CHAPITRE VIII
L'histoire de l'Italie commence par une économie sans capitaux : la terre est la propriété commune, indivise de gentes liées par des liens d'agnation et organisées d'une façon patriarcale. L'expression de propriété est impropre, puisque, d'après l'usage, nous rattachons à ce mot l'idée de force capitaliste capable d'exploiter un bien à l'égard d'autres économies moins favorisées. Cette signification manque aux propriétés collectives des époques dans lesquelles domine l'économie domestique. Par le fait que la terre appartient d'une façon indivise au village ou aux groupes gentilices, il n'est pas possible à un individu d'avoir une suprématie et une indépendance économiques et un groupe même ne peut pas non plus peser sur les autres : les individus, comme les groupes, travaillent non pour produire des biens pour les vendre mais des choses prêtes à être consommées, les aliments nécessaires au groupe lui-même.
Puis les groupes se dissolvent, des gens naissent les familles, la terre se partage et la propriété au sens moderne du mot se forme, la propriété individuelle, différenciée sur les fruits, et la production trouve sa limite seulement dans l'étendue de la terre et non dans l'étendue des besoins : de là naissent le prêt et l'échange, c'est-à- Salvioli 17
dire l'emploi de biens, qui jusqu'alors étaient destinés à la consommation, à des buts productifs, ce qui veut dire formation de capital mobilier par l'accumulation et échange des fruits agricoles contre des produits étrangers. Ce qui dépasse les besoins individuels est envoyé à la ville, où on exerce certaines professions, et ainsi se forme dans celle-ci le capital mobilier par le travail libre qualifié. L'agriculture, dans ce stade, est fortifiée et soutenue par des institutions serviles peu rigoureuses, qui donnent un profit d'exploitation en faveur du maitre, profit qui ne rentre ni dans la notion de rente foncière, ni dans celle de profit du capital, mais qui représente un ensemble de biens multiples qui appartient au chef de la maison, en plus des profits casuels de son travail et de celui de la famille, principalement par suite de sa possession de la terre, des hommes et des moyens de production, comme une rente naturelle.
Si une partie des produits de l'économie domestique est vendue contre des marchandises ou de l'argent, cela n'en change pas le caractère, aussi longtemps que cet échange n'est pas nécessaire à son existence, mais sert seulement à acheter certains biens indispensables. H ne naît pas par cet échange ou ce commerce un profit du capital, et l'avantage qui en résulte est toujours et seulement un avantage naturel, parce que des biens ayant une plus grande valeur d'usage pour le chef de l'économie domestique sont achetés en cédant d'autres biens qui ont pour lui une moindre valeur d'usage.
C'est en cela que consiste tout le mécanisme de l'antique économie italique et romaine, qui, si elle était rurale au fond, y associait déjà les avantages d'une économie urbaine naissante. L'Italie, disait Strabon, est le pays des villes, et en etfet on en trouvait un grand nombre le long de ses côtes, de ses fleuves, à l'intérieur.
CH. VIII. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 2o9
Les italiques, adonnés à l'agriculture, n'habitaient pas, par mesure de sécurité, sur leurs fonds, mais ils vivaient dans des vici sous la protection d'un château ou sur les montagnes, dans des lieux fortiliés par la nature, et ainsi lentement se constituèrent des groupes urbains, et leur économie tira profit des échanges et de la division du travail, deux conséquences inévitables là où les familles vivent les unes à côté des autres ; la différenciation des activités et des aptitudes y trouve une juste compensation. Dans ces vici il y eut des économies qui purent disposer d'un surplus de production agricole et des familles qui purent se consacrer aux métiers, et au sein de ces groupes locaux se forma une aristocratie foncière qui favorisait les productions manufacturières spéciaiisées, plus appréciées que les produits naturels, qui existaient en abondance même dans les simples économies paysannes.
Dans la civilisation italique, c'est-à-dire dans la civilisation étrusque, ombrienne, samnite, sicule, etc., la ville eut une grande importance en ce qu'elle devint la base de l'organisation politique ; et nous comprenons ainsi la fonction économique qu'elle exerça par ses ouvriers libres, ses marchés périodiques, l'échange des produits manufacturés contre les produits naturels, contre la monnaie. Cette interdépendance réciproque entre la ville et la campagne nous la retrouvons dans la constitution de Servius, où Ton voit le petit Etat, romain constitué par une grande masse de propriétaires cultivateurs qui alimentent la productivité de la dernière classe, des artisans, c'est-à-dire d'une minorité d'hommes libres qui, tout en cultivant de très petites étendues de terre, exercent également un métier.
Plus la puissance romaine s'étendit sur lu péninsule, plus s'accéléra le mouvement d'unification des unités
économiques, originairement séparées, en agrégats plus importants, et plus les villes devinrent des centres de vie économique. La ville et la campagne se lièrent par des liens indissolubles, se complétèrent réciproquement. Les campagnards portaient aux marchés hebdomadaires les produits du sol et de leurs économies domestiques, et les échangeaient contre les produits manufacturés du travail urbain ; aux marchés accouraient également ceux qui vivaient à l'écart sur les montagnes, dans de petites agrégations non organisées en villes, sous l'autorité de patriarches féodaux (1). Les uns et les autres échangeaient du blé, du vin et de la viande contre des marchandises travaillées, et ils alimentaient ainsi les classes ouvrières urbaines, les deux producteurs étant en rapports directs l'un avec l'autre. Il n'y avait pas encore de commerçant de profession qui achetait leur superflu aux différentes économies et qui le portait ailleurs, le commerçant qui aurait réalisé ainsi un véritable profit du capital ; il n'existait pas, parce que sa place était occupée par le grand propriétaire (2) qui, disposant d'importantes quantités de blé, les échangeait directement contre les produits industriels de luxe, que des marchands grecs importaient en Italie pour obtenir le blé nécessaire à ces pays et où la production locale ne suffisait pas à leur population (3). Les nobles seuls pouvaient entrer en relations commerciales avec les négociants étrangers et trouver un débouché à l'excédent de leurs produits agricoles. C'est pour cela que nous ne trouvons pas à Rome de classe commerçante, et que les maisons patriciennes s'efforçaient d'accroître leurs propriétés foncières,
(1) Meyer, Geschichte d. Aîterth., II, 512, 523 et s.
(2) Mojimsen, I, 201.
(3)Id., II, 470,482, 530,701.
parce qu'ainsi elles s'assuraient les grandes quantités de blé avec lesquelles elles pouvaient obtenir de l'or et des marchandises étrangères (1). Et ces riches patriciens n'étaient pas des commerçants, parce qu'en échangeant les produits de leurs économies, ils n'avaient aucun critérium pour savoir s'ils gagnaient ou s'ils perdaient, ni pour déterminer le montant de leurs opérations: peut-être évaluaient-ils le produit du sol d'après le travail qui y était incorporé, mais ils ne connaissaient pas la valeur des marchandises échangées, et s'ils la connaissaient, elle ne pouvait servir de base à l'échange par suite du faible développement du commerce et de la concurrence. Aussi, pour un objet de luxe qui ne se trouvait pas sur le marché local, donnaient-ils au négociant cinq ou six fois sa valeur en produits du sol, parce qu'ils étaient principalement poussés par l'intensité du désir. Leurs économies ne souffraient pas de ces échanges, parce qu'ils n'y employaient qu'une partie de la totalité de leur revenu.
Par suite du caractère même de ces échanges, l'axe autour duquel tournait tout le mécanisme économique, c'était la terre, la possession foncière; la richesse partait de la terre et retournait à la terre, tandis qu'au moyen âge cet axe fut le travail libre qualifié. C'est pour cela encore que, même quand l'économie urbaine fut établie et que les différentes économies se constituèrent en un tout national, les industries restèrent à l'état rudimentaire, et que le travail productif ne fut pas reconnu juridiquement ; cela nous apparaît bien nettement si on compare l'idée de la propriété dans le droit germanique et dans ie droit romain : celui qui sème est propriétaire des fruits, d'après le droit germanique ; il n'en est pas de
(i) Mommsen, II, 482, 492, ooO, 677.
même dans le droit romain. Et c'est encore par suite de l'absence de la notion du travail productif qu'on ne fit aucune différence entre le prêt fait à un artisan comme capital d'établissement et le prêt fait à un paysan, qui a perdu ses récoltes ou qui n'a pas ensemencé, pour pouvoir vivre. Le premier est consacré à la production et l'emprunteur, en augmentant ses revenus, pourra payer les intérêts et restituer la somme reçue, tandis que le paysan, employant cette somme pour sa consommation, se trouve dans de tout autres conditions.
Toute l'évolution se fit dans le sens du développement de l'économie urbaine et des métiers, et cela fut la conséquence de l'augmentation de la richesse italique, de la formation d'une abondante richesse mobilière et de la constitution de l'économie monétaire. Plus grande fut la part de la production collective qui, par l'intermédiaire du commerce, passa des producteurs aux consommateurs, plus s'élargit l'économie monétaire. Celle-ci est liée étroitement au développement delà ville comme organisme économique et l'accroissement de Rome et de sa puissance marcha d'un pas égal à celui de la diffusion de l'usage de la monnaie, ce qui supposait l'augmentation des échanges, de la spécialisation des métiers et de la division du travail.
Néanmoins le développement de l'économie urbaine ne fut jamais tel qu'il remplaça la production domestique et fit disparaître les nombreuses et persistantes survivances d'économie naturelle pour faire place à l'échange en monnaie. Celui-ci resta, même dans les périodes de grande prospérité de la République, confiné dans les villes. C'est ce que nous prouve ce fait que si dans les villes les loyers se payaient en argent, ceux des fonds ruraux se payaient en nature. Il était de règle que le loyer des maisons devait être nécessairement payé en argent, et celui-ci seu-
lement était compris dans la théorie du droit, tandis que les loyers payés en produits étaient mis dans la catégorie des contingences de la vie (l. Avec un champ d'action si restreint, il était naturel que l'économie monétaire n'acquit pas l'importance prépondérante qu'elle a à l'époque moderne.
De même qu'à côté de la ville et de son organisation du travail en métiers, il y avait une économie domestique, de même à côté de l'économie monétaire continuaient à vivre les formes les plus anciennes et les plus simples de l'économie naturelle, à laquelle on retournait en cas de crise ou d'autres difficultés, tout comme chez nous, où il v a tendance à un excès d'économie fiduciaire, • li- qu'il v a des nuages et que le crédit se restreint, on retourne à l'économie monétaire, sur laquelle est assise notre économie. La fonction de la monnaie était à Rome en harmonie avec cette situation. On était, de bonne heure arrivé à comparer toutes les valeurs économiques à la monnaie ; et comme dans les villes ia circulation des marchandises au moyen de la monnaie était devenue courante, les lois de procédure avaient établi que toute dette, même si elle n'était pas convenue en monnaie, devait après la condamnation se convertir en monnaie (Gaii. iv, §48), et cela même quand il s'agissait d'objets qui, pour des raisons naturelles ou juridiques étaient soustraits à la circulation. Tout était rapporté a la valeur d'échange de la monnaie, tout pouvait être estimé, évalué en argent, tout acheté avec des métaux frappés ; par conséquent, de bonne heure, les possesseurs de la richesse monétaire avaient obtenu, -race à L'argent, une position indépendante de ceux qui produisaient des biens consommables. La monnaie était en somme une puis-
(1) Mommsen, Roem. Gesch., 8e édit., III, 832.
sance autonome, et par suite de la possibilité de tout acheter avec de l'argent, c'est la valeur d'échange et non la valeur d'usage qui avait la préférence et qui déterminait le prix des choses (1). C'est pour cela que les Romains ont eu une idée claire de la fonction de la monnaie, la plus précise de leurs idées économiques, bien différente de celle que Rodbertus a attribuée à l'économie romaine, pour laquelle la monnaie aurait été toujours et seulement une marchandise (2). Il soutient cette idée afin de mettre en harmonie la fonction de la monnaie à Rome avec ce qu'il a dit de l'unité de la production et de l'économie domestique ; si cela peut lui être accordé pour les temps antiques, cela n'est plus vrai sous la République,quand déjà l'économie monétaire s'est affirmée. Nous avons déjà vu que l'accumulation de monnaie n'est pas signe d'accumulation, c'est-à-dire de reproduction, et comment Marx a relevé l'erreur de ceux qui confondent économie monétaire et économie capitaliste. Nous devons maintenant noter une autre très exacte observation de Marx contre ceux qui distinguent l'économie monétaire et l'économie fiduciaire, et qui font de celleci une phase nouvelle d'évolution : « L'économie fiduciaire, dit-il, est une forme de l'économie monétaire. L'une et l'autre expriment des fonctions ou modes de communication entre producteurs, et dans la production capitaliste développée l'économie monétaire n'est que la base de l'économie fiduciaire. L'économie monétaire et l'économie fiduciaire correspondent à certains stades de développement de la productior/capitaliste, mais ce ne
(1) Scheel, Die wirthschaftliche Grundbegriffe im Corpus iuris civilis, dans les Jahrbiioher f. Nationaloek. v. Statistik, VI, 1866, p. 324-344.
(2) Uoiihrrtus, Zut Erkenntniss unserer socialwirthscliaft. Vaistânde. Heft I, Absclmitt v, Neu-Brandeburg, 1847.
sont pas des formes distinctes et autonomes de circulation s'opposant à l'économie naturelle (l). »
Cela seul suffit à nous expliquer le développement du crédit chez les Romains, la perfection de leur droit des obligations, la connaissance probable qu'ils eurent de beaucoup d'institutions commerciales que certains considèrent comme des inventions modernes dues au grand développement du crédit. Toutes les manifestations juridiques propres à l'économie fiduciaire pouvaient fort bien se rencontrer dans l'économie romaine. Ainsi on peut admettre que déjà, à l'époque de Cicéron, la permutatio tenait lieu de lettre de change (2), qu'on se servait de titres au poiteuret de titres à ordre, des. reporta et des marchés à terme (3), que l'on connaissait l'assurance maritime, le dépôt irrégulier, les sociétés par actions et en commandite, et que les opérations de banque avaient pris une grande importance (4). Tout ce qui concerne la circulation des capitaux avait fait de grands progrès : pour le service du commerce monétaire et du crédit, la pratique avait emprunté aux Grecs un bon nombre d'expédients et les avait fait rentrer dans l'antique et étroit droit quiritaire, où la doctrine, en les disciplinant, les constitua en système ; et déjà à l'époque de Cicéron et d'Auguste on cherchait à donner une valeur juridique aux actes économiques, réagissant ainsi contre le syslème antérieur qui ne connaissait que des actes abstraits. C'est de cette tendance que dérivent les règles sur la conditio dans
(1) Marx, Le capital, III, 107.
(2) Becker, Zeitschr. f. Rechtsgesch., XVI, 2.
(3) Goldschmidt, Zeitschr. f. Handelsrecht, XXIII, 380, 3'J3.
(i) Sur le droit commercial d< s Romains je renvoie à l'histoire de Goldschmidt et à l'excellent ouvrage du professeur Fadda, 11 diritto commerciale dei Romani, Napoli, 1904, où toutes les questions sont traitées avec une intuition et une compétence rares.
ses rapports avec l'enrichissement injuste, sur les contrats consensuels, sur les tituli possessions, sur les causes d'usucapion ; c'est de là que dérive l'idée d'élever à la dignité d'actes juridiques des pactes conclus sans observer les formes traditionnelles. 11 est incontestable qu'à la lin de la République la notion des obligations reçut une extension considérable. La jurisprudence secondée par le préteur réussit à donner une valeur juridique et une sanction judiciaire à de nombreux actes qui jusqu'alors n'avaient qu'une valeur morale. Le mouvement se continua même sous l'Empire. Le contraste est grand entre le nouveau et l'ancien droit. Anciennement les droits portaient sur des objets matériels ; ensuite ce fut la volonté de l'homme qui devint le principal élément du droit (1J.
Ce progrès n'empêcha pas qu'on n'admitpas le principe de la représentation, si ce n'est fort tard et d'une façon imparfaite, principe si important, notamment en ce qui concerne le crédit, qui est l'àme d'une société commerciale. C'était en effet une restriction au crédit dont pouvait jouir personnellement le mandant que la règle d'après laquelle ceux qui traitaient avec un mandataire ne pouvaient compter que sur lui pour l'exécution de l'obligation. Une autre restriction caractéristique c'est la défense de transmettre les créances, si ce n'est aux héritiers. Chez nous, où la fortune mobilière a pris un développement énorme, on dispose des créances comme de la terre. Les Romains ne surent imaginer que la délégation, mais celle-ci éteignait la créance originaire et il en naissait une autre, processus inutile à la vie commerciale, parce qu'il y fallait le consentement du débiteur cédé et qu'on pri-
(1) Voir le bel ouvrage de M. Cuq, Institutions juridiques des Romains, vol. II, Paris, 1902. et aussi Costa, Storia del dir. rom., II, liv. iv.
vait ainsi le cessionnaire des avantages que pouvait avoir la créance originaire. On pouvait se servir encore du mandat in rem suam, au moyen duquel le créancier, ne pouvant céder sa créance, cédait son action, ou plus exactement donnait au cessionnaire mandat d'agir devant les tribunaux à sa place, en le dispensant de rendre compte, expédient plein d'inconvénients parce qu'il exigeait une capacité spéciale, celle d'ester en justice pour autrui ; puis tant que le cessionnaire n'avait pas agi contre le cédé, et il ne le pouvait avant l'échéance, son droit était soumis aux causes d'extinction du mandat, c'est-à-dire la mort du mandant ou du mandataire et la révocation. La créance continuait toujours à appartenir au cédant, qui pouvait exiger sa créance, en recevoir le payement, sauf sa responsabilité à l'égard du cessionnaire.
Il y eut à Rome des banques et des banquiers, des changeurs de monnaie et peut-être aussi des organisateursdegrosses opérations fmancières(l) ; et cependant ils n'ontpas connu l'escompte des obligations payables dans un temps donné au moyen d'obligations payables à vue, destinées à circuler comme monnaie, invention qui a donné une prodigieuse extension au système du crédit et du commerce moderne. Si nous étudions les opérations des argeniarii, celles qui sont vraiment connues par des indications explicites des sources, nous devons dire qu'on exagère en les comparant aux banquiers modernes (2), aux rois de la iinance qui exercent dans nos Etats une domination occulte mais absorbante, et leurs mansae à ces grands établissements de banque de nos jours, où d'immenses capitaux dirigent les industries, le
(I)Deloi-me, Les manieurs d'argent à Rome jusqu'à l'empire, -' éd., 1892. Le meilleur ouvrage sur les banquiers est celui île Mitteis.
cj Ainsi Mkvkh, Die wirthschaft. Entwick. d. Alterth., dans les Jahr/jftchcr f. Xationaloek., 1893, IX, 743.
commerce, tout le mouvement économique d'un pays. La vérité est que nous savons peu de choses sur les banquiers et leurs opérations à Rome, que les sources juridiques nous renseignent fort peu et que les papyrus n'ont pas apporté de nouvelles lumières (1). Le peu que nous savons n'autorise pas cette assimilation et nous montre la place modeste qu'occupaient les banquiers dans l'antiquité. Nous voyons tout d'abord que leur profession n'était pas encore distincte de celle des bijoutiers et des changeurs de monnaie, les bijoutiers recevant des dépôts et ouvrant des comptes. Leur occupation originaire et principale resta le change des monnaies étrangères, dont ils déterminaient le cours. Puis ils eurent dans les mains toutes les affaires de querenda, collocanda, utenda pecunia, et on avait recours à eux pour avoir de l'argent en prêt sur gage, pour faire des placements, pour garder l'argent, et en retirer même quelque intérêt, pour escompter des créances, pour faire des payements à un tiers. De leurs opérations nous connaissons à peine le nom, et de même pour leurs opérations relatives aux spéculations à la hausse 2), aux jeux de bourse sur les blés, aux contrats aléatoires avec primes, dépôts d'épargnes avec intérêt fixe, opérations de virement, etc. Mitteis doit avouer qu'une grande partie ne résultent que d'hypothèses par analogie avec les trapézites grecs, parce que les indications que nous donnent ies classiques
(1) Même Mitteis (Trapezitika, dans Zeitschr. d. Savigny-Stift. fur Reichtsgesch. lioem. Abt., xix, 1899, p. 6) admet que nous savons peu de chose sur le droit industriel romain et sur le commerce de banque parce qu'il était soustrait aux juridictions ordinaires et était réglementé par une procédure à demi administrative.
(2) Voir un papyrus de Genève publié par Nicole, Revue des études grecques, 1895, p. 321.
latins et les textes juridiques ne permettent guère de solides constructions. Ce qu'il a pu vraiment e'tablir ce sont des fonctions plus modestes, qui mettent les banquiers romains à un degré très inférieur aux banquiers modernes. En premier lieu ils sont courtiers pour toutes les opérations mone'taires des Romains ( 1) ; et c'est pour cela qu'ils intervenaient dans la stipulation des prêts, dans les payements importants, partout où des sommes importantes changeaient de mains. Dans l'antiquité il était de règle de passer les contrats devant les banquiers qui étaient des officiers publics 2), comme aujourd'hui on va devant les notaires, et cela, croyons-nous, pour empêcher les fraudes sur la qualité et la valeur des monnaies, dont il existait d'innombrables modèles, dont beaucoup étaient falsifiés ou vernis d'or, et pour garantir les parties contractantes. Leur seconde fonction consistait à garder l'argent d'autrui. Les riches avaient leurs dépôts dans les banques et ils faisaient leurs gros payements par mandat, système d'autant plus nécessaire qu'il n'y avait qu'une circulation métallique, un mauvais système de frappe de la monnaie, et péril à conserver beaucoup d'argent chez soi, exposé qu'on était aux vols domestiques, qui étaient fréquents. Ils préféraient déposer leur argent chez un banquier, qui payait sur l'ordre du client ou qui à l'occasion donnait àdes correspondants l'ordre dépaver à ses clients, comme on le fait avec les comptes-courants modernes et les chèques (3). Même aujourd'hui les ban-
(1) C'est à cela que se réfère ce passage célèbre de Cicéron (Pro Fonteio, 5, 17) « nullus nuramus in Gallia commovetur sine civium romanorum tabulis ». Et c'est à cet usage que se réfère la 1.8, Dirj., xvi, 3 « necessarius usus argentariorum ».
(2) Mohmsen, Hermès, xn, 99. Cfr. Mitteis, op. cit.
(3) Lbnel, Beitraegc zur Kunde des Edicts, iv, § 10, Zeitschr. f. Savigny Stift. f. Rechtsgesch., II, G9.
270 Cil. VIII. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE
quiers font ce genre d'opérations, mais combien d'autres et de plus importantes ne font-ils pas?
Quoi qu'il en soit des opérations des argentarii, cela n'a pas d'importance pour ce que nous avons dit de l'existence d'une économie fiduciaire, forme de l'économie monétaire. Rome eut besoin des institutions accessoires au commerce que les Grecs et les Juifs pratiquaient et elle les adopta pour la circulation de sa richesse. C'est fermer les yeux à l'évidence que de le nier, comme l'ont fait Rodbertus et Bûcher, tout comme c'est tomber dans l'exagération contraire que de se représenter la société romaine livrée à un capitalisme qui a fait disparaître toutes les formes antérieures de production économique.
Avec le développement de l'économie monétaire ne disparurent pas les autres manifestations d'économies plus rudimentaires ; celles-ci survécurent et elles restèrent d'autant plus vigoureuses qu'on s'éloignait de Rome, des centres urbains, des côtes. La civilisation de l'antique monde européen fut une civilisation côtière, comme son histoire est l'histoire des cités maritimes. Par suite, l'intérieur des terres, loin des courants du commerce, sans facilités pour échanger leurs produits avec les produits étrangers, était plutôt sous l'empire de l'économie naturelle que sous celui de l'économie monétaire. C'est ce que nous confirme l'organisation du système d'impôts. Pourquoi, en effet, les Romains, au moment où la République a conquis l'empire du monde, du triomphe sur Persée jusqu'au consulat de Irzius et de Pansa, ne payèrent-ils pas d'impôts directs ? Pourquoi continua-t-on dans les provinces à percevoir des prestations en nature et à exiger des services personnels ? Il est facile de se rendre compte de ces faits si on songe que les trois grosses branches des recettes de l'Etat :
CH. Vlll. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 271
les recettes domaniales, les droits régaliens et les impôts, correspondent à trois grands facteurs de la production : la nature, le travail, le capital. Les impôts ne peuvent s'élever à une somme importante que là où le capital est déjà assez considérable. De même aussi les prestations en nature et les services personnels sont inévitables à ces degrés de civilisation où prédomine l'économie naturelle, et où il n'est pas possible de les convertir en monnaie : de là l'insuccès de toutes les tentatives faites par l'empire romain au sujet des impôts, comme l'a remarqué Marx (1 .
Et comme on paye les impôts en nature, c'est aussi en nature qu'on paie les soldats, auxquels on donne des naturalia (2), du foin, du blé, etc. (3), auxquels on loue des fonds de terre, avec l'obligation d'entretenir leurs compagnons d'armes (4). De même à Athènes, dans la période de sa plus grande puissance, la source principale des recettes de l'Etat c'étaient les liturgies ou prestations en nature, ce qui n'est plus vrai pour aucun des peuples modernes, et que l'on ne retrouve qu'en Asie.
Dans l'antiquité il ne pouvait en être autrement, dans une société où étaient encore si puissants les restes de l'économie naturelle et où les latifundia étaient cultivés sous les systèmes féodaux des prestations, des services personnels à la villa ; dans une société où il y avait
(1) Marx, Le capital, III.
(2) Wilcken-, Gviech. Ostraka, II, 293. C1Y. I, 12S. 155, 671.
archives militaires du I"1' siècle, Texte inédit du papyrus latin* de Genève, par .Nicole et Morel, Genève, l'JOO. — Cagnat, Journal 'les Savants, 1900, p. :!7.'j. — Wilcken, Archiv fur Papyrusfprsch., 1, 1901, p. 545,
Premerstew, liociii. Solda/eu abs Landpachte r , dans les Wiener Studien, XXIV, 1902, p. 379. — Ricci, dans la Revue des etudis grecques, XIV, 1902, p. 196.
un contraste si violent entre la vie simple, occupée à la satisfaction des besoins les plus urgents, des campagnes et l'activité dévorante de certains centres urbains. Là, la rusticité de la maison qui se suffit à elle-même ; ici, le capital mobilier de spéculation qui attire tout à lui par les rentes urbaines et rurales et qui emploie tout ce qui excède la satisfaction stricte des besoins de la population à mener une vie ploutocralique de parasites.
Du reste, dans toutes les périodes de l'histoire, on trouve la coexistence de plusieurs économies ; et c'est pour cela que sont fausses les théories qui veulent diviser l'histoire en grandes époques économiques distinctes.
Cette coexistence était plus grande encore dans l'antiquité, où le progrès ne se faisait pas dans toutes les couches de la société et où les communications imparfaites séparaient des territoires entiers; les anciennes façons de vivre se perpétuaient dans les cités abandonnées. L'antiquité n'eut ni la densité de population qui modifie rapidement l'agriculture, ni la machine qui révolutionne même les industries domestiques dans les centres les plus éloignés. De là la résistance que les plus anciennes formes économiques opposèrent aux formes plus récentes, l'économie domestique au capitalisme. Celui-ci d'ailleurs, comme nous l'avons vu, n'avait pas grande consistance; il était bien plutôt à la surface des choses que dans leur substance, il les revêtait de son vernis brillant, bien plus qu'il ne les pénétrait intimement.
Certaines manifestations de l'économie antique ont l'apparence extérieure du capitalisme, mais elles ont essentiellement une autre nature.
Nous avons vu, en effet, que les petits propriétaires et les artisans possèdent leurs instruments de travail, qu'il y a une économie intensive de travail dans l'industrie,
que le travail l'emporte sur le capital, qu'il y a beaucoup de travail et un petit nombre de producteurs, que la concurrence est inconnue, l'outillage étant le même pour tous, et la productivité restant la même. Nous avons trouvé une économie urbaine, exercée par des artisans, mais nous ne dirons pas avec Meyer : que les villes étaient le siège d'une bourgeoisie active, laborieuse, avide de gains, des centres de vie industrielle qui ravonnait sur tout le territoire environnant. La classe urbaine dirigeante était composée de propriétaires fonciers, dont les intérêts étaient essentiellement agricoles et qui vivaient en grande partie des produits du sol et des économies domestiques, qui administraient leurs biens situés dans les environs des territoires municipaux, et qui revenaient dans les villes avec le retour de l'hiver. Si leur domicile était dans la ville, leur vie économique était dans le rus, dans la villa, où se déployait leur activité ; pour la plus grande partie de l'année ils vivaient loin des villes, où étaient les commerçants et les ateliers auxquels ils n'avaient recours que dans la mesure où cela était nécessaire pour combler les lacunes de la production familiale.
Le peu d'importance de la vie urbaine est due au peu de besoins matériels des sociétés antiques, à leur pauvreté, à leur faible capacité d'absorption des produits industriels, à l'existence des économies privées qui pourvoyaient à l'alimentation et à l'habillement des familles, non seulement des plus riches, mais même des médiocres. Celte faible vie urbaine réagissait à son tour sur ces économies domestiques qu'elle consolidait et leur faisait moins sentir le besoin d'une large économie d'échange.
Qu'il n'y ait pas eu de bourgeoisie industrielle et que les villes n'aient pas été de riches centres industriels reliés entre eux et avec toutes les parties de l'empire Salvioli 18
par un mouvement économique continu et unifiés par suite dans une grande économie nationale, c'est ce qui résulte du tableau de la vie romaine et de la composition de la population dans les villes, où de grands propriétaires fonciers étaient entourés d'une foule d'esclaves, de clients et de prolétaires oisifs et d'un petit groupe d'artisans et de commerçants, de médecins, de rhéteurs, de prêtres, de fonctionnaires publics. La plèbe urbaine ne possédait aucune force de consommation capable d'activer le commerce et l'industrie. Les villes, comme Alexandrie d'Eg}rpte, qui alimentaient un fort commerce d'exportation et qui donnaient du travail même aux malades, étaient une exception : elles se trouvaient sur les côtes méditerranéennes, sur les grandes routes de la civilisation. Dans toutes les autres, les petits bourgeois végétaient dans l'oisiveté, contents des fruits de leurs champs, de la production domestique et de l'échange des produits locaux, de telle sorte que c'était la production locale qui prédominait ou tout au plus la production provinciale. Le véritable tableau de la vie antique, dans les campagnes comme dans les petits centres, est illustré par les mots sirnplicitas et rvsticitas par lesquels les écrivains caractérisent les populations éloignées de Rome et des villes importantes. Ces mots résument les modestes aspirations de la plus grande partie de la population, qui vit d'agriculture, — la grande base de l'économie de cette époque, — qui satisfait à des besoins peu nombreux avec des moyens très simples et principalement domestiques. Le travail industriel occupe dans cette société une place très secondaire, Je commerce y occupe une place plus considérable : le contraire de ce qui est vrai aujourd'hui. Faible est la demande de travail, et de là l'absence de travail dans les villes, le paupérisme, la mendicité légale et le caractère particulier
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de la question sociale dans l'antiquité. Si le travail fut peu estimé, si même à Rome on retrouve les préjugés des Grecs sur l'activité économique, ou plus exactement sur l'activité industrielle, réputée vile, indigne de l'homme libre, propre à l'esclave, si les juristes ne firent pas rentrer les travaux salariés dans les arts libéraux et s'ils présument toujours chez l'ouvrier une improbité normale, ce fut là la conséquence du peu d'importance réservée au travail, de la faible demande des produits industriels. Le caractère de l'économie antique nous est donné par ces deux faits : l'absence chez les juristes de la notion de capital comme source indépendante de biens, comme facteur de production ; — l'absence de toute règle juridique sur le travail libre, à laquelle correspond dans les langues classiques l'absence d'un mot qui traduise exactement l'expression travail. Cette absence est duc à ce fait que les peuples de l'antiquité n'arrivaient pas à l'expression de l'activité humaine qui est contenue dans ce mot : l'idée de fatigue, de peine et l'idée de fierté, liées dans l'idée moderne de travail, où le même mot s'applique à l'activité du savant, à celle du paysan, à celle de l'artiste et du forgeron, à celui qui aspire à la gloire comme à celui qui peine pour vivre, et cela parce que le travail industriel n'était pas ce facteur si important dans la production qu'il est devenu de nos jours (1).
dj Oertman.n, Volkswirthschaftslehre des Corpus uni* avilis, 1892, p. 81. — Bruder, Zur oekonom. Charahteristik des i Rechts, dans la Zeitschr. f. das gesam. Staatswiss., XXXIII. 1870, p 630 - Scheel, op. cit. - Dankwart, mtionaloekonomie u. jurisprudenz, 1857-59, I, p. 19. - Ciccotti, Bibli
,. u, P. la, 1905, introd. p. xvi, et pour une eomp son avec la Grèce, lire les Unes remarques de Barbagallo, La fine délia Grecia antica, 1903.