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CHAPITRE VII

C'est une mode aujourd'hui de parler du capitalisme des sociétés antiques et d'attribuer à son action les événements qui se sont développés au sein du monde grec ou romain, babylonien ou phénicien. L'influence des conditions économiques, sociales et politiques, au milieu desquelles vit l'observateur est toujours si grande qu'il est poussé à voir partout et de tout temps les mêmes causes avec les mêmes effets, les mêmes institutions avec les mêmes avantages et inconvénients. Nous trouvons dans l'antiquité des monarchies et des républiques, et nous pensons aussitôt à la monarchie allemande et à la république américaine ; nous trouvons des antithèses sociales, et nous pensons aussitôt aux luttes de classes modernes; nous trouvons une production nationale, et nous l'assimilons à la nôtre, et nous parlons indifféremment de libéralisme, de protectionnisme, de concentration de la richesse et de capitalisme pour notre époque comme pour l'antiquité.

On ne répétera jamais assez que, avant tout, il faut définir les mots dont on se sert. Nous avons déjà fait remarquer que dans toute forme de production il y a du capital, mais que le capitalisme n'existe que quand une classe a le monopole virtuel des moyens de production,

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que la classe ouvrière est privée de ces moyens et que le système de production a en vue l'échange sur un grand marché. Dans l'économie moderne, il existe un réseau extrêmement compliqué de rapports et une extension croissante de la circulation des biens. Aujourd'hui personne ne produit ce dont il a besoin, et personne ne consomme tout ce qu'il produit, et même plus rarement on possède ce qu'on produit, et on produit ce qu'où possède. Sous nos yeux, les produits passent comme des marchandises d'une main à l'autre jusqu'à ce qu'ils arrivent à leur destination. Cette ciiculation est conditionnée par deux circonstances : le travail salarié et la séparation de l'industrie et de l'agriculture.

L'existence du salaire fait que le produit créé par l'ouvrier reste la propriété des capitalistes, l'ouvrier reçoit un salaire en argent pour son travail, et il doit acheter avec cet argent aux capitalistes les produits nécessaires à son existence. La séparation de l'industrie et de l'agriculture fait que les capitalistes industriels doivent acheter avec de l'argent aux agriculteurs la matière première qui leur est nécessaire pour la fabricatiou de leurs produits, et que les agriculteurs doivent, à leur tour, leur acheter les produits fabriqués.

Une économie dans laquelle le salaire n'a pas une importance prédominente et où l'agriculture et l'industrie ne sont pas séparées, doit avoir sur l'organisation sociale et sur les institutions politiques et juridiques une influence différente de celle qu'exerce une économie capitaliste.

D'après ce que nous avons dit jusqu'ici, il résulte que dans l'antiquité les travailleurs sont ou bien des esclaves qui ne reçoivent pas de salaire et sont entretenus en nature, ou bien des artisans qui possèdent les moyens de production, et qui travaillent sur commande ou en pré-

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vision de celle-ci. De plus, le propriétaire ancien est également un fabricant en tant qu'il fait transformer ses produits par ses esclaves: les esclaves sèment, récoltent le blé, le transforment en farine et en pain ; ils tondent les brebis, teignent, lilent et tissent la laine. Ses esclaves satisfont à tous ses besoins, musicaux, artistiques, littéraires. Sa maison est une petite économie complète, qui vend son superflu et achète seulement ce qu'elle ne peut pas produire. Le capital de cette maison û'est pas, comme le capital moderne, fait de plus-value, de valeur qui se reproduit, il n'est pas une marchandise qui met celui qui l'emploie en possession de nouvelle plus-value. Les produits n'étaient pas des marchandises, si l'on fait exception pour les esclaves; ils étaient produits pour la maison et servaient à la maison non pour produire des marchandises destinées à la vente, mais des valeurs d'usage à l'usage du propriétaire et de sa famille. C'est pour cela que dans le sein de cette famille on ne peut [tas parler de plus-value et moins encore de profit et de rente foncière. Ce n'est qu'exceptionnellement que le produit devient marchandise.

Ce que le grand propriétaire fait sur une grande échelle, le petit propriétaire le fait sur une échelle plus réduite ; celui-ci n'a besoin ni de fortes avances, ni de grands fonds de roulement, et il comble les vides de sa production avec le travail des artisans.

Dans cette dernière forme de production, le capital technique «Hait presque inexistant et consistait presque exclusivement en instruments grossiers et rudimentaires et en provisions de vivres consommés par les ouvriers. Pas de dépenses pour accaparer les matières premières, pas de machines, pas d'importantes mises de fonds, pas de fonds des salaires. L'artisan était en contact direct avec le consommateur qui commandait le travail et faisait

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souvent l'avance de la matière première, et qui payait en nature ou en argent : l'artisan exécutait les ordres de ses clients et s'il les prévenait quelquefois, il allait luimême au marché vendre ses produits directement, ou quelquefois il les cédait au négociant.

11 existait aussi des artisans qui, pour satisfaire à leurs nombreuses commandes, occupaient des ouvriers salaries, ou achetaient ou louaient des esclaves. L'artisan pouvait travailler avec eux ou assumer la direction technique ou administrative : mais déjà il calculait, il spéculait, il organisait la réalisation en espèces des marchandises, ce qui constitue la première manifestation de l'esprit capitaliste. S'il réussissait par son habileté à étendre la sphère de ses opérations, il pouvait cesser d'être un ouvrier, et devenir un petit entrepreneur capitaliste, en ce qu'il s'appropriait une partie du produit de l'ouvrier qu'il logeait et nourrissait ou auquel il payait un salaire, et auquel il fournissait la matière première et les outils. Son entreprise dépassait, dans ce cas, l'exécution personnelle et la direction technique des travaux, parce qu'il faisait œuvre de capitaliste en calculant et en spéculant.

De pareilles entreprises, disposant d'un petit capital, sont des formations hybrides, ayant un caractère de transition, et que l'on trouve même dans la période qu' a précédé la formation du capitalisme moderne,, comme l'a montré le professeur Sombart, et qui subsistent même de nos jours. Ce sont des exploitations dans lesquelles on trouve des éléments de l'entreprise capitaliste et du régime des artisans, qui d'ailleurs l'emporte sur le reste. Mais il n'est pas douteux que ces cas isolés qu'on rencontre dans les centres urbains les plus importants, dans les villes où aboutissent les grandes routes maritimes, ou dans celles que des circonstances particulières four-

nissent en abondance de matières premières, ne caractérisent pas une économie sociale, et ne donnent pas leur empreinte au genre de production dominant. S'il y eut des artistes fameux qui s'enrichirent dans l'exercice de leur art ou de leur profession, si les beaux-arts ont enrichi certains privilégiés, il faut remarquer que ces branches d'industrie ont toujours, dans toutes les sociétés, une portée limitée, parce qu'elles sont au service de certaines classes seulement, qu'elles dépendent de la renommée de l'artiste, etc., et que ces travaux n'ont rien à voir avec la production industrielle, capitaliste, à laquelle est étrangère toute idée de création individuelle, personnelle de l'ouvrier.

Nous avons dit que ces entreprises ont un caractère transitoire et que c'est d'elles qu'est né le capitalisrhe industriel moderne. Dans l'antiquité elles n'ont pas dépassé cette première phase. Ce fut là la conséquence des causes déjà décrites qui empêchèrent le développement de la grande industrie, et même les entreprises industrielles disposant d'un petit capital furent l'exception, parce que l'ouvrier qui réussissait à épargner et à accumuler, l'affranchi qui avait augmenté son pécule, ne se transformait pas en capitaliste entrepreneur. Obéissant aux préjugés de son époque, suivant lesquels la véritable et seule richesse qui donnait des honneurs et de la considération, était constituée par la propriété foncière, préjugés qui dominent encore de nos jours là où le capital mobilier est peu développé et se trouve encore confiné dans les opérations usuraires, il cessait d'être ouvrierentrepreneur et il achetait de la terre, pour devenir un propriétaire, comme l'affranchi de la Satire de Pétrone. L'affranchi croyait faire oublier son humble origine en devenant propriétaire foncier, parce qu'il rentrait alors dans la classe respectée des possessores. Il n'en est pas

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ainsi dans les pays industriels. Il ne se forma donc pas une classe de personnes apportant dans l'industrie un capital leur appartenant, classe qui fut si importante en France, en Hollande, etc., dans la production industrielle jusqu'à l'avènement de la machine.

Il nous faut rappeler ici que, par suite de l'état stationnaire des méthodes de production, de l'absence de machines, la technique étant tout entière dans le travail personel, l'artisan n'avait pas besoin de grandes réserves de capital, à la différence de ce qui se produit aujourd'hui où la science modifie sans cesse l'industrie et la tient dans un état de mobilité et de transformation continues. Un nouveau procédé chimique, une découverte physique, le perfectionnement d'une machine, un moyen d'épargner du temps mettent avec une certaine rapidité ceux qui ne renouvellent pas leurs moyens de production dans une telle infériorité qu'ils sont ruinés à brève échéance. Or, renouveler un système de production, cela signifie employer des capitaux considérables, de telle sorte que le domaine industriel devient un terrain de bataille des détenteurs de grands capitaux, les petits étant rapidement éliminés. Les éléments personnels, c'est-àdire l'intelligence, l'habileté, ne viennent qu'en seconde ligne. C'est le contraire qui arrivait dans l'antiquité, où la première place était faite aux qualités personnelles et où le capital n'exerçait qu'une fonction secondaire.

L'autre circonstance qu'il faut toujours avoir présente à l'esprit quand on étudie le régime économique de Fanquité c'est qu'il n'y avait pas cette extraordinaire productivité dans l'industrie qui aurait seule attiré les capitaux et amené la transformation du métier en fabrique, et absorbé les artisans dans la grande industrie en augmentant probablement le nombre des esclaves. Quand, notamment dans les provinces, aux derniers temps de la

République romaine, l'intérêt de l'argent était extraordinairement élevé, quand les entreprises des publicains, les fermages des impots, les placements immobiliers et .les spéculations commerciales otfraient à l'argent d'excellentes rémunérations, et fort peu de risques, il est évident que l'argent ne pouvait affluer vers les emplois industriels, qui exigent des soins vigilants et sont sujets à des crises fréquentes. Même aujourd'hui le capital ne va à l'industrie que quand les autres champs de spéculation n'en demandent plus et le rémunèrent trop maigrement. 11 ne dépend pas du caprice individuel de faire naître les industries, c'est-à-dire de faire naître le besoin de produits industriels : la création de larges consommations et la productivité des industries ne sont pas des affaires de goût mais de nécessité, et c'est assurément cette nécessité qui a maintenu les industries antiques dans une situation telle, qu'elles n'auraient pu fournir qu'un profit très faible aux capitaux qui se seraient dirigés vers elles. Les capitaux ne pouvaient pas s'immobiliser dans les industries sous forme de produits manufacturiers par suite du taux généralement élevé de l'argent à Home et des fortes variations qu'il subissait. Pourquoi préparer des objets pour une vente incertaine, quand pour se procurer l'argent nécessaire à ces avances il fallait payer des intérêts élevés, et que celui qui le possédait était en mesure de le faire circuler avec des prolits plus considérables ?

Le trait caractéristique de l'économie antique c'est donc l'absence ou la faiblesse du capital employé dans la production industrielle, c'est l'absence ou le petit nombre de prêts à la production, qui sont la condition fondamentale de la production capitaliste. Le petit métier qui était prédominant, avec une faible division et coopération du travail, et qui caractérisait celte écuno-

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mie, n'en avait pas besoin. 11 y avait séparation entre ceux qui dans les métiers se livraient à la production et ceux qui détenaient la richesse, et si l'industrie était considérée comme une occupation vile et sordide, comme disaient les économistes et les philosophes de la Grèce et de Rome, c'est parce que les profits industriels étaient encore trop bas, parce que la production devait rester confinée dans le métier et ne pouvait pas s'élever jusqu'à la grande industrie, par suite de la faible densité de la population, de son peu de richesse, en un mot du faible développement économique de la société.

Partout où nous jetons les yeux, nous trouvons une économie où prédomine le travail, de sorte qu'on peut dire que la théorie marxiste de la valeur, sans aucune correction, est absolument vraie pour l'antiquité. C'est le travail, et le travail seul qui crée la valeur. Dans aucune forme de production, comme dans celle de l'antiquité, le travail n'a tenu une aussi large place. Si nous passons à l'agriculture, nous voyons que les petits propriétaires emploient beaucoup de travail et peu de capital, et même les grands propriétaires n'exercent pas sur leurs latifundia une exploitation au sens vraiment capitaliste de l'expression ; et comme c'était le travail qui consommait une très grande part du produit brut, la concentration du capital et l'accroissement des grands capitaux ne se faisaient pas avec la rapidité que nous constatons dans l'économie moderne.

C'est là ce que n'ont pas compris ceux qui ont attribué la ruine des petites entreprises agricoles à la constitution de grandes propriétés foncières. C'est transporter dans l'antiquité des idées et" des faits modernes. Dans l'antiquité, le produit n'était qu'exceptionnellement une marchandise, et la concurrence ne jouait aucune fonction dans la vie économique. Aujourd'hui la ruine des

petits agriculteurs est due à la concurrence ; elle était due alors à l'usure, au service militaire qu'ils devaient supporter, aux guerres intérieures qui consommaient la richesse et aux conditions d'existence de la population. Aujourd'hui il est de l'essence même de la production que la reproduction des différents capitaux doit se faire dans une proportion toujours plus large, l'expansion des forces productives pousse à l'augmentation des capitaux. Dans l'antiquité, ces motifs économiques n'existaient pas, et un motif psychologique pouvait seul amener l'abstinence, l'accumulation du capital épargné et par suite l'augmentation des entreprises.

Avec cette prémisse, il est possible de préciser les rapports de la grande et de la petite propriété, et de voir ce qu'il y a de vrai dans l'affirmation courante que la grande propriété' appauvrit les petits propriétaires et ruina les cultivateurs libres. Nous devons faire abstraction des expropriations violentes qui accompagnèrent les guerres civiles, et dont fut victime Virgile, comme des expropriations par suite de l'endettement amené par les prêts usuraires, par la décroissance des produits agricoles, autant de causes qu'il nous faut négliger ici. Ce dont nous devons tenir compte, c'est de la concurrence exercée par la grande propriété. Or, il est certain que dans les périodes où la population est faible, le latifundium ne constitue pas un péril pour l'économie nationale : il est plutôt une grande étendue de terre qu'une importante unité industrielle, parce que l'industrie a des limites d'autant plus étroites que la population est faible, le degré de civilisation peu élevé, les besoins limités, les échanges difficiles et restreints.

Ce que nous avons exposé sur les formes de la production agricole nous a montré que le latifundium ne pesait pas sur les propriétés environnantes par l'inten-

site de sa production, ses larges emplois de capitaux, le taux plus élevé de sa rente foncière, comme cela s'est produit en Angleterre, le pays classique de la grande propriété foncière. L'esclavage aurait suffi à produire ce résultat, parce qu'il laisse un très faible produit net. qu'il oblige à limiter l'application du travail aux terres les plus fertiles, et qu'il rend psychologiquement et irrévocablement impossible à l'ouvrier de passer d'une spécialité de travail à une autre. Là où domine le travail servile, il est impossible à l'agriculture de pratiquer des rotations agricoles, et il est nécessaire de cultiver le même produit sur de très vastes territoires et d'abandonner les terres les plus stériles sur lesquelles l'esclave ne reproduit que sa propre subsistance. Le latifundium ne pouvait pas non plus marquer sa prééminence par l'unité de la direction, parce que les propriétaires ne s'occupaient pas d'agriculture, comme le disait Columelle. Etant donnés ces caractères de la grande propriété, il est évident que les petits propriétaires n'avaient pas à la redouter, parce qu'ils ne produisaient pas pour vendre et qu'ils n'avaient pas beaucoup de superflu, par conséquent ils restaient étrangers aux formes de culture du latifundium, comme aux questions de concurrence d'outre-mer, c'est-à-dire qu'ils n'avaient pas à s'occuper des changements possibles de culture, ni des oscillations des marchés, ni des accaparements et des agiotages. Le danger n'était pour eux ni dans la répercussion de lointains phénomènes économiques, ni dans la concurrence du grand capital, mais dans la volonté arrogante du voisin désireux d'arrondir ses domaines, dans le long service militaire obligatoire, dans l'expropriation forcée pour dette. Les petits propriétaires pouvaient être forcés de vendre non point parce qu'ils ne pouvaient plus travailler sur leurs terres ou parce qu'ils devaient faire des amélio-

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râlions sur leurs terres et qu'ils ne le pouvaient, ou parce que les fonds voisins les ruinaient par leurs emplois de capitaux rémunérateurs et la concurrence, mais par l'effet de ces causes ordinaires qui agissent même là où existe seulement la petite propriété.

La constitution économique de l'antiquité empêcha le latifundium d'exercer la force d'attraction qu'il exerce aujourd'hui, et ce fut précisément la prépondérance de l'économie domestique qui empêcha les antithèses sur lesquelles on fait se mouvoir d'ordinaire l'histoire de l'antiquité, de prendre un caractère aigu.

La prépondérance du travail sur le capital nous est attestée par les écrivains anciens eux-mêmes. Nous avons déjà dit que Columelle constatait que les capitaux ne se dirigeaient pas vers la terre (praef.). Il avoue qu'il prêche dans le désert et que personne ne tient à la bonne agriculture : « Je vois des écoles de rhéteurs et de saltimbanques, mais l'art qui fertilise le sol est complètement abandonné. Si vous voulez tirer profit de votre bien, personne ne vous comprend et ne vous aide. On accuse la stérilité du sol et les changements de température. Au lieu de venir au secours des campagnes, l'or est jeté à pleines mains dans le luxe et dans les orgies. » Ces mots expriment d'une façon énergique l'état de l'agriculture, purement extensive, pour laquelle on ne dépense que du travail et pas de capitaux. Les écrivains donnaient les meilleurs conseils, il y avait comme toujours des gens attachés à Y aima païens, mais le plus grand nombre se contentaient de ce que donnaient la terre et le travail servile, ne se laissaient plus émouvoir par les tirades de Cicéron, l'habituel rhéteur, qui proclamait que l'agriture était l'occupation la plus féconde et la plus digne d'un homme libre (deo/f., i, 42). Nous avons déjà examiné et exposé les dillerentes causes qui faisaient qu'il Salvioli 14

n'était pas avantageux d'élever la productivité et par suite les dépenses d'établissement, et môme sur le latifundium c'était la production propre à l'économie domestique et non pas la production industrielle qui s'imposait.

Les faits recueillis et que nous avons analysés prouvent qu'il n'y a aucune base à l'opinion courante qui soutient que le capitalisme avait envahi l'agriculture italienne par les latifundia et que la terre, achetée et vendue contre de l'argent comme un bien quelconque, avait été cultivée de façon à obtenir le plus grand produit net ou la plus grande quantité d'aliments pour les classes qui ne s'adonnaient pas au travail ; que l'industrie agricole, qui aurait trouvé des encouragements dans l'industrie commerciale, avait provoqué le développement non seulement de celle-ci mais encore de l'industrie manufacturière. Nous avons également démontré qu'on ne pouvait accepter la thèse de la ruine du paysan italien par le latifundium, qui aurait appliqué à la production du sol les systèmes du capitalisme et qui lui aurait fait une concurrence ruineuse. Le point de départ sur lequel on s'appuie, à savoir l'existence d'une large accumulation capitaliste et de son application à la terre, est sans fondement.

Une agriculture est dominée, comme la manufacture, parla production capitaliste, c'est-à-dire est exploitée par des capitalistes qui ne diffèrent des autres que par la nature des éléments sur lesquels ils opèrent, quand existe le travail salarié auquel peut s'appliquer le capital. Le point de départ de la production agricole capitaliste c'est l'existence d'ouvriers salariés qui travaillent la terre pour le compte du capitaliste, et de fermiers, pour lesquels l'agriculture est une branche spéciale de production qui permet l'exploitation de leur capital. Ce fermier capi-

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taliste paye à l'échéance, au propriétaire foncier, un loyer afin de pouvoir appliquer son capital à celte production spéciale Cette somme constitue la rente foncière. C'est la forme sous laquelle se réalise la mise en valeur de la propriété foncière, et nous avons ainsi les trois classes qui sont en antagonisme dans nos sociétés modernes : l'ouvrier salarié, le capitaliste industriel, le propriétaire foncier(I). Or, dans les grandes propriétés foncières de l'époque romaine nous trouvons des fo îles d'esclaves, et ce qui domine ce n'est pas le fermage mais le faire-valoir dire.t sous la surveillance de libertiel avec le concours au>si à l'occasion de salariés, de mercenarii1 auxquels d'ailleurs on donne la préférence sur les petits lots pour les travaux occasionnels (Cato., 130, 1 io). .Mais c'est l'économie servile qui triomphe sur le latifundium, elle joint à la production agricole la transformation industrielle d'une partie des produits du sol. Quant au fermier capitaliste qui s'interpose entre le propriétaire et l'agriculteur, et dont la présence brise tous les liens qui caractérisent la production antique, comme cela s'est fait dans les Etats modernes, ni Varron ni Columelle ne nous en parlent. Ce maître du travail agricole, cet exploiteur du surtravail ne figure pas dans l'économie des latifundia, parce que c'estle propriétaire absent qui d'ordinaire confie ses terres à des agents, généralement esclaves ou affranchis, ou bien il les loue par petits lots, ou plus tard il les confie aux colons eux-mèines en s'ocmpant lui-même tout au plus des oliviers et des vignes (2). Ainsi il administre directement les ferres voisines et éloignées, ayant des rapports personnels et d'argent non pas avec une seule personne, le fermier, mais avec un très grand nombre. Ce n'est que sur les terres

(1) Marx, Le capital, III, 194.

(2- Weber, Roemische A'jvar<jescldchte, 1891, p. 234.

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publiques que nous trouvons des fermiers, mais même ici nous ne pouvons parler de capitalistes, parce que ce ne sont pas des spéculateurs qui s'occupent d'agriculture pour produire des marchandises et recueillir de la plusvalue, mais des usuriers qui prêtent à l'Etat, avancent les fonds, dont ils se payent ensuite avec les produits de la terre louée, sur laquelle il ont jeté leur dévolu. La culture par fermage suppose certaines conditions qu'on ne rencontre pas partout : elle suppose des accumulations de capital, une large demande de produits, la concurrence, une agriculture industrialisée, et que l'emploi des capitaux dans la terre est plus rémunérateur que les autres. Au contraire, dans l'antiquité romaine rien ne vaut l'usure, le foenèrare, la principale opération de celte économie monétaire (Plin., Epist., ni, 9, 8 ; Senec, Fp., xli, 7).

Marx a montré d'une façon merveilleuse les transformations que produit dans la nature de la rente l'introtroduction du fermier-capitaliste. Ses observations nous donnent également la clef qui nous permet d'interpréter les différences que présente l'économie agraire antique comparée à l'économie moderne. La nature de la rente se modifie, dit-il. Elle était d'abord la forme normale de la plus-value ; elle n'est plus maintenant que ce qui reste de la plus-value après qu'une partie a été prélovée comme profit, après que tout le surproduit a été converti en monnaie. La rente n'est donc plus qu'un reste de la plus-value que le fermier-capitaliste tire de l'ouvrier agriculteur au moyen de son agent. La production se transforme également, car le but du fermier-capitaliste est d'exploiter la terre pour produire des marchandises, tandis qu'autrefois on n'envoyait au marché que ce qui n'était pas consommé directement (1).

(1) Marx, Le capital, III, 394, 396.

Toutes ces transformations supposent des conditions qui n'existaient pas dans l'antiquité, c'est-à-dire de grands marchés pour absorber les marchandises produites ; c'est pour cela que nous ne trouvons pas de fermier-capitaliste ou tout au moins que leur nombre est très restreint. Us auraient dû payer les loyers en argent, ce qui suppose que le commerce et l'industrie urbaine, la production des marchandises et la circulation monétaire ont atteint un grand développement, que les produits ont un prix de marché, et qu'ils sont vendus à peu près à leur valeur.

Ces conditions n'étaient pas réalisées dans le monde romain, où on n'arriva jamais à transformer en cens en argent les prestations en nature. Les colons partiaires payaient en nature (1), et il en était de même dans les locations serviles et ensuite dans le colonat, bien que toutes les aspirations des propriétaires aient dû tendre à la conversion, comme on l'a fait en Angleterre, en Allemagne, etc., quand ils s'éloignèrent des campagnes et qu'ils se trouvèrent aux prises dans les villes avec des besoins de luxe que l'argent seul pouvait satisfaire.

On rencontrait le fermage sur les domaines de l'empereur, sur les latifundia de Sicile et d'Afrique (2), mais ces fermiers étaient moins des capitalistes que des percepteurs, des adjudicataires des prestations en nature, de ce qui dépassait la consommation et qui pouvait être converti en marchandises et mis en circulation. Ces fermiers sont,

(1) L. 26, § 6, Dig., xix, 2 ; 1. 5, Cod. htst., xi, 48: Domini pracdiorum id qitod terra praestat, accipiant, pecuniam non requérant. Cf. Plin., Epist., ix, 37, VAra legis Hadrianae {Hermès, 1894, p. 204) et la Sentcntia Minuciorum [G. Ins. Lai.. V. 7749, 1. xxv ; Bruns, Fontes, 5e édit., 326).

(2) Bis, Die Domânem der roem. Kaiserzeit, 1896, p. 11-14. — Beal-docin, Les grands domaines (Nouvelle Revue historique du droit, XX, 673; XXII, 32 4).

pour une époque postérieure, décrits dans les lettres du pape Grégoire Ier, qui avait loué les vastes domaines que l'Eglise romaine possédait en Sicile. Entre ceux-ci et ceux de l'époque impériale il n'y a pas de différence et personne ne voudra voir dans les conductores siciliens du vie siècle des capitalistes.

Sous tous les aspects que présente l'antique économie agraire, on voit qu'elle difîère de l'économie moderne, dans laquelle, comme l'a dit Marx, ce n'est plus la terre mais le capital qui tient sous son joug le travail agricole. Alors le capital ne jouait qu'un rôle secondaire.

Et il en fut ainsi de la vigne, de l'olivier, de l'industrie pastorale, malgré les enseignements des agronomes pour augmenter la rente : et c'est un anachronisme que de transporter dans le monde romain nos faits économiques. Nous avons déjà ramené à ses termes vrais tout ce qui concerne la culture de la vigne; voyons maintenant ce qu'il faut penser de l'industrie pastorale. Caton y voyait une industrie plus rémunératrice que les légumes et que la vigne. C'est aujourd'hui une industrie essentiellement capitaliste, moins parce qu'elle est pratiquée par de grands propriétaires que parce que le capital y a une importance beaucoup plus grande que le travail. Pour Caton lui-même, comme pour tout propriétaire foncier, il est évident que les troupeaux ouvrent tin champ plus vaste à la formation du capital et que l'élevage du petit bétail, plus productif, permet au capital de se reproduire plus rapidement. Mais il faut également remarquer que l'industrie pastorale est une forme de production qui se concilie avec les besoins de consommation d'une population peu nombreuse et qu'elle devient une nécessité là où il n'y a pas de grands marchés, des moyens de communication réguliers et faciles, là où la main-d'œuvre est rare, là où domine l'économie disso-

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ciée. Cela ressort également de l'extension prise même de nos jours par l'industrie pastorale dans la Turquie d'Europe, dans les provinces balkaniques, en Russie. Et cependant cette industrie diffère beaucoup de celle des squatters de l'Australie, qui l'exercent dans un but exclusif de spéculation, et qui ont poussé jusqu'à des hauteurs inconnues les manifestations du capitalisme pastoral. Mais l'accumulation énorme, l'apport continu de capital est dû ici à ce fait que les laines ont trouvé et trouvent un débouché immédiat sur les marchés d'Europe, où les changements de la mode en font absorber des quantités toujours plus grandes, invraisemblables si on les compare à ce qu'on absorbait dans l'antiquité, où manquait cet élément capricieux, et où les hommes et les femmes avaient des vêtements simples, uniformes, toujours les mêmes.

L'industrie pastorale dans l'antiquité résulte d'une nécessité économique ; il en est ainsi dans les pays où la main-d'œuvre fait défaut et où il n'y a pas demande de produits agricoles. Dans les environs des villes, elle était le fait des petits propriétaires de huit ou dix chèvres et non des capitalistes. Varron la déconseille à ceux-ci, parce qu'elle est dangereuse et cite un propriétaire de 1000 jugera dans les faubourgs qui, ayant appris qu'un chevrier, qui conduisait ses dix chèvres chaque matin dans la ville, en retirait par jour un denarius, acheta 1000 chèvres, espérant en retirer 1000 denarii, mais il fut bientôt détrompé, parce qu'une épizootie les fit toutes mourir. C'est le triomphe de la petite industrie. Ajoutons que chaque villa, chaque fonds avait les chèvres et les brebis nécessaires pour satisfaire à ses besoins ; elles donnaient le lait, la viande, la laine que l'on filait, tissait dans la maison, comme le font encore beaucoup de propriétaires et beaucoup de paysans dans un grand nom-

bre de régions de l'Italie moderne. Quels grands marchés restaient aux grands producteurs de laine, aux squatters de l'antiquité ? En plus des risques spéciaux auxquels était exposé le capital pastoral, il ne rencontrait pas les conditions qui dans les pays modernes assurent à ce capital la plus rapide des reproductions. Les anciens mettaient l'industrie pastorale au-dessus de la céréaliculture et ils la comparaient, peut-être pour les risques, au commerce maritime, mais ils ne parlent pas des différences qu'il y avait entre la grande et la petite industrie pastorale. Certes la production en grand de la laine devait se ressentir d'un état économique dans lequel l'industrie du vêtement était en général confinée dans le domaine de la production domestique, de cette économie productive dans laquelle non seulement les travailleurs mais même les propriétaires capitalistes et les entrepreneurs disparaissent du marché.

Les agronomes parlent également de spéculations qui portaient sur la culture des rosiers, de la volaille, du gibier, des abeilles, etc. Rien de plus vrai : et l'on peut facilement croire avec Varron que son Albutius retirait plus de la culture de la villa que du terrain (m, 2) ; mais sa villa était située à Albano, aux portes de Rome, et là la culture était intensive : on cultivait les légumes, et sur une large échelle les fleurs et les fruits qui sur le n arche de Rome atteignaient des prix élevés et qui venaient des campagnes du Tibre, de la Sabine, d'Aricie, de Signa, de Tivoli, de Tusculum (1). Sur ces terres, les fruits pouvaient donner ces rentes fabuleuses dont parle Pline (xvnr, 8), et les abeilles 10 mille sesterces de miel par an (Varron, ni, 6) ; la tante de Varron pouvait retirer de sa basse-cour dans la Sabine un revenu supérieur h celui

(1) Mart., ix, 61 ; xni, 19, 21 ; Colum., x, xii.

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que pouvait donner une terre de 200 jugera (id., m, 2), et 100 paons donner en œufs et poussins 60 mille sesterces (id., nr, 6); Seius, dans sa ville d'Ostie, retirait de sa basse cour et du gibier 50 mille sesterces par an (m, 2) ; et de même les viviers de Lucullus rapportaient 40 mille sesterces par an, et ceux de Irrus furent vendus 4 millions de sesterces (ni, 2, 17). Mais ces prix étaient atteints aux portes de Rome, sab urbc, comme disait Varron (î, 13), là où colère hortos late expedit. C'est la vérification de la loi de Thùnen.

Ces mots sub nrbe caractérisent nettement l'économie agraire romaine. Les agronomes ont toujours en vue Rome et ses environs et ils ne parlent pas des cultures des latifundia, et généralement les écrivains ont confondu la capitale avec tout l'empire. C'est seulement dans les lieux voisins de ce grand marché que l'agriculture prenait un caractère capitaliste : plus on s'éloignait, plus ce caractère disparaissait et alors prédominaient les formes de production qui caractérisent le régime féodal.

L'économie agraire romaine n'a eu, en général, avec l'économie capitaliste, que des analogies superficielles, et la culture des latifundia se rapproche plutôt du régime des plantations. Comme l'a pressenti admirablement Marx (HT, 382), les identités ne sont que formelles, « et elles n'existent pas en réalité, comme le savent, écrivaitil, ceux qui connaissent la production capitaliste et qui ne jugent pas comme Mommsen, qui voit la production capitaliste partout où il y a économie monétaire. »

Nous ne saurions mieux définir l'économie du latifundium que par l'expression d'économie féodale, et nous la comparerions volontiers aux villas de Charlemagne, où le produit et le surproduit des grands domaines venaient du travail agricole et industriel, où cela seulement qui dépassait la consommation était mis en vente : à l'opposé

de l'économie moderne, dans laquelle on tend à ne produire que des marchandises et où ce que l'on consomme ne représente qu'une fraction infime des marchandises récoltées. De là la vérité de cette observation de Marx, que le travail agricole est aujourd'hui sous le joug du capital.

L'économie capitaliste est appliquée à l'agriculture et domine dans les campagnes après qu'elle a pénétré dans l'industrie et qu'elle domine dans les villes. A la petite propriété et au régime des artisans de l'antiquité ne pouvait correspondre une agriculture industrielle, une production normale de marchandises en grand. Le propriétaire produit pour lui, le grand propriétaire pratique une culture d'exploitation, avec des rotations lorcées et le travail servile : les richesses qu'il possédait par ailleurs il ne les dépensait pas en améliorations agricoles", mais à acheter d'autres terres. La grande masse de la population avait des idéals très modestes, des désirs très modérés, une grande simplicité de vie, dédaigneuse du confort ; aussi l'industrie restait-elle réduite au minimun, l'économie était stable, immobile, basée sur la satisfaction normale de besoins égaux. C'est cette masse qui donnait son empreinte à l'économie générale, et non la petite minorité de millionnaires qui menaient une vie de luxe artificielle, que satisfaisaient seulement les importations les plus hétérogènes, mais qui ne modifiaient en rien les économies locales.

Après avoir démontré que le capital ne se tourne ni vers l'industrie, ni vers l'agriculture, étudions son processus de formation, les emplois qu'il préféra, les causes qui ont empêché son accumulation. Nous pourrons voir ainsi les différences qu'il y a entre les sociétés modernes et les sociétés antiques.

Les premiers noyaux de richesse accumulée dans

CH. Vil. LE CAPITALISME 219

l'antiquité proviennent du butin de guerre. Si ce n'est pas là la loi de la civilisation, ça en est une des principales. Nous en avons une preuve avec l'Angleterre, dont la puissance économique commença après qu'elle se fut emparée des Indes, un des pays les plus riches du monde. Ce furent les conquêtes qui mirent dans les mains d'une petite ploutocratie financière, à Rome, une grande richesse monétaire, peut-être la plus grande qu'ait possédée l'antiquité. Si le soit des armes n'avait pas favorisé les Romains, ce n'est pas sur les bords du Tibre que se serait formée une orgueilleuse puissance économique, et il n'aurait pas suffi de la parcimonie et de l'abstinence de ces tenaces agriculteurs pour les élever audessus des autres peuples agriculteurs ou pasteurs de l'Italie.

LV'poque de l'accumulation s'ouvrit avec les conquêtes d'outremer et les adjudications des impôts et de la mise en valeur des terres publiques aux publicains. Dans l'antiquité' romaine c'est des adjudications des impôts qu'est sortie la véritable accumulation, de la même façon qu'au moyen âge le capital se forma dans les cités italiennes avec les adjudications des dîmes et des autres rentes de caractère ecclésiastique dont se chargèrent les banquiers italiens (I). Les butins de guerre, les pillages les vols commis dans les temples, dans les palais, partout, amenèrent à Rome les richesses des peuples conquis, les trésors des nations vaincues. Il y eut à certains moments des inondations soudaines, des pluies d'or, qui donnèrent à beaucoup de ceux que la fortune

(1) Pagnini, Délia décima, 2, 127: « La cour de Rome, en se servant des banquiers pour faire rentrer ses rentes des divers lieux du monde, leur procurait ainsi l'argent qui est la marchandise dont ils ont besoin. » Voir Sombart, Der modem'" Kapitalismus, I, 1902, p. 233.

220 Cil. VII. LE CAPITALISME

comblait en un instant la frénésie des jouissances les plus folles, les plus extravagantes. Ce luxe débordant est dû en parlie à ces enrichissements subits et énormes. Ce qui provient de la guerre est généralement consommé en dépenses improductives. Aussi une grande partie des métaux précieux transportes à Rome fut-elle employée à l'achat de marchandises rares et très coûteuses, ou bien elle fut transformée en objets précieux ou immobilisée dans de grandioses édifices, richesse perdue pour la production et pour la création de nouveaux biens. Les généraux victorieux, qui retournaient dans leur patrie chargés d'honneurs et de trésors, dissipaient en peu de temps la part de butin qui leur avait été attribuée, en grandes fêtes et en distributions de blé et d'argent à leurs soldats, à leurs amis, à leurs clients. Il en fut ainsi dans tous les grands empires d'Orient, et aussi en Espagne où, après la découverte de l'Amérique, affluèrent dans les villes des masses énormes de métaux précieux qui furent prodigués à pleines mains en dépenses improductives, de sorte que, l'inondation terminée, l'Espagne resta plus misérable qu'elle ne Tétait auparavant.

Les conquêtes une fois bien assurées, la ploutocratie romaine organisa l'exploitation systématique des provinces, le drainage méthodique des richesses, qui furent amenés à Rome au moyen du fermage des impôts, des opérations de crédit, de la fourniture des troupes, des grandes constructions publiques, de l'emploi des grandes charges publiques, de la mise en valeur des terres confisquées dans les pays où la population était dense. C'est par ces moyens que se fit le processus d'accumulation, par les mêmes moyens qui ont constitué le capitalisme en Angleterre et en Hollande à l'époque moderne. Après avoir commis des vols de toute sorte, au moment même des découvertes des pays neufs,

CH. Vil. LE CAPITALISME 221

deux Etats en entreprirent le dépouillement systématique en les rendant tributaires, de sorte que ceux-ci ne travaillaient que pour la capitale, pour une classe parasitaire qui s'était attribué le monopole de tant de forces vierges, de tant de ricbesses inexplorées. La naissance de la richesse romaine commence avec l'invasion de l'Orient par les banquiers. De même la naissance du capitalisme médiéval et moderne coïncide avec l'introduction delà civilisation européenne dans des pays riches mais inférieurs. Ainsi la richesse des villes italiennes ne peut pas être expliquée sans l'exploitation des pays méditerranéens par les marchands italiens, de même que le développement de l'Espagne, de la France, de la Hollande et de l'Angleterre ne peut pas s'expliquer sans l'anéantissement de la civilisation arabe, la spoliation de l'Afrique, sans l'appauvrissement, les pillages, les dévastations de l'Asie méridionale, de ses iles et des Indes orientales, comme la démontré Sombart. Quand un Etat l'ait des conquêtes, s'annexe un pays et y établit un système administratif et financier qui en exploite les ressources d'un mouvement uniforme et continu, ce pays travaille à l'accumulation capitaliste de l'Etat dominant ; et c'est précisément ainsi que se constitua la richesse monétaire de Home.

Derrière les légions conquérantes venait une foule de spéculateurs qui, poussés par l'instinct de la rapine, étaient prêts à toutes les besognes dans le but de s'enrichir. Ils achetaient le butin distribué aux soldats, ils se chargeaient de l'approvisionnement des troupes, de la fourniture du matériel de guerre, ils achetaient, ils vendaient, commençant d'abord par le petit commerce pour arriver petit à petit aux grands profits, aux grosses adjudications, aux prêts considérables. C'étaient des hommes sortis des couches inférieures de la population, parce que

les familles patriciennes méprisaient ces travaux et ces gains, la sordide occupation d'acheter et de vendre. Le désir de s'enrichir est un sentiment spécifique de l'àme plébéienne, c'est la force par laquelle les plébéiens veulent secouer le joug des classes aristocratiques et s'élever. A Rome, comme dans les villes du moyen âge, partout, à l'époque moderne, l'accumulation se lit dans les classes populaires et bourgeoises, d'où sortent les homines novi, les couches nouvelles par les gains rapides. Chez ces plébéiens, les traditions anciennes de moralité domestique qui étaient le patrimoine des maisons patriciennes disparaissent rapidement ; les mœurs se corrompent, tout est mis à l'encan, notamment l'administration de la justice, et dans toute la vie de l'Etat se fait sentir l'action démoralisatrice des richesses soudaines mal acquises, multipliées par des moyens peu honorables. Dans cette phase du développement économique, la seule chose qu'on apprécie, c'est l'argent, que tout le monde vénère, qui s'asservit les lois et les tribunaux, qui conduit aux honneurs, qui consolide l'amitié, qui est plus puissant que la foudre de Jupiter (l).La classe des chevaliers a eu l'initiative de ce mouvement et c'est d'elle que viennent les premiers indices de l'esprit capitaliste, esprit fait d'audace, d'esprit d'entreprise, de prévoyance, de calcul, de décision. Cet esprit ne s'était que timidement développé dans les anciennes classes patriciennes, qui s'étaient plutôt consacrées à l'accaparement du sol qu'aux spéculations usuraires ; elles avaient d'abord négligé celles-ci sous l'influence des préjugés de classe, ensuite peut-être elles furent évincées par les plébéiens qui voulaient se réserver le

(1) Horat., Carm., m, 16, 9 ; Propert., ni, 3, 18; Ovid., Fast., i,2l.

commerce, la navigation, les prêts, le commerce de l'argent, et qui, devenus les détenteurs exclusifs de la richesse mobilière, occupèrent dans la constitution politique de l'Etat la place prééminente.

L'argent se reproduisit grâce à l'usure et au commerce et s'immobilisa en placements fonciers et en construction de maisons. Nous avons déjà montré le développement de ce dernier mode d'enrichissement ; les terres furent accaparées en tous lieux, et la richesse immobilière fut la plus appréciée. Chez les écrivains de l'époque impériale prédomine cette idée que la véritable richesse est celle qui consiste en maisons ou en terre (Horat., Carm., n, 3, 17) : tout d'abord vient la terre, puis l'argent employé en bons prêts. Quand on a l'un et l'autre, on est riche : Dives agris, clives positis in foenore nummis (id., Sat., i, 2, 12). Pour Martial, est riche celui qui possède une maison de cent colonnes et qui a son coffre plein d'or, ou bien qui est propriétaire de grandes étendues de terre, même sur le Nil, ou de nombreux troupeaux (v, 13), qui a son argent placé en terres ou en maisons et en prêts, et qui a autour de lui un cortège de débiteurs (m, 31). Le type de l'homme d'affaires, de l'homme riche, c'est pour Martial celui qui prête (1), qui achète des terres, qui change les monnaies (vi, 50), qui par tous les moyens recueille, vole de l'argent pour remplir son coffre et pour avoir ensuite un long registre de personnes auxquelles il a prêté (2). La société de son temps ne connaît que deux emplois utiles de l'argent : on doit ou bien le prêter à un bon intérêt ou le consom-

(1) vi, 3, 20; vin, 37; ix, 104; x, 14, 18.

(2) vin, 44 :

Râpe, congère, aufer, possicle ..

Superba densis arca palleat nummis Centum explicentur paginae kalendarum.

mer en plaisirs (vin, 10); ou bien rester oisif sur le forum à battre les monnaies sur le banc, à les changer moyennant un agio et à les prêter (xn, 57), ou à vivre dans le luxe, avoir des lits magnifiques, des coupes de cristal, une excellente cuisine, un long cortège d'esclaves, de clients, de galants, de damoiseaux, des cochers et des chevaux (ix, 23 ; xi, 71 ; xn, GGj, et s'adonner à tous les plaisirs en dissipant, s'il le faut, tout l'argent accumulé par les aïeux (ix, 83). « Si tu dépenses et vides ta caisse, tu auras l'avantage de ne craindre ni le feu, ni les voleurs ; ta fortune ne courra pas le danger de périr en mer, tu ne connaîtras pas les sentiers des tribunaux où le débiteur conteste ta créance et les intérêts (v, 4^), où tu dois disputer avec le colon qui ne possède rien et avec le fermier qui a fait de mauvaises affaires » (h, 11).

Là où l'économie monétaire est développée, les deux premières formes de reproduction que prend le capital sont l'usure et le commerce. Le capital productif d'intérêts, le capital usuraire, appartient, avec le commerce, aux formes primitives du capital, aux phases antérieures à la production capitaliste. Le prêt à intérêt et la spéculation commerciale sont les opérations les plus communément mentionnées par les juristes et par les poètes : au premier se rattachent un très grand nombre d'espèces d'opérations de crédit, qui nous montrent le grand développement qu'avait pris l'économie fiduciaire, les papyrus récemment découverts nous ont apporté des révélations pleines d'intérêt ; à la seconde se rattache la navigation. Horace mentionne à côté de l'usure le commerce maritime comme l'une des deux manifestations de l'économie romaine (1). « Navigue et prèle à intérêts,

(1) Horat., Carm., m, 24, 35; i, i, io ; i, 31, 11 ; ni, 7, 30 ; Sat.t î, 1, 4-16; m, 3, 106.

dit Perse, si tu veux t'enrichir » (v, 140). Et Juvénal : « Tu t'enrichiras en naviguant et en transportant des raisins secs et du vin. Pour avoir mille talents et des villas, l'homme devint téméraire. Aujourd'hui les mers sont pleines de navires, il y a plus d'hommes sur mer que sur terre. Partout où on peut espérer quelque gain, le navigateur s'en va, loin, sur des mers inconnues, au milieu des tempêtes » (xiv, 2G8). Quand il passe en revue les différentes professions, l'agriculture, l'armée, la profession d'avocat, il trouve que c'est le trafic qui conduit le mieux à la fortune. Juvénal nous a transmis le précepte du négociant romain : « acheter des marchandises pour les revendre le double ». Tl est vrai que cela n'est pas honorable, mais le gain exhale une bonne odeur, d'où qu'il vienne (xiv, 151, 198, 203).

Ces écrivains ne trouvent pas dans la société au milieu de laquelle ils vivent d'autres genres d'affaires, et ils restent étrangers à l'idée d'employer l'argent accumulé à des buts de reproduction, à des spéculations incertaines et lointaines, d'une façon différente du prêt sur gage, du prêt appuyé sur une diplomatie rusée et sur les armes et consenti moyennant des intérêts mensuels, notamment aux pérégrins, pour lesquels il n'y avait pas de limitation du taux de l'intérêt et contre lesquels, en cas de non-payement, on pouvait avoir recours à une procédure sommaire et à la confiscation.

Tous les grands noms de l'histoire romaine sont liés à des opérations usuraires. Quand on voit Brutus prêter à 48 0/0, on peut imaginer avec quelle fièvre ceux qui avaient de l'argent se jetaient sur les prêts à intérêts, notamment aux habitants des provinces. Tl y avait ceux qui prêtaient aux rois et aux villes, c'étaient les princes de la finance, et il y avait ceux qui faisaient de petites opérations de prêts sur gage. Les premiers travaillaient Salvioli *5

à coup sur, parce qu'ils avaient derrière eux l'appui de la puissance militaire et diplomatique de Rome. Par l'intermédiaire des uns et des autres, banquiers et marchands, les richesses publiques et privées de l'Asie et de l'Afrique passaient dans les poches des chevaliers, c'està-dire des usuriers. Ceux-ci se faisaient appeler d'un nom plus décoratif, negotiatores — et tels son4 les ÏLalici qui negotianlur des inscriptions grecques — mais ces foules de négociants qui pénétraient dans les pays conquis ou qui s'échelonnaient sur les frontières des territoires où il n'aurait pas été prudent de s'établir, faisant un peu de tout, l'échange des monnaies, la vente à crédit, qui se déguisaient parlois en ambassadeurs (libéra leyatio), étaient avant tout des usuriers. Tels étaient ces Italiens qui avaient absorbé tout le commerce monétaire des Gaules, comme le dit Cicéron avec son exagération habituelle, à ce point qu'on ne remuait pas un sou sans qu'il passât par leurs mains, tels étaient ces Italiens que Mithridate lit massacrer. C'est un fait que la race italienne manifesta à cette époque une extraordinaire vitalité, et qu'elle eut toute l'activité, toute l'énergie et toutes les aptitudes qui avaient rendu fameux les Phéniciens et les Grecs. Il n'y eut pas de pays, même très éloigné, où il y avait possibilité de réaliser un gain usuraire ou commercial, qui n'attirât les négociants italiens. Si ceux-ci s'occupaient des petites spéculations, les patriciens se réservaient les grosses. Leur dignité eût été un peu éclaboussée par l'usure, que l'on peut comparer à l'homicide. Mais l'usure c'est le petit prêt ; il n'en est pas de même de l'opération financière, du prêt aux villes, aux rois. Caton se lit le théoricien de cette manière de voir, lui, qui bien qu'il employât sa fortune en entreprises édilitaires, en placements fonciers, dans l'élevage des esclaves, en spéculations commerciales et maritimes,

CH. Vil. LE CAPITALISME 227

d'affrètement, d'assurance, faisait aussi de grandes opérations financières. Il restait d'accord avec ses théories, parce que n'est usurier que celui qui exploite le menu peuple.

L'usure fut toujours florissante, et le prêt fut toujours à Rome rope'ration la plus avantageuse. Des lois fixèrent le taux de l'intérêt, mais on peut affirmer qu'elles ne furent jamais observées et qu'elles eurent le sort de toutes les lois contre l'usure. Dans les provinces, il était entendu qu'on pouvait demander un intérêt plus élevé (I), mais même en Italie le taux de 12 0/0 était assez courant (2). C'est pour cela que l'argent n'affluait ni à la terre ni aux iudustries.

Les lois sur l'usure ne furent pas des lois économiques sur l'intérêt des capitaux, mais des lois sur la répartition, entre l'aristocratie ploutocratique et la plèbe, du produit de l'industrie commune, qui consistait à dépouiller l'ennemi. De semblables mesures ne peuvent être jugées en se plaçant au seul point de vue de la production économique. On ne s'est jamais assez préoccupé de cette lutte incessante, qui continue, depuis que l'histoire existe, entre les producteurs des richesses et ceux qui se les procurent par la spoliation, en se servant de la violence et des lois (3). A Rome, où la véritable industrie nationale fut la guerre, la répartition de ce qu'elle rapportait fut inégale entre les associés, l'aristocratie s'attribuant la part la meilleure. Et cela ne lui suf lisait pas; en obligeant

• oir Billeter, Gesch. des Zinsfusses, 1898, p. 330 et s. Sur l'intérêt dans les provinces, voir les Papyrus égyptiens du British Muséum, ri01 loi, 301, 334; Dareste, Nouvelle revue historique du droit, XVI!, 1894, p. 091.

(2) Dlpien au Dig., xvh, 2,1. 52, § 10; 1. l,Cod. Theod.,\i, 33, 1; Cod. lust., ii. 11, 20; Paulus, Sent., n, 1 i, 2; Yita Alexandr., 26.

(3j Pareto, Cours d'écon., pol., I, 325, 327.

228 CH. Vil. LE CAPITALISME

le vaincu à s'endetter, elle se préparait un terrain favorable pour le dépouiller complètement ensuite.

C'est ce qui serait arrivé si le luxe n'avait restitué aux pays conquis une partie des richesses qui affluaient à Rome sous forme de tributs et d'intérêts. Ce fut le luxe qui créa et alimenta un commerce d'importation qui prit d'assez grandes proportions ; ce fut le luxe qui, par suite, donna naissance à l'industrie de la navigation, qui disposait d'une véritable flotte marchande, de grands dépôts, de courtiers, de commissionnaires, d'agents, de toute une organisation au service du commerce. Les pays les plus éloignés envoyaient leurs meilleurs produits. A la lecture des tarifs de douanes on peut voir quelle grande variété de marchandises, mais de luxe, circulaient dans l'empire (1), et comment de grandes places de commerce centralisaient les produits d'Afrique et d'Asie (2) : Carthage, ceux du Nord et du centre de l'Afrique (3) ; Alexandrie, ceux de l'Ethiopie, de l'Egypte et de l'Arabie (4) ; Antioche, ceux de l'Inde et de la Perse ; Olbie, ceux des frontières éloignées de l'Asie (o)..

Pline (xn, 18, 84) évalue à 100 millions de sesterces les importations asiatiques, et il reconnaît que le prix des marchandises orientales était centuplé par les dépenses

(1) L. 16 § 7, Dig., xxxix, 4. — Tarif de Palmyre, dans H:rmes, XIX, 486 ; Revue de philologie, 1884, VIII, 135. — Tarifs de Zraia, dans Corp. ins. lat., VIII, 4508.

(2) Herodian., vu, 61.

(3) Peripl., vu, 6, 1 ; Dion. Chrys., i, 413. Cfr. Lumbroso, Recherches sur l'écon. polit, de l'Egypte sous les Lagides, 1870, p. 130.

(4) Strabon., xvi, 2, 27; 3, 3 ; 4, 14 ; Plin., Hist. nat., vi, 28,

(5) Strabon., vu, 3,17; xi, 5,9 ; Plin., Hist. nat., vi, 19, 52. Cf. De Guignes, Acad. des Inscriptions, XXXII, 355 ; Hirt, China and the roman Orient, 1885. On dit que des monnaies impériales ont été trouvées en Chine : Voir Revue numismatique, 1864, IX, 481 ; Academy, 1886, p. 316.

de transport, les droits de douanes, les bénéfices des intermédiaires^!,23, 101). Ces Asiatiques reprenaient ainsi une partie des tributs qui leur étaient extorqués, mais au fond ils ne s'enrichissaient pas, parce que leur marchandise était payée avec leur argent, il n'y avait en fait qu'une circulation de valeurs. Une chose cependant est certaine : si beaucoup de marchandises circulaient dans l'empire et s'il s'en était constitué un commerce, celuici consistait presque exclusivement en marchandises de luxe, en objets d'or, de fer, de bronze, envases précieux, en bètes féroces,en pourpre, en esclaves, eneunuques, en soieries que l'on payait au poids de l'or, ou bien en vins de choix, en poissons salés, en conserves alimentaires. C'est là un point qu'il faut avoir présent à l'esprit quand on évalue la nature du commerce antique et la quantité du capital commercial employé. Si l'on fait exception pour le commerce qui servait à l'alimentation de Rome et qui était devenu un service d'Etat avec ses propres flottilles, soustrait par conséquent à l'activité privée, celle-ci ne pouvait se développer que sur un domaine commercial peu considérable. Par suite des difficultés des voies terrestres, l'exportation des matières de gros volume, de prix bas, venues de l'intérieur des pays, n'existait pour ainsi dire pas : il n'y avait qu'un commerce fluvial et maritime et pendant quelques mois de l'année seulement (Plin., il, 47) et ce n'était qu'un commerce limité à des objets de faible consommation, destinés exclusivement aux jouissances de la classe riche, peu nombreuse et confinée dans quelques centres urbains.

On ne peut pour l'antiquité parler de commerce en grand, ni par conséquent d'une nombreuse et puissante classe commerciale. Nous ne trouvons pas ce commerce prospère qui pénètre de son esprit toute la nation, ali-

mente les industries, les arts, la navigation, qui est alimentée par eux et qui répand la richesse. Naturellement nous ne parlons pas ici du petit commerce, de la vente au détail réservée, dans l'antiquité, à la plèbe de bas étage, aux esclaves, aux affranchis, aux étrangers (l), commerce sordide, appelé parCicéron salaire d'esclaves {de off.,\, 42), qui fleurit à côté de l'économie domestique et ia complète.

C'est le grand commerce qui représente le degré de développement d'une nation, et celui-ci n'eut pas dans l'antiquité une situation prépondérante. Il }T a bien des tentatives, des faits isolés, des flottilles armées, des factoreries établies à l'étranger (2). Certains papyrus nous parlent de spéculations à la hausse, de reports. Les lois durent défendre les accaparements de blé et d'autres denrées (Plin., xxxnr, 57). Mais personne ne pourrait affirmer que le peuple romain devint un peuple commerçant. Et même les preuves ne manquent pas des sentiments anti-économiques qui dominaient à Rome à l'égard du commerce en grand, comme à l'égard du petit commerce. On connaît les décrets qui défendaient aux sénateurs d'avoir des navires supérieurs à 300 amphores, c'est-à-dire qu'on leur permettait seulement de trans-

(1) Négociants de Metz à Milan et en Apulie, qui vendaient des saies, c'est-à-dire de grossiers vêtements pour les paysans les soldats et le bas peuple : C. I. L., V, 5925. — Forcella, Industrie a Milano, 11.

Voir dans Menard, Vie privée des anciens, III, 313 desseins de petites boutiques ambulantes. Sur un monument milanais est figuré un vendeur d'étoffes qui offre aux passants sa marchandise; les femmes achètent dans la rue (Seletti, Monum., n. 124). Sur la spécialisation de ces boutiques, voir Drummann, Arbeiter, 158, 277 et Voigt, Roem. Privatalt., dans le HB. d. klass. Alterth., IV, 778, 850, 910.

(2) Homolle, Bullet. de corresp. hellénique, VIII, 1884, p. 75. — Voigt, Jus naturale et gentium, II, 573, 605.

CH. Vil- — LE CAPITALISME 231

porter les fruits de leurs fonds, et d'être les négociants dos produits de leurs maisons, comme ils en étaient les manufacturiers. Probablement ces défenses, qui marquent la rivalité d'intérêts entre la classe aristocratique et les chevaliers qui exercent le commerce, ne furent pas toujours respectées. Cependant il est certain que beaucoup d'aristocraties ont trouvé que le commerce et la noblesse étaient incompatibles et que l'antiquité a eu des préjugés aristocratiques et anti-économiques (!). Partout les classes patriciennes tendent à se séparer des autres classes. Même aujourd'hui, dans beaucoup de pays, la noblesse méprise le commerce et l'industrie et préfère ne rien faire et assister, impassible, à la lente et inévitable destruction de son patrimoine. Probablement les anciennes lois tombèrent en désuétude et beaucoup de sénateurs n'hésitèrent pas à déroger ou tout au moins à rechercher, par l'intermédiaire de leurs esclaves et de leurs affranchis, les profits du commerce. L'écho de ces anciens préjugés se retrouve à une époque postérieure, encore inspirée par ces idées, que Cicéron formule ainsi : « Si le commerce est petit, il est sordide; s'il est grand et riche, s'il consiste à transporter des marchandises de partout, il ne doit pas être décrié. Est même digne d'éloges le marchand qui, après avoir accumulé de gros profits, se retire des affaires et emploie son argent dans l'agriculture. » (2) Remarquons que la nature sordide de la profession ne dépend pas d'un critère économique, objectif, qui aurait en vue l'utilité sociale de la profession, de l'art ou du métier. Cicéron, en prenant la quantité de bé-

(1) Roscher, Uebcr d. Vcrhaltaits d. Nationnlœl;.. dans Ansichtendcr Volkttwirthschaft, 1861, p. 26.

(2) Cicer., De offie.] n, 42. On trouvera d'autres preuves du mépris que les Romains avaient pour le commerce dans Liv., vm, 20, 28; Senec, Ep., 88.

néfice comme mesure de l'honnêteté et de la dignité de la profession, nous montre bien quelle était la préoccupation ordinaire, l'aspiration habituelle du Romain : s'enrichir rapidement pours'assurerles plus grandesjouissances matérielles.

Or, le commerce ne procure la richesse qu'avec beaucoup de difficulté, grâce à un travail assidu, diligent, persévérant, quand il a des marchés étendus et des consommations abondantes, autant de conditions qui n'existaient pas dans la société antique. Le grand commerce ne s'alimente qu'avec des objets de large consommation, et non pas avec des objets de luxe, dont la vente est capricieuse et qui peut même s'arrêter complètement et amener alors de profondes perturbations. La navigation ne pouvait prospérer en transportant de la pourpre et des arômes; elle n'était pas d'ailleurs dans les mains des Romains, qui n'avaient de navires que pour le transport des troupes et pour celui du froment. Si l'on tient compte des grands risques, des dépenses, de la lenteur du trafic, comment croire que les Romains, qui avaient tant d'emplois rémunérateurs, faciles et sûrs, préféraient la navigation qui offrait des profits élevés mais incertains ?

On s'explique ainsi la situation secondaire du commerce dans l'économie romaine, et comment, ne pouvant être exercé en grand, il n'attira pas d'importants capitaux (t). Il fut plutôt abandonné aux étrangers et notamment aux S)^riens, aux Juifs (2), qui formaient à Rome une colonie nombreuse, aux Grecs, aux Orientaux, qui possédaient depuis des siècles des traditions d'aptitudes techniques, de même que les Hottes romaines étaient montées par

(1) Cf. Mengotti, D>a commerce des Romains, 1786. — Une autre opinion est soutenue par Goldschmidt, Universalgcschichte des Hayidelsrechls, p. 66.

(2) Seeck, Gesch. des Untergangs d. roem. Welt, I, 303, 309.

CH. Vil. LE CAPITALISME 233

des Illyriens, des Grecs, des Egyptiens, des habitants de Pergame et de l'Istrie ; ou bien il fut pratiqué par une multitude d'italiens appartenant aux classes inférieures et par cela même peu considérés, parce qu'on ne faisait pas de différence entre le commerce de détail autour du forum et le commerce avec les pays lointains. On les appelait du nom général d'italiques, mais plus souvent à ce nom ils ajoutaient celui d'Espagnols, de Siciliens, d'Asiatiques, suivant le pays où ils trafiquaient, comme si ceux qui allaient dans les provinces pour des raisons de commerce devenaient étrangers à leur patrie. On en trouve partout : chez les Marcomans (Tacit., Ann., 11, 02), en Irlande (id., Agric, 24), dans les centres et dans le nord de l'Europe. La conquête de la Gaule était à peine commencée que des négociants romains y accoururent. Les révoltes des Gaulois commencèrent parle massacre des Romains qui faisaient le commerce dans ces régions (Caes., de b. g.y vu, 2). Ils remontaient les fleuves des Gaules avec des chariots de vin qu'ils échangeaient contre des esclaves. Les ports de Marseille et de Narbonne, d'où ils exportaient des étoffes et du lin des Carduciens, du porc salé des Séquanes, et Toulouse et Bordeaux étaient visités par les commerçants italiens. Chaque année 120 navires allaient sur les côtes de la péninsule du Gange. On faisait pour 20 millions de sesterces d'affaires avec l'Inde. On dit que 70 mille Romains ont été tués en Bretagne sous Néron, dix-huit ans après la conquête (Tacit., Ann., xrv, 33). Les habitants de Trêves voulaient massacrertousles Romains(id., m, 42). On trouvait des marchands italiens dans l'Arabie pétrée, enTauride, en Egypte, en Numidie, partout. On rapporte qu'en un seul jour 80.000 Italiens furent tués en Asie mineure (an. 88. av. J. -G.), 150.000 d'après d'autres auteurs. Rien qu'à Délos, le marché des esclaves, on en aurait

234 CU. Vil. — LE CAPITALISME

tué 20.000. Certainement ces chiffres sont fort exagérés. Tl n'est pas douteux que le chiffre des personnes tuées en pays lointain est facilement centuplé par Pima nation et par l'intérêt. Les gouvernants ont intérêt à exagérer pour exciter le fanatisme patriolique et pousser aux armements et à la vengeance. A quel chiffre s'élève le nombre des personnes massacrées par les boxers, par les Kurdes? Si on devait additionner tous les chiffres relatifs aux Arméniens tués, ce peuple aurait dû disparaître de la surface delà terre. Nous ne savons pas davantage le nombre des morts de la Saint-Barthélémy. Le nombre des personnes tuées par Mithridate est certainement élevé, mais ce n'étaient pas tous des commerçants. Tl s'agit plutôt des vétérans restés en Asie : c'étaient des légionnaires qui étaient sans famille et qui restaient là où ils avaient été envoyés: par exemple toute l'armée de Gabinius resta en Egypte (Caes., de b. g., m, 110).

Il est vraisemblable que les soldats congédiés retournaient dans les pays où ils avaient bataillé, parce qu'ils pouvaient y faire de bonnes spéculations commerciales, vendre ou acheter au détail, faire de la petite usure. De toute façon il y avait un courant d'émigration italique vers tous les pays, mais notamment vers l'Orient, le grand réservoir légendaire del'or. ADelos^de nombreuses inscriptions tombales attestent la présence des Italiens. En Afrique, il y en avait un si grand nombre qu'une ville de Numidie, Corta, put être défendue par eux contre Jugurtha. A Rome, tous ne se résignaient pas à mendier aux portes des riches et à se contenter des distributions gratuites: il y avait des esprits aventureux et avides de gains, qui partaient pour les pays lointains, faisaient le colportage de petits produits italiens et en échange recevaient des arômes, de la pourpre, des plumes, et tous les objets que consommait le luxe romain. C'étaient en gé-

néral des plébéiens qui parlaient pour faire fortune. César, pour ne pas diminuer les contingents militaires, chercha, mais en vain, à arrêter cette émigration, en décidant que les citoyens âgés de 20 à 40 ans ne pourraient rester absents de l'Italie pendant plus de trois années (Suet., Caes., 42).

Mais bien que les Italiens aient participé en assez grand nombre au commerce, il est certain qu'ils taisaient plutôt fonction d'importateurs que d'exportateurs, et soit comme intermédiaires dans le commerce intérieur, soit dans leurs affaires avec Rome, ils se trouvaient loin de la mère-patrie et ils consolidaient leur fortune dans d'autres pays. Une fois venus à l'étranger, ils y vivaient et y demeuraient avec leurs familles, travaillant à cette œuvre de romanisation qui constitue un des faits les plus remarqables dans l'histoire de l'humanité. Mais en faisant sortir la richesse de l'Italie et en encourageant les emplois improductifs ils rendaient à la capitalisation italienne un mauvais service. Le commerce qui exporte non des produits mais des métaux précieux, et qui repose par conséquent non pas sur la valeur de production, mais sur la valeur d'échange, est improductif. Rome et l'Italie s'appauvrissaient, tandis que la Gaule prospérait, comme le constatait Sacrovir au temps de Tibère (Tacit., Ann., m, 40), tandis que Corinthe et Carthage redevenaient des centres d'approvisionnement international et d'intensité industrielle (1), tandis que Alexandrie avait des fabriques de papyrus si puissantes qu'elles faisaient vivre une armée d'ouvriers : Adrien, qui la visita en 134 après J.-C, releva cette différence avec Rome ; à Alexandrie, dit son biographe, personne

(iy Blùmxer, Mie yewerblichc Thàtiffkeit dcr \ Olker des kla&s., Alterth., 1869, p. 8.

ne reste inactif, et même les aveugles et les podagres travaillent.

Les commerçants que les civilisations anciennes répandaient dans le monde entier à la recherche de produits rares et pour l'échange des marchandises ne peuvent en rien être comparés aux grands commerçants de l'époque moderne. Ils doivent être comparés à ces négociants qui visitent nos foires, portant leurs marchandises sur leur dos ou sur des charrettes. En Russie et en Orient, une grande partie du commerce est dans les mains de marchands ambulants qui transportent les marchandises des lieux de production dans les lieux les plus reculés. Rien de plus inexact que de peupler l'antiquité de commerçants possédant des réserves de capital et spéculant comme le font nos commerçants modernes. Aujourd'hui le commerçant a un objectif : dominer le marché, et pour cela il s'efforce de tenir le producteur sous sa dépendance. Dans ce mit il spécule, il accapare, il suspend les ventes ou vend au-dessous des prix, suivant ses calculs. Dans l'antiquité, le manque de débouché est inconnu, c'est-à-dire la difficulté de vendre, qui caractérise le capitalisme moderne (I). D'ordinaire, dans l'antiquité et au moyen âge il y a plus d'acheteurs que de vendeurs, les premiers courent derrière les seconds ; ce n'est pas le travail qui manque aux artisans, comme nous l'avons dit. Les marchan- , dises offertes sont en quantité inférieure aux marchandises demandées. Aussi le commerçant n'a-t-il pas besoin de calculer, de spéculer, d'accaparer, de conquérir le marché, et cela toujours par suite de la technique peu développée de la production. Et cet état de choses, qui rend difficile sa transformation en entre-

(t) SOMDART, Op. Cit., I, 176.

preneur capitaliste, le force à exécuter une série d'opérations de nature technique dont est exempt le commerçant actuel. Le premier doit se rendre aux lieux d'origine des marchandises, les négocier, les mesurer, les transporter, quand il ne doit pas lui-même s'occuper de la fabrication. C'est lui qui court les risques du transport, de la conservation, et tant que ses provisions ne sont pas épuisées, il est dans l'impossibilité de renouveler sa marchandise. Aussi ce commerce n'a-t-il pas les caractères du capitalisme moderne ; c'est le travail personnel et technique du marchand qui prédomine, tandis qu'il diminue d'autant plus que l'entreprise prend un caractère capitaliste. On peut dire que dans cette phase du développement économique le commerçant ne diffère pas de l'artisan, de l'ouvrier technique. Sa nature spécifique professionnelle se manifeste dans la forme de son activité : lui aussi il est à la poursuite du gain et comme l'artisan il demande au travail les moyens pour son existence quotidienne, comme celui-ci il cesse de travailler quand il a pourvu à ses besoins. C'est pour cela que les philosophes qui méprisaient même les métiers les plus nécessaires, qui n'accordaient pas la sagesse à ceux qui travaillent pour vivre, confondaient dans le même mépris le commerce et la navigation. C'étaient là des industries à peine dignes des personnes infimes qui les pratiquaient. Cicéron avait écrit : « on ne peut pas commander aux peuples et être des bateliers» (deoff., i, 42). Si deux juriconsultes, Callistrate et Ulpien, eurent plus tard une opinion différente, il ne faut pas oublier que le premier était grec et le second syrien (1).

L'histoire économique de Rome confirme entièrement

(.1) L. 2, Dit/., L, 11; 1. i § 20, Dig., xiv, I.

ce que Marx a relevé dans ses notes historiques sur la période précapitaliste (1). A Rome on ne trouve que du capital productif d'intérêt, du capital usuraire, et du capital commercial, qui appartiennent tous deux aux formes primitives du capital, aux formes antérieures à la production capitaliste.

Pour que le capital usuraire naisse, il suffit qu'une partie des produits se présente comme marchandise et qu'en même temps les différentes fonctions de la monnaie se soient développées. L'existence du capital usuraire est liée intimement à celle du capital commercial et souvent à celle du capital du commerce de la monnaie. La monnaie avait, dans l'économie urbaine de Rome, une grande importance, et par conséquent le capital usuraire fonctionnait largement. Là où la monnaie circule, la thésaurisation se fait nécessairement. Le thésaurisateur de profession n'acquiert de l'importance que quand il devient usurier. Il prête alors sur gage aux propriétaires qui dissipent, aux petits producteurs propriétaires des instruments de travail, c'est-à-dire aux artisans, aux paysans qui forment une classe importante, il les dépouille, dissout la richesse et la propriété, ruine la production, détruit tous les organismes où le producteur apparaît comme propriétaire de ses moyens de production. Sur leur ruine se fait la concentration du capital.

L'usure, remarque Marx, caractérise le capital productif d'intérêts aux époques où prédomine la petite production avec les artisans et les paysans : autant de traits qui caractérisent, comme nous l'avons vu, la société romaine. Quand la production capitaliste est développée, les moyens de travail et les produits existent comme ca-

I Marx, Le capital, I, 654; III, p. 164, Ve part., ch. xxxvi.

Cil. VU. LE CAPITALISME 239

pital indépendamment de l'ouvrier, et si celui-ci emprunte, ce n'est pas en sa qualité de producteur. Dans l'antiquité, l'artisan et le cultivateur étaient propriétaires des instruments de production, et ils étaient comme producteurs en rapport avec le capital du prêteur. Si une circonstance quelconque leur enlevait les moyens de production, si un renchérissement des matières premières les empêchait de les renouveler par la vente des produits, ils devaient avoir recours aux prêteurs et subir leurs conditions. Ce sont surtout les guerres qui les mirent à la discrétion des prêteurs, qui donnaient de l'argent dont ils n'auraient pas su que faire et qui exigeaient des intérêts qui faisaient de leurs débiteurs autant d'esclaves.

Comme l'activité de l'usurier repose sur la fonction de la monnaie dans les payements, comme il faut de la monnaie pour acheter les marchandises ou payer les impôts, on avait recours à l'usurier, et de là l'alliance de celui-ci avec le publicain. Moins le produit constitue une marchandise, moins la production fournit des valeurs d'échange, plus la monnaie constitue la richesse. Même si l'on fait abstraction de sa fonction de monnaie et d'agent de thésaurisation, l'argent apparaît, parce qu'il matérialise le moyen de payement, comme la forme absolue de la marchandise. Or, c'est précisément sa fonction de moyen de payement qui détermine le développement de l'intérêt et du capital-argent. Ce qu'il faut aux riches dissipateurs et corrompus, c'est l'argent sous la forme argent. Ce que veut celui qui thésaurise c'est l'argent en tant qu'argent et non le capital. Or, l'intérêt lui donne le moyen de faire fonctionner son trésor comme capital, de s'approprier, au moyen de l'argent qu'il accumule, la totalité ou une partie du surtravail ou même une partie des moyens de production, bien que ceux-ci

240 CH. Vil. LE CAPITALISME

ne lui appartiennent pas. Dans la période précapitaliste, l'usurier peut se rendre maître, sous le nom d'intérêt, de tout ce qui dépasse ce qui est strictement nécessaire pour vivre. Plus tard cet excédent constituera la rente et le profit (1).

Si dans l'antiquité on a méprisé l'usurier, que l'on comparait à un homicide, cela tient à sa fonction de parasite sur les processus de production. Il les exploite, les énerve sans les modifier, et il rend plus misérable la condition des producteurs. Dans une société dans laquelle la propriété et le cens étaient la source des droits politiques et la base de l'autonomie du citoyen, on comprend la haine vouée à l'usurier, dont le but était de dépouiller le débiteur de sa richesse, le producteur de ses moyens de production. Et cependant il remplissait une fonction importante ; c'est par lui que se formaient et s'accroissaient les fortunes monétaires indépendamment de la propriété foncière, que s'accumulaient les réserves de capital qui, s'il n'était pas demandé par la production parce que celle-ci n'était pas organisée selon le mode capitaliste, servait cependant aux besoins du commerce et aidait à la formation du capital commercial. De là les relations étroites qui existaient entre le commerçant — qui empruntait de l'argent pour en tirer un profit en l'employant comme capital, — et l'usurier, relations identiques à celles du commerçant moderne avec le capitaliste moderne, de là l'aversion qu'on avait pour le commerçant comme pour l'usurier.

La fonction du capital dans l'économie romaine peut être ainsi résumée : par suite du caractère domestique et du régime du métier que conserve la production, et par suite du manque d'industries, le capital est utilisé à des

(i) Marx, Le capital, III, p. 169, 171, 166.

CH. Vil. LE CAPITALISME 241

emplois improductifs, à l'exploitation des paysans, à des prêts usuraires aux propriétaires, à la ferme des douanes, des impôts, au change des monnaies, aux opérations financières avec les rois tributaires. L'activité des capitalistes romains est étrangère à la création des valeurs : le plus grand nombre cherchent à augmenter la valeur d'un produit déjà fabriqué par le commerce, c'est-à-dire ils trafiquent avec les produits des autres et ils convertissent les marchandises en argent. Ce commerce n'a rien à voir avec la production capitaliste des marchandises, dans laquelle le capitaliste achète le travail sur le marché, l'emploie à la production et en vend le produit ; il opère en trois stades, tandis que le capitaliste antique a pour objet principal la vente du produit d'autrui. Les capitalistes antiques essayèrent tous les moyens d'accumulation, associant les capitaux, organisant des entreprises maritimes, spéculant sur la hausse et sur la baisse ; ils. perfectionnèrent les organismes du crédit, ils firent pénétrer l'influence du capital mobilier dans toutes les branches de la vie publique et privée, la production industrielle seule ne fut pas révolutionnée. Le capitalisme ne put bouleverser l'économie domestique et le régime des métiers, et dut subir les conséquences qui dérivent d'une organisation économique dans laquelle chacun consomme ses propres produits et achète peu. Tl lui manqua ce qui est la propriété la plus remarquable du processus circulatoire du capitalisme industriel moderne et, par suite, de la production capitaliste, la dérivation des éléments constitutifs du capital productif du marché des marchandises et leur renouvellement par l'œuvre des intermédiaires de ce marché. Pour que le capitalisme moderne subsiste, il faut que les marchandises soient constamment achetées et que le capital suit sans cesse renouvelé. Cela Salvioli 1('

était impossible dans l'antiquité, l'idée d'un capital productif fit défaut, et le capital mobilier resta circonscrit à peu près à l'idée originaire de la propriété, au butin pris sur l'ennemi (1), c'est-à-dire à l'idée d'exploitation des besoins d'autrui.

C'est dans toutes ces circonstances que nous trouvons la cause de la faiblesse du capitalisme antique, au point que peut-être ne devrâit-on même pas employer ce mot pour désigner l'accumulation du capital-monnaie, ce capital usuraire qui a une fonction secondaire dans la production capitaliste, la véritable caractéristique du capitalisme. Nous savons que l'accumulation du capital-monnaie n'est pas un signe d'accumulation du capital, c'est-à-dire de reproduction, il ne représente pas la richesse véritable et générale ; cette forme de capital fut prépondérante dans l'antiquité'. Nous savons que l'usure est le plus grand dissolvant de la richesse, que les emplois improductifs, le luxe et les achats mêmes d'esclaves arrêtèrent l'accumulation, que celle-ci pour se réaliser a besoin de forces de travail techniquement organisées, de capitaux de production, de larges marchés, autant de choses qui manquaient à l'antiquité, par suite des formes de production, de l'existence du travail servile, par le peu d'importance de la consommation ; tout cela avait d'ailleurs pour conséquence une accumulation difficile et peu de capital, peu de richesse et peu de travail : c'est là le secret de l'antiquité.

Que le capital ait été faible et qu'on ait beaucoup exagéré, c'est ce que prouvent différents faits, comme la fréquence des crises, l'endettement général, les mesures gouvernementales prises à ce propos. Au temps d'Au-

Maxime sua esse credebant quae ex hostibus cepissent ». Gau, iv, 16.

guste, les difficultés étaient telles qu'il songea à restaurer la République : sur le conseil de Mécénate, il y porta remède en vendant des terres publiques et avec les fonds il organisa une banque qui devait prêter à des intérêts modiques et moyennant une garantie (Dion., lu, "2,6, 28). L'endettement était grand sous l'Empire et sous la République : on demandait des jubilés. On obligea les créanciers à accepter de la terre au lieu d'argent (Sueton., Caes., 42; Appian., de h. c, h, 18). Cette mesure prise par César fit perdre aux créanciers un quart de l'argent prêté (Caes., de b. c, in, 1). Et la disposition par laquelle il défendait à chacun de conserver plus de 00 mille sesterces ■= 12.009 fr.) en or et en argent, montre combien le numéraire devait être rare et que celui que les conquêtes apportaient, s'il arrosait pour un moment et avec abondance le sol desséché, comme une pluie d'été, était rapidement absorbé dans quelques mains, dans de nombreux emplois improductifs. A des abondances momentanées et transitoires de capital-argent succédaient de longues crises, alors que les longues guerres, le goût du luxe exigeaient toujours de l'argent. Ces abondantes arrivées d'argent et de métaux précieux amenaient des difficultés ; des crises et des désordres mêmes étaient provoqués par les richesses venues si soudainement et qui semblaient ne devoir jamais tarir. Il suffit d'une révolte de Mithridate pour amener un cataclysme à Rome : banqueroute de l'Etat, faillites et ruines de capitalistes, dépré ittion de la propriété foncière elle-même. Mais il suffisait même de causes moindres et insignifiantes : une demande plus grande d'argent pour acheter des votes (53 avant J.-C.,) suffit à troubler le marché monétaire de Rome et à raire monter l'intérêt d<> l'argent. Il s'agissait d'appliquer [tour la première fois les lois judiciaires de Pompée. Jamais plus grands scandales ne montrèrent

244 CH. Vil. LE CAPITALISME

l'inutilité des lois et la fin de laliberté. C. Emilius Scaurus avait dépense' sa fortune à donner des jeux au peuple romain pendant son édilité (Plin., //. rc.,xxxvi, 13). Il la refit aux de'pens des Sardes, qu'il pilla pendant sa propréture. Accusé, il brigua le consulat pour l'année 53 avant J.-C. et, avec l'argent des Sardes, il se mit à acheter les votes des tribus. Sa maison devint un marché où les électeurs venaient se vendre (Cic, Ad Allie. , iv, 16). Il suffit de cela pour que, à Kome, le taux de l'intérêt doublât (id., îv, 15). Nous ne dirons pas que cet incident donne la mesure de la richesse, mais il peut en prouver la mauvaise distribution, puisqu'il suffisait de la coalition de quelques-uns pour amener de graves perturbations. La richesse mobilière était dans les mains d'un petit nombre, ou bien employée à de lointaines spéculations usuraires, et ces quelques cointéressés tenaient dans leurs mailles de fer la société romaine.

Si nous examinons le cens des différentes classes, nous voyons qu'il est contenu dans des limites telles qu'il est impossible que les très grandes fortunes fussent nombreuses et colossales. En effet, après la révolution économique de 240 avant J.-C, le cens des classes fut déterminé de telle sorte que la Ire avait un cens de 400.000 sesterces = 80.000 fr. , la IIe, 300.000 sesterces (60.000 fr.;, la IIIe, 200.000 (=40.000 fr.),la IVe 100.000 ('= 20.000 fr.) : avec ce cens on avait le grade de décurion, avec celui de 800.000 sesterces '= 160.000 fr.) on appartenait à la classe des sénateurs (1). Même en tenant compte de la plus grande puissance d'achat de l'argent à cette époque, il est évident que la richesse était alors très faible. Ce ne sont pas les grandes fortunes particulières qui caractérisent une société, mais les for-

(I)Belot, Histoire des chevaliers romains, 1873, 11,283-292.

tunes moyennes; or, cette moyenne e'tait basse même à l'époque d'Auguste puisqu'on était census si l'on possédait iOO.000 sesterces (= 20.000 fr.) (1;.

Il nous faut laisser de côté toutes les exagérations qu'on a commises sur l'évaluation du capital-argent ; alors seulement, et en considérant que l'accumulation n'était ni rapide ni sûre, nous pourrons expliquer les mesures gouvernementales prises pour conserver à Rome son caractère de centre du commerce monétaire ;elles consistèrent à défendre l'exportation des métaux précieux (Cic, Pro Fiacc, 28,, à réserver aux spéculateurs romains les bénéfices du commerce monétaire entre Home et les provinces et en d'autres mesures semblables de caractère protectionniste (2), qui jettent quelque lumière sur le montant de la richesse à Rome.

Que l'accumulation était difficile et que beaucoup de causes y mettaient obstacle, c'est bientôt dit. Les ennemis c'étaient les sources mêmes d'où le capital dérivait, le luxe, le peude sécurité des emplois, les limites de la population, l'esclavage.

1° Il arriva un moment où les provinces ne purent plus être soumises à l'exploitation systématique, et où le drainage des intérêts s'arrêta. L'administration impériale chercha à sauver les provinces en supprimant les compagnies de publicains, en réorganisant l'administration, en favorisant le développement de la périphérie aux dépens du centre. Le fait que le pouvoir impérial passa aux mains de personnes appartenant aux provinces n'a

(1) Vaxgerow, Ueber die Lex Voconia, 18G3, p. 11-14. — Beli De la révolution économique qui eut lieu à Borne au milieu du [ie siècle avant l'ère chrétienne, 1885, p. 106.

(2 Par exemple en 67 avant J.-C, une loi de A. Gabinius dé. fendait aux provinciaux de faire des dettes à Home. Cic, Ad Attic, vi, 21 ; VI, 2.

2iG CH. VII. — LE CAPITALISME

pas encore été illustré par ses conséquences économiques. Certainement l'axe de la richesse ne fut plus en Italie, qui cessa d'être le centre convergent de la capitalisation.

2° Le luxe eut une influence néfaste sur l'accumulation. Beaucoup de capitaux furent immobilisés dans des buts improductifs, en palais, en villas, en vignes, à entretenir des clients, des esclaves. Xon seulement l'aristocratie qui dédaignait le travail était dominée par cette idée propre aux époques précapitalistes que le riche ne doit pas s'intéresser aux choses économiques, mais même les héritiers des chevaliers enrichis manquaient d'esprit capitaliste, ils ne spéculaient pas, mais dissipaient leur fortune. Les fortunes étaient exposées à une rapide décroissance par suite des grandes dépenses de représentation. Les nobles payaient cher le privilège du cursus honorum, les carrières publiques étant dispendieuses : on pouvait s'y enrichir, mais il fallait d'abord dépenser beaucoup et beaucoup se ruinaient avant d'avoir réussi. L'opinion publique exigeait des fonctionnaires un luxe en rapport avec leur charge ; elle estimait davantage ceux qui étaient prodigues, ceux qui donnaient les plus beaux spectacles, qui faisaient les plus grandioses constructions. On achetait les charges en donnant des jeux coûteux, des fêtes continuelles, en faisant des distributions gratuites de nourriture, et avec un tel luxe qu'une seule de ces fêtes coù-. tait un cens de sénateur. Les fêtes en l'honneur de Gybèle à la fin du ier siècle après J.-C. coûtèrent au préteur qui les donnait 100 mille sesterces et elles parurent mesquines. Horace se félicitait d'être de modeste origine, sinon son cens aurait servi au public. Les riches devaient traîner derrière eux un long cortège de clients, de sorte que leur revenu était en partie absorbé par une foule de parasites ; le revenu réel des propriétaires était ainsi

d'autant plus réduit qu'ils avaient plus de clients. Aucune grande fortune ne durait plus de trois ou quatre générations : à l'époque de Trajan il n'existait aucune grande fortune constituée à l'époque d'Auguste.

3o Une grande partie des métaux précieux servait à fabriquer des ornements et était soustraite à la circulation; une très grande partie retournait à l'étranger pour l'achat de marchandises exotiques et servait à la volupté. Cela encore nuisait à l'accumulation des capitaux.

4° Les classes qui vivent de rentes et qui les encaissent sans fournir aucun travail productif, ont une tendance à la dissipation. Les prodigalités étaient "alors encouragées aussi par une certaine opinion publique à la mode qui se formait dans les écoles, et selon laquelle travailler n'était pas digne pour un homme libre ou tout au moins pour un homme qui aspire à commander. Dans la société raffinée il n'était pas de bon goût de faire des épargnes, de s'occuper d'industrie, de commerce, de production : l'argent devait être dépensé et le temps occupé à servir l'Etat. Les dépenses dépassant les revenus, l'accumulation était impossible. L'éducation même des familles patriciennes rendait les Romains inaptes à toute entreprise productive : ils étaient plus faits pour tout ce qui amuse l'imagination que pour spéculer sur des bénéfices dont ils ne sentaient pas le besoin. S'il arrive que les aristocraties s'occupent d'industries auxquelles elles ne sont pa- préparées, alors elles dépensent plus que la chose ne le comporte et elles ne cessent que quand elles constatent que le capital employé ne donne qu'un profit médiocre, même pas l'intérêt courant. Il faut avoir l'esprit de spéculation, qui est la marque du capitalisme, et il manque aux classes oppressives qui ne sont jamais devenues les classes capitalistes. Ce n'est pas la tyrannie, la rapine, la violence qui conduisent k la capitalisation,

qui a toujours été réservée aux classes laborieuses, ou du moins à ses membres les plus actifs, les plus intelligents, les plus 'prévoyants. Nous en avons pour exemple les bourgeois du moyen âge.

S'il y a des propriétaires qui essayent de spéculer, ils sont toujours loin d'égaler en intelligence les entrepreneurs de profession qui n'existent pas ou presque pas dans l'antiquité, à l'exception des publicains. Le propriétaire est habitué à employer son argent plutôt en dépenses qu'en emplois utiles, et cela parce qu'il ne récupère que rarement ce qu'il a avancé. Cette circonstance le rend timide dans ses spéculations. Pour cette raison encore les classes qui détenaient la richesse foncière ne pouvaient donner une forte poussée à l'accumulation.

La division de la société en classes et la possibilité de passer de l'une à l'autre constituaient encore des obstacles. Nous savons que celui qui possédait une certaine somme devenait sénateur, c'est-à-dire qu'il entrait dans celte caste qui ne devait pas se livrer à l'exercice des professions lucratives, et qui était presque obligée au luxe et à la dissipation. C'est pour cela qu'un chevalier qui avait fait fortune dans les provinces par le commerce, devenu sénateur, était obligé de dissiper dans la politique les capitaux accumulés ou de les consommer dans la vie oisive qui était inhérente à son étal, ou tout au moins de se retirer des affaires. C'étaient toujours des capitaux, une expérience, un esprit de spéculation qui étaient perdus pour la production et pour l'accumulation. C'était toujours à recommencer ; ou bien on avait à faire à des personnes sans capitaux, sans expérience, et tout ce qui se faisait était dans les mains de personnes qui ne pouvaient avoir que des entreprises limitées parce qu'elles manquaient de moyens et qu'elles étaient presque toujours obligées de faire leur commerce avec de l'argent

prêté et à gros intérêts, et par suite de la pénurie d'argent et parce qu'elles ne pouvaient offrir que peu de sécurité aux prêteurs.

o° Opérant sur de vastes territoires, dans des pays éloignés et à moyens de communication lents, les capitalistes étaient obligés de confier leurs affaires à des mandataires qui souvent les trompaient. De plus, bien que ces spéculateurs fussent sous la protection de Rome, ils n'arrivaient pas toujours à se faire payer le capital et les intérêts. Les guerres et les soulèvements renversaient toutes choses et on n'eut pas seulement la célèbre crise italo-asiatique, qui suivit les guerres de Mithridate, dans laquelle beaucoup de capitalistes italiens furent ruinés. Enfin, quand par la loi Gabinia il fut défendu aux provinciaux de faire des dettes à Rome, il fut établi comme conséquence que l'Etat ne donnait aucune garantie légale aux capitalistes, ni de moyens de coercition contre les débiteurs. Les risques des prêteurs augmentèrent par cela même, et le taux de l'intérêt fut plus élevé.

6° Dans l'antiquité, la richesse était une fonction constante de la population, de telle sorte que celle-là ne pouvait augmenter si celle-ci restait stationnaire. Les mêmes causes qui maintenaient la population dans le même état, rendaient impossible l'augmentation de la richesse, qui, à son tour, agissait sur celle-là (1).

7° L'esclavage eut une grosse influence néfaste sur l'accumulation. 11 en est ainsi dans tous les pays à économie servile.

Tout ce capital employé à l'achat des esclaves est soustrait à la production. Il cesse d'exister, tout comme le capital dépensé à acheter de la terre n'existe plus pour

(1) C'est là une observation de G. -B. Ortes, relevée par M. Loria.

2o0 CH. VII. — LE CAPITALISME

l'agriculture : il reprend son existence quand l'esclave est vendu. Celui qui achète des esclaves n'est pas en mesure d'exploiter par le seul fait qu'il les a achetés. Il faut encore consacrer d'autres capitaux à l'exploitation. Puis viennent les dommages causés par le travail servile. Bien que le produit intégral du travail soit attribué au propriétaire de l'esclave, déduction faite des dépenses d'entretien, cet avantage est contrebalancé par de graves inconvénients. L'esclave, on le sait, travaille mal, et peu, et met facilement le propriétaire en perte.

Cette machine humaine se détériore par l'usage et chaque jour sa force de travail diminue, jusqu'à ce que la mort détruise le capital qu'elle représente : elle doit être entretenue, surveillée, et toujours, qu'elle soit employée ou non, parce qu'on ne peut pas s'en débarrasser lorsque le travail manque. Le louage des esclaves n'est qu une maigre ressource, parce que s'ils peuvent passer d un maître à un autre, ils ne peuvent pas utilement passer d'un métier à un autre, et celui qui les loue se trouve avoir un personnel incapable qui le met en perte. , L'esclave est une charge dont le maître se débarrasse ou en renonçant à l'appropriation du profit intégral par l'institution du pécule ou des autres modes de participation au travail, ou en l'affranchissant.

L'économie servile est la plus coûteuse, celle dont les profits sont moindres. Ceux-ci sont encore plus faibles, par suite des hauts prix d'achat, des dépenses d'entretien, des accidents, de la mort. De plus, comme l'esclavage nécessite la compression violente de quelques hommes par d'autres, il en résulte que ces derniers doivent avoir l'appui même de ceux qui n'ont pas d'esclaves et les entretenir comme clients et parasites. Les hommes libres sont les prétoriens des riches, qu'ils défendent contre les rébellions possibles des esclaves : les capitalistes doi-

CH. Vil. LE CAPITALISME 251

vent sacrifier une partie de leurs profits en faveur de leurs clients alin de les avuir avec eux contre les esclaves. Cela réduit encore les profils et l'accumulation.

On a remarqué que le travail des esclaves est si peu profitable que sur les terres peu fertiles ils n'arrivent pas à produire les moyens nécessaires à leur entretien, et par conséquent on est amené à abandonner les terres fatiguées et à s'en tenir aux terres très fertiles. Cela encore réduit le profit et l'accumulation du capital. Il en est ainsi dans l'agriculture. Dans l'industrie, les propriétaires sont embarrassés par leur personnel fixe, ils ne peuvent profiter des circonstances favorables, ni se soustraire aux crises dont ils supportent seuls les conséquences : ils se trouvent en présence d'une production de valeurs d'usage supérieure à celle des valeurs d'échange. La faible productivité qui empêche toute concurrence leur enlève tout capital disponible, toute possibilité de se développer, de s'approprier tout le profit, de suivre les oscillations du marché. Il est vrai que le propriétaire n'a à parla-er le profit avec personne (1), mais cela n'est vrai qu'en théorie ; en pratique, il n'a rien à partager parce que le profit est tout entier absorbé par l'économie servile. Là où existent des esclaves, le capital est une marchandise rare, il n'y a pas d'industries ; la dissipation est fréquente, l'endettement général, il n'y a pas de ponctualité dans les affaires, pas de grandes richesses, pas d'emplois commerciaux lointains. L'esclavage imprime son caractère anticapitaliste, qu'accompagnent la dissipation de la richesse et la réduction du profit (2 .

(1) Rodbertus, Zur Gesch. d. roem. Tributsteuer, dans les Jahrbûcher f. Nationaloeh., i8G.'), p. 300.

(2) Loria, Die Sklavenwirthschaft im modernen America und in europaischen Àlterthume, dans la Zeitschr. f. Socialrimd wirth&chaftsgeschichte, 1896, IV, p. 70 et s.

Le pécule aurait pu être, de la part des esclaves, un moyen d'accumulation ; mais cette faveur précaire, subordonnée à l'arbitraire du maître, devait leur inspirer une confiance médiocre et les inciter assez peu à de grandes épargnes et à des placements productifs. Ils sentaient que plus ils étaient riches, plus ils étaient exposés aux extorsions des maîtres, des surveillants, des intendants. II. n'y avait pas de lendemain pour eux. Les seules jouissances qui les tentaient étaient celles du moment présent. L'insécurité inséparable de leur état leur donnait tous les défauts d'une production sans profit.

Dans les pays à esclaves, l'accumulation des capitaux ne peut se faire que par l'économie, l'intelligence et l'application des maîtres,. Or, c'est une observation confirmée par l'expérience que les entrepreneurs de profession et les ouvriers qui vivent de l'emploi des capitaux sont en général plus portés à épargner que les propriétaires qui vivent de leurs rentes. Il faut que l'entrepreneur et l'ouvrier aient pleinement gagné par le travail, l'un son profit, l'autre son salaire, avant de le dépenser d'une façon non productive. Même dans ses dépenses, l'entrepreneur conserve l'esprit d'ordre et d'économie qu'il doit avoir dans ses affaires. Faisant chaque jour l'expérience de ce que vaut l'argent, connaissant tous les moyens d'en tirer profit, et étant en mesure de faire fructifier les moindres profits, il regrette l'argent qu'il ne peut pas employer comme capital.

Le tableau que nous avons présenté de l'économie servile sur le latifundium, nous a montré que la production domestique au moyen des esclaves, la moins féconde en division du travail, absorbe tout le produit brut, que sur le latifundium tout coûte cher, que l'excédent des recettes sur les dépenses est très faible. Les esclaves, dit Columelle (i, 7), laissent par leur incurie le

bétail mourir de faim, ils volent les semences, la récolte, ils portent dommage de toute manière aux intérêts du propriétaire ; ce sont en un mot de mauvais cultivateurs 'id., praef. . L'esclavage détruisait donc tout le capital qui pouvait être consacré à la production technique de richesses d'échange. Le colonat n'apporta pas d'amélioration, parce que les colons payant en nature, les propriétaires ne pouvaient capitaliser.

De tout cela il résulte que les grands propriétaires n'étaient pas des capitalistes : on en a la preuve dans les lettres de Pline qui lut un grand propriétaire, et rien ne nous révèle qu'il possédât de grands capitaux ; il se plaint lui-même du peu d'importance de ses ressources pécuniaires (£/?., n, 4, 3 ; ni, 19, 18 . « \<ms avons, dit-il, des dignités qui nous coûtent cher, mais peu d'argent et les revenus des champs sont incertains et faibles. » .Même si on avait pu appliquer les préceptes de Caton et traiter les esclaves moins bien que les bœufs et que la charrue, qui se reposent les jours de fête, tandis qu'il faut occuper l'esclave à d'autres travaux, — il doit travailler ou dormir, — on ne serait pas arrivé à augmenter la rente du travail servile et à grossir les fortunes par de hauts profits. L'antiquité' a sacrifié des millions d'hommes sans aucun avantage pour l'accumulation capitaliste.

Ce que nous dit Pline nous amène à constater un autre c 'il<: de la vie économique romaine, à savoir l'importance qu'on accordait dans l'antiquité à la possession de la monnaie. Comme les Romains cherchaient la base de la valeur non dans la forme antérieure du produit, mais dans la forme définitive qui constitue le lerme du processus de production et son objet, c'est-à-dire non dans le produit en soi, mais dans la quantité de monnaie contre laquelle le produit peut être échangé, ils manifestèrent l'idée de valeur sous la forme de monnaie. C'est pour cela que

dans le langage juridique valeur et valeur monétaire sont synonymes (1). Dans la monnaie donc s'extériorisa l'idée de capital, qui apparut en conséquence comme une somme de biens d'échange épargnés, non comme moyen de production. C'est donc avec raison qu'on a soutenu que l'antiquité n'eut pas la notion de capital productif (2). A la différence de l'époque moderne où le capital n'e-t plus composé de valeurs d'échange, mais de valeurs productives, où l'argent est moyen de circulation qui achète. les moyens de production et devient par conséquent mesure de valeur d'échange et moyen de production, dans l'antiquité romaine, la monnaie resta essentiellement improductive et fut seulement considérée au point de vue de la valeur d'échange. Toujours par suite de l'origine qu'eut à Rome la richesse, faite de butin et non de travail, de l'exploitation de la production étrangère, les Romains virent dans l'abondance de la monnaie, dans une large possession de métaux précieux, de valeurs d'échange, le signe de la prospérité, et fébrilement ils se jetèrent sur elle. La monnaie fut le principal élément de toute la vie économique, mais elle n'eut que la fonction de valeur d'échange et non de moyen de production. Une comparaison avec l'économie capitaliste moderne nous fera comprendre l'importance de cette constatation. Aujourd'hui la monnaie n'est qu'une petite partie, non seulement de la richesse sociale, mais même de l'épargne. La monnaie n'est pas le capital, elle n'est qu'un des capitaux et un de ceux qui ont le moins de valeur. Les capitalistes modernes sont propriétaires d'une quantité déterminée de biens productifs qui sont employés à la production ultérieure, ils prêtent des sommes pour des

(1) Scheel, Éegriff des Geldes inseiner histor. oekonom. Entwickelung, dans les Jahrbucher fur Nationaloekon., 186G, VI, 23.

(2) Savigay, Système du droit romain, I, 376.

buts productifs à des non-capitalistes qui ont l'intention de produire. Au contraire, dans l'antiquité, le capital c'est la monnaie, et il n'y a que la monnaie ou le prêt en nature (1). Les Romains riches ne possédaient pas de capitaux acquis dans la production et de nouveau consacrés à la production, en un mot de valeurs productives, mais des quantités de métaux, de valeurs d'échange, qui n'étaient pas employées à la production économique. Aujourd'hui la monnaie sert à mobiliser les capitaux pour la production : au contraire, à Rome, la monnaie, étant obtenue d'une façon improductive, était regardée comme un produit national, comme une valeur nationale destinée à l'achat des biens. En conséquence, par suite de l'improductivité économique, n'ayant pas l'idée de la valeur de production, du capital productif et faisant consister le capital dans les valeurs d'échange, la valeur de la monnaie était représentée par la quantité de marchandise qu'on pouvait obtenir avec elle, c'est-à-dire qu'une quantité économique avait la valeur de la monnaie contre laquelle elle pouvait être échangée.

Prenez en etîet les mots sors, capitt, pecunia. Ils indiquent précisément la fonction de la monnaie, et voyez s'ils comprennent l'idée de valeur de production. Sors, caput sont employés aussi bien pour une somme d'argent prêtée à intérêts que comme la source d'où naît quelque chose : leur signification se restreint à une application spéciale d'une idée générale, mais jamais elle n'indique l'accumulation dans un but de production et de profit, les biens accumulés des produits du travail

(t) Voir Hieronymus, Ezcch., vi, 18 : « Soient in agris frumenti et milii, vini et olei, ceterarumque specierum uxurae exigi. Verbi gratia ut hiemis tempus demus X modios et in messe recipiamus XV. » Cfr. Augustinus, In tcrtict parte, Psalm. 36.

antérieur. Si on oppose caput vivum à pecunia otiosa, c'est toujours dans la signification d'argent qui donne un intérêt, non de capital vivant, productif. L'intérêt n'est pas le fruit du capital : l'argent n'est pas déterminé par la production, il est purement consomptible et son usage c'est la consommation de valeurs. En un mot, l'argent transformé en marchandises servait comme valeur de consommation. Alors il était définitivement dépensé, tandis qu'aujourd'hui il est simplement dépensé en avances.

La langue du droit n'eut pas non plus l'idée du capital de production. Les juristes parlent de caput au sens vulgaire du mot, et par suite, à côté des fructus de la nature qui dérivent de la propriété foncière, ils mettent les usurae de l'argent, et ils considèrent également les produits du travail comme des fructus, c'est-à-dire comme une dérivation de la propriété par l'intermédiaire du travail servile. Le droit reflète une économie sociale dont la terre est le pivot.

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