‹ Le caractère de l'enfant a l'hommeChapitre 11 sur 59 · IV. — ].e cerveau peut être plus ou moins bien doué pour · texte numérisé non relu

IV. — ].e cerveau peut être plus ou moins bien doué pour

l'activité musculaire et pour l'activité volontaire, qui se tiennent d'assez près ; on peut être régulier ou irrégulier, adroit ou incohérent, mou ou persistant dans ses mouvements, et souvent aussi, par suite, dans ses déterminations volontaires. Un vif-ardent pourra être ceci ou cela, de par la nature, comme un lent ou un ardent ; mais son activité et sa volonté se ressentiront aussi de son caractère. Il sera, dans son travail et dans ses déterminations, primesautier, improvisateur : il en résultera des changements à vue. des projets avortés, des coups de tète singuliers. Mais regardons-y de près : la continuité d'une obsession fait sa persévérance et lui tient lieu de fermeté. Toujours faciles à entraîner, les vifs sont souvent ramenés à leur point de départsans y dépenser le moindre effort : c'est leur inconstance qui les rend alors constants. Leur légèreté s'allie aune certaine ténacité, comme leur frivolité à un certain sérieux. Leur patience n'est pas la vertu que l'on croit : elle est le plus souvent faite de douceur voulue (pas calculéej^ d'insouciance ou de préférence pour leur repos: ils cèdent,pour n'avoir pas à résister, pour ménager leur temps et leur peine. C'est dire qu'ils en prennent souvent à leur aise, après avoir cédé, pour la forme. En somme, pour le bien et pour le mal, ils s'abandonnent et se ressaisissent ; leur détermination n'est souvent qu'un premier essai de volonté; après quoi, ils s'y reprennent une seconde ou une troisième fois, refondant, reformant leur volition. Décision, inconstance, persistance, secouez ces trois termes, et faites-en un composé où tour à tour l'un ou l'autre prédominera : telle est la volonté chez les vifs-ardents.

Portraits.

Edouard.

I. — Edouard est né dans un bourg assez important des Pyrénées. Ses parents, sortes de bourgeois campagnards ayant quelque instruction, l'eurent pour second fils, l'un et l'autre dans la force de la jeunesse. C'était un enfant bien constitué, quoique assez mince, brun, aux joues colorées ; on aurait pu le dire sanguin, comme son père, et bilieux, comme sa mère l'était un peu, et son aïeule maternelle beaucoup . Le visage, ovale dans la partie supérieure et moyenne,descend un peu brusquementvers le menton, petit, rond, peu énergique ; mais la bouche nettement dessinée, le nez aquilin, les sourcils d'une ligne ferme, le front haut, un peu fuyant, assez large, donnent à la physionomie un air d'intelligence et de décision. Le crâne est arrondi, un peu faible dans les zones tempororale, pariétale et occipitale. Les yeux, à l'iris brun, ont une mobilité extrême ; dans les premières années, les membres se mouvaient avec une vivacité presque simienne.

Edouard tenait de son père la plupart des caractères faciaux, et cette vivacité singulière qui ne disparaîtra jamais. Il avait seulement de sa mère les yeux bruns, un peu tendres aux moments de repos. D'elle, il tenait encore certaines

dispositions à moitié morbides : susceptibilité des muqueuses produisant un léger ptyalisme, relâchement facile des intestins, très grande facilité à rougir et à pâlir, tous indices de quelque imperfection originelle du grands ympatliique. Ajoutons, comme legs du sang maternel, une certaine faiblesse des fonctions motrices, la fatigue vite amenée par les exercices du corps, si l'on excepte celui de la marche, qu'en sa qualité de fils d'un père montagnard, Edouard pouvait prolonger longtemps. Du reste, capable de fournir, à ses heures, une grande somme de travail intellectuel. Edouard fut toujours enclin à la paresse, à la fainéantise agitée, et c'est un des plus grands dormeurs que je connaisse.

II. — La fréquence et la brusquerie des gestes, la mobilité, non seulement des yeux, mais des sourcils, des muscles et des lèvres, annoncent un sujet essentiellement vif. Il l'avait fait pressentir avant de naître : sa mère, pendant sa grossesse, avait déjà souffert de sa précoce turbulence. Dès qu'il put se tenir sur ses jambes, sauter et jouer, ce fut un polichinelle dont une main invisible ne cessait de secouer les membres. Toujours une émotion nouvelle à exprimer. En même temps, l'ardeur se montrait, à l'obsession des désirs^ à la tyrannie des habitudes sensuelles. Le système nerveux travaillait par saccades, mais il ne laissait pas que de se tendre par l'effet d'impressions ou d'images plus ou moins persistantes.

La joie, comme la vivacité, est, dit-on, sanguine : la tristesse, comme l'ardeur, plutôt triste. Cela seul suffirait à expliquer, chez Edouard, le passage brusque de la gaîté au chagrin. Mais les légères altérations de sa santé, sa susceptil)ilité viscérale, sa tendance à s'effrayer de beaucoup de

choses, joignaient souvent leurs effets à ceux d'une sensibilité tourmentée de désirs et à ceux d'une espièglerie entraînant avec elle ses petites expiations. De là, de gros chagrins, d'ailleurs vite oubliés. La machine, dont un sang riche et actif excitait les ressorts, était prompte à réparer ses déchets. Plus tard, vers l'adolescence, époque de rêves ambitieux, d'obsessions d'amour précoces, le sujet devint plus nerveux^ ses tristesses plus fréquentes ; plus tard encore, des déceptions, des souffrances imméritées, les tourments incessants de la timidité, troublèrent davantage, mais sans l'aigrir, sa sensibilité. Elles n'entamèrent qu'à la surface une nature relativement heureuse, sur laquelle presque tout devait glisser. Si quelqu'un semble avoir été traité par la vie (disons le tempérament et la société) de façon à lui devoir garder rancune, c'est bien Edouard : eh bien, il ne s'est jamais lassé de croire en elle, d'espérer le bien pour lui et pour les autres : c'est un optimiste incorrigible, toujours content, ou toujours prêt à l'être.

Edouard n'était pas moins prompt à s'irriter : il ne lui fallait souvent qu'un prétexte. 11 avait deux sortes de colères: l'une pour les familiers,les parents et les amis avec lesquels il n'avait pas à se gêner ; l'autre, pour les personnes qui lui inspiraient de la crainte ou du respect. Avec les premiers, il allait vite aux injures, aux menaces et même aux coups : un soufflet par-ci, un coup de pied par-là, un tabouret lancé dans les jambes : c'était fait en un clin d'œil, et il ne recommençait pas. Avec les autres, la colère, contenue, amenait des refoulements douloureux. Qu'on en juge par le fait suivant. Edouard, âgé de douze ans, venait de faire sa quatrième au coUi'go do (]., ayant pour professeur son oncle l'abbé G... Cet homme, rigide et scrupuleux, ne voulait pas

que son ôqiiité fût soLip(.'onn.éc. 11 avait été convenu qu'Edouard, (jui avait mérité pres(iue tous les premiers prix, n'entendrait pas appeler son nom le jour de la distribution. Il vit, le cœur navré, son principal concurrent emporter ses prix et ses couronnes ; mais il s'était résigné au sacrifice, bien sur de prendre une glorieuse revanche l'année suivante. Or voilà que, revenu à son banc, son rival peu généreux, un grand gaillard de seize ans, eut le triste courage de le narguer en lui montrant son paquet de livres. Edouard baissa la tète, ses traits se contractèrent, son visage passa du violet au blanc : on dut l'emmener hors de la salle. Moins timide, plus résolu, ou plus méchant, il aurait sauté à la gorge de son odieux insulteur. Mais ce rageur, qui battait, ne se battait pas.

C'était plus qu'un timide, un trembleur dans toute l'acception du mot. Ses entrailles, nous l'avons dit, se troublaient facilement. Ajoutons que sa mère était timide, défaut qu'elle tenait de son propre père. Ce qui n'est pas non plus négligeable, c'est que, deux ou trois fois pendant sa grossesse, elle avait éprouvé une grande frayeur. Pour aggraver les choses, Edouard avait eu, dès l'âge de trois ans, du fait de sa tante, non de ses parents, l'imagination régalée d'histoires de voleurs, de revenants et de loupsgarous. Disons, en bloc, qu'il connut.jusqu'à l'âge de l'adolescence, toutes les sortes de craintes.

Ce poltron liefTé n'en avait pas moins son courage à lui : courage d'inspiration, résolutions audacieuses, qu'un instant de réflexion aurait fait évanouir. 11 fallait ipie la chose se fît vite, ou elle n'était point faite. La témérité et la couardise faisaient mémo souvent chez lui bon ménage, l 11 exemple suffit encore pour peindre notre honnne sous cet aspect. Edouard, entre quatorze et (juinze ans, était hwifcé

de rêves aml)iticux, travaillé d'aspirations politiques et humanitaires. Un de ses professeurs venait d'être proscrit par l'Empire ; Edouard entraîna deux ou trois élèves avec lui, et monta dans la chambre du professeur, pour lui ex. primer la part qu'ils prenaient à sa disgrâce : ce dernier les remercia simplement, et ditqu'ilneregrettaitrien, qu'il avait fait son devoir.qu'il le referait encore. Belles et encourageantes paroles ! Edouard, lancé dans la politique active, ne s"en tint pas là. Il écrivit un article violent, un article à envoyer son homme à Gayenne ; mais il n'osa pas le porter lui-même au journal ; un ami plus brave fit la commission. Le directeur, bien entendu, ne publia pas le factum, et il avertit prtidemmeiït le phré d'Edouard de surveiller cette petite tête chaude.

Le dévouement dÉdouard est à l'avenant de son courage. Pris à limproviste, il a de la présence d'esprit, une bravoure bouillante, qui l'étonné lui-même, car il va, la prouesse accomplie, tout modestement la raconter. Le courage ordinaire, celui du guerrier, ne lui fait pas défaut au besoin ; mais il supporte mal, malgré sa philosophie et sa bonne humeur, les souffrances répétées ou prolongées, lès longues étapes, les privations, les veilles forcées, la chaleur, le froid, surtout les épreuves morales qui sont l'inétitable lot du soldat en campagne ou en garnison,

11 n'y a là qu'un manque de patience ; miais voici de la lâcheté vraie. Sagit-il de lutter contre soi-même, c'està-dife contre ses passions ou certaines habitudes sensuelles, le héros s'évanouit. Il est un peu comme ce M. Jourdain, qui n'a que faire de la morale, de la science enseignant « aux hoWimes àniiddérer leurs passions, n « II ny a morale 'pii tienne », pour certains hommes, à l'égaM de letirs faiblesses dominantes. La inorale, Edouard laCohhaîi;

il pourrait même en donner des leçons. Mais, par nature, lui aussi, il est et fut toujours « ami de la vertu plutôt que vertueux. » Faible, inconstant, suggestible, entraînable, il ne sut jani.ùs l'Ci^iuter assez la raison, qui pourtant parle souvent très haut dans sa conscience. Les intentions et les sentiments valent chez lui mieux que la volonté.

Edouard, on ne peut en douter, est un émotif, une girouette, tournant au vent de ses appétits toujours renouvelés. Mais cette sensibilité délicate et mobile est aussi, à certains égards, profonde, capable de se concentrer et de s'exalter. Surtout vif, mais ardent aussi, nature faite piour le plaisir, facile au rire,plus oublieuse du mal que du bien, il s'arrête volontiers où il se trouve à l'aise. Il était bien aussi affectueux qu'espiègle, ou du moins c'était un petit être éminemment social. Il lui fallait toujours être sur les bras de quelqu'un. 11 ne savait pasjouerseul. Voilà bien les indices de la sympathie de plaisir, qui peut tourner à un aimable et inconstant égoïsme. Mais il était doué aussi (par le cerveau et ses adaptations héréditaires, ou par les viscères au trouble facile ?) quant à la sympathie de souffrance ou de tristesse.

La sympathie native est toujours encore bien faible, au début, et comme il semble qu'à cet égard l'enfant reste éloigné de l'homme ! Étourdi, insouciant, timide ou brusque, Edouard essuyait les baisers et repoussait les caresses : on peut voir là un effet de la délicatesse de contact ; et puis, dans la famille, on s'aimait sans grandes démonstrations de tendresse. C'est dans les faits d'exception, ou dans les grandes crises,que certains cœurs se montrent à découvert. Edouard était toujours sur lestalons de songrand-père et de sa grand'mère, l'un et l'autre fort gais, et qui le choyaient. Pour ses frères et ses sœurs, qu'il ne ménageait

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point, on l'aurait cru plus quinditiérent; pourtant, à l'àgc de sept ans, ayant perdu une de ses sœurs, il refusa pendant deux jours toute nourriture. Au collège, il paraissait avoir des camarades i)lut6t (pie des amis : cependant il eut deux ou trois liaisons durables : je ne vous dirais pas qu'elles fussent de premier choix ; ce cpiil aimait, dans ses amis, ce n'était peut-être ni rintelliiience ni la sagesse, mais bien la conformité d'humeur, et sans aucun doute la bonté, ou l'absence de méchanceté.

Voyez aussi où en était, à l'égard des animaux, l'enfant qui devait être un jour le plus doux et le plus tendre des hommes. Trois histoires lamentables. L'une, celle de l'hirondelle enfermée au grenier où elle avait son nid, et qu'Edouard poursuivit, en brandissant un torchon, pourla faire tomber et s'en emparer; il n'y réussit pas, heureusement pour lui, car de pareils succès peuvent avoir des conséquences graves pour l'avenir : effrayé ou attendri par les cris désolés du pauvre oiseau, il renonça à son entreprise, et lui ouvrit la fenêtre. Entre parenthèses, la vivacité, dans ce cas, prima l'ardeur. Edouard avait alors onze ans. Deux ans plus tard, par colère, par esprit de résistance, il étouffa dans ses mains un petit moineau qu'on lui voulait prendre. Une autre fois. il poursuivit à outrance un chat qui venait battre amoureusement une de ses chattes, et lui lança sur les toits une brique; il ne l'atteignit pas, mais le pauvre matou, en voulant éviter le coup, dégringola entre deux murs jusqu'en bas.. le ne parle pas des oiseaux pris aux casse-pieds,petits paquets de plume ébouriffée qu'il rapportait à la maison avec une mine de triomphateur. 11 était bien loin de voir, dans ces pauvres morts, les frères de ceux qu'il élevait chez lui avec tant de sollicitude, et (pi'il pleurait tant. lorsqu'ils disparaissaient dans la gueule d'un chat, ou mouraient vie-

times de ses soins maladroits ! Les progrès de la réflexion, les leçons, surtout les exemples de sa mère, et les livres qu'elle sut mettre à propos entre ses mains, opérèrent enfin, une fois pour toutes, le développement de la pitié générale.

Si Edouard était trop inconstant, trop jaloux, trop susceptible, pour aimer comme on l'aurait voulu, il n'avait pas assez d'énergie ou d'égoïsme,pour haïr beaucoup, ou même pour haïr assez, lorsqu'il aurait pu le faire à bon droit. 11 oublie trop vite les torts qu'on lui fait, comme il oublie trop vite ses propres torts, et, ne craignons pas de le dire, comme il semble parfois trop vite oublier le bien qu'on lui fait. Il est vrai qu'il est si prompt à rendre un service, età l'oublier aussi !

Tout cela tient à son inditïérence pour ce qui ne l'émeut pas très profondément, et il en est ainsi de ses désirs satisfaits, de ses craintes écartées, de toutes ses actions faites. Sa constance est trop souvent de l'obsession : ce qui ne l'obsède plus cesse presque d'exister pour lui; mais ce qui l'obsède efface trop souvent tout le reste, le passé, l'avenir, les intérêts divers. Il aime certaines personnes malgré leurs défauts, qu'il voit d'ailleurs ; il est aimable, complaisant, libéral, prodigue, pour des gens qui ne le méritent pas. Voilà bien des faiblesses, qui gâtent sans contredit, sa réelle bonté; mais, après tout, ce n'est que de l'inconsistance, et qui ne nuit guère à personne qu'à lui.

Gomme beaucoup de vifs, et malgré la fierté et l'orgueil intermittents qu'il devaità son ardeur, féconde en sentiments élevés, et au sérieux relatif de son esprit, Edouard avait la vanité frivole, celle au moins de la parure ; mais il avait aussi des pliasesde négligence absolue. Sa fierté, (iiiehiiiefois très susceptible, pouvait alterner avec un man(iue it'el de dignité. Toutes ces contradiclions s'expli(|uent sans peine.

Il 'M ■ .

La fierté d'Edouard dépendait, avant tout,de la délicatesse d'impressions qui lui faisait vivement ressentir la souffrance physique ou morale : c'était la réaction de son amourpropre, de sa timidité, de sa bonté froissée. L'estime de soimême ne venait ensuite qu'à la réflexion, pour exaspérer sa fierté jusqu'à l'orgueil. Dans la <létente, aux heures de tranquillité ou de bien-être, sa modestie,très sincère, s'oubliait, au point de se complaire dans une basse familiarité : le mépris des convenances n'assure-t-il pas ce repos dont les fiers un peu lâches ou timides ont besoin par-dessus tout ? Il va de soi que les faciles et heureuses excitations delà vanité se concilient avec une fierté plus irritable que farouche et dominatrice. Ce petit garçon de quinze ans. qui rêvait de se faire un nom dans l'armée, dans les lettres ou dans les sciences, aimait à regarder dans la glace son visage que l'on disait aimable, à parler de ses mains et de ses pieds qu"on (lisait migAons, fins, et indiquant la race (je ne sais quelle aïeule à particule il avait dénichée parmi ses ancêtres). A cet âge d'ardeurs contenues et avivées par la contrainte ou les privations, se rapporte l'histoire assez amusante de certain habit à la française, de couleur bronze, à l)()utons dorés, dont il fut condamné à faire un second été, alors que les plus riches de la cour (noussommes au collège) se pavanaient dans un léger vestonnet citron, du plus brillant edet. Laissons de côté les larmes de dépit, les scènes de famille, qui s'associent, dans l'esprit d'Edouard, au souvenir de l'habit bronze et des habits citron. Nous aimons mieux raconter (|u'à la même épociue, Edouard, le premier de sa classe, était prompt à rougir des élogesfju'on luidécernait, et à en rabattre lui-même si on y insistait, comme aussi à se décerner lui-même ceux qu'on lui refusait. Cette fière modestie doit, selon moi, racheter bien des faiblesses.

III. — Il semble* <^ue, chez Edouard, les fonctions intellectuelles montrent souvent l'actiop combinéje ou successive de la vivacité et de l'ardeur, et quelquefois une sorte de lutte entre l'une et Tautre.

La mémoire est facile, assez étendue, plus nette à l'égard des idées que des images ; assez prompte au rappel, mais rarement très précise ; d'une manière générale, les souvenirs ont une grande persistance, mais à l'état obscur. La mémoire verbale est faible : le sujet apprenait très vite, mais oubliait aussitôt les mots, surtout les noms propres ; nulle aptitude pour la terminologie et les démonstrations mathématiques : il pouvait être premier aux exercices de grammaire, en histoire et en géographie ; mais les paradygmes, les faits, les noms d'hommes et de lieux, les dates, il ne lui en restait, après huit jours, qu'un souvenir assez vague.

Très bon élève, il étonnait souvent ses maîtres par ses lapsus et ses quipropoquos étranges : il bégayait plus ou moins en parlant, et ses meilleurs devoirs renfermaient presque toujours des négligences et des incorrections : il ne s'est jamais corrigé de ces deux défauts. Sa mémoire avait des adaptations plus sûres : celles des couleurs, des sons et des formes associés à des sentiments affectifs; celles d(^s physionomies, des attitudes, des lieux, des sites; celles aussi des généralisations philosophiques et morales.

Pour les esprits comme celui d'Edouard, il est, à leurs lacunes ou à leurs défauts, des compensations naturelles. Les impressions et les acquisitions les plus récentes ou le plus récemment rappelées, l'obsédaient souvent pendant quel- (jues heures ou quelques jours. C'était une véritable rumination mentale, mais avec |)lus de variété, et moins d'autoiiKitismo (|nc celle des imagos et dos désirs qui carac-

tériso la dégénérescence des hystériques ou des aliénés. C'est un rabâchage intérieur, qui, même chez un sujet intelligent et normal, peut aboutir à des redites fatigantes, à de véritables obsessions mentales, mais qui, plus ou moins conscient, se limite et se modère lui-même, et, au point de vue intellectuel, a l'avantage de graver et d'éclaircirdes idées qui seraient autrement labiles et confuses.

Le même fait se reproduit pour l'attention. Elle est naturellement glissante; mais, sous l'influence du sentiment, de la curiosité, de l'habitude, elle est très apte à se fixer, et, ce qui importe le plus, à se refixer sur un même objet. A côté d'idées vagues et superficielles, beaucoup d'idées revues,corrigées, éclaircics et étendues, enchaînées par une logiqued'abordinconsciente,qui est devenue plus tard une habitude systématique de l'esprit. Le retour obstiné de certains souvenirs, en les faisant repasser au crible de l'attention, n'aurait pas sufli à faire ainsi de l'ordre avec du désordre ; il s'y ajoutait les pressantes exigences d'une sensibilité toujours tendue par le désir ou la curiosité vers des fins nouvelles. La nécessité de voir vite et bien les choses, pour les adapter à des fins attirantes, impose l'analyse à un esprit impatient ; en même temps elle lui suggère des inductions rapides, et l'avertit de se défier des généralisations inexactes. Mais un bon esprit, qui ne l'est pas absolument de i)ar la nature, ne le devient jamais de toute façon. Celui d' Edouard a eu toujours ses bornes et ses défaillances, surtout en ce qui regarde les facultés pratiques. Môme dans les matières où il s'est donné des connaissances toutes spéciales, son imprécision et son incohérence originelles se retrouvent souvent, malgré tout ce qu'il i)eut l'aire pour les combattre ou les déguiser.

Prinie-sautier et réfléchi, vif et ardent, Edouard avait

une curiosité sans cesse en éveil, qui oscillait entre l'observation sérieuse et l'observation indiscrète. 11 écoutait aux portes, et publiait partout, sans malice, tous les secrets surpris, tous les commérages entendus. Il s'écoula bien du temps avant que la curiosité scientilique fît son apparition, à moins qu'elle ne s'exerçât chez lui à l'état latent. Il s'inquiétait vraiment peu de savoir les raisons des choses : une expérience do physique, une leçon de géométrie, même une leçon d'histoire naturelle, le laissaient froid, plus que froid, ennuyé, distrait. Mai s se passait-il, ici ou là, quelque chose de vivant,deréel,d'humain,à voirou à entendre, un spectacle, un jeu, un accident, une rixe, il y courait à toutes jambes. La curiosité scientifique, au moins à l'égard de l'histoire naturelle, s'éveilla enfin chez lui, et se développa dans la môme mesure que sa curiosité philosophique, ou plutôt psychologique et morale. La curiosité esthétique proprement dite se confondit longtemps pour lui avec l'intérêt du spectacle ou l'intérêt émotionnel.

Imitateur et prime-sautier, cela cadre ensemble ; mais quand la vivacité est renforcée d'ardeur, que le glissement des impressions n'empêche pas leur persistance, l'imitation, très active, très variée, tourne à l'invention: la copie est si composite et si bien fondue, ({u'elleest ou parait originale. C'est ce qui arrivait à Edouard, singe des mauvaises manières et imitateur des bonnes, incapable de s'astreindre à la reproduction pure et simple des procédés, des raisonnements et des formes, et retenant de tout un peu pour le faire sien.

L'admiration, la crédulité, la franchise, chez Kdouard, se ressentaient de celte facilité dentrainement, et di' citte aptitude à revenir sur les objets, de ruminer ses sentiments ( t ses idées. C(!rtes, il jugeait bien, dans les matières de

sa compétence : la finesse ne lui manquait pas pour flairer son hommo. la sagacité pour démêler une situation et percer un masque. .Mais il y a de lliomme et de Tentant, chez lui : il est sceptique et il est gobeur. 11 avait, même encore à seize ans, il a eu souvent depuis, de fortes inclinations pour des personnes sans mérite, qui le fascinaient par des qualités illusoires, surtout par leur assurance, une des qualités (ju'il prisait le plus, en étant lui-même fort dépourvu.

11 fut aussi crédule jusqu'à la superstition, jusqu'à la sottise. Voyez-vous ce libre-penseur de dix-sept ans, qui a lu Descartes et Voltaire, et poussé, par-dessus leurs têtes, jusqu'à l'athéisme : le matin, il fronce les sourcils à la vue d'une araignée de mauvaise augure, et le soir, poltron autant que superstitieux, il regarde sous son lit avant de souffler sa bougie. A la même époque, il avait aussi la faiblesse de croire, par moments, à la mystérieuse influence de certaines combinaisons de lettres ou de chitîres sur la durée ou le bonheur de la vie. Cet excellent esprit était, décidément, à ses heures, un esprit faible. Sa franchise, toute d'impulsion, dépendait aussi beaucoup des milieux où il passait : il mentait quelquefois, par occasion, par timidité, par crainte, par convoitise, et, ce qui est plus par- (lonnai)le, par entrain de gaîté. En somme, la franchise lui était plus facile, plus habituelle que le mensonge; mais il pratiquait l'une et l'antre, en prime-sautier, souvent avec indiscnHion : en sorte qu'il n'était au fond ni aussi vrai ni aussi faux qu'il le paraissait. Ses amis le tiennent pour absolument sincère. Au surplus, de même qu'il a dû à sa raison de se débarrasser de ses croyances et de ses admirations de mauvais aloi, il lui doit aussi d'être sincère en la manière qui lui est propre : quand il a le temps de la ré-

flexion, il ne ment jamais. Il est vrai qu'alors satiniidité a le temps d'intervenir : ne lui prêtons pas des vertus qui ne sont pas les siennes.

Avec une pareille inconsistance, on a beau avoir un bon jugement, on est difficilement un esprit sérieux et pratique. Dans la vie courante, peu de suite dans les idées : aujourd'hui dans un casque, et demain dans un sac. Vers sa quinzième année, il rêvait, nous l'avons dit, un brillant avenir, et jamais il ne savait auquel s'arrêter; il changeait de vocation au moins une fois par semaine. S'il est enfin parvenu à se fixer dans une carrière d'ailleurs assez indépendante, les circonstances en ont décidé plutôt que sa volonté. Plus de clairvoyance que de prudence, pas le moindre tact ; toujours prêt à prendre les envolées d'Icare, mais ayant cela de bon ou de mauvais qu'il se relevait de ses chutes, meurtri, non guéri; toujours disposé à renouveler des fautes qui ne nuisaient qu'à lui, infatigable donneur de bons conseils, et n'en faisant jamaisqu'à sa tête ; le plus exquis bon sens, tant qu'il ne s'agissait pas d'en faire usage pour son propre compte; pas le moindre respect des choses extérieures : le mot ordre sonnait à ses oreilles comme synonyme de contrainte, et celui ù' exactitude comme synonyme de sujétion. Précipité, brouillon, distrait, maladroit, briseur d'objets, gêné dans un lieu ou tout se trouvait bien rangé, il savait pourtant se reconnaître au milieu du pêlemêle de ses livres, de ses cahiers et de ses papiers de toute espèce. Il soutirait d'attendre quehju'un pendant cin(i minutes, et il ne pouvait venir à l'heure : toujours trop tôt ou trop tard. 11 se trouvait aussi fort empêché d'écouter sans interrompre, de parler sans faire des digressions, de revenir à un sujet dont il n'était plus question, d'être à ce (iii'on disait, et d'être même à ce r{u'll disait et faisait, Il ne

pouvait rester en place, et il était rarement à la sienne. A tous ces points de vue, l'homme est resté, à peu de chose près, ce qu'était renfant.

Qu'il faudrait de qualités pour compenser tant et de si grands défauts I Nous devons dire que ces défauts, au moins les plus graves, ne se montraient chez Edouard que par intervalles : et c'est déjà presque une qualité, Et puis, cette mobilité, qui n'était pas toujours de l'insouciance, lui tenait lieu de modération, sinon de vertu. 11 y avait un peu de tout chez lui, suivant les gens. Mais entendons-nous : ce caméléon capable de revêtir plusieurs personnalités successives, était au fond très peu modifiable, et son fonds moral, malgré tout, n'était pas si mauvais ! Sa philosophie, sa sociabiIité,sagaîté,le faisaient aimer de ceux même qui l'auraient mal jugé ou qui lui auraient marchandé leur estime. Pour de l'esprit, il en avait, quand il osait s'en servir : avec un peu d'incohérence, beaucoup d'étrangeté, une verve comique un peu risquée, plus gauloise encore que gasconne, allant tour à tour du familier au trivial, de la finesse à la préciosité, mais si naturellement !

IV. — L'activité musculaire, condition ou expression de l'activité volontaire, pèche encore plus chez Edouard que l'activité intellectuelle. Edouard fait tout par saccades, par mouvement heurtés et maladroits : il parle avec une volubilité méléo do brusquerie, (luelquefois avec un léger bégaiement. De plus, il est partiellement gaucher, ce qui peut faire supposer une inversion possible, de gauche à droite, du centre de la parole. En tout cas, cette maladresse de la parole et des mains, doublée de gaucherie dans l'attitude et dans la conduite, semble indi(iuor (juclque imperfection congénitale dans le cervelet, organe présumé de la coordinalion des mouvements. La région postérjeur<Hlu crâne est

médiocrement développée chez Edouard. J'ajoute qu'il n'a jamais pu supporter le moindre excès dans l'usage des boissons : il aurait eu l'ivresse prompte, à demi hallucinatoire, et accompagnée d'une grande incohérence de paroles et de mouvements, et l'on sait que le cervelet est un des premiers centres atteints par l'intoxication alcoolique, (i) Toutes ces irrégularités dans les fonctions motrices se combinent avec les effets de la vivacité, mais la vivacité ne suftit pas à les expliquer.

Cette impulsivité et cette brusquerie saccadée se retrouvent, à un degré plusfaible.dans le mode d'activité intellectuelle.Bien qu'Edouard soit capable d'une attention soutenue, l'improvisation, le travail de premier jet, sont l'allure habituelle de son esprit. 11 n'a jamais pu écrire une page à tète reposée ; il ne lui vaut rien de corriger et de polir, mais il ne se lasse pas de refaire, de refondre, ce qui est improviser encore à chaque fois. Il est vrai que, recommençant toujours, mais ayant toujours hâte de finir, il produit rarement quelque chose d'aclievé.

Même impulsivité et même inégalité pour ce qui est de la volonté proprement dite. Edouard est plein de résolution ; mais souvent, s'il persiste à exécuter ses décisions, c'est qu'il ne saurait faire autrement. Désirs de feu, volonté de paille. C'est encore ici le retour mécanique et parfois obsédant des idées et des sentiments (pii lui donne une apparence de fermeté, de constance, ou même d'entêtement. On le croit fixement orienté vers le but qu'il a choisi, mais il y a été simplement ramené. C'est pourquoi son courage est de la témérité, ses résistances des velléités d'héro'isme. .le vous le donne comme le plus indépendant et le l)lus entrainable des honmies. Léger comme une plume, et

(i) V.Kil)ol. Etude sur la culontc ou sur l'iUtenlion.

tenace comme un jonc, disait de lui sa mère. Quant à sa patience, on dirait plutôt de la douceur voulue ; il en a d'ailleurs beaucoup au service des autres, un peu par bonté, beaucoup par amour de sa tranquillité extérieure et intérieure. Mais, à l'égard des choses, à l'égard des grandes et des petites souffrances de la vie, son endurance, quand il en montre, ressemble fort à de l'insouciance.

Portraits

I. — Marmontel, dans ses Mémoires, ^ m'igligé de nous laisser son portrait, qui, tracé de sa main, nous aurait doublement intéressés. Il ne nous renseigne pas davantage sur son tempérament, et il nous laisse à peine quelques traits épars, qui nous permettent de deviner, sinon de reconstituer son caractère. Nous nous en contenterons, faute de mieux. Pour son type de visage, j ai consulté deux crayons, l'un de face, et l'autre de profd, dessinés au cabinet des estampes de la bibliothèque nationale (2). Le visage est ovale, avec un front élevé, modérément fuyant, et des tempes creuses. Le ton du dessin nous fait supposer des joues colorées. L'arcade sourcilière est bien accusée, les yeux grands, écarquillés, souriants; le nez long, charnu du bout, assez éloigné de la bouche; celle-ci, fine, a le trait sensuel ou scrutateur, la lèvre inférieure un peu en avant,

(1) Krançois Marinonlel, d'après ses Mémoires.

(2) Je les dois à l'obligeance de mon ami le peintre Arnaud.

avec un sourire plein de bonhomie narquoise : elle rappelle celle de Boileau dans son portrait gravé par Drevet. Autant que l'arrangement des cheveux permet de le distinguer, le crâne présente des dimensions pleines et harmoniques, sans aucune partie saillante. C'est la tète d'un homme intelligent, sensible, bon, délicat, et né pour le plaisir.

Réservons la question du tempérament. Pour la santé, elle était robuste,comme l'appétit. Né au milieu d'une population saine et active,qui menait une vie simple et se nourrissait de végétaux et de laitage, F" dut être un véritable enfant du Limousin, au sang riche, un peu épais, aux muscles solides, avec une certaine vivacité nerveuse, qu'il devait à sa mère, femme d'une santé délicate et d'un esprit distingué. Pour moi, ce serait un ardent oscillant entre la lenteur et la vivacité, mais la vivacité prédominant, par suite de l'excitation et de raffinement du système nerveux, résultat de la culture et du travail littéraire.

II. — L'éducation du foyer risquait de faire de F" un sensuel, peut-être un douillet. A l'exception du père, homme rude, mais excellent, c'était à qui le gâterait : ses tantes, ses grand'tantes, ses aïeules, surtout sa mère, qui avait une excuse, car il était le seul enfant qu'elle eût pu nourrirde sonlait. Quelles exquises ressouvenances du goût et de l'odorat F*** annotées dans ses Mémoires ! On dirait d'un Vallès nourri à sa faim et à son goût, surtout point fessé. Le pli de la délicatesse avaitétési bienpris,queF*",qui craignait le froid, et qui, à Mauriac, en allant avec ses camarades sur la glace et au milieu des neiges, avait essayé de « dompter la nature,» n'en savourait que mieux, chez lui, « des jouissances que la mollesse ne lui aurait jamais fait connaître. »

Bien portant, de grand appétit, admirablement dorloté,

80 Ll'] CAHAGTERl-: DE L'ENFANT A L'HOMMIÎ

coniniont aurait-il fait pour devenir un triste ou un amer? Aussi la colère, malgré la vivacité qu'il se donne et que nous lui prêtons de conliance, était un sentiment si inconnu de lui, (piil fallut une cause bien grave, pour lui en faire éprouver le premier transport : l'intervention maladroite et même brutale d'une de ses tantes dans une jolie intrigue (ju'il menait, à quinze ans, je long des prairies, avec une innocente jeune lille. Son courage était impétueux, nous ditil, mais lentà s'allumer : il n'avait jamais eu, il faut le dire, l'occasion de développer en lui la combativité, ayant vu tout lui sourire, et, depuis sa naissance jusqu'à Tàge d'homme, n'ayant eu qu'à faire bon visage à la vie.

Par nature, par intluence du milieu, F"* était affectueux et bon. MaiSjfacile et inconstant, de bonne heure tourné au plaisir,fasciné par le succès, il aura souvent des amitiés d'entrainement et de calcul. On l'accuse d'avoir quelquefois oublié ses protecteurs, pour ne s'en souvenir que dans ses Mémoires, et rattraper en les critiquant ses courbettes et ses flatteries. Jamais du moins sa vie de courtisan et d'homme dissipé ne lui fera perdre de vue ses devoirs envers les siens, que toute sa vie il aima et combla de bienfaits. Après avoir pendant trente ans exprimé, en vers et en prose, des sentiments faux et guindés, il se trouva mari modèle et père tendre. Homme du monde, homme d'intrigue et de plaisir, tant qu'on voudra, mais un excellent cœur, et tout au moins un l)on égoïste. Nous voyons seulement que la sensualité et la sociabilité, indépendamment d<' ramour-proi)re, faisaient déjà. dans les premières années, subir (piehjues éclipses passagères au sens moral. Faire comme les autres, cette maxime excusera, à ses yeux, toutes les faiblesses petites et grandes. C'était une âme faible,mais pas gâtée ni méchante.

Au surplus, son amour-propre assez chatouilleux, à défaut de véritable moralité, le préserva de bien des défaillances. Il avait cette fierté un peu raide qu'il dit être naturelle aux gensde son pays. Nous le voyons,tout jeune, plein d'émulation pour tout ce qu'on estime et qu'on loue, les qualités du cœur et de l'esprit, les qualités extérieures et d'apparat; d'ailleurs, plus de dignité que de vanité, beaucoup de confiance en soi, mais assez de modestie, et pas le moindre grain d'envie ; toujours aimable et enjoué, sans trop de familiarité, l'échiné souple, mais aussi prompte à se redresser qu'à se courber. Le vif apparaît ici autant que l'ardent : il se laissera toujours griser par le succès, mais un échec le relèvera, au lieu de l'abattre.

m. — Nous sommes peu renseignés sur l'évolution des facultés i^itellectuelles chez F***. Il nous dit seulement que sa mémoire était rebelle pour retenir les mots, excellente pour retenir le sens de ce qu'il lisait: ceci est plutôt d'un vif ou d'un lent que d'un ardent. Mais nous le voyons catégoriquement se qualifier comme vif par sa méthode de travail. Il est, à coup sûr, incomplètement doué du côté de l'attention : il faut un puissant mobile, intérêt, amourpropre ou devoir, pour lui communiquer une persévérance jamais très longue. Avec sa sensibilité d'imagination, ou son imagination de sentiment, il ne saura que produire facilement des œuvres médiocres : il ignorera toujours le secret des grandes compositions. Dès le premier jour, il atteignit à sa maturité littéraire. 11 faut avouer, d'ailleurs, qu'il fut gâté par ses premiers maîtres, les jésuites, par les rénumérateurs de ses premiers essais académiques, et par le goût du temps, qui était à l'élégance superficielle et à la sentinieiitalitédéclamatoire,qualités tenant lieu souvent

82 u: caiiagtérl: de l'enfant a l'homme

de pensée et de style. Ses Mémoires seml)lent montrer que son talent naturel aurait valu un peu mieux que son talent artificiel.

Deux autres qualités de l'intelligence, dont l'une est aussi une qualité du cœur, le discernement et la sincérité, sont à noter dans ce dernier écrit, et ne furent sans doute pas étrangères à son caractère habituel. Assurément, le sens critique ne lui manquait pas. Un maître du genre n'hésite pas à lui reconnaître un effort d'originalité dans sa science didactique : « Je ne dirai pas qu'il avait le goût mauvais, ce serait excessif, mais il lavait entreprenant. En résumé, Marmontel a écrit trop tôt, et il a trop écrit, et il a écrit pour vivre d'abord, puis pour bien vivre. »(1)

Son habileté d'observation pouvait bien, dailleurs,se concilier, moyennant quelques tempéraments faciles, avec la sincérité de l'esprit. Cette sincérité soutenait et échauffait par moments son éloquence de lieux communs ; son style était faux jusqu'à un certain point, mais son cœur était vrai. Courtisan et homme à succès, d'une adresse impeccable, ce matois paysan d'entre Auvergne et Limousin avait par instants une rudesse loyale et fière. Toutes ces contradictions, qui savent s'accommoder ensemble en prédominant tour à tour, sont très communes chez les vifs, et surtout les vifs-ardents, gens prime-sauticrs, mais gens de réflexion ou de résipiscence.

IV. — Enfant d'une race travailleuse, encouragé de bonne heure à appliquer son attention aux choses de l'esprit, cet homme de plaisir était un homme très actif, et, à sa façon, un volontaire. Mais sa constance et sa fermeté dépendaient

(1) Paul Albert, La littérature française nu XVIH' siècle.

beaucoup des circonstances : il nous dit qu'il ne savait pas résister aux tentations agréables. II possédait, il est vrai, une certaine force de résistance, qui éclatait chez lui par accès, dans les graves occasions, et dont il s'étonnait luimême. Mais nulle ténacité ; pas même de l'entêtement : il se compare, à ce propos, à son ami et protecteur Voltaire, qui, dans les plus petites choses, et par caractère et par esprit de système, répugnait à céder. C'est que cet homme, aussi ardent que vif, avait, dans son éblouissante mobilité, un esjirit de suite et une fermeté rares. Marmontel, lui, vif plus qu'ardent, un peu mou peut-être aux heures de tranquillité et de paresse, se laissait aller, « àme de liège, habituée à flotter à la dérive, à la merci de tous les appas ; » il s'abandonnait avec la plus grande facilité, sauf à se reprendre par élans.

Il glissait sur beaucoup de choses, et beaucoup de choses l'effleuraient sans percer sa cuirasse d'insouciant épicurien. 11 s'oubliait dans le succès, et il lui fallait le coup daiguillon des échecs pour lui redonner du cœur à la besogne. 11 avait le mécontentement superbe. Dépouillé de ses pensions par la Révolution, qui l'avait d'abord séduit, son attitude fut digne. Il fut sans doute heureux pour lui que les électeurs dont il sollicita les suffrages lui eussent préféré Siéyès. Vieil homme essayant de faire peau neuve au moment où tout réclamait des jeunes, que serait-il devenu, avec le souvenir de ses anciennes attaches au régime disparu, mal défendu par le prestige usé de son libéralisme académique, vite grisé et compromis par son éloquence fausse, bien que sincère? Il se serait évanoui, fantôme d'une ou deux séances, dans le choc des compétitions implacables; ou. s'il avait résisté, tenu tête à l'orage, je le vois se raidir pour être enfin brisé, victime noble et tière de ses convictions.

CllAPlTUE V Les ardents

Etude.

1. — Nous entendons par ardeur, au point de vue des maiiifesialiuns motrices, l'aptitude à produire plus ou moins habituellement ces mouvements énergiques et impétueux qui correspondent, dans Tordre des fonctions psychiques, à une sensibilité plus ou moins forte et à une intelligence plus ou moins puissante.

Nous n'avons pas à en chercher les vraies causes, nuellc soit excitabilité plus grande des cellules ou tension musculaire plus considérable, elle représente nécessairement un travail plus étendu et plus profond des groupes de cellules nerveuses, une quantité plus grande <l'éléments en activité, ou, ce qui revient au môme, une quantité plus grande d'intlux nerveux. Qu'il s'agisse, en effet, de faits psychiques ou de faits physiologicjues, il faut admettre pour tous ce que M. Bergson semble admettre pour la sensation de l'elïort musculaire, que le progrès qualitatif correspond à l'accroissement de laquanlité.(iiMaisici va reparaître l'inéluctable

(1/ Imc. cit., p. l'J> et suiv.

question des tempéraments. Le cerveau, comme tous les organes, subit l'influence directe de ce milieu interne, si bien nommé par Claude Bernard, du sang, dans lequel il baigne et qui le nourrit : son excitation générale est en rapport avec l'abondance et la qualité de cette humeur vitale apportée par la circulation. L'excitabilité des cellules du cerveau est aussi entretenue, comme l'indique en passant M. lUcliet, (1) par les incitations médullaires, provoquées elles-mêmes en partie parles incitations d'orgine viscérale > De quel secours nous serait ici la classification viscérale des caractères, si l'on pouvait s'y appuyer en toute confiance ! Laissons-la de côté, une fois pour toui^^es, et revenons à notre investigation psychologique.

II. — Nous voici au tempérament des fortes émotions. Chez les ardents, la douceur des premières années peut faire illusion sur l'àpreté future. Elle s'annonce pourtant, à y regarder de près, par une sensualité assez accusée dans un sens ou dans l'autre, par une tendance possessive, des attitudes personnelles, un amour-propre très excitable. Tout cela s'accuse petit à petit, particulièrement à l'âge de l'adolescence, avec les caractères de l'égoïsme, de la malveillance et de la combativité. Ce sont là des nerveux, soit sanguins, soit plutôt bilieux, d'après l'ancienne division des tempéraments. Chez les uns, c'est l'humeur gaie, mais impétueuse et violente, chez les autres, l'humeur trist(^ mais renforcée d'amertume, qui prédomine. Il est rare, d'ailleurs, qu'il n'y ait pas chez eux (juelque affection des organes, soit congénitale, soit accidentelle, comme conséqu(Hice de l'activité considérable du cerveau. Les plustran-

(1) Essai (le psycholugie gciiémle, p. Hli,

quilles et les plus sages ne laissent pas d'avoir, enfants ou adultes, une grande irascibilité, soit d'explosion, soit de lutte ouverte, soit do rancune sourde et vindicative. Us ont tous un courage de sang-froid ou d'emportement, quelquefois l'un et l'autre, et la lutte est leur élément, à coups de poings ou à coups d'épée, à coups de langue ou à coups de plume. La tension puissante de leur cerveau, de leurs nerfs ou de leurs muscles, fait que chez eux la poltronnerie est fort rare : tout au plus sont-ils quelquefois impuissants à dominer leurs émotions, quand il ne s'agit pas de satisfaire leurs passions ; mais c'est par exception qu'ils en ont la maîtrise. C'est le seul esclavage qu'ils connaissent, la seule lâcheté dont ils donnent l'exemple, si par lâcheté nous n'entendons pas la bassesse unie à la cruauté.

Dans la gaîté, dans la tristesse, dans les affections, dans les haines, il y a toujours la bonne part du sentiment personnel. S'ils caressent, c'est, comme Napoléon, à la manière des félins; ils sont impérieux, grondeurs et menaçants' jusque dans leurs tendresses : voyez les billets de Bonaparte à Joséphine. Si vous ne travaillez pas à servir leurs convoitises ou à flatter leurs faiblesses, surtout leur penchant à la malveillance,vous n'êtes pas longtemps de leurs amis. Bienfaisants, généreux, comme ils peuvent l'être ; fort honnêtes gens, modestes, et sans nulle ambition, fort bons compagnons, comme il s'en trouve, dévisagez-les bien à travers peau, à travers masque, et vous reconnaîtrez une personnalité irritable et mauvaise : le foyer est incandescent, et, sous l'apparence tranquille et sereine, couvent de terribles orages. Sachez qu'ils n'oublient jamais le mal qu'on leur a fait ou qu'on a voulu leur faire : ils le feraient payer à vos enfants, à vos amis, à vos bêtes. Et si vous avez l'air de ne pas vous rappeler leurs bons services, leur mémoire en a pris note, et à l'occasion vous en serez durement averti.

Gardez-vous de passer à côté de leur supériorité sans la saluer : tout pour leurs amis et pour leurs flatteurs ; pour ceux qui les ont une fois blessés dans leur amour propre ou lésés dans leurs intérêts, c'est la rancune éternelle et l'implacable vendetta.

Ce n'est pas quils mettent toujours leur moi bien audessus de celui des autres ; mais ce moi est impatient de tout ce qui se met en travers de sa route. Ce n'est pas toujours pour abaisser les autres qu'ils se relèvent au-dessus d'eux-mêmes, c'est quelquefois par le besoin impérieux d'être distingués pour ce qu'ils sont, et par la crainte d'être toisés au-dessous de leur taille. Leur fierté est d'une susceptibilité ombrageuse ; leur orgueil n'est pas toujours dominateur ; il n'est pas toujours arrogant et dédaigneux, mais il finit, chez les ambitieux, par devenir un immense mépris des hommes : tel Napoléon, tel Bismarck. Par orgueil, d'abord, ensuite par calcul politique, ils descendent quelquefois jusqu'à la vanité la plus puérile ; d'une simplicité outrageuse et d'une négligence cynique, d'un luxe (le sauvage ou de petite-maitresse, quand leur amourpropre s'y trouve intéressé. Tous ces traits, qui peuvent paraître un peu forcés, ne regardent, bien entendu, que le type en bloc; je fais mes réserves pour les exceptions et pour les nuances.

111. — Il est rare que l'ardeur, qui signifie avant tout puissance nerveuse, ne soit pas accompagnée d'une certaine intelligence, dont elle explique en même temps les ((ualités et les défauts. L'intensité des émotions entraîne toujours quelque force de perception sensorielle, de mémoire Imaginative et constructive. Le plus ou moins d'ouverture et d'étendue de l'intelligence, qui dépend essentiel-

lement de la constitution intime du cerveau, ne laisse pas que d'être aussi en rapport avec cette énergie des secousses nerveuses.

En général, la vision ou l'audition est vive et nette, quelquefois l'une et l'autre ; mais leur exercice et leur développement pourront être contrariés par la trop grande attention accordée aux sensations recherchées par les appétitions de la vie animale, y compris celles de l'amour. La mémoire, chez les gens de cette classe, même quand le cerveau est naturellement fait pour un grand nombre d'aptitudes spéciales, est nette, précise, tenace, étendue, dune manière générale, mais trop sous la dépendance de l'instinct ou du sentiment, pour n'être pas exclusive de beaucoup d'objets. En outre, elle s'exagère et se fausse, si je puis ainsi dire, au gré des transformations que les sentiments les plus habituels font éprouver au jugement. Il en résulte beaucoup d'oubli, beaucoup de partialité, à côté d'un grand nombre de souvenirs frais, vivants et fidèles. Il en est de même pour l'attention. Elle s'adapte fortement à certains objets, mais se ferme, spontanément d'abord, puis systématiquement, à d'autres. Chez les ardents, la curiosité scientifique fait tort à la curiosité littéraire, philosophique et esthétique, etvice versa. Elle a toujours quelque tendance à se confiner dans la sphère des inclinations personnelles, soit inférieures, soit élevées ; il en résulte un rétrécissement d'esprit très marqué chez ceux qui avaient tout d'abord montré une curiosité universelle. Ce qui arriva à Napoléon est, aux ditïérences près, la règle universelle. « Le cerveau qui acceptait et absorbait toutes les idées nouvelles avec tant de facilité leur devient rebelle ; lui qui s'assimilait toutes choses d'une manière si complète, repousse toute impression nouvelle. » Le comte

Chaptal écrit : « Pendant le Consulat, son opinion n'étant pas encore formée sur la plupart des sujets, il souffrait la discussion, et il était alors possible de l'éclairer et de faire prévaloir l'opinion qu'on émettait en sa présence. Mais, du moment où il a eu des idées vraies ou fausses sur tous les objets d'administration, il n'a plus consulté personne ; il se moquait avec aigreur de tous ceux qui émettaient une opinion différente de la sienne, il cherchait à les tourner en ridicule » (1).

Je ne crois pas qu'il faille absolument attribuer aux ardents, comme Taine et d'autres l'ont fait pour Napoléon, et comme P. Bourget l'a fait pour Vallès, à la « force des impressions», la nécessité, particulière à l'homme primitif, de tout transformer en vérités simples et concrètes, et « l'impuissance de manier les abstractions et de suivre de grandes lignes méthodiques » (2). Il y a bien un peu de l'homme primitif dans l'ardent, considéré comme personne émotionnelle et morale; il y en a beaucoup moins, si on ne considère que son intelligence. Je connais des ardents à l'esprit très méthodique, nullement étrangers aux idées abstraites et générales,On pourrait seulement leur reprocher la partialité du jugement, l'acerbité et parfois l'étroitesse de leur critique. Personnels en tout, c'est le plus souvent leur façon d'être, de penser et d'écrire, qu'ils érigent en règle universelle; cX leur manière, c'est, ou la prédominance du fond sur la forme (ce sont les logiciens), ou la prédominance de la forme sur le fond (ce sont les artistes;. Leurs enthousiasmes sont rares, leurs préventions outrées.

1. Franz Funck-Rrontano. TîmiP rrilifinr d'hisidin' cl de liltérature, î) mars 1891, p. 19li.

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