‹ Le Capitole romain antique et moderne: La Citadelle, les temples, le Palais sénatorial, leChapitre 80 sur 88 · COURONNEMENTS POÉTIQUES · texte numérisé non relu

COURONNEMENTS POÉTIQUES

Siwx sujets habituels, lui donna comme thème : « La vie pastorale »; pour Nardini, il ne demanda rien parce que la poétesse venait de se sentir prise d'un refroidissement et «craignait pour sa santé ». Le lendemain eut lieu une épreuve plus grave et plus solennelle. En présence d'une assemblée de dames, de cavaliers, d'écrivains, on posa d'insidieuses questions à la postulante : Pourquoi la fable rep résente- t-el le l'Amour avec les yeux bandés alors qu'elle lui donne des traits pour frapper un but déterminé > Quelle fut la première religion révélée et qui la révéla ? On lui imposa ensuite d'exposer les arguments par lesquels un Européen instruit devrait démontrer à un sauvage les avantages d'une législation. Les dames intervinrent à leur tour et Corilla dut donner son avis sur ce point : qui des hommes ou des femmes se montrent généralement le plus fidèles.

Dans la dernière épreuve à laquelle prirent part les douze membres de l'Académie, l'abbé Testa interrogea Corilla sur le beau dans les arts; l'abbé Marzi, sur la poésie héroïque; le prince de Gonzague, sur les preuves physiques et les preuves morales de l'existence de Dieu. Le lendemain 20 août, l'abbé Gioacchin Pizzi, grand ami de la poétesse et gardien général de l'Arcadie, proclama le résultat de l'examen qui, bien entendu, lui était favorable et il le communiqua aux magistrats du Capitole afin d'obtenir l'autorisation de couronner Corilla à la mode antique. Ceux-ci s'étaient déjà occupés de l'aiTaire. Le conseil, dans sa séance du 25 juin 1776, avait décidé de demander au souverain pontife s'il n'y aurait pas lieu, la prochaine fois que les Arcadiens s'assembleraient au Capitole, de leur permettre de donner « tumultuairement » le laurier poétique à la poétesse Corilla*. A quoi le pape répondit : « SSmus mandavit non convocari Arcadiam super proposiio argumenio, in reliquis reservavit sibi provideri. » C'était d'un fâcheux présage. Néanmoins l'abbé Pizzi présenta au souverain pontife son « billet d'office » portant le vote des examinateurs (8 août 1776), ainsi qu'il avait été fait pour le poète Perfetti, et, cette fois, les obstacles ayant été levés, le conseil chargea le marquis Ferdinando Raggi de veiller aux préparatifs de la fête et l'architecte Carlo Puri de Marchis de décorer convenablement la grande salle consulaire (27 août).

Le samedi 3i août, vers la tombée du jour, Corilla fut conduite au Capitole par les comtesses Cardelli, Dandini et Ginnasi ; la garde suisse du pape et la milice du sénateur faisaient la haie sur la place du Capitole. Corilla avait sollicité de venir jusque-là simplement, sans tout l'appareil triomphal auquel elle aurait eu

I. Texte de la supplique. Archiv. Stor. Capit., Cred. XV, vol. 1, fol. 423.

droit. La salle consulaire avait été g^arnie de tribunes « pour les divers ordres de la noblesse » ; un dais en occupait le fond, tout ^àrni de velours cramoisi, le portrait du pape y était appendu, quatre sièges y avaient été placés pour le sénateur et les trois consen^ateurs. Des tapisseries recouvraient les murs et seize lustres éclairaient la salle.

Corilla s'avança avec un maintien réservé et gracieux, disent lés relations, au milieu des applaudissements et au bruit des trompes. Elle touchait presque à la cinquantaine et n'avait jamais été belle : mais l'enthousiasme des spectateurs lui prêtait volontiers toutes les perfections nécessaires au rôle qu'elle jouait. Elle s'agenouilla au pied du trône des conservateurs ; le premier des conservateurs, Gio. Paolo del Cinque, qui était vêtu de la robe d'or congruente à sa dignité, se leva et, prononçant les paroles prescrites*, lui ceignit le front du laurier tandis que des musiques se faisaient entendre et que les mortiers du Capitole envoyaient une salve de cent coups. Le scribe du sénat dressa acte de la cérémonie.

La fête s'acheva par la lecture de quelques à-propos en vers composés par les membres de l'Arcadie et par une double improvisation de Corilla sur la splendeur de la ville éternelle et sur le haut prix qu'il convenait d'attribuer au laurier dont elle venait d'être honorée ; elle traita aussi de la supériorité de la philosophie moderne sur la philosophie ancienne et de l'influence de la religion chrétienne sur le développement des arts ; puis elle se retira dans une pièce intérieure du palais où ses admirateurs vinrent l'entourer. Parmi eux se trouvait un lord anglais, le duc de (iloucester*, qui parcourait alors l'Europe en quête d'émotions; ainsi, jusque dans le détail, le couronnement de Corilla ressemble étrangement au couronnement de Corinne.

Dans sa séance du 3 octobre suivant, le conseil ratifia la dépense qui s'était élevée à 488 : 5o écus '.

On avait, ce semble, comblé la mesure. La disproportion. était par trop frappante entre l'insignifiance de la poétesse et l'éclatant hommage qu'on lui avait rendu ; le redoutable Pasquin, à qui seul alors il était permis de dire la vérité, fit courir cent libelles,

I. « Eximitim hoc latidis Poeticœ dectts, qiiod tuo capitiimpono sub felicissimis auspiciis 6.S. I). N. P. Pu Sexti, Millier egregia et nobilis nostra civis, sit piiblici non minus erga te studii argumcntum, qiiam obseqtientissimi animi signifîcatio erga amplissimam illam, et plane regiam benevolentiam, qua decoraris. » Corilla répondit : « Poetica laurtis immeritœ imposita fronti, excelsam SS. Patris ac Principis Papœ PU Sexti munificentiam, effusamqtie Senatus Populique Romani erga me voluntatem testatur, quorum utraque aut onoie dignos invenit, aut facit. » — 2. William Iïexry, né en 1743, mort en i8o5. — ?. Archiv. Stor. Capit., Cred. XV, vol. i, fol. 44.J.

ridiculisa et Corilla et les Arcadiens de si belle façon que la couronne de laurier qu'ils lui avaient donnée devint pour elle, comme le disait l'abbé Pizzi, une couronne d'épines *. L'Arcadie ne tarda pas d'ailleurs à succomber elle-même sous les moqueries dont elle devint l'objet.

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