III. — Où commence l'intelligence, où finit la sensibilité
Pour les idées, comme pour les émotions, J..., est un sensitif. Sa vision est intense, mais bornée : elle ne va guère au-delà des sensations vives, des images concrètes des objets, des objets d'appétion ou d'aversion. C'est un esprit à idées simples, d'une cCTtaine puissance, mais mieux disposé à s'assimiler les formes et les couleurs, les sons et les mots, qu'à les combiner en jugements abstraits et en idées générales. Il était cela, par la construction même de son cerveau doué d'une grande vitalité, mais quelque i)eu étroit. Les influences du milieu ne pouvaient que le développer,ou achever de le déformer dans ce sens : tout y était fait pour le retenir dans le cercle des préoccupations vulgaires, personnelles,animales. Dans la famille, il n'entend parler que de cuisine, d'argent, de commérages du quartier et du collège. S'il quitte un moment ses dictionnaires et ses cahiers, c'est pour prendre en main le torchon, la i)rosse ou le balai* Son père n'est à la maison (juepour le gronder ou le battre, lui rajqielcr une composition à préparer, une première à
rattraper. Rion pour élargir la pensée et élever l'âme : il ne prendra jamais goût à la substance des livres, dont on lui donne seulement à broyer et à digérer l'écorce. Son esprit de sensitif et de géomètre est rétréci comme à plaisir. Aussi, voyez: tant qu'on exigera de lui plutôt des mots que des idées, il tiendra le premier rang. 11 est passé maître en l'art du vers latin, l'art de faire des coupes et de plaquer des épitliètes; ot, s'il manque le prix au concours général, c'est peut-être faute d'un peu d'invention, car enfin, quoi quil dise, il en y faut bien un peu. Ne lui parlez pas de dissertation; il n'y a pas réussi, car il n'en dirait pas tant de mal autrement : sans doute, il a voulu trop croire que ce n'était là qu'une affaire de centon, de la prose pour ne rien dire, mais de la prose à effet, une traduction de vers latin. Et toute sa vie, il écrira pour décrire, avec une virtuosité singulière, une correction et un relief admirables, une rudesse et une rutilance voulues et monotones : ce contempteur de l'université, universitaire, quoi qu'il en eût, restera un habile ouvrier en vers latin.
Un virtuose plutôt qu'un artiste. Faute d'idées générales, pas la moindre aspiration généreuse. Sa poésie, son idéal, c'est le libre épanouissement de tousses appétits : boire et manger, sauter ou marcher à sa fantaisie, respirer l'air des champs, et, par pis-aller, l'air envioletté des boulevards, gagner beaucoup d'argent, attirer lesyeuxsur soi pardes coups de tam-tam ou des refrains de mirliton, chercher à décrocher la timbale, c'est-à-dire une influence quelconque, et, entre-temps, dauber les bourgeois, les universitaires, les artistes. On croit sentir l'effort dans ses invectives et ses ironies rhétoricicnnes: il n'y avait peut-être qu'une exagération passée en habitude. Autrement, c'étaient bien là ses principes, de n'en avoir point. Tout n'existait que par rap-
port à lui, comme il le voyait, et dans la mesure où il pouvait le voir.
' D'ailleurs, il n'avait pas de sérieux dans l'esprit; il était même souvent d'une légèreté puérile, par vanité, sentiment personnel, étroitesse de vues: capable de violentes éruptions et d'outrances calculées ; une absence complète de scrupules à l'égard des autres, et une préoccupation tyrannique de ses intérêts ; d'une franchise voulue, d'une sociabilité bonliommière, et le don de mentir avec aplomb, même sans nécessité, par pose et par politique; d'une discrétion limitée à ses propres secrets, mais d'une facilité impitoyable à démasquer les faiblesses des autres ; sachant, au gré de ses passions, parler ou se taire, ruser avec les puissances de ce monde, en ne se compromettant qu'à bon escient, et se préoccupant fort peu de laisser les autres se compromettre à côté de lui ; enfin, par-dessus tout, aussi avare que jouisseur : farouche apôtre des misérables, révolutionnaire démolisseur, par envie, par orgueil, par rancune, par pose.
IV, — J... était une nature en dehors, bruyante, agissante, souple dans sa raideur, contenue dans son impétuosité ; une grande impulsivité et un grand pouvoir d'arrêt. Même en cédant, ce qui était pour lui l'ordinaire, à des mobiles passionnés, il tendait à des fins nettement perçues, et d'autant plus que les sentiments personnels rétrécissent et simplifient la vision des motifs. Comme il n'oubliait jamais son moi, il ne perdait jamais la tête au cours de rcxécution la plus mouvementée. Paehionnard, cunmie l'avait appelé Louis Veuillot, était un instinctif, presque un simpliste, un tempéramcsnt i)lus qu'une personnalité. Cette volonté, d'énergique allure, mise au service di;s
appétits et des convoitises, procédait souvent par boutades et saccades, mais sans perdre l'esprit de suite. II lui manquait, cela est sur, la sévère persévérance des grands travailleurs : incapable de renouveler sa provision d'idées, (1) et ayant toujours assez d'images à son service, son stock de tournures sentimentales et d'épitliètes pittoresques, et toujours un recoin de sa monotone personnalité à coudre à tout cela, il se tigeait souvent dans sa paresse sybaritique ou cynique. Peut-être y avait-il une certaine nonchalance d'action dans cette vibrance (2), et l'énergie de la volonté, réelle à certains moments, put être souvent jouée, connue tout le reste, dans cette nature expansive. mais ayant ses dessous, et cabotine autant qu'artiste.
(1) Comme l'a dit M. Sâreev, qui le connaissait, et qui se connaît en hommes.
(2) Vous n'êtes pas. sans savoir que le même Veuillot avait dit de lui : « C'est un vibrant... il vibrera toujours. » Ce fut vrai.