864, p. 218.
(2) Wiskemann, Die antike Landwirihschaft und clas ion Thùnen Gesetz, 1859, p. 39. — Heisterbergk, Entstelaing des Colonats, 92.
(3) Varron, i, 16. — Plin., Hist. nat., xxi. 7.
(4) Plin., Hist. nat., xix, 19, 20.
riches comme des raretés et des merveilles, avec d'autres excentricités de prodigues dissipateurs, les langues de perroquels, les roses de Pestum, les champignons de Bithynie, les huîtres de Brindisi, les oiseaux de Numidie (1), ce ne pouvaient pas être ces demandes qui changeaient les cultures de toute l'Italie et qui poussaient à la production et à la spéculation.
Il est certain que le revenu de ces produits devait être beaucoup plus grand que celui du blé (2), mais combien pouvait-on en vendre? Ils arrivaient à Rome en très petite quantité, et les difficultés de transport et de conservation en haussaient extraordinairement le prix. Nous savons par Pline que les fruits eux-mêmes étaient au-dessus de la bourse des pauvres (xvn, 1), bien entendu les fruits qui venaient de loin. Aucune production industrielle en grand ne pouvait prospérer pour les objets de luxe ; il en était de même en agriculture pour les aliments destinés h la bouche d'une intime minorité de riches. Aujourd'hui seulement la production de coûteuses raretés agricoles est possible parce que, avec les rapides moyens de transport, le marché mondial leur est ouvert.
Imaginer, comme le fait Marquardt, que pour remplacer La petite culture qui n'était plus rémunératrice, on essaya la production en grand des viandes de choix, des fruits délicats, des vins supérieurs, c'est pour le moins commettre un anachronisme, tout comme nous ne pouvons souscrire à cette opinion de Rodbertus (3) : « Rome opérait sur l'Italie comme la ville de Thùnen, et toute l'Italie sur le reste des pays méditerranéens. Puisque le
(1) Nissen, Itaiïsche Landeskunde, I, 113, 457 ; II, 56.
\RROX, m, 2,
(3; Jahrbùcher, II, 222.
blé venait de loin, l'Italie se livrait à d'autres cultures qui dépendaient d'une économie parcellaire. »
Qu'il nous soit permis d'insister sur l'examen de ces affirmations qui ont été acceptées sans discussion et qui sont devenues un lieu commun de l'histoire économique de Rome. Il ne nous parait pas douteux qu'elles reposent sur une inexacte appréciation de la réalité.
Pour que la production intensive de produits agricoles spéciaux put se développer sur une large échelle, il eut fallu de nombreux marchés avec une grande capacité d'achat, et il n'y en avait pas. On ne peut pas tenir compte des nombreux centres urbains où vivait une classe nombreuse de petits propriétaires, de curiales, d'artisans, de non-possédants. Il ne restait que Rome, où se concentraient les grandes fortunes mal accumulées et prêtes à être dissipées par des héritiers prodigues.
De même que son approvisionnement par les marchés d'outre-mer n'avait pas d'influence au delà du Latium, c'est-à-dire dans ces régions qui n'avaient jamais envoyé et ne pouvaient envoyer du blé à Rome, de même la demande de produits supérieurs qu'elle pouvait faire ne pouvait modifier sensiblement les formes de production dans ces pays éloignés. La population de la capitale était composée d'une multitude de non-possédants qui n'avaient pas d'argent pour acheter des objets de luxe. Quelle quantité pouvaient-ils bien absorber, nous ne dirons pas, de gibier, mais simplement de viande, ceux qui, comme tous les Italiens de ce temps et d'aujourd'hui, se nourrissaient presque exclusivement de blé (l),
(l) Les alimenta Italiae des médailles de Trajan sont représentés par des épis de blé : Borghesi dans le Bollettino deWIstituto dicorrisp. archeolog., 1839, p. 155 (Œuvres épigraph., II, 272). Aux enfants nourris selon les prescriptions d'Adrien (1. 14,
Cil. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 177
la viande étant réservée aux soldats, aux matelots, aux athlètes, aux rhéteurs, aux mineurs et à d'autres personnes appliquées à des travaux pénibles (1).
La viande n'était pas de consommation courante ; pour les personnes riches, la viande de porc était déjà une grande gourmandise. Le menu peuple ne mangeait de la viande que lorsqu'on en faisait des distributions gratuites à l'occasion des fêtes, des triomphes, des funérailles, des sacrifices.
L'Italie pouvait envoyer à Rome des échantillons de sa production agricole, par mer ou par la grande voie fluviale du Pô, le fidèle transporteur auxiliaire des routes maritimes (2), mais rien de plus. Grâce au Pô, on pouvait satisfaire aux caprices des riches, à leurs plaisirs de bouche (3), mais on ne pouvait ni approvisionner Rome de blé italien ni augmenter l'envoi des produits de luxe de façon à transformer les cultures de régions entières. Les difficultés et le coût des transports enlevaient au prix de vente toute marge de profit, toute possibilité économique de vente. Le paysan du Pô touchait le dixième du prix que le blé, le vin et ses autres produits pouvaient atteindre sur les marchés lointains (4). Et c'est précisément parce que le transport coûtait plus que les produits eux-mêmes, qu'on avait décidé de consommer sur place les impôts en nature et qu'il était défendu de transporter ceux qui étaient loin des ports de mer (5).
Dig. xxxiv, 1) on ne donnait que du blé : Fabretti, Inscript, domest., 23 ; Orelli, lit, 305; Aux esclaves on donnait du blé, des olives, de l'huile, du vinaigre, du vin.
(1) Hieronim., in Jovinian, u, 45.
(2) Ambrosii, Hexameron, n(Migne, XIV, 151).
Sidon. Apoi.lin , Epist., i, 5, 6, sur la difficulté de voyager par voie terrestre, id., m, 2, 3.
(4) Nissen, ttal. Landeskimde, II, 56.
(5) L. '.», Cod. x, 16.
Sai.violi 12
L'influence de Rome ne se fit sentir, comme pour la ville deThùnen, que dans la zone voisine et non pas sur toute la péninsule. Elle se limita aux campagnes environnantes, et elle fut bienfaisante, en transformant les plus voisines en jardins potagers, et mauvaise pour les plus éloignées en les obligeant, sous la pression des importations, à abandonner la culture des céréales. Cette production locale suffisait aux exigences de la consommation (1), et luttait avantageusement contre celle des régions plus éloignées, dont les prix étaient surélevés par les frais de transport et qui entraient en concurrence avec les importations étrangères venues par mer. Dans l'antiquité comme dans les temps plus récents, c'est-à-dire quand les moyens de communication et de transport étaient imparfaits, l'influence égalisatrice de la concurrence entre les lieux de production et les lieux de consommation éloignés les uns des autres n'agissait pas ou n'agissait qu'accidentellement.
L'influence du marché de Rome ne se faisait sentir que sur un rayon limité (2). C'est à cette zone environnante que se limitait son pouvoir d'absorption pour les denrées de large consommation, tandis que son marché était vite saturé des produits rares et coûteux qui venaient de loin. Par conséquent Rome n'avait aucune influence sur la production agricole de la péninsule et notamment de la haute Italie. Quand sa population augmenta et aussi les difficultés d'approvisionnement, Rome devint un marché maritime détaché du continent, un
(1) Rome tirait beaucoup de !a Sabine, montueuse mais fertile en troupeaux (Strabon, v, 228), en oliviers et en vignes (Collm., v, 8. — Plin., Rist. nat., xv, 3).
(2) La limite comme disent les lois. Cfr. 1. 1, Cod. Jitst., xi, 60, où il est dit que les marchés manquaient de blé, que cependant il y avait la possibilité de les approvisionner : Tibcrianm statuit çertds possession':^ quae ad limitem frumenta conveherent.
immense ventre urbain qui était plus éloigné de l'Etrurie et de la vallée du Pô que de l'Egypte, parce qu'il était relié à celle-ci par les voies de mer, et séparé de celle-là par des routes escarpées à travers les Apennins, sur lesquelles circulaient mal le froment et le vin portés sur le dos des unes et des mulets dans de fragiles vases de terre.
Rome était séparée du reste de l'Italie, tout comme par le luxe de ses millionnaires et les goûts de ses raffinés elle était devenue une ville d'Orient. De même que pour ceux-ci elle tirait des parfums de l'Arabie, des perles de l'Inde, des soies de la Babylonie, de même son domaine agricole ce n'était pas l'Italie, mais, comme le disait le rhéteur Aristide dans l'éloge prononcé l'an lio après J.-C, la Sicile, l'Egypte, les terres cultivées d'Afrique (l). Les vins, les huiles, les olives, le miel, les conserves de poisson, les viandes salées arrivaient par voie de mer, de toutes les régions, comme des routes de terre, des campagnes environnantes, et précisément parce qu'elles affluaient de tant de lieux divers, le marché en était suffisamment pourvu, et on n'y constatait pas ces demandes qui influent sur les formes de la production.
On peut affirmer que l'économie de Rome et celle de l'Italie se développèrent séparément. Les campagnes éloignées du grand centre (2) ne ressentaient pasies effets de l'agglomération de Yurbs. Ils se faisaient sentir aux portes de Rome (3), ou dans les campagnes situées le long des fleuves et qui envoyaient leurs produits in urbeni (4). Le reste de l'Italie était économiquement étran-
(1) Ed. Jebb, i, 200.
(2) Cf. la lex Julia municipalis, 20 (C. I. L., I, 206). Juvénal (m, 223) nous apprend que les terres avaient baissé de valeur à Sora, Fabrateria et à Frosinone.
(3) Cicer., Ad Allie, xiii, 33; Horat., Carm., il, 3, 18.
(4) Pli.w, Epist., v, 0, 12 ; Coloi., i, 2.
ger à Rome, qui, comme le dit Symmaque (x, ep. 34) « pesait sur le corps de tout l'Empire ». En 385 on avait eu une année d'abondance dans toute l'Italie (!) et Rome seule était en proie à la disette et chassait les étrangers et les pauvres (2). Le blé d'Afrique lui avait manqué. Sidoine Apollinaire ne compta jamais sur le blé italien, bien que dans ses préfectures à Rome il ait eu souvent à lutter contre la disette qui menaçait la ville (3), et jamais il ne lit des achats de blé en Ligurie et en Gaule, môme quand les soulèvements populaires mettaient sa vie en péril ; mais il se mettait en vedette sur le haut des collines du Tibre pour épier les navires qui devaient rassasier ses administrés et le délivrer, lui, de mortelles inquiétudes (4). Auguste lui aussi faillit se suicider parce que le peuple romain manquait de blé (o), et cependant l'Italie, malgré la décroissance naturelle inévitable de la production agraire, avait du blé pour sa consommation, pour celle de ses villes et même pour Rome, à l'occasion elle aurait pu venir au secours des provinces ravagées par la famine (6).
L'Italie ne jouait pas non plus le rôle de la ville de Thùnen sur le reste des pays méditerranéens. L'Italie agricole se suffisait, il n'arrivait rien dans ses provinces
(1) Ambrosii, Epist , i, 18 (édit. Migne, XVI, 970,.
(2) id., De officiis ministr., m, 8 (id., XVI, 159) ; Sysimachi, Epist., il, 8 ; Lybanius, in Antiochico (édit. Riese, I, 239).
(3) Sidox. Apollin., Epist., i, 16.
(4) Symmachi, Epist., m, o'ô (édit. Seek, Mon. Germ. Script. ant., VI).
(o) A. Victoris, Aug., 1.
(6) Quand sous Trajan, l'Egypte, la clef de l'annone, comme l'appelle Tacite (Hist., m, 8) fut frappée d'une disette extraordinaire par suite de la non-inondation du Nil, l'Italie put lui expédier des navires chargés de blé. Pline (Paneg., 30) célèbre ce pacifique triomphe comme une des plus grandes gloires de Trajan.
des importations africaines (1), parce que la production courante suffisait à satisfaire aux besoins locaux. Si ses villes, à l'exemple de Rome, consommaient des produits exotiques, c'était pour le luxe de ses riches. Tl nous faut ici examiner l'état de l'agriculture italienne à l'époque romaine.
Une description de l'Italie, faite en 3io après J.-C, certainement d'après dos renseignements plus anciens mais postérieurs à Strabon, présente ainsi les différentes régions de l'Italie : a LaCalabre produit du froment et elle est riche de tout ; dans le Brulium il y a de l'excellent vin et beaucoup. La Lucanie est une région féconde, riche de tout et qui exporte beaucoup de lard, ses montagnes sont couvertes de riches pâturages. Puis vient la Gampanie qui n'est pas très grande, mais où il y a beaucoup de propriétaires de latifundia (2) ; elle se suffit à elle-même et elle est le grenier de Rome (3). » L'auteur anonyme do cette courte description n'insiste pas sur les autres régions : il cite la Toscane, celte belle province riche de tout., il parle du vin de Toscane, du Pixenum, de la Sabine, de Tivoli, et il conclut que l'Italie esl plena omnibus bonis.
Ce tableau concorde avec les données qui nous sont lournies par ailleurs. Los terres italiques continuèrent à
(l) Mommsen (Roem. Gesch., I, 8e édit., 8iON dit au contraire que le blé d'outre-mer inondait le péninsule. Et Pôhlma.nn (Die Uebervùlkerung cl. antiken Grosstàdte, p. 69) dit que Rome avait accru sa population d'une façon disproportionnée au développement de l'agriculture italienne ! Les terres italiques consistaient en jardins, en parcs, en pâturages pour la production de la viande. La production du blé avait par conséquent diminué ! . (2) L'écrivain dit : diviles autem viros possideris. L'auteur mentionne l'existence de latifundia dans la Campanie, dans le Sud, et cela confirme ce que nous avons dit précédemment. V. notre étude : La distribuzione délia propriété fondiaria in Italia al tempo dell' Imper o romano (Archivio giuridico, LXII, 1899).
(3) Geographi latini minores, éd. Riese, 1878, p. 119.
être cultivées en blé pour ses consommations locales, comme, d'autre part, elles furent laissées incultes ou transformées en pâturages, là où, comme dans le Sud, la population avait beaucoup diminué. Mais précisément parce que partout la population était peu nombreuse, et que les 434 centres urbains, qui faisaient que lvs historiens voyaient dans l'Italie un Etat couvert de villes (1), n'étaient que de petites bourgades, et non des centres de grande consommation, les agriculteurs se contentaient de ce que la terre leur donnait spontanément. C'est une légende sans réalité qui fait de l'Italie un pays d'une grande fertilité (2) : si l'on fait une exception pour la vallée du Pô, alors couverte encore de marais en grande partie, elle est dans de fort mauvaises conditions. Elle est presque tout entière couverte de montagnes, pauvre en humus ; le Sud souffre de la sécheresse. Nous ne devons pas être étonnés de ce que nous rapportent Vacron et Columelle de la production des céréales,- c'est-àdire que la moyenne était du quadruple de la semence, et que seules quelques plaines de la Toscane donnaient de dix à quatorze fois la semence et la Sicile huit fois environ (3). En réalité, le manque d'engrais, par suite du petit nombre d'animaux conservés dans les étables (4), les assolements mal compris, la culture du blé trop fréquente sur les mêmes terres, les rotations biennales (3),
(f) Aelt\n\, Variae Hi&t., ix, 16.
(?) Taclt., Ann., xn, 43.
(3) Golum., m, 3. Sur la Toscane, Varron, de r. r., i, 44. Sur la Sicile, Cicer., In Yerrem, ni, 47.
(4) Cat., de r. /'., 10, 11, Cf. De la Malle, Econ. romaine, II, j7.
(5) Varron., de r. r., i, 44. — Rodbertus (Jahrbiicher, II, 213-219) soutient que les Romains connaissaient les bons assolements, etc. Il n'est pas douteux que Varron et Columelle les connaissaient, mais les agriculteurs mettaient-ils en pratique les précentes de ces écrivains ?
la profonde ignorance, l'imperfection des instruments agricoles (1), l'insuffisance des prairies artificielles, les vols de semences par les esclaves (2), la mauvaise situation faite aux colons (3), tout cela ruinait la culture.
Mais ce qui empochait l'amélioration des méthodes de production, l'application des enseignements des agronomes et l'emploi de capitaux à la culture des champs, c'était l'impossibilité de trouver des débouchés. Pourquoi augmenter la production quand déjà on ne trouvait pas assez d'acheteurs, qu'on devait vendre aux enchères (4), et quand on devait consommer sur place parce que la demande était insuffisante, et que les frais de transport dépassaient le coût de la marchandise ?
Aussi l'agriculture restait-elle stationnaire, et rester stationnaire c'est la décadence. La terre exploitée s'épuise (5), et c'est ce que constataient les contemporains (l>). Lucrèce (vi, 1168; affirmait que l'agriculteur ne retirait pas de quoi vivre misérablement, après beaucoup de travail. xVvec un si faible revenu, la situation des colons était très mauvaise, le propriétaire ne pouvait épargner et il n'était pas encouragé à dépenser ses capitaux en améliorations, il préférait prêter à inté-
(1; Varron, i, 44 ; Virgil.. Georg., i, "1 ; Colum., ii, 9, 4.
(2) Colum., i, 77.
(3) Au colon partiaire on donnait sur les bonnes terres 1/8 ou 1 7, sur les terres inférieures 1/6 et i/5. Il faut au contraire au minimum 3/9 du produit brut pour le loyer, 4 9 pour les dépenses de culture, nourriture des hommes et des animaux, 2 9 pour son travail, l'intérêt des capitaux engagés, le profit légitime dû à ses soins et à son intelligence. Le colon de Caton ne pouvait cultiver avec zèle. Il était dans une situation inférieure à celle de l'esclave.
(4) Cato, r. ;'., 2.
(5) Liebig,Z>îc Chimie in ihre Anwendung auf Agricultur, 7e édit. p. 123.
(6) Colum., praef., 1, 2.
rêt : il était ruiné s'il devait d'ailleurs confier la culture de ses terres à des esclaves, qu'il devait nourrir, loger et surveiller. La terre lui rapportait moins que ce qu'il donnait de pain à ses salaries.
Même au commencement du xixc siècle, le tableau de l'agriculture italienne ne peut pas être plus désolant. La terre dans le duché de Modène rendait trois fois, au maximum quatre fois la semence, dans les montagnes deux fois. Les paysans mangeaient du pain de froment à Noël et à Pâques : leur nourriture quotidienne consistait en galettes de blés inférieurs et en farine de maïs. Ils ne conservaient de blé que ce qu'il en fallait pour la semence,le resteétait vendu pour acheter des blés inférieurs, payer les impôts, acheter aux foires ce que leur industrie domestique ne fournissait pas. La terre ensemencée se reposait Tannée suivante. On trouvait partout de grands chênes à glands pour nourrir les cochons, mais c'était là une cause de diminution des produits. Très peu de vignes, sauf celles qui poussaient spontanément et qui montaient le long des ormes. Le gros bétail était en petit nombre, l'engrais faisait donc défaut et de larges et profonds labours étaient impossibles, avec des instruments primitifs d'ailleurs. Le paysan de'pensait une très grande quantité de temps à ses fêtes religieuses, pour se rendre aux marchés,afin d'avoir un peu de monnaie parla vente des produits de ses industries auxiliaires. 11 travaillait peu, i! ne cultivait que les terres situées autour de son habitation, les autres restaient incultes. Sa misère était extrême.
Ni l'antiquité, ni les époques plus rapprochées de nous n'ont connu l'agriculture intensive, rationnelle, exposée dans les livres d'agriculture. Tl n'y avait rien de commun entre les enseignements des agronomes, les expériences faites sur une petite échelle, et la réalité. Celle-ci nous montre un paysan qui demande à la terre ce qui lui est
Cil. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE
nécessaire pour ne pas mourir de faim, un propriétaire qui se contente de cultures épuisantes, et qui se refuse à faire des avance-, d'autant plus que les revenus des capitaux ainsi employés ne viennent qu'à longue échéance. Columelle déclarait que partout on trouvait des écoles de rhéteurs et de saltimbanques, mais que partout on abandonnait l'art qui fertilise les champs. Etant donné le taux élevé de l'argent, il n'était pas sage d'employer des capitaux pour améliorer les cultures, dont les produits n'avaient pas de débouché. En théorie, Eaton et Columelle pouvaient démontrer que la vigne et l'olivier étaient rémunérateurs, mais ils n'avaient jamais réussi à prouver que toujours les producteurs auraient obtenu les prix promis. L'agriculture consistait à exploiter la fertilité naturelle du sol : les produits servaient aux besoins locaux, et la clas9e des propriétaires, qui ne prêtait aucune coopération active à la production, se bornait à recevoir l'argent que lui donnaient ses fermiers ou ses colons, de consommer, impuissante qu'elle était de mettre en œuvre les systèmes propres à l'économie capitaliste. Si l'Italie antique, dans la plus grande partie de ses terres, ne donnait que quatre fois la semence, cela ne signifie pas que cette agriculture ne se suffisait pas à ellemême, à la consommation de ses villes, de même que cela ne veut pas dire que la culture du blé était reléguée sur les terres les moins bonnes, les terres lesmeilleures étant réservées aux cultures de choix. C'est là la base de l'opinion de Rodbertus, de Pohlmann (1), etc., mais elle est inexacte. Si le prix du vin, de l'huile, de la viande, du lait, des légumes était élevé, c'était là une raison pour
(1)Roijbertl-?) Jahrbûcher, II, 220 et Zttr Gesch. d. roem. Tribulsleucr, dans les Jahrbûcher >JVIII, 1867, p. 418, n. 68. — Pôhuunh, Uebervôlk., 45.
cultiver ces denrées dans les environs de Rome, mais non pas plus loin, et c'est certainement à ces environs de Rome que Pline fait allusion quand il parle du revenu de certains arbres aussi élevé que celui d'un fonds de terre. Là seulement et dans la zone environnante se faisait sentir le grand accroissement de la population et l'immigration à Rome des riches de la Méditerranée, qui provoquaient des augmentations de la demande.
Toutes les causes que nous avons énoncées expliquent les crises chroniques dont souffrit l'agriculture italienne — malgré les éloges que Tacite (Ann., xn, 43 et d'autres faisaient de la fertilité du sol (1), — hien mieux que les importations de blé d'Afrique ou l'introduction de cultures de luxe pour les millionnaires. Je n'insisterai pas davantage sur ce que j'ai déjà dit sur les importations et les distributions gratuites de blé, dont jouissait un peu plus du 1/5 de la population de Rome, mais j'ajouterai qu'elles n'empêchèrent pas la Campanie d'envoyer à Rome, notamment par ses ports, certaines farines spéciales et même de la farine pour le pain (2); l'Espagne (3), la Chersonèse Taurique, Chypre, la Béotie, etc. (4), en faisaient tout autant, et le commerce privé pouvait encore spéculer sur les blés, non seulement à l'occasion des retards et des interruptions dans l'importation faite par l'Etat (5), mais d'une façon normale sur les blés qui
(l)Les opinions des poètes sur l'agriculture sont toujours optimistes parce qu'ils ne voient que les beaux paysages qu'offrent les campagnes cultivées. Cf. Lucret., v, 1366 ; Claudian., de bdlo gildon., n. 103.
(2;Cic, Pro l. agr., i, 7 ; II, 29. Il l'appelle subsidium annonae.
(3) Strabon., m, p. 144; Cic, Pro lege Man., 17, 40.
(4) WlSKEMANN, 57.
(5) Petko.v, Satyr., 38, 7. — Le système des impôts en nature, qui réclamait du blé de préférence, ne permit pas le développement d'un grand commerce des blés : d'ailleurs tout ce qui concernait le blé, son transport, etc. était service d'État.
devaient être vendus aux riches et sur certaines qualités supérieures. On peut en dire autant de la prétendue action du « libérisme commercial avide de gains, qui, sans égard pour le bien commun » (1), se serait emparé des meilleures terres pour d'autres cultures, supprimant les terres à blé et imposant l'importation. Nous répétons que les marchés nécessaires taisaient défaut pour des effets si considérables et que notamment dans l'antiquité, par suite de la mauvaise distribution de la richesse, les demandes véritables ne pouvaient pas amener le libérisme commercial à se détourner des terres fertiles auxquelles il s'adressait d'ordinaire.
En réalité, dans l'intérieur de la péninsule, on continua à produire, selon les systèmes traditionnels et des méthodes épuisantes, le blé nécessaire à la consommation (2), sans se préoccuper du blé d'Afrique et c'est par l'effet de ces méthodes que la propriété agricole tomba en décadence (3). L'étude sans parti pris de l'ancienne économie agraire nous montre que les systèmes de production se développent indépendamment du marché de Rome, qu'il y a entre celui-ci et les petits marchés locaux ces sauts de prix qui résultent de l'abondance ou de la disette des produits (4).
(1) RODBERTUS, Op. Cit., VIII, 418.
Strabon, v, p. 128, dit que dans la vallée du Pu il y avait beaucoup de blé.
(3) Tacite (Ann., xii, 42) dit qu'il vaut mieux pour les Romains cultiver l'Afrique et l'Egypte ; et il avait raison, parce que ces provinces fournissaient le blé gratuitement, comme impôt, tandis qu'il aurait fallu le payer aux Italiens, ou l'exiger comme impôt, et l'Italie ne payait pas d'impôt. C'est pour cela que Rome se tourna vers l'Afrique, pour utiliser le blé que celle-ci payait et non parce que l'Italie n'était plus en état d'alimenter Rome, comme le croient de grands savants comme Bblocb Die Bevôiker.d. griech.-roem. Welt, 1880, p. 410, 417;, Liei-.ema.nn {Verivalt., 516) etPBRNiGB (Zeif.se/u-. d. Savigny-Stifttmg, XIX, 100). (4) Dans les environs de Rome, le blé coûtait plus que dans les
188 CH. VI. LA PKODL'CTION AGRICOLE
Les historiens anciens, qui ont concentré dans Rome l'histoire politique du monde entier, n'ont pas tenu compte de la situation réelle des provinces au point de vue économique, et par conséquent ils n'ont pas apprécié avec justesse les phénomènes économiques de leur époque. Us se plaçaient à un point de vue inexact et confondaient Rome et les autres parties du monde. Au contraire, Rome n'était pas toute l'Italie, et les Gaales, comme l'Italie, ne constituaient pas les faubourgs de Rome (1). Gomme on ne pouvait envoyer à Rome de grandes quantités de denrées alimentaires, il n'était pas possible économiquement de passer de la culture extensive à la culture intensive, d'appliquer à la terre le svstème de la grande production avec la division technique du travail que celle-ci demande, si ce n'est dans les zones les plus proches. Les plus éloignées restaient ensemencées en céréales, et les moins peuplées, consacrées aux pâturages (2). Imaginer une Italie couverte de villas et de parcs, de latifundia transformés en jardins potagers, ou destinés à la culture des roses, à l'élevage des paons, des cerfs, etc., des emplois considérables de capitaux, des spéculations en grand, une industrie agricole qui aurait trouvé son aliment et un encouragement dans l'industrie commerciale, qui aurait à son tour provoqué le développement de celle-ci et aussi de l'industrie manufacturière, c'est composer un tableau de genre, un scé-
Gaules. Comparer l'inscription alimentaire de Terracine (C. /. L.y X, 6328 ; Bobghesi, Œuvres épigr., II, 272) avec la Table de Veleia de l'année 102-1 13 ap. J.-C. (£ I. L., XI, 1147).
(1) C'est l'expression dont se sert Mommsen, Iïoem. Gesch., I, 8e édit., p. 834.
(2) Pline lui-même (xvm, 5) notait que le revenu d'une villa dépendait de son plus ou moins grand éloignement d'une grande ville.
Cil. VL. LA PRODUCTION AGRICOLE 189
nario purement artificiel, qui ne résiste pas à un examen attentif et objectif des faits.
Voyons un peu ce qui se passait dans le latifundium.
Un des interprètes les plus autorisés du monde romain, un de ceux qui ont ouvert la voie à l'explication capitaliste de son économie, Marquardt, écrit : « L'agriculture à son tour tombe en proie à cette spéculation effrénée. La petite culture ne donnant plus de revenu, on essaya de la grande exploitation avec fonds de roulement et méthodes nouvelles. On commença par réduire au strict mininum la production des céréales et l'on développa au contraire celle de l'olivier, de la vigne, ainsi que l'élève des bestiaux, on écartait ainsi le risque d'une concurrence étrangère » (1). Comme il était défendu aux sénateurs de faire des spéculations financières, commerciales et maritimes, ils se consacrèrent plus spécialement aux spéculations agraires, et alors on vit sur le latifundium se développer les productions en grand de la pêche, de la chasse, des fruits, des légumes ; on fabriquait des chariots, des poteries, on construisait des fours à brique, on creusait des mines et des puits de sable, on fabriquait du charbon et de la chaux.
Passons sur la production en grand des fruits, du poisson, des animaux de chasse. L'exagération est par trop manifeste. C'est à peine si on peut aujourd'hui, avec les wagons frigorifiques et de certaines régions seulement, exporter des fruits et du poisson, mais la production industrielle de ces aliments n'est la caractéristique d'aucune région en particulier. C'est aujourd'hui seulement que l'élevage des animaux est devenu une grande industrie et qu'on est arrivé à laproduction en grand du beurre (2),
(i) V/e privée, II, 10.
(2) Les Romains ne consommaient pas de beurre, qu'ils qualifiaient de nourriture de Barbares : Plin., Hist. mit., xxviu, 123.
190 Cil. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE
des fromages, etc. ; et cela seulement parce qu'on dispose de très rapides moj'ens de transport, qu'il existe de très grandes villes où l'on mange beaucoup de viande, à la différence de l'antiquité, et enfin qu'il existe des traités de commerce. On peut en dire autant de la production du vin, dont le sort est lié aux consommations urbaines, aux transports faciles, aux accords commerciaux avec les Etats qui n'en produisent pas.
Le point de départ de Marquardt est que la petite culture n'était plus rémunératrice. S'il entend par petite culture celle du blé qui ne pouvait dépasser la consommation locale, il a parfaitement raison, notamment pour les grands propriétaires qui avaient sur leurs fonds une économie à esclaves et qui consommaient toute la production du blé, celle-ci, qui ne faisait aucun progrès, n'assurait aucun profit, le blé n'étant un article de commerce que dans certaines conditions spéciales (1). Nous pouvons en croire Caton (r. r., 1), qui déclare que le blé ne laissant aucun profit, les propriétaires n'étaient pas disposés à consacrer des capitaux à l'amélioration de leurs terres à blé. La culture au moyen des esclaves les mettait en perte. Quand ils remplacèrent le travail libre parle travail servile, ils firent immédiatement cette dure expérience, à savoir que celui-ci absorbait une quantité excessive du produit brut (2) ; il ne dépendait pas d'eux de revenir au travail libre, mais c'est à cela que tendirent leurs efforts, et de là la naissance du colonat. Pour se soustraire à cette perte, ils
• (1) C'est aussi l'opinion de Weber, Roem. Agrai^gesch., 221,
(2) Columelle (î, 7) fait cette constatation qu'un homme peut travailler 6 à 7 jugera, qui donnent environ 8 hect. (= 100 modii) : si Ton déduit la semence, il reste 6 hect., c'est-à-dire ce que consomme un esclave.
louèrent leurs terres et fixèrent les loyers en argent. L'esprit économique leur suggéra tous les expédients possibles pour ne pas être en perte : les spéculations recommandées par les théoriciens, les vignes qui demandent beaucoup de bras, les pâturages qui n'en demandent que très peu. Ceux dont» les terres étaient aux environs de Rome ou d'autres centres urbains, ou voisines de la mer ou des fleuves, profitaient de cette circonstance, non seulement pour y cultiver les plantes les plus recherchées, mais, quand ils le pouvaient, pour fabriquer des briques, de la chaux, etc. Mais ce ne sont pas des exceptions qui peuvent caractériser une économie agraire.
Au contraire, ce qui caractérise le latifundium c'est la culture extensive, c'est-à-dire produire ce qui était utile à la villa, et non pas en vue de transporter les produits, à moins que ce ne fut par eau (1), rechercher les marchés locaux des environs, l'économie urbaine restant la base et le soutien de la production agricole. La richesse des grands propriétaires fonciers ne leur venait pas de leurs terres, mais des opérations usuraires, de la spoliation des provinces, et les achats de propriétés foncières étaient moins des moyens de spéculation capitaliste qu'un moyen sage de mettre la fortune acquise à l'abri des pertes et des dissipations. Ils accumulèrent la terre qui créa la seigneurie du moyen-âge ; au fond il y avait aussi de la vanité, pulchritudo iungendi, comme dit Pline (2), dans cette manie, qu'entretenait d'ailleurs la considération politique et sociale qui était surtout attachée à la grande propriété foncière. La terre assurait à
(1) Caton., i ; Yarrox., ni, 2.
(2) Plin., Epist., m, 19 ; Horat., Satyr., n, 0 ; Plin., Hist. nat., xvm, 35 ; Golum., i, 3; Sexec, Epist., 87, 7, 89, -2".
peine un très modeste intérêt au capital employé, et l'absence des marchés empêchait le développement de la production. D'ailleurs, sur le latifundium, tout coûtait fort cher : l'économie servile laissait une très faible mar»e de profit (L) ; grandes étaient les pertes de temps, faible la division du travail, on ne pouvait pas intensifier les forces et les moyens de travail. On ne doit pas ouhlier que la population de l'Italie était alors de 6 millions d'habitants, et que par suite la production de l'économie privée ne pouvait pas être avec profit transformée en industrie. Plus l'esclavage se répandait, plus la valeur de la terre baissait (2), et comme l'expérience de l'économie servile fut désastreuse, les plus avisés eurent recours à l'économie parcellaire, au louage aux esclaves (3), et enfin au colonat, qui se généralisa.
Les grands propriétaires furent amenés par la force des choses à se contenter de ce que la terre donnait d'elle-même. Ils avaient lu sans doute les beaux préceptes de Caton et de Columelle, mais en même temps ils avaient dû constater, comme le faisait Palladius, tout
(1) Dureau de la Malle, Weber, Magerstedt, Dickson, Roscber, etc., tous ceux qui se sont occupés de l'agriculture antique affirment qu'il faut aujourd'hui beaucoup moins de bras à surface égale.
(2) Plin., Epist., m, 19. Toutes les mesures de Tibère (Soïton., Tib., 48 ; Tacit., Ami., vi, 17). de Trajan (Plin., vî, 19), de Marc Aurèle (Vita Marci Aiirei, \ 1) pour obliger les usuriers à acheter des terres en Italie, prouvent l'avilissement de celles-ci, et non pas que leur prix était élevé, comme le pense Nissen, op. cit., II, 97.
(3) Dès l'époque de Pline, l'économie servile avait disparu dans les Gaules ; on y trouvait l'économie parcellaire avec des fermiers libres ou des serfs qui payaient un cens en nature. Le colonat était déjà né (Epist., m, 19, et^ix, 37). Cf., 1. 5 § 2, Dig., xiv, 3 ; 1. 16, Dig., xv, 3 ; 1. 12, § 3, 1. 18 et I. 20 § I, Dig. xxxm, 7. Le changement dans l'économie des latifundia se produisit entre les deux Pline. Cf. Rodbertus, ii, 207, 210.
ce qu'il y avait d'artifice de rhétorique dans ces préceptes (I), et qu'il ne convenait pas d'élever la productivité sur les terres situées loin des centres urbains. Certainement là où cela était possible on exploitait les qualités spéciales du sot, les carrières, les mines, on faisait fabriquer par les esclaves des vases, des jarres, des briques, et, plus souvent, on confiait Vofficina à un conductor ou à une conductrix, qui y faisait travailler des esclaves ou des hommes libres (2). Mais nous sommes loin du tableau de Marquardt, comme de l'opinion de ceux qui soutiennent que le premier effet du rétablissement de l'impôt foncier en Italie, fut de pousser les grands propriétaires à intensifier les cultures et à faire des dépenses de capitaux. L'impôt au contraire finit par les ruiner et les poussa à laisser les terres en friche
On en dit autant de la vigne. A lire certains écrivains, les latifundia auraient été transformés en splendides vignobles, le vin aurait été l'objet d'un grand commerce d'exportation, pour lequel la production aurait été insuffisante (3). L'Italie avait le monopole de cette production, et ces prix rémunérateurs auraient encouragé la culture de la vigne sur une grande échelle. Cette opinion a pour objet de montrer la richesse de l'Italie, l'abondance du capital disponible qui fut employé en
(i) Pallad., i, 1 « neque enim formator agricolae débet artibus et eloquentiae rhetores aemulari, quod a plerisque factura est ».
(2) Cuq, I, G20. — Dankwart et Ehrenbërg, Iherings Jarhbucher, XII, XIV, XXVII.— Ekmwn, Théories rom. sur l'entreprise avec les matériaux de l 'entrepreneur, 1892.
(3) Marquardt, Vie privée, II, 72. — Rodbertus, Jahrbùcher, n, 218. C'est aussi l'opinion de Mommsen, Seegk, Gesch. d. Untërgangs d. antiken Welt, 1, 2' édit., p. 372, et de Weber, lioem. Agrargesch., 226. On peut citer encore Friedlander el Ferrero, Grandi ur et décadence, I. 122, etc.
Salvioli 13
améliorations foncières, les nombreuses populations occupées à cette culture.
Nous possédons les chiffres de Caton et de Columelle (m, 3, 5) d'après lesquels les vignes rapportaient jusqu'à 18 0/0 du capital employé. Mais tout d'abord, dans ce calcul on ne tient pas compte des dépenses de main-d'œuvre, de l'entretien des esclaves, des mauvaises années, de l'amortissement. Varron (r. r., i, 8, 1) écrivait que de son temps la vigne n'était pas rémunératrice et Columelle montrait la divergence qu'il y avait entre ses calculs de cabinet et la réalité, représentée par les agriculteurs qui trouvaient que la culture de la vigne ne leur était pas avantageuse. 11 raconte en effet que les vignes étaient assez mal cultivées, qu'elles étaient de mauvaise qualité, qu'elles ne rapportaient pas, par suite de l'avarice, de l'ignorance, de la négligence des vignerons : ceux-ci étaient d'ailleurs peu estimés.
Les écrivains anciens nous apprennent que le vin n'était pas de grande consommation et qu'il n'était pas consommé universellement ; les femmes par exemple n'en buvaient pas (I) ; qu'il y en avait en telle quantité qu'en certains endroits l'eau coûtait plus cher que le vin (2) ; que certaines qualités supérieures, qu'on ne produisait pas partout, étaient seules objets de commerce, que la culture de la vigne était négligée, qu'on chercha par des mesures protectrices à l'encourager, mais sans succès.
Rome s'approvisionnait dans les vignobles des environs et, pour les qualités supérieures, en Espagne, en Grèce, un peu partout (3) : restait la consommation lo-
(1) Plin., Hist. nat., xiv, 89.
(2) A Ravenne : Mart., iii, 56.
Marquardt, op. cit. — Becker u. Goll, Galhis, 2e éd., 1800. — MÉNAHh, Vie privée des anciens, III, 330.
cale, avec une vente limitée, parce que les petits propriétaires pourvoyaient eux-mêmes à leurs besoins et il n'y avait pas de ces grands marchés qui concentrent la demande et rémunèrent les capitaux employés. Il faut être très prudent avant de souscrire à cette idée de l'exportation en grand d'une marchandise qui était placée dans des vases d'argile (1), encombrants, fragiles : et si on a trouvé des récipients vinaires dans les parties les plus éloignées de l'empire, il est plus prudent de penser qu'il s'agit là de quelque provision que le proconsul avait apportée avec lui ou d'un cadeau offert à quelque chef de tribu. Ce qui est certain, c'est le bas prix des vins en Italie (2). Il fallait l'avarice sordide de Caton pour indiquer le moyen de fabriquer du vin pour les esclaves avec de l'eau et du vinaigre (57, 104) et de le donner aux moissonneurs ; il est vrai que souvent les propriétaires préfèrent jeter les produits plutôt que de les donner aux ouvriers.
On voyait bien dans le latifundium que la culture de la vigne était coûteuse et non rémunératrice, qu'elle demandait beaucoup de bras, de fortes avances (3). Sur cette crise permanente, tout le monde donnait son avis. Varron conseillait d'autres cultures : les prairies et l'élevage du bétail, d'autres celui de la volaille (4), conseils aussi mauvais que ceux de Caton et de Columelle pour la vigne, car les uns et les autres s'appuyaient sur des cas isolés, sur des essais qui avaient réussi en petit, sur des calculs non contrôlés par une longue et large expérience, sur ce genre de raisonne-
(1) L. 3 § I, Dig., xxxur, G.
(2 IM.i.w, //. /(., vin, 2.
(3) Colum., m, 3 ; Cato., \0 et II.
(4) Varron., i, ~, m, 2 et 1') ; Colum., vi prcef. ; Cic, de offîc, h, 2o.
ments qui ont été de tout temps la ruine des agriculteurs inexpérimentés. La crise atteignit même les producteurs voisins de Rome, qui voyaient leurs vins remplacés sur les tables des riches par d'autres qualités plus appréciées, ^spécialement par le vin des Gaules. Ils demandèrent des mesures de protection contre l'avilissement des prix, et ils en obtinrent sous la République, en 129 av. J.-C. (I.), sous l'empire avec Domitien. Comme la culture de la vigne n'avait pas pu réussir naturellement, c'est-à-dire grâce à une large demande, on essaya à différentes reprises de la favoriser artificiellement pour élever la rente foncière, en assurant à l'Italie le monopole des vins et en interdisant aux Gaules la plantation des vignes ou en déclarant la vigne une prérogative de Yager iuris italici 2). Donatien eut la pensée d'empêcher la plantation des vignes en Italie et de faire détruire la moitié des vignes dans les provinces (3).
On a attribué à ces interdictions diverses causes : d'après les auteurs modernes, la vigne aurait tellement envahi les terres et diminué la culture du blé que cela aurait obligé les gouvernements à prendre des mesures afin que le blé ne vint pas à manquer à Rome et en Italie!); ou bien c'est parce qu'on voulut réserver le monopole de la vigne à l'Italie, en intensifier la culture pour donner du travail aux classes pauvres (3). Il est inutile de nous arrêter a critiquer des thèses aussi fausses, non moins fausses que celle de Stace, qui crovait au désir d'imposer la tempérance aux provin-
(1) Cic, Pro Fonteio, 9, 19 ; de repub., m, 9, G.
(J) COLDMEL., III, 8, ■>.
Sceton , Domit., 7. Cf. Stat,, Silv., iv, 3 et il. Mommsen, Roem. Gesch., Y, 08. — Marquàrdt, II, 73. Heisterbergk, Enstehung des Colonats, 92,
Cil. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 197
ciaux, ou que celle de Philostrate, qui pensait qu'on avait voulu supprimer par ce mo3ren les désordre- que le vin causait à la paix publique eu Asie (1).
La seule raison de ces mesures, qui ne furent sous la République appliquées qu'aux provinces transalpines, à quelques populations ligures à l'ouest du Var. ce fut l'esprit de protectionnisme si souvent appliqué par les Romains aux produits agricoles de l'Italie, à la laine, aux animaux (2). Elles furent, d'ailleurs, plutôt essuyées qu'appliquées avec continuité, et comme il est arrivé pour d'autres mesures qui défendaient de tuer les animaux d'espèce bovine (3), elles tombèrent rapidement en désuétude ou furent solennellement abolies (4). Il est certain que toutes les provinces avaient certaines qualités de vins renommés, soumises à l'impôt (o , et que le protectionnisme ne parvint pas à détruire la viticulture en dehors de l'Italie et à surélever la rente foncière d'un petit nombre de petits propriétaires privilégiés. La vigne fut cultivée suspendue aux ormes (6) et elle n'eut jamais dans l'antiquité un développement
l Philo-trati, Vita Apollonis, vr, 42 et Vitae sophist., L, 12 (éd. Westermann-Boissonade, 143, 213). Philostrate dit que la défense de la culture de la vigne était accompagnée de la défende de pratiquer la castration et qu'elle fut révoquée sous l'influence du sophiste Scopelianus.
(2) On devait pour les sacrifices se servir de fruits et d'animaux italiens, d'après un sénatus-consulte de l'année 592 (Aul. Gkll., ii, 21-, 2; Collm., vi. 2). — Auguste décida qu'aucun négociant romain ne pouvait aller sur le forum, si ce n'est re- ?êtu d'une toge de laine (Scet.. Aug.) et Tibère défendit l'usage de la soie (Tacit., Ann., n, 33). Sur la protection de l'agriculture, v. 1. 13, i ... Dig., vu, 1.
(3) Bibronth, in Iovinian.,7 (éd. Vallarsi).
(4) Vopisc. ProB., 8, 18.
u>) Kniep, Societas public, 1896, 14, 48. (6) Hbrodian., //'-'.
qui menaça la culture du blé, ce qui n'est d'ailleurs pas même arrivé de nos jours. Si on avait dépassé les limites de la consommation locale, le producteur aurait été dans l'impossibilité de le vendre comme de le conserver (l). Par conséquent il n'y a aucune base à l'opinion de ceux qui prétendent que la culture de la vigne était l'objet d'une grande industrie de spéculation et que les capitaux se dirigèrent vers elle en si grande abondance qu'ils transformèrent l'agriculture, lorsque la culture du blé ne fut plus rémunératrice.
Quant à l'industrie pastorale, elle était répandue dans le Latium, dans les provinces de l'Adriatique, dans les Pouilles, la Vénétie, la Lucanie, la Sicile, qui s'occupaient de l'élevage des chevaux, des ânes, des mulets : les bêles de valeur recherchées pour les courses, les postes, les voitures des riches, le service militaire, étaient bien payées et constituaient une industrie lucrative. Nous trouvons qu'alors comme de nos jours des prix fabuleux sont payés pour certains de ces animaux. Pour l'élevage de l'espèce bovine, on constate qu'on consommait alors peu de viande de bœuf et que la viande de veau seule figurait sur la table des riches, qu'on ne consommait pas de beurre et peut-être pas non plus de lait de vache. On consommait au contraire énormément de viande, de lait et de fromage de brebis et de chèvre, et les campagnes du Latium fourmillaient de troupeaux de porcs et de menu bétail. La production de la laine était laissée à la Sicile, à la Calabre, aux Pouilles, à l'Etrurie, à la grande vallée du Pô.
Nous apprécierons plus loin le caractère de cette forme de production.
(1) Reinach, La mévente des vins sous le haut empire romain (Revue archéologique, XXXIX, 1901, p. 353).