GORILLE
La poétesse Gorille fut couronnée au Capitole du laurier poétique le 3i août 1776, et cette cérémonie, dont le souvenir était encore dans toutes les imaginations au commencement du siècle suivant, n'a pas été apparemment sans inspirer à M""* de Staël l'idée de la scène pittoresque qui lui sert à présenter le personnage de Corinne.
Avant même d'être conduite en triomphe au Capitole, comme Pétrarque et Perfetti, Corille était fameuse; ce n'est pas qu'elle eût beaucoup écrit, on ne connaît guère d'elle que quelques pièces de vers, mais elle savait tirer avantage de ce peu et surtout possédait le talent d'improviser, qui était alors si fort prisé en Italie *.
Née à Pise en 1728, elle avait promené sa célébrité à travers l'Italie, à Rome, à Naples, à Florence; Marie-Thérèse la manda à Innsbrûck pour y célébrer par ses improvisations poétiques les noces de l'archiduc Pierre-Léopold avec Marie-Louise de Bourbon (1765): la grande Catherine l'aurait voulue à sa cour et la gratifia d'une rente qui lui fut continuée par son successeur Paul I*"", et le pape Clément XIV l'autorisa, en considération de son savoir, à posséder et à étudier les ouvrages interdits par l'Eglise.
Elle fut, dit un de ses biographes, estimée de Métastase, chérie de Frugoni, honorée de Cesarotti et de Pagani; le grand
I. Il mourut à Sienne le i" août 1747. — 2. La vie de Gorille a été racontée, avec surabondance de détails, par Ademollo, Corilla Olympica, Florence, i8}>7. Amaduzzi parle d'elle assez longuement dans une lettre qui est imprimée dans \3iNuova Raccolta di Opiiscoli, vol XXXI, n' viii.Chracas décrit son couronnement {DiariOy ad an.) qui se trouve aussi relaté dans l'opuscule intitulé : Atti délia solenne coronazione falta in Campiioglio délia insigne poetessa... Rome, 1776. Cf. SiLVAGNi. David, La Cor te e la Società Romana, chap. XVII, qui donne la biographie de Corille. Corille mourut à Florence en 1800, le 8 novembre ; sur sa tombe ne fut inscrit que son nom en Arcadie, Corilla Olympica. Son portrait se trouve dans la Collczione di vile e ritrattidi uomini e donne illustri, Rome, 1B21, t. II, i5i.
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violoniste Nardini, qui avait coutume de l'accompagner dans ses déclamations, déposait parfois son violon d'admiration '.
Tant d'hommages et de si illustres recherches ne suffirent pas à son ambition: c'est pourquoi elle vint à Rome, car elle savait qu'on y obtenait, sans trop grand'peine. une gloire bruyante et universelle. Son attente ne fut point trompée. L'Académie des Arcadiens qui avait été fondée en 1690 • pour faire la guerre au mauvais goût •, comme le déclarent ses statuts, et qui maintenant le cultivait avec passion, s'empressa de la recevoir parmi ses membres, le 16 février 177.5. C'est alors qu'elle déposa son nom de Ma rie- Madeleine Morelli Fernandez* pour prendre un nom plus harmonieux, comme il convenait quand on entrait en Arcadie ; elle choisit celui de Corilla Olympica.
Peu après, le conseil communal lui déféra le droit de cité. Ce n'était pas encore assez. Corilla aspirait à être couronnée au Capitole: aussi prodigua- t-elle les preuves de son talent. L'Académie dus Arcadiens lui sen'it d'arène.
Le 7 mars 1776 la nouvelle /*"■////
pastourelle improvisa avec (<-/»(/« (r^fo^nea/
son habituelle facilité quel- «i- — -ji— «
ques poésies pastorales devant
les membres émerveillés. Le Fig. ^r- — Codiia.
i3 avril, qui était un vendredi saint, l'Académie tint une séance extraordinaire consacrée à la Passion du Christ, car ce n'est pas d'hier que ceu\ que n'absorbe pas complètement le souci des devoirs religieux
I. Frogoni, Carlo Innocenio, ni; ù Gdncs on i6y:, mort en ijÉB. poète lyrique. Ccsarolti, Melchiorre. né A [■aiJouc en 1730, mort en \^, iraduistl en vers OsBlnn et l'/Ifjde. Pagani, Luca Antonio, nâ â Pistoie en 1737, mort d Pisc en lOt.) ; auteur de poésies bucoliques. — z. Elle avait épousé, A Naples, D. Fcrdinando Pernandcz, gentilhomme espafrnol, qui devint colonel et gouverneur du préside d'Orbelello et y mourut, en 1798: il ;■ avait longtemps alors que Corilla
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se plaisent à continuer en temps de pénitence, sous de pieuses couleurs, leurs plaisirs coutilmiers. Corilla y chanta sur le sujet proposé « avec tant de chaleur, de mouvement et de grâce », qu'elle transporta l'assistance que charma, en outre, la douceur et la flexibilité de sa voix. A quelques jours de là, l'Académie ayant décidé de recevoir parmi les berg-ères Caroline-Louise, margravine de Bade et de Durlach, Corilla improvisa à cette occasion en se faisant accompagner d'une harpe et de deux violons. Ce fut Cirimm, « ministre du prince de Saxe-Gotha à Paris», qui proposa le thème qu'elle eut à développer et il le choisit délicat. « Un siècle où les femmes sont plus particulièrement vertueuses est-il un siècle plus particulièrement heureux pour les hommes r » Corilla sut dans sa réponse plaire aux femmes et n'humilier pas les hommes, ce qui prouve qu'à tout le moins elle ne manquait pas de dextérité. Ces éclatants succès eurent une récompense immédiate: le buste de Corilla fut placé dans la salle des séances de l'Académie : l'artiste anglais Christopher Heweston l'avait sculpté.
Corilla méritait et ambitionnait mieux. Le lo août commencèrent les épreuves décisives qui devaient montrer si elle était vraiment digne de la consécration qu'elle souhaitait. Ce jour-là elle subit un premier examen dans le Locanda nobile où habitait le prince Louis de Cionzague, promoteur de son couronnement*. Le choix du lieu de l'éprouve était au moins imprudent, car nul n'ignorait qu'il y avait quelque esprit de retour dans la démarche que faisait le prince en faveur de Corilla*. .
L'examen, s'il ne fut pas des plus approfondis, porta sur des matières dont on ne se serait guère attendu à voir la connaissance exigée d'une postulante au laurier poétique. Saliceti, médecin secret du pape, l'interrogea sur la coloration de l'iris ; Cavalli, sur la gamme et l'harmonie; l'avocat Cedri, sur la perte que fit l'éloquence à la mort de Cicéron ; Petroni lui demanda de prouver qu'il n'y a point de vertu sans piété ; Devoti, revenant
I. De la branche des marquis de Castiglione. Louis de Gonzague, fils de Léopold, était né à Venise en 1745; la République se chargea de son entretien et de son éducation, car son père l'avait laissé, en mourant, dans un grand dénuement. Il vécut quelque temps à Vienne, puis revint à Venise d'où il fut éloigné par le sénat en raison de certains écrits démagogiques. L'année même où Corilla fut couronnée, il publia un traité intitulé : « Il letterato buon Cittadino ». Quelques-unes de ses lettres furent produites à la Constituante lors des premières discussions. Il mourut à Venise, le 10 septembre 1819 (Litta, Famiglie celebri, Gonzague, table XVII.) — 2. On répéta qu'une femme, Violante de Bavière, avait fait couronner un homme, Perfetti, et que maintenant un homme, Louis de Gonzague, faisait couronner une femme, Corilla (Betti- NELLi, Risorgimento d'Jtalia^ p. 169). .