LES VIFS
forte, c'est l'intensité des émotions, l'aptitude à la concentration de l'esprit sur une ou plusieurs impressions à l'exclusion des autres, le pouvoir d'arrêt, ou la faculté d'inhibition et de coordination des mouvements, sans laquelle il n'y a qu'éparpillement de la tension cérébro-musculaire, qui est proprement l'attention. Or, les vifs ne possèdent jamais toutes ces aptitudes à un haut degré : ils ne Sont capables d'éprouver de fortes émotions, de réprimer en eux la diffusion des mouvements,qu'en certaines occasions plus ou moins rares et dans une mesure toujours assez restreinte. A plus forte raison, lorsque la faiblesse et la maladie chronique viennent s'ajouter aux causes normales qui leur rendent l'attention difficile et pénible.
Ne nous étonnons donc point de trouver, même chez les mieux doués, des aptitudes quelquefois variées, assez heureuses, brillantes même, de la netteté, de la précision, de la justesse, une curiosité littéraire ou artistique, une imagination facile et gaie, de l'observation, mais superficielle, de la décision à juger, mais en restant dans le détail, le concret, le sensible ; de la paresse ou de l'inaptitude à jouer avec les abstractions, les idées générales, les chaînes des raisonnements. Les mieux doués en fait de mémoire et d'imagination sont toujours plus propres à s'assimiler, à orner au besoin, et quelquefois même à appliquer les idées et les inventions des autres, qu'à faire des découvertes ou des combinaisons nouvelles. Ils compensent par les qualités extérieures de l'esprit le défaut de qualités profondes. Ils n'ont même souvent de la précision et de la justesse qu'à la condition de ne pas chercher à pénétrer l'écorce des choses. Artistes, littérateurs, leur sensibilité d'expression, leur élégance et leur fluidité de style, leur jolie manière de toucher à tout, glissant et papillonnant, font oublier qu'ilsne savent
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(luc peindre les dessus et qu'ils nous donnent Tillusion d'une certaine profondeur d'observation. Si le sujet est du sexe féminin, et qu'à ses œuvres ne collabore aucune main virile, tenez pour sûr qu'il ne réussira qu'à demi dans les arts qu'il aimera le mieux.
Si nous passons aux qualités pratiques ou morales, nous ne les verrons encore jamais aller au-delà d'une plus ou moins heureuse médiocrité. Sérieux, prudents, prévoyants, soigneux, ordonnés, exacts, les vifs peuvent l'être, et beaucoup.mais jamais d'une façon soutenue. Tantôt c'est l'impatience, tantôt c'est la distraction qui les emportera loin de ce qu'ils sont censés faire. La meilleure ménagère de cette classe laissera souvent tourner sa sauce ou brûler son rôti, occupée ailleurs, ou présente de corps, mais l'esprit à autre chose. Leur prudence et leur tact, s'ils en ont, seront souvent en défaut; leur promptitude à décider et à agir, leur penchant à l'imitation, leur facilité à subir des suggestions de la part des personnes ou des choses, leur facilité à croire ou à se défier, sinon même à agir soudaine ment tout au rebours de la confiance ou de la défiance qu'ils ont le plus manifestement exprimée, tout leur joue de mauvais tours. Leur aptitude à dire sans réflexion ce qu'ils pensent, à se livrer à l'étourdie, leur est aussi souvent funeste : ({uand ils ont intérêt à mentir, ils ne pensent pas à tout, et il leur arrive de se prendre à leur propre trébuchet. Leur facilité à inventer des contes, par gaîté ou par vanité, par besoin d'excitation dramatique, fait qu'on les juge quelquefois moins francs qu'ils ne sont. Au surplus, étant donné le ricochet et le voletage incessant de leur conversation, on se demande s'ils peuvent être, si ce n'est par exception, absolument francs ou absolument faux.
En somme, quelles que soient leurs qualités pratiques ou
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morales, ces qualités sont toujours plus ou moins compromises par le défaut d'énergie volontaire ou d'esprit de suite.
Mais ce qui domine, parmi les caractères de cette classe? ce sont les brouillons, les maladroits, les négligents, les insouciants, les gâcheurs, les prodigues, les dissipés.
IV. — Chez les vifs, l'activité, spontanée ou volontaire, présente les mêmes caractères que le sentiment et la pensée : une grande impatience de juger, de conclure et d'agir, La ténacité est moindre : si l'action résolue n'est pas rapidement exécutée, elle court risque de ne l'être pas. Les vifs sont sujets aux coups de tête, aux changements de projets. Ils en font et défont quelquefois « vingt par heure. »
Tout, chez eux, quelquefois même quand il s'agit d'actions habituelles et n'exigeant ni choix ni décision, dépend de l'impression intercurrente et de l'émotion instantanée. Des défaillances de la volonté se montrent souvent chez ceux même de cette classe qui sont le mieux qualifiés pour l'activité et l'énergie. Chez les autres, que d'irréflexion dans la volonté ou dans les actes, quelle impuissance de vouloir bien une chose, et qu'elle facilité à vouloir souvent deux ou plusieurs choses contraires en môme temps 1 Ce n'est pas l'aboulie, qui chez eux domine, mais plutôt ce que je me permettrai de désigner sous le nom de polyboulie.
Portraits.
Adèle.
I . — Voici une parisienne de race, dont tous les ancêtres connus lurent parisiens. Nous ne parlerons que de son père et de sa mère; l'un, bijoutier habile, homme doux, simple et confiant, dont Adèle, au physique, était le vrai portrait ; l'autre, assez gaie, mais sérieuse aussi, de plus, entreprenante, et même un peu impérieuse. Après avoir tenu un magasin de passementerie, qu'elle dut abandonner, à la suite de pertes amenées par l'imprudente bonté de son mari, elle ouvrit une petite boutique d'épicerie à Bercy, où devait naitre Adèle.
Celle-ci était une brunette aus: joues très colorées, au visage ovale, aux yeux grands et bruns, aux cheveux châtains, au nez fort, aux lèvres fines, peut-être sensuelles. Le front était droit, ni haut ni large, la tète ronde et bien proportionnée, petite, mais pas trop, eu égard à la petitesse de la taille.
Jusqu'à l'âge de dix ans, Adèle eut souvent des maladies qui paraissaient graves, mais elle s'en relevait comme par miracle : le médecin de la famille l'appelait Trompe-la- Mort. En somme, une complexion délicate, mais résistante, dont toutes les fonctions s'exerçaient régulièrement.
et avec une certaine énergie ; une sanguino-nerveuse, et, si l'on veut, une vive presque ardene.
II. — La sensibilité, chez Adèle, était vive, sans rien d'excessif. Elle avait plus de mobilité que d'inconstance ; une grande intensité, mais nulle violence dans ses désirs. La gaité, comme chez sa mère, se tempérait chez elle d'un certain sérieux. Toujours la chanson aux lèvres, folle dans la joie ; mais ses plaisirs préférés étaient d'essence intellectuelle ou esthétique. Avec sa délicatesse de santé plutôt que de goût, elle souffrit plus qu'elle ne jouit, dans ses premières années, des sensations se rapportant au boire et au manger. Mais ses devoirs, ses lectures, les travaux du ménage, la broderie, la rendaient singulièrement heureuse. Un lambeau d'étoffe, un ruban, une fleur, un oiseau, représentaient pour elle des heures de plaisir infini. Telle on la voit encore, presque au seuil de la vieillesse : elle ne marche pas, elle vole ; elle passe en un instant de la joie à la colère; mais elle n'est jamais bien triste sans de graves motifs.
Une seule chose s'est modifiée en elle, c'est sa délicatesse à l'égard de la nourriture : moitié par raison, moitié par économie, elle a pu s'habituer, mais encore assez tard, à dominer les répulsions de son estomac à l'égard de certains aliments.
La mère d'Adèle, une bonne femme un peu revêche, la menait presque sévèrement : elle la sacrifiait même à une plus jeune sœur, dont elle était le souffre-douleur, et à qui elle devait toujours céder, comme étant la plus raisonnable. Mais il ne semble pas qu'Adèle ait dû à cette éducation sa brusquerie de manières. Elle était bien en cela fille de sa mère ; elle en avait aussi la prompte irascibilité, et la
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main leste ! Les soufflets, les coups de grille, les coups de corde ou de ra(iuette, pleuvaient dru sur les mauvais gareous (jui venaient déranger ses jeux, ou qui cherchaient à l'effrayer parleurs vilaines grimaces et leurs cris bizarres. Mais la colère n'est pas la combativité. Adèle, très querelleuse, très discuteuse, et jamais disposée à faire des concessions, n'était point batailleuse avec sesjeunescompagnes: les langues suffisaient ici pour vider les différends. Ajoutons d'ailleurs que, par un effet de l'ardeur sous-jacente à sa vivacité, ses colères explosives, ordinairement très vite apaisées, pouvaient laisser quelquefois des rancunes assez longues. Oc môme ((u'elle s"obstinaità ne pas demander pardon à ses parents ou à ses maîtres, elle se serait fait hacher en morceaux, après une brouillerie, plutôt que de faire des avances à quelqu'un. On voit ici la rancune s'appuyer sur une fierté qui peut avoir ses excuses.
l'ne impressionnabilité aussi vive reposait sur un fond assez énergique. On pressent qu'Adèle n'était point une poltronne. A six ans. comme à trois ans, elle descendait à la cave sans lumière; elle courait sur les passerelles comme un garçon ; elle grimpait jusque sur les toits, où elle se fit plus tard une cachette pour lire. Les plus gros chiens du (luartier étaient ses amis. Pour traverser la rue, elle n'attendait pas que les voitures fussent passées : elle filait comme une fièche sous le nez des chevaux. C'est à peine si elle connut des frayeurs d'imagination, mais c'était dans ses rêves ou dans le réveil à demi-hallucinatoire. Disons-le aussi à son avantage, elle fut toujours très sensible à la crainte morale, à celle qui se confond avec le respect des grandes personnes, avec le chagrin de les affliger ou la honte de s'en faire déprécier.
En disant qu'Adèle n'était point poltronne, et en la pré-
sentant même comme hardie et téméraire, nous n'avons pas voulu lui attribuer le vrai courage. Elle aurait eu d'ailleurs assez de force de caractère pour en prendre l'habitude, si les circonstances s'y étaient prêtées ; mais elles interviennent rarement dans l'éducation d'une jeune fille et dans la vie d'une femme. Adèle est restée, à cet égard, de son sexe et de son tempérament. Quand elle a paru montrer de la vaillance, il y avait là, plus qu'autre chose, ignorance du danger, entraînement des sens, de l'humeur, de l'amour-propre. Dans les épreuves décisives, elle perd la tête avec une incroyable facilité : elle se désole, elle pleure, quand il faudrait se raidir ou agir. Elle n'a pas non plus la moindre énergie pour endurer les maux inévitables, ou s'armer de confiance et de prudence pour en hâter le terme. Ceci est d'une vive plus que d'une ardente.
Où la vive se montre encore, chez Adèle, c'est dans sa promptitude à concevoir des sympathies et des antipathies. Elle peut aimer beaucoup de gens à la fois, et paraître les aimer beaucoup. Elle n'est point une amie banale, certes, mais on la voudrait peut-être un peu plus exclusive ou plus jalouse. Au reste, si un rien suffit pour la l)rouiller avec une personne, un rien suffit pour la réconcilier; ses rancunes les plus durables, les mieux justifiées, ne savent pas se transformer en haines. Elle n'a pas assez d'ardeur pour cela.
La vivacité s'accuse également dans sa bienveillance active. Ni douce ni aimable toujours, plus polie que prévenante, cette lille de marchands n'était point trop libérale, sauf d'embrassements et de caresses. Autrement, donnant donnant : « Je te prête mes jouets, je ne te les donne pas. » — a Tu veux faire une dînette avec moi? Tu apporteras ton service. »
Pour tout ce qui vient d'être dit, je retrouve l'enfant dans la femme, toutefois, il faut le reconnaître, avec quelques qualités on plus. Elle sait un peu mieux se déranger pour faire plaisir, bien qu'elle soffre rarement pour rendre un service. ^M plus ni moins libérale qu'autrefois, sa difficulté à donner s'est combinée avec je ne sais quelle facilité à se laisser prendre ; cela tient sans doute à sa franchise autant qu'à sa bonté : elle a toujours conservé cette naïveté enfantine de croire de prime-abord aux démonstrations affectueuses, aux apparences de malheur.
Vive, impressionnable, aimant ce qui brille et ce qui plait, Adèle devait avoir la passion de la toilette et des colifichets. Elle avait aussi, presque avec un peu d'affectation, le désir de paraître distinguée dans son langage et dans ses manières. Elle tenait un peu cela de sa mère, par l'hérédité et par l'éducation. Mais elle était vaine avec dignité, sans la moindre infatuation, dédaigneuse par sentiment esthétique et non par orgueil. « Je suis née petite duchesse », disait-elle quelquefois en plaisantant. Elle n'aurait pour rien embrassé les personnes mal vêtues ou ayant les mains sales. Qu'aurait dit sa grand'mère la sans-culotte, si elle l'avait vue agir et parler de la sorte? 11 est vrai que cette coureuse de clubs, cette chanteuse de Ça ira, était loin d'avoir le bon sens, la modestie, la fierté de sa petite-fille ; elle avait, par contre, à un haut degré, le sot orgueil de sa roture!
111. — On peut avoir peu ou beaucoup de mémoire, d'attention, de jugement, qu'on soit un vif ou bien un lent : ce sont là qualités propres du cerveau, constitutionnelles, et en elles-mêmes très peu modifiables. Mais leur mode d'exercice et leur développement paraissent en étroite re-
lation, soit avec la vivacité, soit avec la lenteur du travail cérébral.
Notons d'abord, on les qualifiant à ce point de vue, les principaux traits intellectuels, de la personnalité chez Adèle. En premier lieu, ce que jappelle la mémoire générale, accuse ici plus de facilité que de ténacité. C'est une mémoire prime-sautière et superficielle. Pour les mémoires spéciales, elles sont très variées, mais inégalement fortes. La mémoire visuelle, par exemple, est inférieure à la mémoire motrice et à la mémoire auditive ; une grande facilité et propriété d'expression, ce qui entraîne des idées nettes ; une rare aptitude à retenir les distinctions lexicologiques et les noms propres ; de bonne heure, l'orthography correcte, des succès en grammaire et en histoire ; en outre, la mémoire des nombres, des abstractions et des combinaisons d'arithmétique, facultés évidemment héritées de sa mère.
Deux lacunes sont à signaler ici : celles de la mémoire des lieux et de la mémoire des physionomies. Yfaut-il voir une cause ou un effet de son inaptitude à observer le détail des sites et le jeu des visages ? Glisse-t-elle là-dessus parce qu'elle est vive, ou plutôt, commej'inclinerais à le croire, parce que son intelligence est à un assez haut degré émotionnelle? Ce qui s'arcorde très bien avec ce dernier caractère, c'est une grande aptitude à l'attention pour tout ce qui intéresse en quelque manière le sentiment. Adèle a toujours eu le travail facile et soutenu, presque ardjnt ; peut-être n'en serait-il pas de même si elle était née, avec les mêmes capacités d'esprit, d'une autre race que d'une race de travailleurs. N'oublions pas dailleurs le métier du père, un bijoutier, et celui de la mère, une passemcntière: c'est surtout Me sentiment du beau, qui l'exeitait au travail.
ta LE CARACTI-.RE DE L'ENFANT A L'HOMME
Fort habile à tous les travaux manuels, jusqu'à tenir la scie, la lime et le marteau, comme un maître ouvrier, Adèle se plaisait surtout aux choses de l'esprit; elle avait la curiosité artistique et littéraire plutôt que scientifique. En dehors de ses grandes affaires, jeux, poupées, leçons, elle s'occupait peu des nouvelles de son entourage. Elle était éprise de savoir et de jolies phrases : ses parents l'appelaient V académicienne. Elle cherchait sans cesse dans le dictionnaire de nouveaux mots, de belles locutions. Elle aimait fort la mythologie, moins pour les piquantes anecdotes que pour les descriptions poétiques. Une disposition à noter, et qui tenait, soit à sa bonne mémoire motrice, et par conséquent rythmique, soit à l'habitude que sa mère avait de chanter à pleines journées, c'était son aptitude à apprendre les vers. Elle en faisait des extraits; à cinquante ans passés, elle récite couramment plusieurs morceaux appris entre sa huitième et sa vingtième année.
En somme, une bonne petite tête ; un esprit net, étendu, sans vigueur logique et sans profondeur ; le sentiment domine le raisonnement; les généralisations logiques et morales sont fort restreintes ; la faculté d'assimilation supérieure au pouvoir de construction. Ainsi le mécanisme du vers est si bien entré dans son cerveau, qu'il lui arrive souvent d'intercaler des vers, sans le savoir, dans sa conversation; quand elle entend un vers et le commencement du vers suivant, elle achève aussitôt l'hémistiche, avec le sens et la rime très justes; malgré tout, chaque fois qu'elle s'est essayée à versifier, il ne lui est rien venu de bon sous la plume. S'agisssait-il, môme à l'âge de quinze ans, épo(îue de précoce fécondité pour l'imagination des jeunes filles, de s'exercer aune composition de style? Elle aimait mieux reproduire un texte déjà lu que chercher autre chose,
tout au rebours de la petite Aurore Dupin (future G.Sand), qui ne pouvait s'empêclier d'amplifier et d'embellir même un texte d'iiistoire. En dépit de cette paresse à combiner des idées, Adèle a beaucoup d'ouverture dans l'esprit, et surtout une grande décision à juger de toutes choses : qualité et défaut, si défaut il y a, qui me semblent caractériser les vifs.
Du reste, assez de bon sens et de sérieux pratique : Adèle est artiste, Taiguille à la main, bonne au commerce, bonne au ménage, et elle est l'ordre et l'exactitude en personne. Enfant, elle fabriquait pour ses poupées tout un assortiment de robes et de tabliers, de mouchoirs, de chemises, dont ses amies s'émerveillaient: le tout plissé et arrangé avec un soin parfait. Plus tard, elle montra une sage économie, qui lui permit de faire vivre et bien vivre les siens, au prix d'un travail assidu. Peut-être n'avait-elle pas l'esprit inventif de sa mère, pour faire fortune comme sa mère y serait parvenue sans les sottises du père. Avec son bon sens, elle pouvait manquer de tact, de mesure envers les gens, en cédant à des impulsions irréfléchies du sentiment, et ne raisonnant souvent bien qu'après coup. Je crois d'ailleurs que sa finesse n'était pas au niveau du sens pratique, et du sens moral, exquis chez elle. Qu'à ses défauts s'ajoute sa logique prime-sautière et i>assionnée. prévenue : la parole aussi prompte et souvent aussi peu ménageante que la main ; en un mot, la tète de la grand'mère, un peu près du bonnet: et nous comprendrons qu'il lui ait manqué, malgré tout, et par suite de sa vivacité, quelques-unes des qualités dont se compose le sens pratique.
Qu'y a-t-il, au résumé, dans tout cela, i)Our la vivacité? D'abord, la mémoir<' facile et non tenace, sauf pour un petit nombre d'objets ayant fortement excité l'émotion.
cette admirable graveuse d'idées. L'inaptitude à abstraire va aussi avec une grande impatience de juger et de conclure, tout comme avec la paresse et la lenteur du jugement. Do là cette constructivité bien inférieure au pouvoir d'assimilation, cette attention qui s'épuise dans le détail, dans le concret, faute de pouvoir s'appliquer aux généralisations et aux combinaisons logiques intéressant moins le sentiment. De làencoreun sens esthétique s' absorbant dans rémotion, dans la compréhension et l'exécution du petit,du joli, parce qu'Adèle n'a pas la forte patiencequi extraitdes objets les matériaux des combinaisons d'idées, d'images et de formes originales. De là encore ces actes à demi impulsifs,qui viennent souvent faire tort à des qualités pratiques incontestables.
IV. — Quoique vive, prompte à décider et à se décider, et souvent pour des raisons de sentiment, Adèle n'est point une passionnée. Si elle prend vite ses résolutions, elle aune facilité grande à leur trouver des motifs raisonnables. Toute d'élan, mais capable de maintenir longtemps son attention sur un objet, elle possède une certaine force d'arrêt, qui lui permet de se retourner et de se ressaisir pour mieux conditionner, s'il y a lieu, les résolutions déjà prises. Elle n'est pas autrement une inconstante. Sa volonté, pas plus que son attention, ne s'évanouit par épuisement d'énergie. Elle pécherait plutôt quelquefois par entêtement, tant que la passion s'en mêle, ce qui chez elle ne dure jamais bien longtemps. Peu de caprices, mais beaucoup d'impatiences ; assez d'entraînements. En somme, beaucoup de qualités volontaires.
11 est vrai que sa profession, ses habitudes, ses relations, n'exigent pas une force de caractère au-dessus de la moyenne.
Les occasions de déployer une volonté supérieure furent toujours rares pour elle. Sans cela, on aie droit de supposer que cette sensibilité inflammable, cette promptitude à juger et à se résoudre, avec un esprit moins juste qu'étendu, et moins personnel que facile, auraient plus d'une fois laissé Adèle impuissante, désarmée et désorientée, dans lesrudes batailles de la vie.
Julie.
I. — Julie est née dansunepetitevilledelaCorrèze,oùson père, officier de santé, faisait pauvrement ses affaires. C'était un petit homme rougeaud, très nerveux, très actif, irascible, grondeur, mais honnête et bon. Sa mère, d'une complexion forte en apparence, mais souvent malade, était une femme douce, affectueuse, d'intelligence ordinaire : elle mourut en donnant le jour à Julie. L'enfant tenait de l'un et de l'autre : tempérament lymphatico-sanguin, quelque prédisposition au nervosisme.Son enfance fut chétive ; au milieu d'un entourage triste, négligemment élevée par sa tante, elle resta à la maison jusqu'à l'âge de huit ans.
Julie était petite, rondelette, blonde, d'une taille bien prise, ayant visage rond, nez mince et busqué, yeux grands de couleur noisette, lèvres rouges et gourmandes, menton bien dessiné, front large et haut. Ilien d'anomal dans les fonctions sensorielles : lavueétaitexcellente, l'ouïe d'une extrême linesse, l'odorat et le goût très délicats, mais sans aucun symptôme de sursensibilité maladive. Toutes les fonctions internes semblaient aussi s'accomplir régulièrement
Et pourtant, jusqu'à l'àgo de (luatorze ou quinze ans. Julie fut souvent malade, sans doute par l'effet de la vie solitaire et du régime peu hygiénique dont elle souffrait.
II.— Tour à tour rudoyée et gâtée par son père et par sa tante, à peu près libre de vouloir et de faire tout ce qui lui passait par la tête, Julie était sans cesse travaillée de désirs capricieu.K, qui faisaient bientôt place à d'autres. Mais, à part les friandises et la parure, rien ne satisfaisait complètement cette petite personne délicate etmobile: une vraie sensitive, frissonnant au moindre contact, au moindre souffle.
Presque toujours seule, à rôder de chambre en chambre, à rêver au fond d'un petit jardin maussade et sans fleurs, ou dans la bibliothèque étouffée de sonpère, sevrée de toutes les distractions enfantines, ruminant ses tristesses et celles de sa famille, elle s'étiolait dans la solitude et l'inaction. Elle passait de longues heures, chaque jour, à une lucarne du grenier, suivant de son regard atone le vol pesant des pigeons bleus ou l'éblouissante fusée des martinets aux cris aigus, écoutant piailler les moineaux, jaser les hirondelles et les commères du voisinage. De là aussi, elle entendait, le cœur serré, les cris lointains des élèves du couvent : « Comme elles doivent être heureuses ! » pensait-elle. Cependant elle s'était si bien accommodée à son isolement et à ses rêvasseries sombres, qu'elle pleurait quand on parlait de la mettre au couvent. Pour un médecin, son père comprenait bien mal les exigences physiques et morales de l'éducation !
Enfin, quand elle fut écolière, quelle revanche de belle humeur ! Elle était redevenue alors la fillette de son tempérament plutôt sanguin. C'était le fou rire, l'entrain, — la dissipation à outrance, — du moins se l'imaginait-elle. Elle
PORTRAITS 4o
quitta malheureusement le couvent au moment où il lui était le plus utile d'y rester ; elle avait treize ans. Lu mort (le sa tante décida son père à la reprendre, pour garder la maison et répondre aux gens pendant ses fréquentes absences. Plus que jamais, Julie fut en proie à la tristesse. Elle se mit à dévorer, au hasard, les livres de son père, qui la fatiguaient ou ne lui donnaient que d'énervantes excitations. Pâle, penchée comme une fleur sans sève, elle était souvent triste au point de vouloir mourir.
Bien lui en prit de résister à ces fatales obsessions de l'ennui,car elle a pu, dans la suite, entourée d'affections sincères, au milieu de travaux agréables et de loisirs raffmés, goûter la jouissance de vivre comme il n'est donné de la goûter qu'aux esprits et aux cœurs d'élite. Tout compte fait, malgré la mobilité de ses sentimentset les influences attristantes de son premier développement physique et moral, Julie reste une vive, par sa disposition prédominante à la gaîté. et sa facilité à oublier les motifs plus ou moins sérieux de . chagrin. Quant à l'égalité dhumeur, au calme absolu, ils ne furent jamais dans le tempérament du sujet.
Julie, cela va sans dire, était fort irritable. Mais ses colères, d'explosion, s'en allaient en gestes précipités, en trépignements, en cris, en injures, quelquefois en petits coups brusques. D'autres fois, c'étaient dos larmes, des scènes de désespoir : il s'ensuivait alors une bouderie de quelques heures, dont Julie sortait tout d'un coup, sans rancune, souvent au milieu d'un ('dut de rire involontaire. Sa colère, non plus que sa gaité ou sa tristesse, ne pouvait durer longtemps.
Julie, nullement combative, avait le courage des nerveux. Audacieuse dans ses jeux, elle sautait d'une hauteur considérable, se faisait lancer aussi haut ({ue possible sur
la balançoire, tout heureuse quand l'escarpolette virait sur elle-même. Plus tard, elle lançait son cheval à toute vitesse, et menait les mulets de montagne au bord des précipices, fièrement campée sur leur croupe, lorsque des touristes mâles descendaient prudemment de leurs montures. Jamais un coup de tonnerre ne l'effraya. Elle ignora longtemps les craintes d'imagination, et ne les connut un moment qu'à l'imitation de son frère, un peureux qui se plaisait, le jour, à exagérer les frayeurs qui le faisaient trembler la nuit. Pour les craintes morales, elle en était fort émue : tout affolée quand elle entendait le tonnerre de la voix paternelle éclater sur son frère, un demi-polisson, toute pâle à la vue d'un client dont elle avait entendu dire du mal. Cette sauvagerie, de naissance ou déducation, lui est restée : son bon sens, le frottement du monde, son goût pour la société, ont à peine contribué à l'affaiblir. Elle se cacherait volontiers, quand on annonce une visite. Elle se trouve surtout singulièrement embarrassée devant une personne prétentieuse. Cette timidité tient aussi à sa vivacité nerveuse, qui la rend inhabile à se dominer, à composer ses gestes et son visage.
Je ne sais pas si Julie serait capable de montrer, en certaines circonstances, cette espèce de courage dont les hommes ont fait une attribution de leur sexe. En tout cas, je lui crois, malgré sa vivacité et son irritabilité, un pouvoir d'arrêt assez fort, mais limité seulement aux déterminations morales. Son père était Ihommc du devoir, et elle est bien sous ce rapport la fille de son père. Elle l'a toujours été : c'est au point (jue ses amies d'enfance se cachaient d'elle pour mal faire.
Julie était naturellement affectueuse, et même caressante, surtout point volage. Cependant la mobilité de son
humeur se retrouvait dans les formes et les procédés, sinon dans les sentiments. Ses aftections de famille étaient sérieuses et profondes : encore son irritabilité et ses caprices la faisaient-ils souvent paraître tout autre qu'elle n'était : non point malveillante, mais portée à tout voir au rebours, ombrageuse, agressive, discuteuse, assez peu aimable et fort peu complaisante. Y avait-il un petit service à rendre, un petit coup de main à donner, elle se sauvait bien vite. On en riait, elle le voyait, et nen restait que plus résolument dans son personnage à moitié fantasque. Enfantillages que tout cela ! Du reste, ses rancunes ne tournaient pas à la haine, et elle ignora toujours les tristes joies de la vengeance.
Elle se souvenait du mal plutôt que du bien; mais au moment où on lui faisait quelque plaisir, si elle n'avait rien à donner en retour, son visage épanoui disait sa profonde reconnaissance. Comme bien des vifs, elle était donneuse, avec quelque tendance à la prodigalité. Quoiqu'elle aimât fort habiller et faire jouer ses poupées, elle ne savait pas les garder : elle n'avait pas pour elles un cœur de mère; c'étaient de simples camarades, bien pomponnées et bien caressées, mais faites pour passer dans les mains de la première amie qui la venait voir. Il faut d'ailleurs noter que la raison esthétique entrait pour beaucoup dans ses affections : autant que la douceur et la bonté, c'était la propreté des habits, l'élégance des manières, qu'elle aimait dans ses niait resses et ses compagnes préférées.
Sous tous ces rapports, Julie a peu changé, mais elle a changé à son avantage. Pas toujours aimable ni prévenante, elle est la bonté même. Elle se dévoue avec une facilité et un courage de sœur de charité, même pour des personnes à peine connues. Elle n'a d'ailleurs rien perdu de sa promp-
titiule à lâcher les cordons de sa bourse, et à disséminer les petits objets précieux que ses doigts de fée ont souvent mis beaucoup de temps à confectionner.
Cette sensibilité à la fois expansive et retenue, un peu repliée sur elle-même, devait favoriser le développement de l'amour-propre. Il s'accusait surtout chez Julie par une susceptibilité délicate, mais ombrageuse : la timidité n'était pas sans lui donner son coup d'aiguillon. Toujours in- (piiet de l'opinion des autres, on est grandement excité à vouloir paraître absolument ce que l'on est. et bien souvent ce que l'on voudrait être. De là un amour excessif de la parure, de l'élégance et de la distinction, que la timidité maintiendrait dans une juste mesure, si les exemples de simplicité reçus dans la famille n'y suffisaient pas. Malgré sa timidité et malgré les bons exemples, Julie, enfant, était passionnée pour les chiffons et les rubans, dont le goût semble inné chez elle. Un jour de printemps (Julie avait sept ans), sa tante lui essayait les robes d'été pour voiries réparations à faire. A chaque nouvelle robe, Julie courait à la fenêtre ; il y avait quelques messieurs devant un café, presque en face de la maison; elle se disait : « Comme ils doivent dire que j'ai beaucoup de robes ! » Cette vanité-là, chez Julie, reste un penchant bien prononcé, mais réglé par le bon goût, le sens esthétique, et,j'allais dire, le sens moral. Elle se pare en femme intelligente et honnête.
Un autre fait montrera combien ce souci de l'opinion des autres avait besoin d'être contenu par le bon sens naturel et par les influences de l'entourage. Julie passait, aux yeux des étrangers, pour une petite personne sage et douce autant qu'aftectueuse. Elle souffrait de se voir prendre pour ce qu'elle se figurait n'être pas. Au
couvent, quand on la citait comme une des plus méritantes, elle rougissait, moins par modestie que par crainte de passer pour hypocrite. Si elle sentait que les yeux de sa maîtresse restaient un moment fixés sur elle, elle tremblait de lui entendre dire : « Voyez la petite Julie, si tranquille et si obéissante. Elle fait l'ange ici ; chez elle, c'est un démon ! » Plus d'une fois, elle lit tout son possible pour être une vraie dissipée ; mais avec si peu de conviction et d'assurance, que sa maîtresse le devinait, et se contentait de sourire en la rappelante l'ordre.
Julie avait plus de susceptibilité que de fierté proprement dite, et pas le moindre orgueil. La susceptibilité, la vanité, peuvent aller avec la faiblesse, et la vivacité des impressions, en tiraillant sans cesse l'amour-propre dans tous les sens, ne peut que les développer. La fierté vraie est un redressement de la personnalité, qui, pour durer ou se renouveler avec puissance, demande une énergie dont les vifs ne sont pas toujours capables. On peut en dire autant pour l'orgueil.
m. — Julie n'a pas donné toute la mesure de ses facultés intellectuelles. C'était un bon esprit, qu'on laissa livré à lui-même, inactif, ou s'exerçant au hasard, subissant. malgré tout, l'influence d'un entourage sain et instruit. Affranchie de toute discipline, elle en prit à son aise.
Au point de vue scolaire, et au point de vue pratique, elle s'éleva, pour ainsi dire, toute ieule. On ne lui demandait que d'avoir une santé relativement bonne, et une conduite relativement sage : elle n'avait rien à prévoir, à calculer, à soigner. Elle sut lire, vers l'âge de sept ans, sans que personne put dire comment elle l'avait appris. Elle n'avait jamais fait œuvre de ses dix doigts, quand elle entra au couvent. ;
Elle s'y montra de fort bonne volonté, mais fort irrégulière. Elle apprenait en se jouant tout ce qui ne demandait aucun effort d'esprit. Elle se serait appliquée pendant une demi-heure à un travail de mémoration, et elle retenait exactement le sens avec les mots ; mais elle n'aurait pas suivi une démonstration pendant six secondes : elle s'y refusait comme de parti-pris. Aujourd'hui encore, si vous voulez la voir vous quitter sur-le-champ, faites mine de vouloir lui expliquer ou prouver quelque chose. La curiosité scientifique, chez elle, est médiocre; la curiosité littéraire est sans critique, toute aux faits, c'est-à-dire aux émotions. Ne lui demandez pas des abstractions, des idées générales, des raisonnements, mais des intuitions. Elle est fine, elle est observatrice ; mais Texercice de ces facultés, quand on ne s'intéresse pas scientifiquement ou philosophiquement aux raisons et aux causes, n'est qu'un jeu pour l'esprit, et surtout pour un esprit vif. L'imagination de Julie est toujours en voyage, effleurant, de çà, de là, des impressions, des aperçus, des détails concrets et sensibles. De ce glissement,de cet envolement rapide et paresseux d'un objet, d'un livre, d'une conversation, d'un travail agréable à un autre, il doit résulter, même pour un esprit fort éveillé et fort juste, quelque peu de superficialité et d'étroitesse.
Avec de la pénétration, du bon sens et de la droiture, Julie est trop encore, aujourd'hui, la personne de son tempérament vif et de ses habitudes indépendantes, pour compter parmi les gens vraiment sérieux et pratiques. Pas la moindre crédulité ; même à l'époque où ses nerfs étaient le plus irritables, on ne lui voyait pas ce défaut, si comnum chez les personnes aigries, de croire avant tout au mal ; pas la moindre superstition non plus, et cependant
la faiblesse de croire aux pressentiments fâcheux : ce n'était que l'effet du premier mouvement ; mais son bon sens avait assez de peine à le réprimer. Autres défauts plus ou moins accusés, où l'on peut voir les effets d'un tempérament vif, émotionnel, facile à distraire, et d'une volonté peu apte à réagir. Julie, dès son enfance, aimait les choses bien rangées ; femme, elle exige de l'ordre autour d'elle; parfois même elle cherche à en mettre dans ses affaires ; mais elle y montre une adresse et un esprit de suite des plus insuffisants. Je lui vois aussi le défaut de beaucoup d'artistes (elle l'est, l'aiguille, le pinceau, et l'ébauchoir à la main), une inaptitude quasi-enfantine à régler ses propres intérêts, bien qu'elle soit femme à fournir tout son entourage d'excellents conseils.
Je lui reprocherais encore de limiter son esthétique au culte de la nature, de l'art, de la parure, et de ne savoir faire qu'une part bien modeste à la poésie intime et patriarcale du ménage et du pot-au-feu. Plus lente, plus ardente, moins artiste peut-être, elle ajouterait ce bon côté de la femme à ses autres qualités précieuses.
Parmi ces qualités, citons au hasard, pour ne pas effaroucher sa modestie, une franchise et une rectitude exemplaires. La sincérité fit chez elle, il est vrai, une éclipse passagère, pendant les quelques années qu'elle passa au couvent : il y a là, comme ailleurs, des petites filles menteuses ; sa timidité, sa facilité à suivre les exemples reçus, sa paresse, auraient trouvé leur compteàlamenterie; mais elle ne savait pas tromper, et elle ne réussit que deux ou trois fois (avec quel saint tremblement et quels remords de conscience!), à faire à ses parents de faux rapports. Quand elle essaya de recommencer, ses mensonges étaient bien trop transparents : elle ne prit donc pas goût au métier,
52 LE CARACTÈRE DE E'ENFArsT A L'HOMME
et revint pour toujours à son ancienne franchise. Nous voyons ici, la question de tempérament écartée, un eflet combiné de l'iiérédité et de l'éducation, celle-ci continuant celle-là. Je doute qu'avec une nature assez impulsive, ot une volonté faible à beaucoup d'égards, le milieu social étant changé, l'hérédité eût prolongé toute seule son œu. vre. J'en dirai autant pour le sens précoce de la moralité, ce besoin de régularité morale, d'accord entre la conduite, les sentiments et les principes, que Julie reçut de ses parents, par le sang d'abord, par les leçons et les exemples ensuite.
IV, — L'excessive mobilité des sentimcnLs Gt de l'attention suffisent pour caractériser une volonté. Julie est l'indécision même : elle veut et cesse au même instant de vouloir ; elle cède et elle résiste ; elle donne, coup sur coup, des ordres et des contre-ordres. Les sentiments attectifs, moraux, esthétiques, inspirent la plupart du temps ses résolutions, et aussi les intuitions de bon sens, la sagacité, la finesse : rarement elles doivent quelque chose à la réflexion et au raisonnement. Dans les choses qui ne relèvent pas de rhabitude, des convenances, de la moralité, c'est la dernière décision qui prévaut, parce que d'autres n'ont pas le temps de se substituer à elle. Julie se laisse trop souvent mener par le hasard et par le caprice. Si ses déterminations ont quelque apparence d'énergie, c'est grâce à l'intensité du sentiment (jui les suscite de temps à autre. Mais, rnéme dans ces conditions, sa volonté violemment tendue peut se relâcher tout à coup au moment d'agir. Elle se décourage pour un mot, se déconcerte pour le plus spécieux des motifs. Que voulez-vous? A la faiblesse naturelle de sa volonté se sont ajoutées les énervantes influences
de l'éducation. On ne lui a pas appris à agir et à vouloir; on l'a de bonne heure habituée à compter sur les autres pour les choses essentielles, en la laissant libre de satisfaire ses fantaisies et sa paresse pour l'action physique et intellectuelle. Elle a trop vécu en enfant gâtée, sous la tutelle, et non sous l'autorité de sa famille. Par ])onheur,ses protecteurs naturels étaient bons et intelligents, et la pupille bien douée, malgré sa faiblesse. L'enfant gâtée a été, et restera, sa vie durant, une enfant irrésolue, capricieuse, mais bonne, attectueuseet dévouée^ qui ne sait pas vouloir, mais qui aime le bien et sait le faire. Est-il beaucoup de gens à volonté énergique dont on pourrait en dire autant ?