‹ Le Capitole romain antique et moderne: La Citadelle, les temples, le Palais sénatorial, leChapitre 22 sur 88 · PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

PÉTRARQUE

L'importance attribuée aux couronnements poétiques célébrés au Capitole montre bien la fascination qu'il exerçait au loin comme de près. D'ailleurs, le souvenir des cérémonies de ce genre dont le Capitole passait pour avoir été le théâtre dans l'antiquité^ rehaussait encore la gloire d'y recevoir le laurier

I. Archiv. Stor. Capit., Cred. VI, vol. 104, p. 17. A. Bertolatti, Artisti Lombardi, II, 309. Ce Bescape fut un grand restaurateur des antiquités du Capitole ; il restaura entre autres la statue de Marforio en 1594. Il mourut en septembre iSçp; il avait été « gouverneur » de la corporation des marbriers en iSçô. {Archiv. delV Università dei Marmorari, vol. V'^I,fol. 6,20.) En 1699, juillet, il est qualifié d'« estimateur d'intailles ». {Ibid.) Il ne mena pas à bien son travail. — 2. Archiv. Stor. Capit., Cred. VII, vol. 89, p. 104, io3, séance du 8 novembre etdu 16 décembre 1767. — 3. Voir Helbig, I, n* 541, et Burckhardt, Le Cicérone^ trad. franc., r* partie, p. 162, M. Ce groupe est d'un travail admirable; la pierre toutefois a été fortement corrodée par l'action du temps. C'est à tort que Vacca prétend qu'il fut découvert sous le pontificat de Paul III. Voir Michaelis, p. 6. —4. Voir aux chapitres qui leur sont consacrés, xviii' siècle, les couronnements de Perfetti et de Corilla. — 5. Il est certain que, dans l'antiquité, il se célébrait tous les cinq ans des jeux poétiques au Capitole et qu'on y couronnait des poètes; mais il n'est pas sûr que ce fussent des cérémonies bien sérieuses. Une

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symbolique. Aux yeux de Pétrarque et de ses contemporains, un poète ne pouvait être assuré de l'immortalité qu'autant qu'il avait reçu cette consécration, de même que le roi des Romains ne devenait empereur qu'après avoir été sacré à Rome.

C'est pourquoi Pétrarque accueillit avec une satisfaction qu'il ne cherche pas à déguiser l'offre que lui firent les sénateurs romains de se faire couronner au Capitole. Le même jour qu'il recevait leur missive, le 3o août 1840, arriva dans sa solitude de Vaucluse, où il était tout occupé à composer son poème sur l'Afrique, une autre lettre que lui adressait l'Université de Paris, et qui contenait une invitation analogue. Pétrarque n'hésita pas à se décider pour Rome, bien que l'offre de l'Université de Paris lui parût, dit-il, infiniment flatteuse, car l'honneur d'être sacré au Capitole était à ses yeux sans second.

Il se mit en route en février.! 841, et se dirigea d'abord vers Naples, car il ne voulait pas recevoir le laurier sans en avoir été jugé digne, et le roi Robert, dont la cour était un foyer de littérature, et qui était lui-même en grande réputation d'écrivain, lui semblait qualifié pour rendre témoignage de son mérite. L'épreuve fut courtoise, et Pétrarque obtint le diplôme qu'il ambitionnait. Le bon roi Robert aurait bien voulu couronner de sa propre main le poète, et il lui rappela que si Rome possédait le Capitole, Naples conservait les cendres de Virgile. Mais Pétrarque tenait à être couronné au Capitole, et il partit, accompagné de deux chevaliers que le roi lui donnait comme défenseurs, et dont l'un fut assassiné en chemin. Le roi lui remit son manteau royal pour qu'il le portât le jour de son couronnement. Il fît son entrée dans la ville le Vendredi saint, 6 avril 1341 *.

Le surlendemain, jour de Pâques, eut lieu le couronnement*. Douze jeunes gens, vêtus de rouge, fils de gentilshommes ou de citoyens de marque, ouvraient le cortège ; ils récitèrent, au cours

inscription trouvée à Guasto dans les Abruzzes apprend qu'en l'an 106 on couronna au Capitole le poète L. Valerius Pudensqui avait treize ans.(TiRABoscni, II, 89. Cf. Suétone, Nero, xiii.) Cette pratique cessa à la chute de l'empire romain ; certaines cités italiennes la reprirent au moyen âge ; à Padoue, on couronna le poète historien Albertino Mussato et Bonatino ; à Prato, Convenevolc qui fut le maître de Pétrarque. Dante, dans son exil, songeait au jour où il recevrait le laurier dans l'église S. Giovanni à Florence {Paradiso^ xxv, v. g et I, V. 25). La couronne était parfois un bonnet, une mitre, comme le passage de Dante l'indique. (De Sade, Mémoires pour la vie de Pétrarque, 1764, t. II, appendice, 7; Gregorovius, III, 339.) — I. Il assurait avoir rencontré Laure pour la première fois le vendredi saint. Sonnet m des Sonnets pendant la vie de Laure. ■— 2. On n'en a de relation que dans Monaldesco, Murât., R. Italie. Script., XII, 540. Cf. Ibid., III*, 843. Pétrarque fait de fréquentes allusions à cette cérémonie, mais ne la décrit pas. Il y a dans le récit de Monaldesco des inexactitudes manifestes, mais le fond semble vrai.

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de la cérémonie, quantité de vers composés par Pétrarque en rhonneur du peuple romain. Derrière eux, venaient six nobles romains vêtus de vert, un Savelli, un Conti, un Orsini, un Paparese, un Montanari, un Annibaldi; chacun portait une couronne de fleurs de couleur diff*érente. Ils précédaient le sénateur Orso, comte d'Ang-uillara % lequel, entouré d'une foule nombreuse, portait la couronne de laurier. Le cortège se rendit dans la salle des audiences solennelles, la salle de TAssectamentum. Pétrarque, qui s'était retiré d'abord dans une autre salle, fit alors son entrée, tandis que les trompes et les fifres se faisaient entendre, et il s'avança, couvert du manteau royal du roi Robert. Trois fois il cria : « Vive le peuple ! Vivent les sénateurs ! Que Dieu les tienne en liberté ! » II prononça ensuite un discours dont le texte, long-temps perdu, a été retrouvé » ; l'argument en était ces deux vers des Géorgiques (III, v. 291) :

Sed me Parnasi déserta per ardua dulcis Raptat amor...

Quand il eut achevé, le poète fléchit le genou devant le sénateur, qui était assis sur la chaire de V Assectamentum, et qui lui dit, en ôtant la couronne de sa tête pour la placer sur la sienne : < Cette couronne est la récompense du génie' ». Pétrarque récita un sonnet en l'honneur des anciens Romains, et toute l'assistance cria : « Vivent le Capitole et le poète ! ♦ »

I. Il est assez difficile de savoir quel était l'autre sénateur à cette époque et quel rôle il joua (il y avait alors toujours deux sénateurs), car les textes se contredisent ; ce fut sans doute Stefano Colonna, un ami ancien de Pétrarque. Pétrarque le donne à entendre dans une lettre à Barbato Sulmonese qui se trouve dans ses œuvres complètes, édition de Bàle, i58i, t. III, 4. Toutefois le diplôme qui lui fut attribué et qui se trouve dans Vitale, Storia diplom. dei Senatori di Roma, 1, 269, désigne, ainsi que la lettre citée ci-dessus, l'autre sénateur sous le nom de Giordano Orsini. Voir aussi De Sade qui s'est borné à recueillir les textes sans esprit critique. — 2. Scritti inediti di Francesco Petrarca publicati ed illustrati da Attilio Hortis, Trieste, 1874, p. 3ii. — 3. Le sénateur déclara Pétrarque poète lauréat en ces termes : « Magnum poetam et historicum declaramus, prœclaro magisterii nomiîte insignimus, et in signum specialiter poesiSy nos Ursus cornes et senator prœfatus pro nobis et collega nostro coronam lauream nostris tnanitus eius capiti impressimus. • De Sade, t. III, pièce justificative xix, donne le texte du brevet accordé au poète par les sénateurs ; il y est dit qu'il a reçu le droit de porter la couronne de myrte et le « costume du poète » ; les poètes avaient, en effet, un costume particulier. Dante fut enseveli in hatito di poeta, dit Villani, Liv. IX, cap. i33. — 4. Dans une des relations apocryphes de cette solennité, il est raconté qu'une femme voulant témoigner à Pétrarque son enthousiasme avait préparé un bol de parfum qu'elle comptait lui répandre sur la tête à son passage, mais quand elle le vit, son émotion fut si grande qu'elle se trompa et lui jeta un liquide corrosif ; Pétrarque, qui saluait à ce moment, en perdit tous ses cheveux. (De Sade, II, appendice 5). Pétrarque avoue qu'il grisonna de bonheur, mais il ne dit pas qu'il fût chauve.

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Cette cérémonie se continua par une procession à Saint-Pierre, où le poète déposa sa couronne sur la tombe des apôtres, et elle se termina par un banquet *. Pétrarque feignit plus tard d'avoir quelque regret de s'être laissé couronner : « Ces lauriers dont mon front fut ceint alors, disait-il plus tard, étaient trop verts; si j'avais été plus mûr d'âge ou d'esprit, je ne les aurais pas recherchés*. » Au vrai, il demçura très fier toute sa vie de cette distinction qui fut pour beaucoup alors dans sa gloire'.

Tous les poètes italiens ambitionnèrent ce même privilège ; l'espérance d'être couronné au Capitole consola le Tasse à ses derniers moments. S'il mourut trop tôt pour voir ses vœux réalisés, le chevalier Perfetti, deux siècles plus tard, fournit, comme on verra, un honorable prétexte de renouveler la tradition à ceux qu'amusaient les évocations puériles de la grandeur passée de Rome.

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