CHAPITRE IV Les vifs-ardents
Etude.
I. — Tout à côté des vifs,et comme transition à la classe des ardents, se placent les vifs doublés d'ardeur, ou ce que je me suis permis d'appeler les vifs-ardents. Chez eux, c'est tantôt l'ardeur, tantôt la vivacité qui domine; quelquefois même la vivacité alterne avec une certaine lenteur, sans qu'il soit permis de les classer parmi les lents-ardents, car la plupart de leurs modes essentiels de caractère appartiennent à la vivacité.
IL— Un effet très remarquable de la combinaison de la vivacité avec l'ardeur, c'est la mobilité des impressions et des émotions jointe à une tendance à persister. Il se produit une sorte de récurrence et de rumination des idées, des images, des sentiments et des volitions.
Quand la machine est robuste, les appétits régulièrement satisfaits, les impressions du milieu tout à la fois douces et excitantes, sans rien de contraint ou d'excessif, on voit naître l'heureux tempérament du plaisir. L'irascibilité, la combativité, n'ont guère d'occasions de s'exercer
et de s'accroître. Mais supposons quelque altération morbide des viscères, qu'à cette cause essentielle de trouble dans l'humeur s'ajoutent les contrariétés résultant de l'étourderie du caractère, de désirs d'autant pl-us tyranniques qu'ils ne sont pas toujours satisfaits, ou même de quehjue rigueur de la part de l'entourage, alors nous aurons des chagrins fréquents, mais toujours vite oubliés, des tristesses donnant lieu par réaction à un étrange l)esoin de plaisir, à des accès de gaité étourdissante. Ici, d'ailleurs, beaucoup de colères explosives, ou, si le sujet est timide, respectueux, des crises très courtes, mais très pénibles, de désespoir ou d'indignation. Ce que la vivacité laisserait échapper, l'ardeur le reprend pour son compte, et l'élabore en sous-œuvre.
Bien qu'un peu d'ardeur semble indiquer unecertaine faculté de résistance et de lutte, ce n'est pas,en général, chez les vifs-ardents, qu'il fautchercher les grands batailleurs. Quand c'est leur métier, de soldat, d'orateur ou de polémiste, passe encore ; mais, dans la société actuelle, avec le genre dévie ordinaire, ceux qui auraient pu être des façons de Henri IV ou de d'Artagnan, des vifs-ardents au premier chef, ont trop de préoccupations, de distractions ou d'insouciance, pour se tenir sur le qui-vive, prêts à attaquer ou à se défendre. Il faut laisser cette attitude aux ardents proprement dits. Le cas échéant, les plus doux de cette classe, sous la forte impulsion d'un violent froissement d'amour-propre, peuvent tenir tête à un adversaire, sauf à lui tendre la main après la victoire. Ceux dont les entrailles sont i)rompt<'s à se IronJjJer, timides ou poltrons sans être des lâches, sont (lillicilcnicnt dos vaillants: domandez-lenr de la témérité, du courage par colère ou par entraînement, de l'héroïsme d'une minute, pas un courage de sang-froid, raisonné, patient, ferme.
Ces natures impressionnables, orientées vers le plaisir, mais capables de fréquents retours sur elles-mêmes, sur leurs joies comme sur leurs peines, sont assez portées à la bienveillance, et,surtout si elles ontun peu connu la souffrance, doivent être aussi promptes à s'émouvoir de pitié. Leurs liaisons sont, en ii;énéral, comme celles des vifs, faciles, pas très constantes, à moins que leur inconstance même ne les ramène à leur objet. Malgré tout, la mobilité de leurs goûts et de leurs allures les fait paraître quelquefois moins affectueux qu'ils ne sont. Ne leur demandez pas toujours beaucoup de choix dans leurs amitiés, pas plus que des témoignages de reconnaissance éternelle, pas plus que des rancunes implacables : c'est surtout leur plaisir, leur bien-être ou leur tranquillité, qu'il leur faut chercher, et chercher en courant, et ils n'ont pas le temps de s'arrêter indéfiniment devant le même objet. Par contre, quand vous vous croyez oublié d'eux, par résipiscence, ils se ressouviennent. On en voit d'aimables, de complaisants, malgré leur inconsistance, leurs distractions, leur brusquerie, leur raideur passagère. Ils sont d'ailleurs, en général, prodigues de toute façon, de leur argent, de leurs bonnes intentions, de leurs bons conseils, quelquefois même de leur temps. Ils ont beaucoup de qualités et de défauts pour plaire, et aussi pour déplaire, en société, mais ils ne sont pas haineux et vindicatifs.
Il arrive souvent que les contraires font bon ménage ensemble,dans ces natures capricantes, qui reviennent sur un grand nombre de leurs glissantes impressions. Vous les voyez fiers, vous les croyez dignes, et vous vous étonnez ensuite deleurfacilitéàcourberl'échincouàtendrelamain. Ilssont,parmoments, orgueilleux, ou même présomptueux ; un peu plus, et vous les diriez arrogants et dédaigneux :
mais attendez, voyez-les à l'œuvre, écoutez-les parler, car ils sont sincères, en dépit de leur grande facilité à mentir : vous comprendrez qu'ils se connaissent et ont une véritable modestie, qui parfois même les porterait à douter de leurs forces après en avoir trop présumé. Ils seraient capables d'un peu d'affectation, môme et surtout les timides ; mais, s'ils ont du bon sens, s'ils ont reçu une éducation simple et sérieuse, rien ne leur est plus étranger que l'infatuation. Je ne suis môme pas bien sur qu'avec leur amour de l'estime et de la considération, n'alterne, plus souvent qu'ils ne le voudraient, un certain abandon, qui peut aller jusqu'au mépris des convenances, mais qui s'arrête souvent au débraillé, par insouciance, par lassitude et borreur de la contrainte, sans jamais devenir une affectation de cynisme.
in. — Essayons, ce qui n'est pas très facile, de faire la part de ce tempérament en ce qui concerne la mémoire générale et les mémoires spéciales. La mémoire doit être facile, assez prompte au rappel, mais souvent peu précise; parce que, dans leur impatience de comprendre, ils passent en courant sur ce qu'ils n'ont pas compris d'emblée, qu'ils font attention à certaines idées plus qu'à d'autres, et aux idées plus qu'aux mots. C'est peut-être, chez ceux de ce tempérament, en vertu de l'hérédité, que la mé moire est plus émotionnelle encore que chez les vifs, et aussi moins apte à la conservation des mots. Leur pou de goût pour les abstractions, et surtout pour les termes abstraits, peut expli(|uer leur inaptitude relative pour la terminologie et les démonstrations mathématiciucs. En revanche, leur tendance à goûter et à retenir les particularités concrètes auxquelles se rattache quelque fait d'émotion,
peut expliquer l'excellence de leur mémoire des physionomies, des attitudes, des lieux, des sites, des mélodies expressives du sentiment plutôt que des combinaisons musicales. Elle rendrait compte aussi, à mon avis, de leur curiosité, soit vulgaire, soit esthétique, littéraire et morale, et de leur sagacité d'observation, qui sont particulièrement développées pour tout ce qui se rapporte à l'homme affectif et social.
La mémoire et l'attention, chez les vifs-ardents, ont leurs obsessions et leurs retours, comme les émotions. Sous l'influence de la curiosité ou de divers sentiments, ou par une réexcitation toute mécanique des impressions récentes, ils repensent leurs pensées, ils les éclaircissent par cette révision même : ils les enchaînent par des rapports logiques, afin de les adapter convenablement à des fins toujours suggérées par de nouveaux besoins émotionnels. L'ordre se fait ainsi de lui-même dans le pêle-mêle des idées, soit claires, soit obscures. Pour bien voir, ils analysent; pour agir vite et bien, ils synthétisent, ils induisent et généralisent, en un mot, ils abrègent. Pour les esprits de cette sorte, toujours superficiels par quelques côtés, quelquefois profonds à leurs heures, il y a des compensations naturelles à leurs lacunes ou à leurs défaillances intellectuelles; chez les mieux doués, elles peuvent devenir habituelles et voulues. En somme, leur imagination, auditive plutôt que visuelle, faible en ce qui concerne les images et les sons verbaux, doit manquer de brillant et de netteté ; ils réussiront peut-être assez dans les combinaisons éthiques et logiques, mais leurs constructions esthétiques et littéraires laisseront toujours quelque chose à désirer. Pour être un excellent constructeur, en littérature, il faut avoir une bonne mémoire des yeux, celle qui liabi-
tue l'esprit à embrasser des ensembles de couleurs et de formes, unies et réparties dans une vision d'espace déterminé. La mémoire des sons, surtout des sons affectifs, n'établit ses points de repère que dans le temps : on ne bâtit guère avec ces données vagues et éparpillées. Ainsi doué, on trouve des idées mieux qu'on ne les assemble : on est un artiste moins qu'un penseur.
Avec une telle inconsistance et de si fréquents retours sur soi-même et sur les objets, on peut avoir du bon sens, et n'être sérieux qu'à demi. Prompt à l'imitation, comme un vif. on a l'imitation aussi variée, mais plus approfondie : on retient de tout et de tous un peu, et on en fait sa chose propre ; on devient une personne composite, mais on est quelqu'un. On a des engouements, mais des admirations bien fondées ; des revirements d'opinion et d'estime, dont, en somme, bénéficie l'esprit critique. On doit être fort crédule, voire même un peu superstitieux, dans les premiers temps de la vie, surtout si l'on est naturellement timoré, surtout si l'on a rencontré d'is éducateurs peu réservés en cette matière ; de cette crédulité naïve, il restera toujours quelque chose : des adhésions irréfléchies à la parole des hommes ; des alternatives de confiance et de délianco à l'égard des autres et de soi-même.
La sincérité va bien avec un pareil état d'esprit; on souffre (railleurs de son inconsistance, et on éprouve le besoin (le s(; lixer dans cette assiette morale qui résulte de la sincérité aussi bien que de la certitude. Au surplus, l'influence d(! l'entourage est ici considérable : un vif-ardent, élevé et (mtouré comme on l'est d'ordinaire, n'aura jamais (fu'une franchise relative; mais il lui sera bien diflicile d'être vraiment dissimulé ; car, pour bien mentir, il faut beaucoup de passion, d'énergie ou d'esprit de suite.
Un vif-ardent ne sera non plus que par exception, un homme absolument pratique. 11 aura beau avoir du bon sens et de la pénétration, cela ne l'empêchera pas de manquer souvent, dans une mesure variable, de prudence, de tact, d'ordre, d'exactitude. Il sera toujours insouciant de certaines choses : de ses intérêts, ou de sa réputation, ou de sa dignité, ou des intérêts de ses amis et de ses proches, ou des exigences professionnelles et des convenances sociales. 11 le sera plus ou moins, il est vrai, et plus ou moins souvent, selon les circonstances. Cette insouciance relative lui tient lieu quelquefois de modération et de vertu. 11 tombe rarement dans les extrêmes, précisément parce que sa nature est dosciller entre les deux : en passant et repassant, il faut bien qu'il rencontre le juste-milieu, et il s'y arrête, quelquefois plus, quelquefois moins.
Cette tendance habituelle à glisser et à se retenir par intervalles caractérise aussi d'une certaine manière son esprit : sa vivacité à sentir et à dire, pour peu qu'il ait de iinesse, lui donne le trait et la repartie prompte ; et cet esprit a toujours le piquant de l'imprévu ; on dirait de l'àpropos, et cen peut souvent être, car le vif-ardent a recueilli mainte bonne observation sur sa route, et il lui en vient toujours (juehiu'une à l'occasion. S'il est gai, on lui passe même l'à-peu près ou le risqué : tout en haussant les épaules, on en rit. Dans ses écrits, quand il se mêle d'être auteur, même inégalité : le naturel, chez lui, ne va pas sans un grain de préciosité. Pourquoi ? Parce qu'en poursuivant le naturel, qu'il aime, il rencontre çà et là les taux- brillants ou les tournures étranges, qu'il n'a pas le emps ou qu'il ne prend pas la peine de rejeter.