Même article, p
Passons aux qualités pratiques et morales. Les plus sérieux d'entre eux, sérieux par les idées, pèchent toujours de (juelque manière dans leur conduite habituelle. Le tempérament linit toujours par atténuer le bon quils tenaient de l'hérédité et de l'éducation; il a ses heures de revanche contre la contrainte ou la modération qu'on a pu remarquer chez eux. La bête féroce ou grossière a, chez les meilleurs, des réveils plus ou moins fréquents. Sages, ordonnés, obéissants, respectueux, discrets, prudents, beaucoup d'entre eux ont pu l'être dans leur enfance ou leur jeunesse ; très peu le sont restés complètement.
Les qualités esthétiques de leur intelligence ont reçu aussi les empreintes de leur personnalité plus ou moins forte et plus ou moins étroite. Ils ont naturellement le style net, en relief, l'image juste. Quand ils veulent se donner la peine de construire une œuvre, le détail et l'ensemble sont solidement perçus et agencés. La plupart ont aussi l'éloquence naturelle : ils pensent avec force, et s'expriment de même. S'ils ont de l'esprit, ils l'ont souvent gai. quelquefois un peu lourd, presque toujours à l'emporte-pièce. Leur trait ne sait pas jouer sur les surfaces, il troue la peau et s'enfonce dans la chair vive.
IV. — Les ardents ont toujours, à un degré quelconque, de l'énergie volontaire : il sont nés pour l'action physique, et pour ce qui en tient lieu au moral, c'est-à-dire les résolutions à faire exécuter par d'autres. Leur impulsivité naturelle est plus ou moins atténuée par une force d'arrêt due à l'hérédité ou à l'éducation. Ils mettent au service de leur volonté des motifs clairement perçus, et des passions d'autant plus intenses et persistantes, qu'elles se rapportent à leur dominante personnalité.
Quand on a son moi pour mesure rte toutes choses et pour terme habituel de ses jugements et de ses actions, tout se rétrécit, mais tout se simplitie : on peut se contenir en cédant à son impétuosité, on peut être souple dans sa raideur, et opiniâtre dans la poursuite de ses satisfactions les plus petites comme les plus grandes. Les meilleurs de cette catégorie sont ceux dont l'ardeur est comme adoucie par la pauvreté du sang et par les défaillances passagères ou fréquentes de l'organisme, et surtout ceux dont une éducation saine et normale, ni compressive, ni molle, a satisfait, en les tempérant les unes par les autres, les tendances diverses: ce sont là des fougueux domptés, ou pacifiés.
Leur volonté s'est équilibrée dans une certaine mesure en s'appliquant a des fins variées, et ils ont appris à se commander à eux-mêmes, en obéissant doucement aux autres, (iràce à Fefficacité incontestable de la culture morale, aux influences sociales de toute sorte, y compris, et les dominant, celles de la famille, ces exceptions ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le croire. Ce métal en fusion, jeté tout brut dans le moule de Ihabitude, en sort quelquefois sous une forme très humaine, en dépit de ses indestructibles aspérités.
Portraits
Raymond.
I. — Raymond fut le premier enfant d'un architecte habitant la ville de X,.., dans l'Ai'irgc. ]j' pèro était un liom-
mo petit, brun, nerveux, très sanguin, très vif; la mère, (le taille moyenne, brune aussi, était d'un tempérament lymphatico-nerveux : l"un et l'autre dune constitution assez robuste, et assez bien doués quant à l'intelligence et à la sensibilité. Mais la mère, pendant sa grossesse, avait eu des chagrins qui purent influer sur l'humeur future de l'enfant. Il vint avant terme, et,pendant ses trois premières années, on s'attendait toujours à le voir mourir.
11 garda, jusqu'à l'âge de douze ans, un teint pâlot, une santé chétive. A six-sept ans, venu un peu tardivement à la puberté, tout en restant assez maigre et assez petit, il devint presque fort : son teint brunit, ses cheveux passèrent du châtain clair au châtain foncé, ses épaules s'élargirent ; ses pieds grands, ses mains osseuses et larges, ses genoux forts, faisaient prévoir une complexion solide.
L'âpreté nerveuse de sa voix indiquait un tempérament bien accusé de bilio-nerveux. A l'âge de vingt ans, c'était un grand garçon à la tête carrée, au front haut, au crâne bien développé dans la région temporo-occipitale. aux pommettes et aux mâchoires proéminentes, au nez fort et bosselé dans le milieu, aux lèvres bien fendues, mais fines et sensuelles, au menton rond, mais d'une ligne ferme : quelque chose de dur et de heurté dans l'ensemble, et, sous d'épais sourcils noirs, un œil brun, grand, souvent fixé par l'observation ou allumé par la passion.
II. — Les ardents ont, par définition, une sensibilité plus forte que délicate. A côté. et peut-être par l'effet d'une activité considérable du système nerveux, se trouve souvent en eux le germe de quelque affection plus ou moins grave des organes de la circulation ou de la digestion, ou du sys-
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tème nerveux lui-même. 11 en fut ainsi pour Raymond, qu'une fièvre typhoïde, survenue dans sa vingt-cinquième année, ramena jusqu'à un certain point à sa délicatesse primitive, en lui laissant une obstruction intestinale, dont il devait mourir à Tàge de quarante-cinq ans.
Cette délicatesse originelle ne ressemblait en rien à de la faiblesse. Toutes les fonctions sensorielles s'accomplissaient avec régularité : rien de douillet, une sensibilité thermi(iue et dermique moyennes; aucune apparence de sensualité, si l'on excepte celle du goût, qui était fort accusée. Raymond fut de bonne heure un gourmet et un cuisinier ; fin appréciateur et savant confectionneur des bons plats. Sa femme^ une artiste culinaire, et ses cordons-bleus, triés sur le volet, redoutaient sa visite aux fourneaux, car c'était pour lui un délit qu'une sauce manquée.
Cette sensualité déjà bien prononcée, qui pouvait en préparer d'autres, des désirs réglés, faciles à satisfaire, mais très persistants, annonçaient déjà l'ardeur future, avec ou sans mélange de lenteur. La douceur, les habitudes et les goûts paisibles des premières années laissaient entrevoir à peine, par échappées, une certaine irascibilité inquiète. A l'époque de l'adolescence, ce furent des accès de colère impétueuse, se traduisant par des paroles acerbes et injurieuses, et suivis quelquefois de rancunes durables. Ce (jui dominait, c'était l'aigreur ; on sentait (pron avait affaire à un esprit malade, violent dans ses tristesses comme dans ses joies, et très sensible aux soutfrances de l'amour-propre.
Cette facilité à s'emporter contre ce (pii blesse- ou menace entraîne une forte combativité : Raymond était de ceux qui attaquent et se défendent avec la langue. Quel discuteur intrépide, quel critique mordant il devait faire un jour!
Pour les coups do poing, ce n'était pas son afifaire. Mais si la nécessité l'y avait forcé, il s'en serait tiré comme un autre. II a toujours montré, en effet, clans les grandes occasions, un courage réel, non de sang-froid, mais d'élan et d'entrain. Dans le danger, dans les circonstances critiques, il ne perdit jamais la tète. Il n"a jamais connu crainte ou pusillanimité d'aucune sorte.
Prédisposé par son tempérament bilieux d'abord, ensuite par les préoccupations de sa santé, aux sentiments plutôt personnels qu'altruistes, Raymond fut un enfant et un jeune homme affectueux, mais d'une bienveillance et d'une pitié médiocres. Il aima peu de personnes, et les aima surtout pour lui. Ses amis, en général l)ien choisis, intelligents et honnêtes, n'en étaient pas moins, qu'il le voulût ou non, par l'ascendant d'une personnalité supérieure à quelques égards, les flatteurs de ses qualités et de ses faiblesses. Je ne dis pas de ses défauts, car il n'en avait pas d'essentiels; encore moins de ses vices; car, enfant, adulte, il passait, à tort ou à raison, pour un parfait modèle de sagesse.II y avait donc quelque chose d'exclusif dans ses amitiés,quivoulaientôtre fondées sur restime,mais qui laissaient place à des préventions faciles, à des haines énergiques. Sans être capable d'aucune méchanceté, Piaymond devint de plus en plus un malveillant, toujours prêt à partir en guerre contre quelqu'un ou quelque chose, et s'exagérant peut-être les travers et les défauts de ceux qu'il n'aimait pas, comme il tolérait ou ne savait pas voir ceux des gens qu'il aimait. Assez complaisant dans son enfance, il ne le fut plus qu'à son corps défendant, quand l'expérience et l'âge l'eurent davantage aigri et désillusionné : très capable de rendre service, et même de se dévouer,pour peu qu'on sût le mériter, et d'une acerbité rare à reprocher les ser-
vices dont on no paraissait pas assez reconnaissant. Au tbndjUnc nature droite, mais un peu rude et nerveuse, d'une sociabilité parfois très gaie, nnais accompagnée de coups de dents et de coups de griffes (au moral). II ne péchait guère que par la forme, mais il péchait souvent.
Pas de susceptibilité plus ombrageuse que celle de Raymond. Il avait, d'ailleurs, cette fierté morale qui fait l'homme honnête et digne. Même enfant, il se faisait respecter par le prestige de ses qualités sérieuses, mais aussi par sa vigilance à faire respecter ses droits. Plus tard, il fallait y mettre bien des formes pour contrecarrer ses opinions ; c'était le blesser au vif, et le hérisser à tous crins, que de n'être pas de son avis. Pas d'orgueil, ou du moins pas d'arrogance, mais une crainte excessive du ridicule, avec le mépris facile et l'ironie amère. Une modestie sincère, mais sèche et sans indulgence, n'appréciant pas les petites qualités des autres, ni toujours les grandes, mais se jugeant à sa valeur et ne s'en faisant pas accroire. Du reste, ses appétits satisfaits, une médiocrité dorée suffisait à son ambition. Il n'avait qu'à un degré très faible le besoin de s'élever et de dominer, peut-être parce que ses souffrances et ses petites passions lui donnaient assez de besogne, peutêtre aussi parce qu'il n'avait reçu dans sa famille que des exemples de simplicité et de probité rigide. Quel personnage désagréal)le il fût devenu, s'il avait été mordu au cœur par la grande ambition ! A peine deux ou trois fois dans sa vie, il se laissa relancer par les petites ambitions de clocher. 11 lui convenait mieux de primer par le bon sens et l'instruction scientifique; et cela, il le faisait en conscience, croyant le faire par pur amour de la vérité.
On suppose bien que la vanité, chez un Raymond, n'aura rien de vulgaire, si tant est qu'il y soit parfois accessible.
<tô IjE C.\RAGT.,RE de L'ENFANT A L'HOMME
Il faisait li, sincèrement et hautement, de la misère des conventions sociales, des succès de coterie, des distinctions banales. 11 arrivait pourtant que sa susceptibilité lui donnât des airs de vaniteux : il souffrait, et le disait bien fort, de se voir préférer un imbécile, de ne pas voir venir à lui les honneurs mérités, et non mendiés.
Il était extrêmement simple dans tout son extérieur. Déjà, enfant et adolescent, il aimait la toilette, non la parure. C'était du respect humain, mais aussi du respect de soi-même ; il voulait être bien vêtu, avoir des habits allants, non pour être à la mode, mais pour n'être point ridicule. En tout et pour tout, la peur du ridicule fut pour lui le commencement de la sagesse, et aussi le commencement de la déraison.
III. — Le front très développé, avec une ligne légèrement fuyante, annonçait la force de l'attention souvent mise au service de la passion ; en même temps, la plénitude des régions i)ariétale et temporale semblait indiquer une grande force d'élaboration intellectuelle, et des facultés pratiques, sinon une forte tendance à l'action.
Raymond avait, en effet, la mémoire prompte, tenace et précise des ardents, mais une mémoire trop souvent influencée par le sentiment. 11 se rappelait, avec une fidélité étonnante, les scènes de son enfance et de sa jeunesse ({ui se rapportaient à ses amitiés ou à ses haines. Les souvenirs tristes ou malveillants étaient tout particulièrement enracinés dans son esprit. C'est ce qui produisait souvent des lacunes dans les représentations du passé ; il s'imaginait, par exemple, de la meilleure foi du monde, avoir eu une enfance abreuvée de chagrins et de déboires. De même, comme sa sensibilité (combativité, amour-propre) était toujours fortement intéressée dans les jugements qu'il por-
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tait sur les hommes et sur les choses, quand la fièvre de la dispute était passée, il se prenait à les juger autrement, ce qui arrive à tout le monde; mais, chose singulière, il attribuait alors, à ses adversaires d'autrefois, les opinions qu'il avait d'abord soutenues, et qu'il n'avait plus.
Cette partialité de la mémoire, explicable en partie par le fait de la préoccupation émotionnelle, doit l'être aussi par les dispositions particulières de l'organe intellectuel. La mémoire de Raymond avait des adaptations très heureuses : les mémoires verbale, historique, géographique, géométrique, physique, naturaliste ; à un haut degré aussi la mémoire musicale : il lui suffisait d'entendre un air une ou deux fois pour le retenir ; il avait à un degré moindre la mémoire picturale : ses dessins d'enfant et d'homme montraient quelque sécheresse et quelque raideur ; la mémoire topographique était chez lui très faible, la mémoire des physionomies plus faible qu'il ne le croyait, étant assez observateur. En somme, à partir de l'adolescence, ses goûts intellectuels devinrent de plus en plus exclusifs : d'abord en faveur des sciences historiques, puis en faveur des sciences exactes, et ensuite en faveur des sciences physiques. Ses professeurs le disaient un esprit très juste, d'une scrupuleuse exactitude, d'une correction et d'une précision remarquables, mais d'une imagination littéraire un peu terne. Je le vois, enfant de douze ou treize ans, tranquille dans son coin, regardant tout d'un œil doux, sans paraître fort impressionné par rien. Sur sa table, les livres, les dictionnaires, les cahiers sont disposés dans un ordre parfait. Chaque devoir est achevé à point nommé, copié d'une écriture régulière, nette et ferme. Pas de uon-sens dans sos versions, peu ou point
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de solécismes et de barbarismes, une suffisante élégance dans ses Uirnios. Dans ses narrations, dans ses amplifications, on remarquait la correction, la clarté, et la propriété des termes ; mais peu de mouvement, et une sobriété d'expression allant jusqu'à la pauvreté. C'était déjà l'esprit judicieux, qui va droit à la réalité sans tenir compte des apparences, qui met le fond bien au-dessus de la forme, qui voit bien tout ce qu'il voit, mais ne sait pas ou ne peut pas tout voir. Quand il vint étudier à Paris la médecine, à laquelle un liéritage inattendu et le soin de sa santé le firent renoncer, ses professeurs louaient sa curiosité vraiment scientifique, sa patience et sa justesse d'observation, qui auraient fait de lui un excellent théoricien, et peut-être un meilleur praticien.
Un des excès de l'esprit judicieux, surtout quand il s'accompagne d'un peu de malveillance ou d'aigreur, c'est l'exagération dans la critique. Trop de justesse rend sensible aux plus petites dissonnances, et conduit à une sévérité excessive, à la manie disputante, à l'étroitesse et à l'injustice. Raymond, intelligence très droite et très ouverte, de bonne foi comme pas un, en vint de bonne heure à disputer et à critiquer à l'excès, sous prétexte de franchise et d'amour de la vérité. Il ne faisait point là-dessus de préférences : tout le monde y passait : les amis, les parents, les inconnus. Une dame^le voyant descendre de wagon avant l'arrêt complet du train, eutrobligeancc de l'en avertir; etlui,d'un ton brusque : « Je sais voyager, madame ». Peut-on être plus aimable ? 11 se 'préséntait,après bien des hésitations, au conseil général : dans une réunion publique, sur un mot sans importance, il se rebilTa,(!t malmena un électeur influent, qui était favorable à sa candidâture:il échoua, et dit qu'il ne regrettait rien. A force de vouloir être sincère envers et contre tous on en
vient à ressembler à certain personnage des contes des frères Grimm, qui remarque tout, fait tout mieux que les autres, critique tout, a toujours raison, et monte entin (en rêve, heureusement) au paradis, chercher querelle aux saints et à Dieu lui-même. Il fut heureux pour Raymond d'être un esprit vraiment judicieux et modeste : sans cela, il était en voie d'en arriver là.
Si nous passons aux qualités pratiques, je lui voyais beaucoup de sérieux ; mais je n'étais pas sûr que ses vertus, si le mut n'est pas trop fort, ne tinssent en grande partie aux habitudes prises dans la famille, à la nécessité de ménager les susceptibilités morales de son entourage, et au respect singulièrement développé en lui du qu'en dira-t-on. Livré à lui-même, et vivant dans un milieu relâché, je ne sais pas s'il n'aurait pas eu quelque facilité Éprendre, dans sa jeunesse, sa revanche de la retenue excessive de son enfance. 11 semblait, en tout cas, avoir perdu en chemin tout au moins la fleur de sa belle sagesse d'autrefois. 11 avait été, par excellence,un enfant raisonnable, soumis à la règle, obéissant, plein de déférence et d'équité, d'un ordre minutieux, crédule sans être superstitieux, confiant sans abandon ; discret, concentré peut-être, mais non pas secret ; sincère et franc tout uniment : on pouvait supposer que ces qualités ne feraient que se développer, avec les progrès de la prudence, du tact, de la modération, du bon sens et de la finesse, qu'on voyait déjà en lui s'annoncer. Eh bien, non ; quelquesunes de ces qualités s'étaient grandement altérées sur la route de la vie. Le respect de la règle,des convenances, des apparences,étaitdevenu son moindre défaut; et il n'y aurait eu qu'à l'en louer, s'il ne s'était pas donné tort dans lesformes.il hii arrivait souvent de négliger Tordre et l'exactitude, ses vertus maîtresses, quand son amour-propre ou son inti'irèt lui
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conseillaient de le faire. Prudent, prévoyant par nature, il cessait de lï'tro. par passion et par prévention. Econome, dans son enlance, il ménageait ses pièces blanches pour les dépenser utilement : il en était venu, quoique paraissant quchiuefois intéressé comme un rural, à gaspiller son argent, non pour satisfaire ses vices, mais par simple besoin de dépense. Sa belle franchise d'autrefois, si rude au pauvre monde, n'empêchait pas qu'il ne sût au besoin dissimuler, pour donner le change sur ses sentiments et sar ses actes : il nn savait pas dailleurs mentir pour duper, non plus que pour être aimable.
Lheureuse harmonie du fond et de la forme se rencontre bien rarement chez ces forts plus ou moins déséquilibrés : chez Raymond, c'est le fond qui prédominait sur la forme. Ses qualités et ses défauts, ses penchants, ses goûts, sa logique, son esthétique, procédaient de là. Quand il discutait sans prévention, je ne dis pas sans passion, sur une question scientifique, littéraire, morale ou politique, on l'écoutait avec le plus vif intérêt : son argumentation était solide et nette. Son esthétique, un peu étroite, marquait un grand sens, et un grand besoin de naturel et de vérité. La beauté de la forme en elle-même ne lui suffisait pas. La complication voulue de l'analyse lui faisait hausser les épaules. Il trouvait du bon dans Zola, lisait Daudet avec plaisir; mais je pourrais en citer dix autres, non moins illustres, qu'il s'obstinait à ne pas goûter, à ne pas comprendre. Il ne voulut jamais écouler une explication de la théorie de l'art pour l'art ; il demandait souvent à quoi servent les poètes, et Victor Hugo, comme Lamartine, étaient compris dans la question. Pour la musique, il ne lui demandait pas de rien exprimer : il voulait seulement que ce fût de la musique, et il était connaisseur. En fait de peinture, il appelait du bar-
bouillage les savantes gammes et fioritures de couleurs, qui ne montrent pas des êtres réels, beaux, si c'est possible, et laissant au spectateur quelque impression morale.
Gomme tout se tient dans la tête d'un logicien à outrance, on ne sera pas surpris que Raymond, n'admettant pas la morale sans dogme, et ayant rejeté les croyances du premier âge, soutînt que la morale restait désormais sans fondement, et que l'intérêt était l'unique règle de la conduite humaine. Et l'altruisme ? 11 n'en voulait pas entendre parler. « Quand je verrai, disait-il, un ivrogne corrigé par amour de l'humanité, je croirai à la morale sans dogme ! » Toujours un peu étroit et exclusif, par passion, prévention, ou par un ettet de l'esprit géométrique.
IV. — Raymond n'avait pas pour rien le frontal et le temporal amples, larcade sourcilière et les pommettes saillantes, le nez fort et busqué, le menton énergique : c'était un actif et un volontaire. Quoique se décidant souvent sous l'impulsion de sentiments violents, comme ces sentiments pouvaient persister, il y avait chez lui de la fermeté et de la constance. L'intelligence fournissait d'ailleurs des motifs puissants d'action, qu'ils fussent tirés de raisons personnelles, de jugements prévenus, d'entraînements passagers, ou de raisons plus élevées, raisons d'humanité ou <le moralité, (^e passionné savait parfois se contenir dans la passion même, soit pour sauver les apparences, soit pour sauvegarder ses intérêts. En dépit des défaillances de l'organisme et des exagérations du sentiment, l'activité, chez cet ardent fils de gens honnêtes et bons, se trouvait réglée le plus souvent au mieux de sa réputation et de ses intérêts. Il passait, malgré tout, i)oui- un hounuc plus sage dans sa conduite cpie dans ses discours, gai compagnon a ses heures, en général, peu aimable, mais fort cstiniahlt'.
y^ — j... était un gars taillé « à coups de serpe » dans le châtaignier des montagnes d'Auvergne, les pommettes et les mâchoires avançant, avec « les dents aiguës d'un chien, le teint jaune comme du « buis », le front haut et bombé, la tète osseuse, les épaules carrées, les bras longs, les pieds écartés, un peu lourd, pas lent, — un robuste et un ardent, tourmenté de bile. De cette tête anguleuse et dure, l'œil est la maîtresse partie : une grosse lentille à prunelle noire et luisante, dilatée par l'observation, la convoitise, la colère, la haine.
J... était un sensitif : toutes ses impressions et ses images se rattachaient à la vie animale : toujours faim ! toujours soif! en réalité ou enimagination. C'était un nez subtil, un œil chasseur, une oreille fine, au service d'un appétit d'homme primitif. Or, sa destinée voulut que, depuis l'âge d'enfant jusqu'à l'âge d'homme, tous ses instincts dominants fussent contrariés, et, par suite, exaspérés et surexcités. Les privations les plus sensibles pour un gourmand lui furent prodiguées; on le saturait de mets qui lui donnaient la nausée, on lui arrachait des mains ceux qui l'auraient tenté. Ses instincts d'activité musculaire étaient satisfaits au rebours: ah ! tu voudrais nionler au trapèze ou à la balançoire? et bien, reste à la maison, pour laver la vaisselle et ratisser les carottes, quand tes devoirs seront finis. Que de
1. Jules Vallès, d'après son livre de V Enfant et des renseignements dus ù mes relations personnelles avec l'auteur.
misères I Et les coups et les injures de pleuvoir sur lui. Jamais, à l'en croire, enfant ne fut plus battu, et plus injustement battu. Et il faut l'en croire : on a beau être le tils de parents âpres ot durs, on n'invente pas de pareils souvenirs. Je les lui ai entendu raconter comme il les a écrits plus tard, et je puis affirmer qu'il a souffert, dans sa famille, plus encore qu'il ne l'a dit au public.
Et, malgré tant de souffrances, J... ne pourra devenir un triste : il sera tout au plus un amer, un révolté, mais ayant, comme ses terribles parents, une grosse et auvergnate gaîté. 11 y avait, sous ce réfractaire, non seulement un gouailleur, un blagueur sinistre, mais un vrai bon enfant, au rire clair et saccadé comme le cri de délivrance ou de revanche, mais un rire qui mordait tièrement. Ses colères étaient moins cruelles que son ironie; car il était brave, et mauvais, sans doute, mais point méchant. Ses fêtes, trop rares au collège, c'était de jouer des poings et de iiiontrer qu'il avait du « moignon ». On sentait bien, quand il bataillait de la plume, (ju'une rude jjoigne la menait. Sanguin surchauffé de bile, fort, pouvait-il être autre cl]Ose qu'i}n batailleur ?
J'ai dit (lu'à mon avis, J... n'était point méchant : je n'entends pas qu'il fût bon. Education à part, il avait été fabriqué rudement par l'hérédité : ses parents méritaient bien un tel lils, et il s'est châtié lui-même en les châtiant, dependant il faut bien avouer (jue l'éducation eut sa bonne part dans l'aclièvenient de ce caractère. L'affection, la pitié, la bienveillance, s'apprennent dans une certaine mesura; on en peut aussi détruire ou alfaiblir les germes iimés. Or tout ce qu'il pouvait y avoir de bon et d'alîectueux (|ans le J...de la nature, resta inexe):'cé, refoulé, comprimé. 11 y a, dans la mémoire de l'enfant battu, des coins tout parfuniés
etmouilli'sde tendresse : l'enterrement de la chienne Myrza, les tortures de la petite Bergouignat, les histoires navrantes du fiehu de la morte et du bouquet de l'absente. 11 semble même que, blasé sur les mauvais traitements, il en était presque arrivé à les trouver naturels, et qu'il s'estimait heureux et aimait ses parents, (juand ils ne le battaient pas trop fort. Il aurait pu même oublier ses quotidiennes humiliations ; mais il est des souffrances inoubliables. Quels ferments de haine jetés dans le cœur de cet enfant;, que son père frappe à toute heure, en vrai barbare, après la scène de jalousie dont il a fourni le sujet à sa fenune, scène affreuse dont l'enfant a été témoin ! Quel renversement de la conscience morale, quand il apprend que son père lui a menti, que sa paresse n'était qu'un prétexte, que la vraie cause des supplices qu'il lui infligeait, c'était un reproche déguisé du proviseur sur la fameuse scène en question ! 11 est triste de penser que le seul souvenir d'un bon mouvement de son père se rapporte à une côtelette a chippée pour son fils, un soir, au lycée du Puy ! » Pas autre chose que la reconnaissance de l'estomac. Mais si on ne lui donnait pas l'occasion d'en éprouver d'un autre genre !
J. . . , avait l'amour-propre de son tempérament: et comme il eut encore à souffrir de ce côté-là! Dans sa famille, où on l'injurie; au collège, où il est humilié jusque dans la personne de ses i)arcmts ! « Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai étouffés pendant qu'on ne me voyait pas ! » Misères physiques, et misères morales, privations, humiliations, en faut-il davantage pour faire d'un enfant ardent et sensuel un orgueilleux et un envieux? Or J... avait dans le sang, comme sa mère, les vanités d'un rustre. On ne l'avai pas dressé à la fierté morale, qui ne va pas sans la culture
(les sentiments élevés et délicats ; et, dans ses moments de répit, pendant ses vacances au village, il ne voit admirer et n'admire que la force de l'appétit ou du biceps. C'est pour cela qu'il pose, et pour faire l'homme. Quelle joie, de se faire décrotter en tirant négligeamment deux sous de sa poche, comme font les messieurs, et disant : « l'our la goutte^ Moustache! » 11 posait, à douze ans, pour l'homme qui se fait cirer, et à trente pour l'indécrottable, « le candidat de la misère », d'ailleurs toujours assez bien mangeant et buvant. Ce rustre, dont on n'a pas su faire un monsieur, sera tourmenté toute sa vie de la fièvre d'être quelqu'un ou de le paraître.