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CHAPITRE IX

LE GRAND ÉBRANLEMENT ECOXOMlnUK

Pendant l'Empire, dans Home même, celui qui aurait pu scruter le fond de ce luxe extraordinaire, de cette magnificence orientale, aurait constaté une irrémédiable

faiblesse par suite do caractère improductif de toute l'économie publique et privée. Celte grande richesse et cette puissance insolente s'étaient constituées et maintenues par la guérit', elles devaient décliner dès que la guerre ne leur fournirait plus l'aliment nécessaire. Rome non seulement n'avait rien capitalisé des immenses rapines exercées dans toutes les parties du monde, mais elle avait, par suite d'une désastreuse balance du commerce constamment défavorable, restitué aux pays conquis les richesses volées. !Ule avait abattu toutes les barrières pour que les productions des autres peuples vinssent satisfaire son luxe, elle avait organisé un service postal rapide pour transporter les petits mais coûteux objets de toilette, les arômes, les onguents, les soies qui valaient autant que l'or, les pierres précieuses, recherchées par les femmes comme par les hommes. Tacite parle de la grande quantité d'argent qui émigrait à l'étranger pour acheter des pierres précieuses (Ann., m, 53), un commerce qui, si l'on ajoute tout ce que la religion consommait de coûteuses marchandises exotiques pour ses

rites et ses funérailles, la médecine pour ses besoins, se soldait par une très grande perte.

La folie de la dissipation venait de haut. Non seulement les empereurs dégénérés immobilisaient l'or et l'argent en vases, statues, lits, mais même Antonin le Pieux avait des statues d'or pour orner ses palais. La prodigalité avait atteint des limites invraisemblables, et un luxe fantastique, des dépenses Folles en divertisse- ■ ments, en jeux de bêtes féroces, en constructions, en banquet- dissipaient la richesse de Rome (l). A chaque nouvel empereur on vidait les caisses et on consommait des fortunes îles. Ce que coûtèrent les prétoriens

est à peine croyable : ils coûtaient plus que les guerres, lui une seule foi> Seplime Sévère leur donna plus de i-UO millions de sesterces, c'est-à-dire KHI millions de notre monnaie, si, avec Dureau de la Malle, nous supposons que la valeur il"- métaux d'alors correspondait à la valeur actuelle, bien que la quantité en circulation fût moindre, parce que les besoins généraux de la population aussi e'taient moindres, et le commerce et l'industrie moin- actifs. Pour l'adoption d'Elius Verus on distribua à l'armée et au peuple 300 millions de sescerces (2). Septime Sévère avait pour maxime : « Enrichissez les soldats et ne vous occupez pas du reste (3) », et Alexandre Sévère disait : « Le soldat doit avoir la bourse pleine (i) ». Eu dehors des prétoriens il fallait pourvoir à une cour nombreuse, à des myriades de fonctionnaires rapaces, de courtisans avides et malhonnêtes. Sous l'Empire, l'organisation administrative elle-même était devenue coûteuse. L'armée et la bureaucratie pesaient lourdement

(1) A. Mamertini, Pro consulatu gratiarum actio Juliano, 10.

kZLii Spahtiani, A. Verus, 6.

(3) Herodia.w, ni, 25.

(+) Lamprid., Alex. Sev., o2.

sur le budget de l'Etat et l'épuisaient. Il n'y avait pas de différence entre l'état de paix et l'état de guerre, et beaucoup de troupes très exigeantes étaient toujours sous les armes, comme en France au temps de Louis XIV. De plus, ces armées mettaient leur protection à l'encan et se vendaient à celui qui les payait le mieux. Les historiens nous rapportent les distributions faites aux soldats pour s'assurer de leur fidélité, pour les récompenser de la façon dont ils avaient acclamé le nouvel empereur, ' et la contagion avait gagné le peuple qui, en plus des distributions de pain, exigeait des distributions d'or (1). Les tributs provinciaux disparaissaient en dépenses improductives, et l'Empire fut rapidement aux prises avec le déficit.

Et ce que faisaient la Cour et l'Etat, les particuliers le faisaient aussi. L'exagération dans les prodigalités était le fait de toutes les maisons, dans l'habitation, dans les vêtements, dans la nourriture. Les bois rares ne suflisaient plus, ni les métaux précieux ; on se jetait sur l'ivoire. Les Romains en avaient tellement consommé que cent ans après Auguste on ne trouvait plus d'ivoire qu'aux Indes : même sous Yespasien on se servait des os des éléphants qu'on sciait et que l'on travaillait pour la marqueterie (2). Massilius écrivait que les « triclinii » semblaient des temples, si grande était la profusion d'or (3) ; « L'or, disait Vopiscus (Aurel., 45), servait à différents travaux d'incrustation et en filaments; l'or était dans les vases et dans les coupes ; il était dans l'armement des soldats, l'argent dans les carrosses. » Dans le panégyrique de Théodose on rappelle le temps où on renversait l'ordre des saisons ; en hiver on avait des roses

(1) A. Spartian., Did. Julian.. 3 ; Adrian., 7.

(2) Peripl. Erythr., ch. m.

(3) Astràn., v, 520.

sur les nappes, en été on dissolvait avec le Falerne la neige dans des tasses en pierres précieuses. « Le monde était petit pour ceux qui ne se nourrissaient que de mets exotiques ; on enrôlait dans les provinces des bataillons de chasseurs, qui travaillaient pour les tables des riches. »

C'est de cette façon improductive que disparurent les richesses métalliques conservées dans les familles, et les descendants se trouvèrent rapidement dans une situation difficile, obligés à s'endetter et réduits aux expédients. Comme ces familles romaines étaient, après tout, de grands propriétaires fonciers, possédant une longue suite d'esclaves et de clients, propriétaires de villas et de parcs improductifs, ils n'avaient en richesse monétaire que ce qui leur venait par divers moyens, mais notamment par les vols exercés pendant qu'ils remplissaient des charges publiques ou comme fermiers des impôts.

Mais lorsque la période des grandes conquêtes en Orient fut terminée, les différentes sources d'où Rome avait tiré tant de richesses, lurent épuisées. Le butin des guerres de l'Empire, comme celui qu'on avait trouvé à Palmyre dans les coffres de la reine Zénobie (Vospic, AureL, 26,31, 33) était bien insignifiant à côté de celui qu'avaient rapporté les guerres de Mithridate et les conquêtes de la Grèce et de l'Egypte. Les pays riches avaient déjà été dépouillés et exploités ; maintenant restaient les régions qui donnaient des vêtements et des tapis, des chevaux, des éléphants et des bêtes. Des Germains et des Sarmates on ne pouvait rien attendre, peu ou pas de richesses métalliques à contisquer. Ils ne pouvaient donner que des peaux et des animaux, c'est en cela que consistait toute leur richesse.

Aussi les conséquences amères de ces colossales dilapidations se firent-elles bientôt sentir dans l'économie pu-

blique comme dans l'économie privée. L'une el l'autre avaient besoin d'argent pour reconstituer lu patrimoine dissipé, remédier au déficit, combler les vides causés par le commerce toujours débiteur, et l'argent manquait. On n'exportait rien de l'Italie, sauf un peu d'huile et de vin et quelque autre marchandise, mais tout cela en si faibles quantités qu'elles ne pouvaient balancer les coûteuses importations qu'il fallait payer en exportant de l'or et de l'argent. De plus, il y avait des nations avec lesquelles on ne pouvait trafiquer qu'avec de l'argent, comme celles de l'Arabie, par exemple, qui n'acceptaient que de l'argent en échange de leurs précieuses marchandises. Nous avons vu que Pline estimait qu'à son époque il sortait par an au moins 100 millions de sesterces : et son calcul était inférieur à la réalité. Il s'en tient à l'évaluation la plus faible, et ne comprend que les marchandises qui proviennent des Indes par le Pont Euxin ; il ne parle par conséquent ni de Palmyre, ni des autres pays d'où Rome tirait ses marchandises pour satisfaire aux besoins et aux goûts de sa population décadente. Ammien Marcellin (xxn, 4) écrivait que de son temps s'étaient ouverts des courants et des abîmes de luxe dans lesquels disparaissaient les plus grosses fortunes. Et ce commerce n'était pas seulement débiteur envers l'Orient mais même envers les populations du Nord qui faisaient affluer à Rimini et sur d'autres marchés de la haute Italie des peaux et des esclaves et qui, n'ayant pas de besoins à satisfaire, ne voulaient pas de marchandises en échange, mais de l'argent. C'était en somme un drainage des métaux précieux de Rome à la périphérie, c'était de l'argent qui s'en allait et ne retournait plus.

Les économies publiques comme les économies privées étant ainsi toujours en perte, les crises devinrent fréquentes, et le fisc et les familles qui avaient l'habitude

du faste eurent des difficultés inextricables. Certains empereurs essayèrent d'y porter remède, mais il était trop lard. Les économies d'Alexandre Sévère, qui vivait sobrement, diminuait l'or sur les étendards, supprimait les vases d'or et envoyait le métal à l'hôtel des monnaies, ne pouvaient suffire. Il n'y avait aucun moyen de sauver le patrimoine national. Tacite met dans la bouche de Tibère une description exacte des maux qui accablaient la vie politique et sociale, mais lui-même ne sait pas indiquer le remède efficace. Les pessimistes discutaient et se perdaient en récriminations, et le mal augmentait. On ne pouvait remédier au déficit du budget par les confiscations, ni aux crises monétaires par les fraudes, qui au contraire les aggravaient. On augmenta les in: pots, le fisc frappa toutes choses, mais la capacité contributive de la population était très faible par suite de la prédominance de l'économie naturelle et du peu d'importance de l'économie monétaire. Aussi tous les efforts pour transformer le système d'impôts en convertissant en argent les prestations en nature se heurtèrent contre l'impossible.

Les difficultés financières sont vivement décrites par certains traits de l'histoire impériale : par l'empereur Tacite qui dut donner au fisc son patrimoine privé pour payer les soldats, et ses terres pour payer les vétérans; par Antonin qui, tous les expédients étant épuisés et ne sachant plus quoi imposer et devant cependant faire face aux dépenses de guerre, après avoir épuisé son trésor privé, vendit aux enchères les meubles de son palais, les coupes d'or et les vases en murrhe, même les vêtements de l'impératrice tissés d'or et de soie (Capitol., Anton., 17, 21). Pour faire face aux nécessités pressantes, d'autres envoyaient à l'hôtel des monnaies les statues et les objets précieux, s'emparaient des richesses des

particuliers et des temples et demandaient de l'argent aux proscriptions afin de pourvoir à la pauvreté publique (i . Puis on se mit à vendre des privilèges, des immunité*, les titres et les charges, satisfaisant ainsi à la vanité défi sujets qui, par l'usure ou par leurs spéculations pendant les guerres, s'enrichissaient de la misère générale. Accorder des titres était devenu aussi un moyen pour rétribuer des services que l'on ne pouvait payer en argent.

Si quelque empereur réussissait à mettre un peu d'ordre dans les linances et à faire des économies, les guerres, les soulèvements du peuple (2) ou les prodigalités de son successeur dissipaient tout, comme Vitellius qui en quelques mois dépensa 900 millions de sesterces épargnés par Galba et par Otton. Au m6 siècle, la crise fut stationnaire : l'empire était ruiné par les tyrans, par les guerres civiles, par les invasions, par la nombreuse bureaucratie qui augmenta encore quand l'empire fut divisé et que l'on créa quatre cours, c'est-à-dire quatre centres de luxe oriental. L'économie publique était ruinée par les nombreuses dépenses improductives, par la balance du commerce toujours défavorable, par la paresse générale, de même que l'économie privée était ruinée par un luxe mal réfréné par des lois somptuaires, qui défendaient l'usage de l'or dans les vêtements et qui permettaient tout au plus l'emploi de l'argent (3). Le menu peuple qui, comme le dit Mamertin(4), tirait profit de la magnificence des repas, et dont les prétentions avaient augmenté, était le plus frappé par la ruine.

Le fisc se jeta avec une rapacité folie sur les provinces,

(1) L. Pacati Drepani, 2.ï.

(2) Vopisc, Tacit., il.

(3) Pro conmlatu gratiarum actio Juliano, il.

(4) Hanh.ii, Astron., v, 520 ; Cod. Just., xi, tit. 8 et 11 ; Capitol., Marc Aurel., 17.

qui furent réduites aune extrême pénurie d'argent. Le gouvernement se servit de tous les moyens pour y supprimer la circulation monétaire, qui y avait d'ailleurs toujours été faible. On peut dire qu'il n'y avait plus de monnaie dans les provinces au ive siècle. Une loi des empereurs Gratien, Valentinien et Théodose, de 383, avait ordonné que toute somme d'or et d'argent perçue dans les provinces à titre d'impôt, devait être portée immédiatement au trésor provincial et de là envoyée au trésor impérial (1).A l'époque d'Alexandre Sévère étaient riches les temples qui avaient de quatre à cinq livres d'argent, et les collèges avaient été à ce point dépouillés, que pour leurs banquets annuels « ils se faisaient prêter l'argenterie, comme le font encore maintenant les préfets » (2). Tout s'en allait dans legoutï're du déficit, que rienne comblait, dans cette Rome, dont Orose parlait comme d'un « ventre qui jamais ne se remplit, qui consomme tout et qui est toujours affamé, qui appauvrit toutes les villes, qui ne leur laisse rien, et qui reste toujours misérable, toujours poussé par le stimulant d'une faim nouvelle » (3).« Rome avait dévoré les royaumes, conclut tristement Manilius, et les astres disent que maintenant elle ne connaîtra que la pauvreté » (4).

Il y a des panégyristes qui réservent à leur héros l'honneur d'avoir rétabli l'ère de l'abondance et de l'or, l'économie et la simplicité des mœurs, mais leur rhétorique ne trompe personne ; la misère publique et privée est attestée par des faits sans nombre. Le niveau de la richesse est descendu pour tous: ainsi, pour obtenir le titre de décurioncent mille sesterces suflisent ; pour avoir

(1) L. 1, Cod. Just., x, 23.

(2) Lampbid., Alex. Sev., 41, 43.

(1) Bistoria adversus p&ganos, v, 18, § 27. (4) Aslron., iv, 17.

le litre de chevalier, 400 mille sesterces. Cinquante sous d'or sont devenus la limite qui sépare les plébéiens des honestiores.

Toutes les classes étaient misérables ; les nobles étaient réduits à la misère, les curiales fuyaient les villes, les ouvriers étaient sans pain. On avait recours à l'infanticide, à l'exposition des nouveau-nés pour se débarrasser d'une famille qu'on ne pouvait nourrir (I) ; on vendait les enfants une fois un peu grandis (2). Lactance ne trouve rien de mieux que de recommander l'abstinence et il formule des préceptes d'un vrai Malthusien (vi, 20). Les villes se remplissaient de paysans fugitifs, d'esclaves affranchis, de non-possédants sans travail, d'oisifs qui faisaient la queue chaque matin aux distributions publiques, devenues générales non point pour la raison alléguée par Augustin d'fppone : qu' « il est excellent que la plèbe sans terre vive sur le Trésor public » (De civit., v, 17), mais parce que le fisc ne pouvant exiger que des impôts en nature, en blé, en huile, en vin et ne pouvant vendre ces denrées à la foule de misérables qu'il y avait dans les villes, il ne lui restait qu'à les distribuer gratuitement. A cette aumône recouraient aussi beaucoup de déclassés (3). La terre mal cultivée ne produisait rien (4). Il n'y avait ni commerce, ni travail. Partout le silence d'une société qui souffrait dans sa vie matérielle, et au milieu de ces ruines, le lise implacable qui taxait toutes choses, qui dévorait tout ce qu'il trouvait. L'expérience n'avait rien appris aux gouvernants, et même plus tard Justinien disait que le premier devoir du sou-

(1) Lactant., Divin. Instit., vi, 18, 20, 21-24.

(2) Paul , Rccep. Sent., v, 11 ; 1. 1. Cod. Theod.,v, 8 ; 1. i, id., xi, 27; Frag Vatic, 26, 34; Basilh, Homelia contra avariciam.

(3) Ambbosii, De officiis ministr., n. 15.

(4) Obosh, Liber Apolog., 26, § 4.

verain était de mettre des taxes, d'établir des impôts, d'avoir de l'or pour le luxe de sa cour et pour les besoins de l'annone publique. Le gouvernement c'était le lise. Sur les papes de la Notitia dignilatum, là où sont représentas les insignes du préfet du prétoire, tigurent les provinces qui tiennent dans les mains des vases pleins de monnaie. C'est bien là l'image de l'empire décadent, où l'art de gouverner a t:té réduit à Fart de faire de l'argent. On comprend que beaucoup aient cherché une trêve à leurs maux en se réfugiant parmi les barbares, tant était grande leur misère, et que saint Jérôme ait vu dans les barbares ceux qui pouvaient restaurer la société agonisante (1).

Dans cette longue époque de décadence, lesmanifestations les plus visibles pour nous, ce qui frappait le plus le fisc et certaines parties de l'administration publique, ce qui eut bientôt d'importantes conséquences sur toute l'économie publique, ce fut la diminution des métaux précieux, le grand manque de monnaie. Après Auguste, c'est une succession de crises monétaires, aggravées par d'impudentes falsifications, qui sèment autour d'elles les faillites et les ruines 2). Il n'y avait plus d'or dans les mines (3), et dans les caisses publiques et privées, par suite des grandes dépenses de guerre, des exportations résultant de la balance défavorable du commerce, des incessantes dissipations improductives. On avait la paix avec les barbares non plus par la guerre mais par l'argent. Ceux qui avaient de l'argent le cachaient pour se soustraire aux délations et aux proscriptions, aux conlis-

I I | IIieronymi, Comment, in Ezechielem, c. in ; vin, 21 (éd. Migne, XXV, 100, 502.

(2) Mommsen, Histoire de la monn lie, III, 143 et s.

(3) Flach, La table d'Aljustrel. — Seegk, Geschickte des Vntergangs der antiken Wclt, II, p. 201 — Hiuschkeld, Db- Bergwerke, 72-91.

28f) Ci:. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ÉCONOMIQUE

cations et c'était encore là de l'argent soustrait à la circulation, et ces petits trésors, après la mort de leurs propriétaires, restaient souvent dans les entrailles de la terre. La rareté de l'argent était devenue telle qu'en avoir c'était presque se rendre coupable de lèse majesté. Les agents du lise se faisaient délateurs, et les personnes riches eurent à redouter leur propre richesse. Toujours pour se procurer de l'argent on frappa d'amende et de confiscation beaucoup de crimes qui jusque-là étaient punis de peines corporelles, et on accorda la faculté de ne pas subir ces dernières moyennant le payement d'une somme d'argent. II fut défendu de fondre la monnaie pour en faire des ornements, on punit ceux qui l'accaparaient ou qui l'exportaient, mesures ordinaires pour combattre les effets d'une mauvaise politique monétaire, au lieu de s'occuper des causes véritables. De plus, la situation était rendue plus mauvaise encore par l'introduction de monnaies de mauvais aloi, de pièces d'étain vernis d'argentée véritables assignats, eton soutenait la théorieque la valeur de la monnaie est établie arbitrairement par le souverain. Le fisc retirait la bonne monnaie, en ordonnant que certains impôts et certaines amendes seraient payés en or et en argent, et pour n'être pas fraudé à son tour il décidait que les sous seraient convertis en lingots ; et les percepteurs de l'impôt versaient au Trésor des lingots qu'on pesait; puis ensuite on frappait des monnaies détériorées. La raréfaction de For fut extrême et son pouvoir s'accrut d'une façon extraordinaire. Symmaque (x, 42) a signalé dans ses lettres cette révolution monétaire, en disant que, de son temps, le pouvoir de l'or avait prodigieusement augmenté et que le* denrées se payaient moins cher parce que le sou avait acquis sur le marché une plus grande valeur, mais c'était là la dernière phase de la révolution, commencée déjà au 11e siècle,

et dans les cachettes qui appartiennent au 111e siècle on ne trouve plus qu'exceptionnellement de l'or : au lieu de l'or y abondent les monnaies de biilon et de bronze.

La mauvaise circulation avait ruiné le commerce, appauvri les particuliers et les associations, ruiné les villes qui avaient placé les capitaux de certaines fondations et dont la valeur était descendue de 20 0/0. On peut dire que les empereurs avaient arrêté tout le commerce, quand ils avaient défendu aux marchands de porter sur eux plus de 1.000 folles, une petite monnaie divisionnaire qui servait pour les petits échanges dans le commerce courant ;ilen fallait 20.000 pour faire 1.000 francs, et elle était si encombrante qu'on la mettait dans de petits sacs, qui en contenaient chacun 3.125, et qui servaient aux achats. Pour les affaires plus importantes on avait recours à l'or et à l'argent que l'on pesait, et c'est pour cela que les aiirei ont des poids différents les uns des antres, d'où l'on peut conclure qu'ils avaient perdu le caractère de signe représentatif de la valeur pour n'être que du métal accepté pour la valeur qu'ils représentaient. Ainsi le commerce rétrogradait jusqu'à l'époque où acheteurs et vendeurs avaient besoin de se munir de balances.

Cette situation désastreuse se répercutait sur la propriété foncière grevée de dettes, qui croissaient avec l'accroissement de la valeur des métaux précieux et cette augmentation n'était pas empêchée par le mauvais état de la monnaie. Celui dont les biens étaient hypothéqués était frappé de deux façons, parce que la valeur de l'hypothèque augmentait par suite de la valeur croissante des métaux, tandis que la valeur de la terre diminuait. Les intérêts qui se trouvaient augmentés, prenaient tout le revenu.

A l'absence de métaux précieux et aux vices de la circulation, la population avait vite remédié en revenant à l'économie naturelle. Au prêt en argent se substitua le prêt en denrées consommables, comme cela se passe alors que n'existent que les échanges en nature. C'est de cette façon que furent payés les loyers des locataires et les cens des colons : et c'est ainsi que se faisaient les prestations aux prêtres païens et ensuite aux prêtres chrétiens : les premiers, nourris et entretenus par la communauté, comme les seconds, après le Concile de ÎNicée, par l'Etat. Cette transformation, qui lentement substitue à l'emploi de la monnaie le payement en nature, est signalée dans les sources juridiques, là où elles parlent de l'esclave qui emprunte de l'argent et qui au lieu d'intérêt consent au créancier un droit d'habitation, ou bien de celui qui reçoit de l'argent et restitue du blé, ou paye ce qu'il reçoit avec des brebis, etc. (I), ou avec des métaux pesés, système de transaction devenu si fréquent à l'époque de l'empereur Julien, en 363, que dans toutes les villes il existait des peseurs publics (2). C'est certainement à cet état de choses que devait se référer Dioctétien, quand, en 286, il déclare qu'on doit accepter la convention faite entre les parties de prendre des choses au lieu d'argent, et même qu'on pouvait donner en payement les prestations d'ouvrage de l'esclave (3). Tout cela révèle une économie qui se développe à côté d'une autre, prête à renaître sur la décomposition de la seconde, c'est-à-dire l'échange en nature qui devient nécessaire après la disparition de la monnaie.

(1) L. 6, Cod. Just., iv, 26. Cfr. 1. 14, 1. 17, Dig., xxn, 1 ; 1. H § i, Dig., xx. 1 ; 1. 12, 14, 16, 17, 23, 25, Cod., îv, 32 ; 1. 9. Cod.] iv, 44 ; 1. 17, Cod., vu;, 43 ; 1. 1, § 1, Dig., xvnr, 1.

(•J) L. 2, Cod. Just., x, 71 ; 1. 36, id., vin, 54.

(3) L. 17 et 20, Cod. Just., vin, 43.

Ce retour de l'économie naturelle est notamment visible dans l'organisation des impôts, qui nous montre qu'il est arrivé sous l'Empire ce qui se passe dans tous les Etats où la monnaie devient rare, c'est-à-dire qu'on remplace les impôts en argent par des impôts en denrées et autres objets en nature. Les provinces, en eiïet, payaient une grande partie des tributs avec du blé, du vin, de l'huile, de la viande fraîche et des viandes salées, du bois et d'autres produits. Certaines régions de l'Italie donnaient du blé; d'autres, comme la Campanie, de la viande de porc ; d'autres pays donnaient du charbon, du bois, de la chaux, d'autres des vêtements pour l'armée. Les propriétaires, selon l'étendue de leurs terres, donnaient des chevaux pour les postes, pour l'armée. De plus, la construction et l'entretien des routes, des ponts, des fabriques publiques étaient confiés aux populations, et la charge en était répartie entre les propriétaires et les corporations. Ces dernières devinrent de véritables organismes d'Etat et furent chargées de recueillir et de porter dans les villes les tributs perçus, c'est-à-dire les marchandises et denrées, de les conserver, de les transformer, à l'occasion de les échanger contre d'autres (Symmach., Ep., x, 27).

En nature étaient payés les tributs, en nature étaient payés les traitements des fonctionnaires, des gouverneurs des provinces, des soldats, les charges de cour, des médecins aux coitfeurs, aux cochers, aux professeurs de grammaire, à tous sans distinction. Suivant son grade, chacun de ceux-ci recevait des magasins de l'Etat, — qui étaient devenus les véritables caisses publiques, soumises par conséquent à une scrupuleuse surveillance,— une certaine quantité d'annones, c'est-à-dire du pain, du vin, de l'huile, du lard ; les annones se distinguaient en civiles et miUlaires,pardilférentsnoms,avecunehiérarchie spéciale selon la qualité des personnes : pour tous du blé, de l'orge, Salvioli *9

de l'huile, du lard, du bois, pour d'autres, selon la dignité, des vêtements, des chevaux, des logements dans les palais publics, et à l'occasion de la chaux et des pierres pour réparer le palais public ou pour le construire.

Voici comment Yalérien fixa le salaire d'Aurélien, à ce moment tribun légionnaire et plus tard empereur : « Tu auras journellement 16 livres de pain blanc, 40 de pain militaire, un « sestarius » d'huile fine et un autre d'huile inférieure, la moitié d'un petit cochon, deux dindes, 30 livres de viande de porc, quarante de viande de bœuf, un sestarius de vin, un de sel, des légumes et des olives autant qu'il est nécessaire. » A Probus il donna : « chaque jour 30 livres de viande de porc, de bœuf et de chèvre, une dinde tous les deux jours ;

10 sestarii de vin vieux, et ensuite du lard, de l'huile, des olives, du sel, du bois à brûler autant qu'il en faut » (Vopisc, AureL, 9). Dans une autre lettre nous voyons ce dont a besoin mensuellement un chef de légion pour sa maison militaire : 26.000 livres de blé, 52.000 d'orge, 650 de lard, 1.860 sestarii de vin, 300 peaux pour faire des tentes, et en monnaie pour la solde 25.000 sesterces (Trebell. Pod., Claucl, 4). Le tribun militaire devait recevoir 72.000 livres de blé, 2.000 de lard, 3.500 de vin, 250 d'huile, 600 d'huile inférieure, 480 de sel, 150 de cire. De plus, du foin, de la paille, du vinaigre, du Lois ; 6 mulets, 5 chevaux, 10 chameaux, 50 livres d'argent en vaisselle, 150 philippi, et 47 autres pour les dépenses de représentation et 160 trientes pour les pourboires;

11 livres d'argent en amphores et "en coupes, 2 tuniques militaires, 2 faux de moissonneur, 4 pour couper le foin, un cuisinier, un cocher, un charpentier, un pécheur, deux esclaves ou concubines « dont ils ne peuvent se passer » et enfin les vêtements nécessaires « et s'il veut davantage, qu'il ne l'ait pas et qu'il ne puisse l'exiger en

argent» (id,, 14). Quand Probus fut nommé chef de légion, ses annones furent doublées et il reçut en cadeau trois vêtements Vopisc, Prôb., &). Après Aurélien, la magnificence impériale se manifestait d'ordinaire par des dons de tuniques de soie, de vêtements tissés et brodés dans les gynécées de l'Etat, des terres et des maisons (I), et Julius Capitolinus, en parlant de l'empereur Macrin, lui décerne cet éloge : « il distribua largement des annones, mais il fut économe d'or à l'excès ».

L'annone s'était substituée à l'impôt foncier, comme le montrent les Codes de Théodose et de Justinien qui réunissent l'un et l'autre dans le même titre. Il était entendu que les propriétaires pouvaient payer tout ou presque tout l'impôt foncier en nature (2), comme il est certain que la part en nature augmenta toujours, tandis que diminua la part en argent, parce que les propriétaires manquant d'argent préféraient fournir des denrées, des prestations variées, cuire du pain, fabriquer de la chaux, donner des chevaux, du vin. des porcs; et après Alexandre Sévère, les dispositions législatives sur les tributs en nature augmentent, ce qui prouve leur irrésistible diiïusion. Après la crise monétaire, il fallut bien se contenter de ce que les propriétaires pouvaient donner, et peu à peu on admit la conversion en nature des diiïérents impôts, et toute l'administration de l'Etat se transforma en une immense maison. On n'eut plus une caisse de l'Etat, mais des magasins, Varca frumentaria, olearta. les horrea charlaria, candelaria, piperatoria, les

(1) Vowsc, Bonos., 15; AureL, 15 ; 1. I. Co<I. Just., x. l.

(2) Cfr. Rolbf.rtcs, Jahrbûeker II, 24a: VIII, 119- — Matthias,

I i. — Savigny i Vermisehte Schriften, II, 71) et r.ua>T ( Roem. Verwaltung, II, 231) croient au contraire que l'annone était un impôt additionnel ou supplémentaire à l'impôt foncier.

cellae ou caves, les mansiones, les stationes; pas de budget, mais des comptes de magasins pour les cellariae species, c'est-à-dire pour le blé, le vin, l'huile, la cire, les vêtements, pour tout ce que les provinciaux donnaient au lieu d'argent. Le fisc, c'était l'annone ; les percepteurs avaient un tant pour cent sur les annones, et comme les distributions gratuites s'étaient étendues, les deux pôles, la plèbe d'une part, et toute la hiérarchie administrative et militaire, d'autre part, vivaient des denrées distribuées par l'Etat, devenu un immense phalanstère, plus colossal que ceux des antiques monarchies orientales. C'était déjà le moyen âge.

Le système d'impôts de l'Etat se trouva ainsi tout transformé; il en fut de môme de celui des municipalités, auxquelles on attribua la charge d'approvisionner les troupes, de fournir les magasins placés sur les routes militaires, de pourvoir aux transports, aux postes, etc. Tous les services publics furent organisés sur la base des prestations en nature et des services personnels. L'Etat s'en trouvait bien et les contribuables auraient dû être également satisfaits, puisqu'ils étaient ainsi dispensés de payer en monnaie qu'ils ne possédaient pas ; mais les impôts en nature sont pour les contribuables les plus ruineux, parce qu'ils laissent la place à l'arbitraire et aux vexations de ceux qui les perçoivent ; parce que le contrôle étant impossible, ils rendent facile la corruption des employés, et leur perception est désastreuse parce qu'il faut donner aux percepteurs dix pour un de ce qui arrive aux magasins de l'Etat. Le propriétaire devait porter le blé aux magasins, et d'autres étaient tenus de le transporter sur les lieux de consommation. Aujourd'hui un hectolitre de blé coûte 16 francs, et le transport sur une bonne route 0 fr. 025 par kilomètre. Alors les routes étaient mauvaises, et cela augmentait

les dépenses de transport, et mauvaises aussi étaient les charrettes. Une loi de Constantin dit que sur un char à quatre roues tiré par huit chevaux on ne doit pas mettre plus de 326 kilogrammes, soit 40 kilogrammes par cheval, tandis qu'aujourd'hui une charrette à un cheval porte 1.000 kilogrammes, soit vingt-cinq fois plus. La dépense était vingt-cinq fois 0 fr. 025, soit 0 fr. 62 le kilomètre. Par conséquent, le transport sur 24 kilomètres doublait le montant de l'impôt. Et comme les magasins étaient éloignés, on peut voir ce que l'impôt coûtait aux propriétaires ; de plus, les animaux étaient ainsi pendant longtemps enlevés aux travaux des champs, non seulement pour cestransports,mais pour bien d'autres services : pour la poste, pour porter des matériaux de construction, du bois pour les thermes, etc. Les citoyens furent transformés en ouvriers dont le travail était gratuit et obligatoire, et s'ils ne voulaient ou ne pouvaient, ils devaient envoyer leurs esclaves ou leurs colons, ou payer d'autres personnes pour se faire remplacer.

Kennan, dans son ouvrage Siberia, dit qu'unbon moyen d'écraser le paysan est donné aux officiers de police par suite de l'obligation où est chacun de travailler à l'entretien des routes. Au lieu de le faire travailler près de chez lui, on l'envoie à des centaines de kilomètres. Celui qui le peut donne un pot-de-vin au fonctionnaire et il obtient de lui tout ce qu'il veut ; celui qui ne le peut pas doit en subir les caprices et sa prestation d'une ou deux journées de travail lui coûte deux semaines de voyagea ses frais. Ce qui ruine la Corée ce sont les impôts en nature.

Le gouvernement ne se préoccupait guère de soustraire les contribuables aux conséquences de ce système d'impôts et aux violences des percepteurs, mais seulement à l'adapter aux besoins de l'Etat et à transformer l'organisation basée sur l'économie monétaire

en une autre basée sur l'économie naturelle. C'est en cela que se révèle, même à l'époque de la décadence, la solidité de l'esprit administratif romain, qui savait distribuer les troupes par territoire, cantonnant la cavalerie là où abondaient les pâturages, pourvoyant aux réserves pour les subsistances militaires, établissant des industries accessoires pour la conservation des denrées, la fabrication de vases et de récipients, des manufactures impériales d'armes, de vêtements, de teintureries, en un mot des arsenaux avec un personnel ouvrier rétribué en nature, où se transformait la matière première fournie par les tributs provinciaux, où se tissaient les vêtements de soie pour les hauts fonctionnaires et aussi les tuniques des soldats.

Nous nous sommes arrêtés à décrire cette grande transformation dans les impôts, comme aussi dans les traitements et dans toute l'organisation de l'Etat, parce qu'elle nous a montré le regrès qui s'était fait dans toute l'économie, le retour à l'économie naturelle après l'arrêt de l'économie monétaire.

Nous pouvons maintenant examiner le contre-coup que subirent l'organisation de l'industrie, du commerce, de la propriété foncière, les économies domestiques, le capital.

Beaucoup de causes ont agi sur la dissolution économique de l'Empire, et parmi celles qui ont transformé les systèmes de production agricole et industrielle, il faut placer en première ligne la cessation de l'importation des esclaves. L'agriculture s'en ressentit aussitôt, cette grande base de l'économie romaine, à laquelle tous étaient plus ou moins intéressés, comme propriétaires grands ou petits ou comme travailleurs. Lorsque le travail servile ne fut plus abondant et bon marché, on eut recours au colonat, aux locations servîtes et à d'autres

contrats, dans lesquels tous les travailleurs donnaient au propriétaire une partie du produit brut. Cette participation aux produits mettait le colon dans une dépendance étroite du propriétaire, dont les agents surveillaient son travail pour qu'il fût le plus productif possible ; mais une fois donnée la part qui revient au propriétaire et après avoir fourni les travaux stipulés à la villa du maître et consistant en services de voiture ou autres travaux agricoles, le colon était personnellement libre. Il différait donc de l'esclave qui, les travaux de la terre terminés, était obligé, dans les ergastules, de tisser, de teindre les étoffes, de fabriquer des vases, des charrues, des chariots, c'est-à-dire de fournir au propriétaire des profits industriels et commerciaux en même temps qu'un revenu foncier.

Et alors il arriva que la villa ne fut plus ce centre puissant d'autarchie économique où non seulement on produisait ce qui était nécessaire à la maison et où on le transformait, mais où on produisait aussi pour le marché, à l'aide d'esclaves provenant de pays industriellement avancés. Elle devint un gros magasin de denrées, — que les colons y apportaient et dont les agents du fisc venaient prendre une grande partie pour les annones publiques, — avec un petit nombre d'esclaves, ce qu'il en fallait pour les besoins du propriétaire, esclaves germains ou sarmates, par conséquent sauvages, querelleurs, ignorants, incapables d'être employés à la production manufacturière.

Ces faits, l'épuisement de l'esclavage et l'introduction du colonat, décomposèrent les grandes économies domestiques et facilitèrent l'expansion du travail libre auquel on dut avoir recours, toujours dans une faible mesure, comme le permettaient les faibles ressources de consommation.

Certains faits notables nous permettent de constater

l'élargissement général de l'activité productrice, c'est-àdire des forces mises en mouvement pour satisfaire, seraitce même d'une façon rudimentaire, certaines exigences économiques. M. Ciccotti a fort exactement montré dans son Tramonto délia schiavitu (p. 293) que les formes et les proportions de cette production ne peuvent être rigoureusement établies et déterminées. Les écrivains qui ont étudié le monde classique y ont trop souvent, comme on l'a montré, transporté des idées et des formes économiques qui appartiennent à l'époque moderne, et lorsque les formes extérieures de la vie antique présentaient quelque ressemblance avec celles de la vie moderne, ils ont, sans plus, assimilé les unes aux autres, procédé inexact et souvent très dangereux.

Ce que nous montre le tableau du travail à cette époque c'est la prépondérance que le travail des artisans prend petit à petit sur le travail servile. Les écrivains de l'Eglise latine ne donnent plus à celui-ci l'importance qu'il avait à l'époque d'Auguste. Saiat Ambroise, là où il s'occupe du travail, parle de préférence de Y operator , de Yoperarius, de Yartifex, de Yagricola, de l'ouvrier libre (1) ; et ailleurs, parlant des ouvriers étrangers que l'on voudrait chasser en temps de disette, il se demande si on pouvait encore les remplacer par des esclaves et où étaient ceux-ci (2). Désormais les esclaves on ne les trouve plus que dans les familles, occupés aux travaux domestiques, et c'est là une servitude domestique fort différente de l'ancienne (3). Dans les métiers il y a maintenant des ouvriers libres, des artisans, qui « cherchent, comme disait saint Ambroise, à débarquer l'almanach,

(1) De Noe et arca, ch. xxix (édit. Migne, XIX, 409).

(2) Id., De officiis ministror., m, 47. — Lactantii, De mort, perscc, 7.

(3) Aristidis, Ovation., p. 216, édit. Jebb.

contents de faire ce qu'il faut pour se procurer du pain ». Us ont remplacé les esclaves dans les métiers.

Les lois règlent le louage de la main-d'œuvre, défendent les affranchis contre l'arbitraire des maîtres, établissent la quantité à'operae qu'ils doivent fournir, distinguent entre le droit aux operae et le droit de patronage, défendent au maître d'obliger l'affranchi à habiter dans sa maison et décident qu'il est libre d'aller où il veut. Ainsi on sépare l'affranchi de la familia dont il faisait partie et on l'élève à la condition d'ingénu tenu à certains services à rendre en nature ; et c'est là une disposition importante, non seulement parce qu'elle répond aux conditions de l'économie qui revient aux échanges en nature, mais parce qu'elle tend à libérer l'affranchi du danger de s'endetter et de vendre son travail à n'importe quel prix pour pouvoir payer le maître à l'époque fixée. Cela nous montre l'indépendance économique des affranchis-ouvriers et la fonction sociale que le travail libre remplit, et pour laquelle cette indépendance doit être complètement assurée.

La diffusion des artisans est prouvée par l'édit de Dioclétien sur les prix et par les taxes sur le travail. Dans cet édit, qui fut probablement appliqué aussi en Occident (i), avec sa vaine tentative de fixer le rapport dans lequel une marchandise doit être échangée contre une monnaie de crédit dépréciée, se révèle le développement qu'avaient pris les professions industrielles, c'est-à-dire l'économie urbaine. Le type de l'économie auquel l'édit se rapporte est celui de la boutique, où l'artisan est aidé par ses fils et par des apprentis, et c'est

(i) Bûcher (Die Diokletian. Taxordnung, dans la Zeitschr. f. d. gesam. Staatswiss., L, 1894), 192 croit qu'il ne s'appliquait pas à l'Orient, mais Lactance (de mort, persec, 7) montre qu'il s'appliquait à toutes les provinces.

celui du salariat pour les travaux de construction, du charpentier, du peintre, etc. La constatation faite de ces formes de production est la seule chose certaine qu'on puisse extraire de l'examen de ces tarifs, à tort considérés comme une preuve d'une économie monétaire, d'une grande production de marchandises, d'une activité industrielle importante. A propos de ce qui paraîtrait être le signe d'une économie monétaire, parce que le salaire est fixé en monnaie, et parce qu'on parle de monnaie divisionnaire pour le trafic de tous les jours, remarquons comme preuve de ce fait que même aux époques de grande pénurie de l'intermédiaire circulant, la monnaie est prise comme terme de comparaison des valeurs ; remarquons également que souvent la compensation du travail est donnée en nourriture ou en salaire avec de la nourriture. Parmi tant de questions que soulève l'édit, il en est une pour laquelle la réponse est certaine, et c'est la constatation, de la part du législateur, de l'importance des artisans et du travail libre, c'est-à-dire de l'économie urbaine, qui a remplacé les grandes économies domestiques des propriétaires de latifundia.

Aussi dans cette période de décadence l'axe autour duquel tourne la société romaine c'est toujours la propriété foncière, la terre, dont la possession n'est pas en un petit nombre de mains, comme on le croit généralement. La distribution de la propriété est un élément essentiel à connaître dans la phase de l'économie domestique afin de pouvoir évaluer le caractère et l'extension de celle-ci, comme aussi l'importance de la production urbaine.

Or, les sources législatives du bas Empire nous permettent d'établir que, contre l'opinion courante, la classe des propriétaires petits et moyens était importante, et que, à côté des richards — potentio?'es, illustres, sena-

tores (I) — il y avait d'autres classes, qui se graduaient suivant l'importance différente de leur propriété foncière.

Le droit distinguait les personnes en diverses catégories selon la nature de leurs revenus et leur puissance économique : d'un côté il plaçait les propriétaires fonciers, ceux qui avaient des fundi ou des domus, et de l'autre les negotiatores ou mercatores, c'est-à-dire les représentants du capital commercial. Parmi les propriétaires ou possessores la différenciation était très grande, et l'on se trompe quand on croit que le titre de possessores ou de domine indique seulement des propriétaires de latifundia. Au contraire il y a des possessores qui sunt curiales ou simplement curiales ou honorati (2) et des possessores qui ne sont pas curiales, et des propriétaires plus petits ou des hommes privés (3), puis môme de la plèbe qui a un peu de bien (4), et enfin les colons et les ruraux, c'est-à-dire les vulgaires paysans ou ceux qui sont asservis à la glèbe ou qui ofïrent comme mercenarii leur travail sur les places des villages.

Entre les propriétaires de latifundia et ces derniers il y a les possessores qui ne forment pas une classe unique mais une gradation de classes d'après l'étendue et l'importance de leur propriété foncière, de telle sorte qu'ils

(1) L. 27, Cod. Th., xi, 1 ; 1. 2, id., x, 7 ; 1. 4, Cad. lu&t., xi, 6 : « Principalium domus possessorum », 1. 2, Cod. Th., xv, 9 ; « domus clarissimorum vel potentium : Nov. Majoriani, n, § 2i,

(2) L. 12, Cod. Th., x, 7 ; 1. 12, id., xi, 7 ; I. 19, C. Just., I, 4 ; 1. 14, id., îx, 27 ; 1. 7, id.. î, 55 ; Nov. Valent., m,- fit. 33 §§ 1 et 2.

(3) Minores possessores, 1. 12, C. Th., x, 7 ; Tenues : Cassioi.., ji, 24, 25; Médiocres, 1. 27, Cod. Th., xi, 1 ; Cassiod., vu, 45. Possessores qui non sunt curiales : 1.7, C. Just., vin, 10. Vrivati, 1. 4, Cod. Just., xi, G ; 1. 4, Cod. Th., xin, 0.

(4) L. o, Cod. Th., xi, 24. lies familiares : 1. 1, Cod. Th., n,

peuvent appartenir à la curie si leur propriété est supérieure à 25 jugera (1), être honorati, ou bien ne pas sortir des médiocres. Que tous ceux-ci soient compris dans l'expression possessores et que ce nom ne soit pas réservé aux seuls propriétaires de latifundia (domini possessionum) comme nous le pensons (2), c'est ce qui résulte des expressions des lois qui établissent que seront curiales ceux qui possèdent 2o jugera et qui distinguent d'après la propriété les propriétaires curiales et ceux qui ne le sont pas, qu'ils appellent également possessores, mais en ajoutant le qualificatif de médiocres ou minores pour indiquer leur exclusion des honneurs et aussi des charges de la curie. Possessor a une signification générique, on l'applique à tous ceux qui, à la ville ou à la campagne, vivent du produit du sol travaillé par d'autres, aux grands comme aux petits propriétaires, en opposition à ceux qui vivent du profit du travail industriel ou commercial, et en antithèse à la plèbe, à la populace, affirmant encore une fois l'importance de la propriété foncière comparée aux autres formes de la richesse (3).

(1) L. 23, Cod. Th., xn,l.

(2) Ainsi Fustel de Coulanges L'invasion germanique, 42. — Za- CHAB1.E von Lingenthal, Znr Kenntniss des rocm. Steuerwesens in d. Kaiserzeit, dans les Mémoires de l'Acad. imp. des sciences de Saint-Pétersbourg, série 8, t. VII, p. 3. — Meitzen, Siedelung und Agrarwesen der Ostrogerm., Westgerm., 11,280.

(3) Les possessores ne forment pas un ordo, d'après le droit, bien que dans la langue courante on les rapproche: c'est pour cela que dans les Variar. de Cassiodore il en est parlé comme d'un ordre ajouté aux autres et parfois distinct (h, 17; m, 9 et 49 ; iv, 8 ; vi, 24 ; vit, 27 ; vm, 29), d'autres fois séparé (m, 44; v, 9, 15, 38), d'autres fois en antithèse avec les décurions (ix, 4). Dans les lois on distingue ordo et possessores (1. 1, Dig., lix,9 ; 1. 2, Cod. Th., xi, 22, A'or. Valent, m, tit. 6, 2, §1), c'est-à-dire que les possessores qui occupent une situation politique forment un ordo,

Le fait qu'il suffit de 2o jugera, c'est-à-dire de 6 hectares environ pour être curiale, le fait que les curies étaient en grande partie composées de personnes qui. pour fuir les rigueurs du fisc, — « plus que la perte de leur fortune ils redoutaient la prison et les tortures » (C.Th., xu, Nov.'Maiorani, tit. 10.), — s'étaient mises à cultiver leurs terres et se cachaient dans les campagnes (1. 10, Cod. Th., xn, 1) et administraient les patrimoines d'autrui I. 02, id. , ou quittaient la ville pour s'établir définitivement à la campagne dans l'espérance vaine de se soustraire aux griffes du fisc (l), ces faits, disons-nous, prouvent l'existence d'une nombreuse classe de petits propriétaires. Et c'est à cette classe que se réfèrent les lois par l'expression de possessores, qui embrasse tous ceux qui possèdent de la terre, si petite qu'en soit l'étendue (2), curiales ou non curiales, tout propriétaire non cultivateur (3), sans égard à la condition dans laquelle il se trouve à l'égard de la curie. L'étendue de la propriété ne sera prise en considération que pour l'inscription à la curie, et c'est de là que naîtra la distinction en minores et curiales (4). On peut soutenir que

les autres sont toujours séparés des autres classes au-dessus desquelles ils s'élèvent.

(1) L. 1, 2, Cod. Th., mi, 18; 1. un., C.Jmt., x, 37.

(2) Quantulacumque possessio. 1. 14, Cod. Th.. xi, 1 ; terrula, 1. 6, § 2, id.f xi; 24.

(3) Cf.l. 6, g 5, Dig.,L, 4.

(4) Les lois distinguent entre le- possessores maanmae dignitatis etposs. minimae (1. 18, C. Th.. xi, 1), distinction qui se rapporte non à la fortune personnelle mais aux charges et dignités occupées, de sorte qu'un petit propriétaire pouvait être inscrit parmi les po»*. maximae dign., c'est-à-dire parmi les honeslion

un homme riche parmi les humiliores, selon qu'il avait ou n'avait pas occupé une charge importante (cf. 1. 6, />'<y.. xlvii, 11). En conséquence, possessores et reliqui possessores distincts des plcbci c'étaient ceux qui possédaient de la terre.

même alors il y avait dans les villes une classe de propriétaires, de possédants, distincte de la plèbe (1), qui était nombreuse dans les Gaules, comme -on peut le déduire de la définition que la loi salique donne du Rornanus homo possessor (2), en Italie, comme cela résulte d'autres sources (3). Considérant que ne faisaient pas partie de la curie les négociants qui n'avaient pas de terres et les plébéiens, à moins que comme propriétaires ou comme possesseurs d'une certaine somme d'argent ils n'aient le droit d'être inscrits, et rappelant que le principal titre pour y être admis était la possession d'un bien familial, il faut conclure que la partie la plus laible mais aussi la plus nombreuse de la curie devait être formée de petits propriétaires, qui étaient ces curiales inférieurs que les empereurs cherchaient à défendre contre les compressions des puissants, et pour lesquels fut constitué le defensor civitatis (4).

L'existence de cette classe moyenne, nombreuse et importante, nous est démontrée non seulement par les dispositions spéciales prises à propos du defensor civitatis, des réformes cadastrales de Constantin qui sépara les grandes propriétés du cadastre commun o), reconnaissant ainsi la distinction entre la grande et la petite propriété, mais encore par certains traits de la vie

(1)L. 7, Cod. Th., vu, 13; 1. 133, id., xn, 1 ; 1. 2, id., x\, 52 ; 1. 5, id., xni, 5.

(2) Lex Salica xlui, 6 « Romanus homo possessor id est qui res suas in pa#o ubi commanet, proprias habet ».

(3) Voir mon étude Sulla distnbuzione délia propriété fondiaria in Italia durante l'Impero, dans Archivio giuridico, LXII, 1899.

(4) L. 72, 132 et 173, Cod. Th., xn. 1. Cf. Chénon, Etude historique sur le defensor civitatis, dans la Nouvelle revue historique de droit, XIII, 321.

(o) Zacharue yox Lixgenthal, Zeitschr.f.Rechtsgesch. Reçut. Abth. XXV, 241.

romaine. Môme à l'époque romaine la partie la plus considérable, sinon la plus riche des petites villes, ceux qui aspirent aux emplois, ceux qui exercent les prolessions libérales, était formée par une bourgeoisie vaniteuse et endettée, comme on dit (1), qui met une barrière infranchissable entre elle et les mercenarii, la plèbe (2), et qui est pleine de défe'rence pour les classes supérieures (3) qu'elle courtise, dont elle voudrait s'approcher et dont elle attend les faveurs. Elle habite dans la ville, et elle s'honore à'ètrecivis et non agricola, mais elle profite de l'emphytéose pour obtenir des terres des grands propriétaires, terres qu'elle fait cultiver par des colons et qu'elle exploite de la façon la plus dure (4).

L'emphytéose et les locations héréditaires furent parmi les moyens dont se servirent beaucoup de cultivateurs pour s'élever et rentrer dans la classe des possédants, des petits propriétaires (5), et la législation les protégea, les considérant même comme domini, parce que, sauf payement de la rente, ils pouvaient vendre, faire donation, transmettre par testament les fonds emphytéotiques ((')). En prenant ainsi l'administration de terres impériales ou sénatoriales, beaucoup améliorèrent leur condition, et on peut croire que la classe inférieure des

(!) Le biographe de Saint-Martin dit que celui-ci naquit à Pavie de parents |« secundum saeculi dignitatem non infirais ». Solpici Severii, De vita S. Martini, ch. i, édit.Migne, XX, 162.

(2] Amurosii, De Tobia, ch. xxiv, édit. Migne, XIV, 712.

(3) Soxpicu Sevèri, op. cit., ch. vin.

(4) Comme le colonat n'était pas compatible avec l'emphytéose on doit admettre que la classe des possessores utilisa seulement ce dernier contrat. C'est de ces détenteurs de biens emphytéotiques dont parle la Nov. Valent., ni, tit. [S, 1 ; 1. 4, Cod. Just., xi, 70 ; 1. 4, kl., xi, 71.

(5) L. 1. Cod. Just., i, 34 ; 1. 33, Cod. Th.,v, 13.

(6) L. 4, 17, Cod. Just., xi, 47; 1. 1, id., xi, 62 ; id., xi, 63 ;1. 1» Cod. Th., v, 11 ; 1. 7, id., xi, 1.

citoyens, c'est-à-dire la partie industrieuse de la ville, attirée par des contrats avantageux, dirigeait vers les campagnes cette activité qu'elle ne dépensait pas dans l'industrie, soit par suite des préjugés qui frappaient celle-ci, tandis que l'agriculture était toujours en honneur, soit parce que le travail industriel était peu demandé et de plus que, par suite de l'organisation corporative des ouvriers, il n'y avait pas de place avantageuse pour ceux qui exerçaient une fonction principalement parasitaire. En somme l'emphytéose augmenta les ressources des médiocres et des minores possessores, auxquels fut ouverte une autre voie pour devenir curiales, et elle améliora la situation des cultivateurs libres (viccmi) qui purent devenir possessores. Dans les deux cas, le dernier effet de l'emphytéose fut de renforcer la classe des petits propriétaires.

Beaucoup de cultivateurs tirèrent avantage de la crise monétaire dans laquelle se débattaient les autres classes et l'Etat, et du retour à l'économie naturelle ; ils améliorèrent leur situation en devenant de petits fermiers sur les grands domaines.

Ce qui paraît vraisemblable d'après les sources, c'est que pendant le Bas-Empire, le nombre des personnes qui à des titres divers étaient intéressées à la propriété foncière augmenta et que beaucoup de familles furent en contact direct avec la terre. La classe rurale s'enrichit de tout ce dont s'appauvrirent les classes qui avaient vécu de commerce ou de rapine sur les richesses du monde, et qui avaient improductivement dissipé les fortunes monétaires. Dans les campagnes où le besoin de monnaie se faisait moins sentir, on put pratiquer l'économie naturelle sans dommage et même avec profit. Pouvant payer le loyer en nature, comme les impôts, pourvoyant directement à des besoins très li-

mités, et payant en nature les artisans, les colons, les mercenaires et les marchandises, la classe rurale ne soutînt pas de la rareté de la monnaie, dont les mauvais elFets frappèrent surtout la classe des grands propriétaires, les négociants, les artisans, les plébéiens, tous ceux qui devaient payer des impôts en argent, et se répercutèrent spécialement sur les classes urbaines.

Non seulement les ruraux ne soutinrent pas de cette crise monétaire pour cette raison, et non seulement la législation impériale facilita la formation des classes moyennes propriétaires, l'élévation des mercenarii en agricolae et défendit la simplicité innocente des ruraux contre les patentes (1), mais on peut dire que ces mêmes mesures fiscales consolidèrent la petite propriété, tandis qu'elles sonnaient la ruine de la grande propriété, c'està-dire qu'elles débarrassèrent celle-là de la menace permanente du concurrent redoutable qui toujours l'avait fait tomber dans ses pièges. On sait que les propriétaires de latifundia devaient payer même pour les terres incultes (2), qu'ils ne pouvaient réduire le nombre des colons qui avaient droit à n'être pas renvoyés, ni celui des esclaves qu'ils trouvaient sur le fonds acheté. Dans ces conditions, le payement en nature était extraordinairement ruineux. Au contraire, la petite propriété mieux cultivée supportait mieux le poids de l'impôt, qui arrivait toujours à être proportionnel. Quand les impôts sont excessifs, la culture du latifundium se réduit aux terres les meilleures. Au contraire, le petit propriétaire est toujours dans la nécessité de produire pour lui et par conséquent il s'étudie à payer sa part d'impôt en s'imposant les plus grands sacrifices. Le payement des impôts

(1) L. 5, Cod. Th., j, 20; 1. 3, id., vu, 16; I. 3, 8, § 1, Cod Just., I, 55 : 1. 8, id., xil, 22; 1. 0, Cod. Th., xi, 21.

(2) L. 12, Cod. Th., xi, 1 ; 1. V, Cod. Just., xi, 11.

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en nature est sans doute très onéreux ; cependant il a quelques avantages, et même les économistes français, à propos des paysans de l'ancienne monarchie, ont remarqué que ce mode d'impôt ne fut pas de'testé, comme on pourrait le croire, le paysan n'étant pas obligé de vendre, de subir le prix des accapareurs, à une époque où manquaient les routes, les marchés et l'argent, où chacun produisait pour ses besoins et où les échanges étaient en petit nombre.

Les points saillants que Ton peut rappeler dans cette rapide analyse sont les suivants : la dissolution des grandes maisons par suite de la disparition des sources de l'esclavage, la formation d'une petite propriété foncière, c'est-à-dire de petites économies domestiques dissociées dans les campagnes, et d'une classe de petits propriétaires fonciers résidant dans les villes. Coordonnons ces faits avec le retour à l'économie naturelle par suite de la rareté de la monnaie et voyons les effets qu'ils eurent sur l'économie générale.

Le premier effet fut de renforcer le régime de l'artisanat, qui devenait nécessaire à mesure que disparaissait l'esclavage, et de développer, bien que dans une mesure restreinte et rudimentaire, l'économie urbaine, avec les métiers et commerces qui servent à compléter les économies domestiques. Dans les centres urbains, dam les bourgs se forme le petit métier, exercé par l'artisan rétribué en nature au moment des récoites, par l'ouvrier ambulant qui va dans les maisons, dans les campagnes fournir son travail et qui reçoit en échange des vivres et des denrées. Tout le monde a recours à l'artisan, le grand propriétaire, les petits et mo}rens propriétaires, les colons, pour tout ce qu'ils ne peuvent produire chez eux. Ainsi progresse l'économie urbaine, qui existait bien dans la période précédente, mais dont le développement

était arrêté par l'économie servile. Maintenant les colons qui ont remplacé les esclaves sont devenus eux-mêmes les clients des artisans : et tous demandent au petit atelier urbain les produits que la famille ne peut fournir.

Dès lors progresse rapidement la différenciation entre l'activité agricole et l'activité manufacturière, qui s'établit dans les villes, où elle restera désormais. Si ce régime des artisans ne sortit pas de son cercle étroit c'est par suite de la pauvreté et du petit nombre des besoins de travail industriel de cette société. Cependant, même alors il eut son importance et c'est ce que prouvent les impôts dont il fut frappé et son organisation corporative.

La crise monétaire et la ruine des grandes maisons frappèrent à mort le commerce de luxe qui n'était au service que d'une petite minorité de riches. Ceux-ci souffrirent plus que les autres de la pénurie des valeurs d'échange, ils s'endettèrent par suite des intérêts exhorbitants qu'ils durent payer pour avoir de l'argent (1) et ils se trouvèrent propriétaires de vastes propriétés sans avoir l'argent nécessaire à leurs besoins les plus urgents (2). Ils durent en conséquence renoncer aux coûteux produits exotiques. Les relations commerciales avec les pays lointains cessèrent et le mot negociatio finit par désigner le petit commerce.

L'argent encore existant ne s'employa ni au commerce et moins encore à l'industrie productive, qui, par suite de la simplicité de la technique, n'avait pas besoin de grandes dépenses d'établissement ni d'avances considé-

(1) Ambrosii, De officiis ministr., n, 15, 76, 77 : De Nebuthe, ch. v, n° 21, édit. Migne, XIV, 736.

(2) Proba, veuve du préfet Pétrone, chef de la très riche famille des Anici qui possédaient des terres en Italie, en (iaule, en Afrique, fuyant de Home devant l'invasion d'Alaric, dut vendre des terres et des bijoux pour pourvoir à ses besoins et à ceux des siens. Voir Hiekonym., Epist., vin.

rables, mais à l'usure, aux prêts sur gage, acceptant même pour gage des cadavres (1). Le prêt sur gage était la seule garantie possible, et il n'y avait pas d'autres formes de crédit, alors que les lois défendaient aux décurions de vendre sans l'autorisation d'un décret leurs biens, qui devenaient ainsi des lidéicommis.

Le capitalisme qui avait, dans la forme que nous avons décrite, brillé à la surface de l'économie romaine, disparut rapidement, aux premiers signes des restrictions qui frappaient l'économie monétaire. Puisque l'économie monétaire représente la manifestation extérieure delà vie économique, il est clair que la quantité de monnaie qui sert comme capital circulant, constitue un élément principal pour la prospérité matérielle d'un pays. Quand cette quantité se restreint au plus strict minimum, il n'est pas possible d'accumuler ou de former de nouveaux fonds ou de remplacer les richesses consommées. Cela est moins vrai aujourd'hui par suite du grand développement du crédit et des banques, mais cela était vrai dans l'antiquité, où la monnaie était le seul matériel représentatif de la richesse et où les métaux précieux étaient indispensables pour l'accumulation du capital. Si la monnaie et le capital circulant ne sont pas nécessaires à la vie humaine, ils le sont cependant à la vie civilisée. Or, non seulement la diminution de la monnaie dispersa les derniers vestiges du capitalisme antique, mais elle poussa la société vers le prêt en nature, les prestations en nature, les rétributions en nature, c'est-à-dire vers des formes qui accompagnent la production domestique dans une économie naturelle.

(i) Surles opérations des usuriers, voir S. Ambroise, De offîc. minist., m, eh. vi. 41 ; De Nabutke, ch. v, n. 21 ; De Tobin, ch. x, u. 36, ch. xxi. ch. vu, n. 25*28, ch. vin. — Sidon., Epist., vi, 8. — Tertullian., Liber de paticntia, ch. vu ; de idolatria, ch. xxiu.

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