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CHAPITRE VI Les lents

Etude.

I. — La lenteur des mouvements, et, par suite, de la plupart dos fonctions psychiques, est généralement attribuée à la constitution ou au tempérament lymphatique. Mais la présence dans le sang de lymphe, de mucosités, de tout autre élément agissant de manière à en aflfaiblir la force excitatrice ou à en retarder la circulation, ne suffit pas pour expliquer la lenteur. Il faut toujours en revenir à la constitution propre du cerveau, tel que l'ont fait toutes les circonstances résumées dans le mot « hérédité ». C'est là que doit être la véritable explication de la lenteur générale, dans tel sujet donné, et de sa fusion ou de son alternance avec la vivacité ou avec l'ardeur dans tel autre. C'est parce que telle partie du cerveau est plus riche en activité, a été davantage et mieux exercée par les ascendants, qu'elle se trouve plus apte (jue telle ou telle autre, moins bien exercée, à fonctionner avec promptitude et énergie. Ceci nous aide à comprendre que, s'il y a des individus absolument lents, qui le sont pour tout, il y en a d'autres, et c'est peutêtre le plus grand nombre, qui ne le sont pas également pour toutes choses, ni dans toutes les circonstances.

no LE CARACTÈRE DE L'ENFANT A L'HOMME

II. — La lenteur comporte une sensibilité quelquefois délicate, en général peu profonde, peu étendue, souvent obtuse. Il faut, d'ailleurs, distinguer les lents robustes, presque ardents, et les lents anémiques ou affaiblis. Chez les premiers, l'humeur est en général égale, ou du moins l'équilibre est prompt à se rétablir. Indifférents à beaucoup de choses, nonchalants, paresseux peut-être, jouisseurs, satisfaits d'eux-mêmes et confiants dans la fortune, plus vaniteux qu'orgueilleux, leur sensualité épaisse ou fine, ou leur travail professionnel, occupent la meilleure part de leur existence. Ceux d'entre eux dont l'humeur est moins gaie, sans qu'ils soient sérieux, sont, si vous voulez, des tristes de sens rassis. Quant à ceux chez lesquels la faiblesse persiste, anémiques ou névrosés, ils sentent plus vivement que profondément ; leur sensualité est plus douillette, plus absorbante, avec une pointe de mélancolie. On les voit inquiets dans le plaisir, plus désolés parfois des petites contrariétés que des grandes souffrances.

On trouve, parmi les lents, pa^s mal de gens enclins à la brutalité ; leurs colères s'expriment le plus souvent par des poussées brusques et massives. C'est chez eux qu'on trouve le moins de batailleurs et de disputeurs : ce sont des gens qui abondent dans leur sens, et ne sont guère dérangés par l'opposition qu'on fait à leurs idées ; ils sont plutôt sensibles aux petits froissements et aux petites déceptions, quand la faiblesse maladive domine chez eux. Les énergiques de cette classe ne se fâchent guère que pour des choses qui en valent la peine, et ne se mettent pas pour rien en frais de courage.Leur sang-froid, qui n'est pas toujours de la patience, mais plutôt de la nonchalance, est d'ailleurs une qualité toute négative, quoique ayant son prix : s'ils n'ont pas peur, c'est souvent parce qu'ils ne s'é-

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meuvent pas fort. Le courage instinctif est chez eux plus habituel que le courage raisonné, (i) De môme qu'ils ont leurs impulsions passionnées, qui les emportent lourdement à leurs fins, comme les rochers détachés de leur base et roulant sur un plan incliné, de même poussés à bout, et fortement effrayés, par exemple, par un effet de contagion, ils vont, dans leur colère et leur effarement, frappant en aveugles, comme des bœufs affolés que rien n'arrête et ne modère. La colère et la lutte répugnent à la plupart d'entre eux : ils sont tolérants par indifférence, pacifiques par paresse et par système; ou en voit qui, par moments, se fâchent avec éclat, pour se débarrasser au plus vite de la peine de se fâcher.

Gomme il faut aux lents quelque effort et quelque temps pour sortir d'eux-mêmes, ils se cantonnent le plus naturellement du monde dans un innocent égoïsme. Ainsi Fontenelle, dont on connaît la maxime : « Il faut avoir en tout temps le cœur froid et l'estomac chaud. » On a dit de lui que s'il « n'était pas très sensible à l'amitié, il serait injuste de lui dénier une vive sensibilité à l'endroit des asperges.» (2)Un caprice fortifié par l'habitude, plutôt qu'une vive sensibilité. Ce n'est pas, du reste, le cas de tous les lents. Chez eux, point de désirs passionnés ; plutôt des goûts exclusifs, tournant quelquefois à une sorte de manie routinière. Les plus affectueux ne se dépensent pas plus en effusions de tendresse qu'en explosions de colère. Cependant les anémiques, les irritables de cette classe, tourmentent les gens, comme le dit Bahnsen, avec leur besoin d'amour, de pitié, de câlinerie. Ceux-ci ont des amitiés banales, et, en général, peu profondes,de sensualité, d'imagination plutôt que de cœur. Les forts rie la même classe ont

(1) J'en ai dit autant des vifs pour d'aiilrcs raisons.

(2) Paultian, loc, cit., p. 53.

Ili> LE CAUACTKRE DE L'I:NFANT A L'HOMME

cluiiliiiaire, des amitiés peu nombreuses, mais duraljles.

Lu l)ienveillance, chez les forts ou les normaux de cette classe, est, en général, discrète ou molle, d'extérieur et d'apparat envers les personnes qui ne sont pas de leur lamille ou de leur coterie. 11 en est peu qui éprouvent, de manière à en être troublés, ce mouvement profond des entrailles qu'on appelle pitié. Leur bonté, leur ressentiment, ne sont guère actifs. Us sont trop occupés de leur personne ou de leurs affaires, trop oublieux, trop lambins, trop distraits,pour ne pas différer souvent le service à rendre ou la punition à infliger. Leurs rancunes peuvent être vivaces, et ils le font à peine voir. Ils ont, d'ailleurs, en fait de sentiments affectifs, leur inconstance, d'un genre tout spécial. Ce sont gens qui vous quittent en fort bons termes : loin de vous, sans que vous vous en doutiez, ils ont eu le temps de ruminer leurs impressions, et les voilà tout changés à votre égard. Ils ne reviennent pas autrement de leurs préventions et de leurs haines: chez eux, pour connaître leurs senliments définitifs, il faut attendre que la machine intérieure ait fait un certain nombre de tours, car leur montre retarde presque toujours sur la vôtre.

Avec leur imagination rarement très active, leur jugement paresseux ou indécis, leurs désirs peu violents et peu obsédants, leur tendance à s'abandonner plus ou moins au courant des choses, les lents n'ont jamais un amourproi)re bien développé sous toutes les formes. Il est parmi eux des natures mesquines, souffreteuses, irritables, affectées de minuties, (pii ont une susceptibilité fiévreuse et toujours inquiète ; elles ne laissent pas d'avoir aussi leur petite et insupportable vanité. Chez les forts qui n'ont pas de bon sens ou ont reçu une mauvaise éducation, la vanité, l'orgueil, la fierté prennent les airs d'une tranquille

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suffisance ; où d'autres se contentent de montrer leurs qualités réelles ou suppos4es^ ils les étalent : Courbet aurait été un homme bien malheureux, s'il n'avait pas reçu la croix du gouvernement de l'Empire, pour la refuser au su du monde entier.

Les lents plutôt sérieux que sensuels et frivoles ont quelquefois de la dignité morale, mais elle se confond souvent chez eux avec la fierté professionnelle. Ils parlent toujours d'estime et de considération, et ce sont choses (prils ont à cœur, d'autant plus que les témoignages extérieurs en sont faciles à observer, et aussi, pour eux, plus faciles à mériter : leur nonchalance ou leur froideur les met, il est vrai, à l'abri des fortes séductions et des dangereux enivrements de l'orgueil. Quant aux fiertés généreuses, qui sont fondées sur des nuances délicates d'idées ou de sentiments, et qui impliquent presque toujours une sensibilité et une imagination vives ou ardentes, ils ont I)lus de peine à en remarquer les signes chez les autres et à les éprouver eux-mêmes. Ouelques-uns d'entre eux n'ont ni assez de fierté, ni assez d'orgueil, ni assez de susceptibilité, ni même assez de vanité. Heureuse mollesse, précieuse indifférence, qui leur sont comptées peut-être pour du mérite et pour de la sagesse !

m. — Les facultés essentielles de l'intelligence dépendent avant tout de l'organisation du cerveau. 11 est des lents doués d'une mémoire scolaire t;td'une mémoire émotioimelle excellentes. Le cas est pourtant rare, et, chez eux, d'ordinaire, ces deux sortes de mémoire montrent des lacunes plus ou moins considéra])les. Il n'est pas toujours vrai non plus que leur mémoire, lente à acquérir, soit tenace à conserver, et paresseuse à la reproduction, (liiez les faibles de cette catégorie, la ténacité et la précision pa-

m LE CARACTERE DE L'ENFANT A L'HOMME

raissent atténuées dans une mesure variable. 11 est des lents au cerveau bien constitué dont l'attention est prompte et puissante dans ses prises. Chez d'autres, d'une hérédité intellectuelle plus pauvre, bien qu'ils ne soient pas à ranger parmi les médiocres, l'organe intellectuel est moins bien servi par la santé et par la tension musculaire; le ressort a beaucoup de peine à se tendre et à rester tendu. Chez tous les lents, on rencontre d'ailleurs une étourderie presque nonchalante, quelquefois accompagnée de rêverie creuse, de lambinerie, de musarderie. Le mécanisme des habitudes leur fait une économie de mouvements, d'attention et de raisonnement. Ce sont, par excellence, les esprits routiniers, trainassiers et conservateurs ; gens très utiles pour modérer l'impatiente initiative des vifs et des ardents, quand ils ne s'obstinent pas à l'enrayer; gens vétilleux, mais de sens rassis, temporisateurs, mais pratiques.

Les défauts d'esprit, chez les moins bien doués, je ne parle pas des obtus, qui abondent dans cette classe, sont les suivants : au contraire de ce que l'on voit chez les vifs, ils s'intéressent de préférence aux choses qu'ils connaissent; le nouveau les séduit peu. Les raisonnements tout faits, les déductions, font mieux leur affaire que les patientes recherches ayant pour but de transformerles hypothèses en inductions. Leur besoin de logique, d'accord entre leur pensée et la réalité, les confine dans une sphère étroite et les arrête à la superficie des choses, aux détails, aux formules : pour la « substantifique moelle,» ils en sont peu friands. Il en est même qui, par paresse et par hâte d'en finir, concluent et généralisent avec la désinvolture des prime-sautiers.

C'est par là qu'ils perdent souvent le bénéfice de leurs qualités essentielles, la précision, la justesse, l'ordre,

l'exactitude, la sincérité, la candeur, la prudence, qualités qu'ils portent souvent, par une autre exagération paresseuse, jusqu'au scrupule et à la minutie. Beaucoup de lents, d'ailleurs, tatillons et insouciants, sont aussi éloignés que les vifs les plus prononcés de toutes ces belles qualités pratiques.

Ainsi que les affections désintéressées, l'enthousiasme fait trop souvent défaut même aux . plus distingués de cette classe d'esprits. Une chose leur manque, en général : c'est, si je puis employer cette expression qui rend bien ma pensée, l'émotionnalité. llsvont leur train-train, comme des instruments montés et bien construits, mais ils ne sont pas capables de réaction, capables de faire retour sur euxmêmes, de s'étudier, de se comprendre, de tendre à se modifier. Ils sont ce qu'ils sont; ils seront, adultes, ce qu'ils sont enfants. J'en sais qui ont l'intelligence prodigieusement rapide, vive, nette, étendue; avec cela, terre à terre. Excellentes machines à faire thèmes, versions,problèmes, mais sans le cena dioes, le fjuid diviniim. qui fait les esprits élevés, susceptibles de s'enflammer pour une idée, de s'éprendre d'autre chose que de leurs plaisirs égoïstes et habituels. Simplistes, ils expriment leur pensée d'un jet bref, sans ampleur : une énigme, un mot d'oracle à interpréter, jeté avec indifférence, sans souci d'être compris. Si bien doués qu'ils soient, ils sont fermés à certaines choses. Humanité, patrie, vérité scientifique ou morale, souvent tout cela est lettre morte pour eux. 11 en est même qui, tout jeunes, ont puisé je ne sais où, cette manière de persifflage des gens secs et désillusionnés, qui est le signe le plus désagréable de l'étroitesse d'esprit se prenant pour sagesse, et affectant un superbe dédain pour tout ce qui est grand et généreux. L'éducation est bien pour quelque chose dans ces regrettables lacunes.

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IV. — Les plus forts, les plus sensibles, les plus intelligents de cette classe d'esprits, paraissent avoir les éléments essentiels d'une volonté sérieuse : décision, fermeté, constance. Ce ne sont là, chez eux, que des cas exceptionnels ou de simples apparences. Leur décision n'est souvent que retîet mécanique de l'habitude ou d'impulsions à demi instinctives, particulièrement puissantes, soit Tamour-propre, soit l'amour de la familIe,ou du devoir,de la considération. Dans les cas nouveaux et difticiles, où la réflexion serait nécessaire, leur imagination ne leur ayant pas fourni de motifs à mettre en l)alance, ou ils ajournent la décision, ou ils l'improvisent avec le sans-façon des prime-sautiers vifs ou ardents.

La constance des lents n'est souvent que la persistance d'une impulsion donnée ; elle a pour cause leur inaptitude à modifier, à renouveler cette impulsion. Leur force d'arrêt n'est souvent aussi que de l'impassibilité, de l'apathie, de rindiirércnce. Us ont leur inconstance, qui procède avec lenteur, quelquefois par surprise et comme par un coup de théâtre : c'est qu'une impulsion, tard venue, a produit peu à peu ou brusquement son ettet et pris à son tour pour un certain temps la direction du mouvement. On ne peut guère compter sur eux, si l'on n'est pas toujours auprès d'eux, à attendre ou à préparer l'éclosion du moment où tel instinct, tel sentiment, telle habitude, reprendra sur eux tout machinalement son empire. Ils aiment commander, parce qu'ils sont entêtés avec douceur ou avec violence, et ils ne savent pas céder ; c'est lentement, et sans le leur laisser apercevoir, qu'on les tire à soi, entraînés de fait, mais à leur manière, tout en se croyant seulement éclairés ou persuadés.

Les faibles de cette classe ont tous les défauts que la volonté présente chez les vifs, l'irrésolution, la promptitude,

l'inconstance, avec la mollesse en plus, et l'entêtement ou le caprice. Ce qui les trouble et les embarrasse, ce n'est pas seulement l'effort de l'exécution, mais encore et surtout la décision à prendre. Chez eux, la volonté agit au hasard, suggérée, rencontrée, incertaine, hésitante, souvent en disproportion avec le motif. Ils veulent trop ou trop peu, et ils s'arrêtent ou s'écartent à chaque insta i . iir ieui chemin.

Portraits

Georfjex.

\. — Georges est parisien, filsde parisiens, mais, par son père, de race picarde. Le père est un homme sanguin, vif, robuste, intelligent, joyeux et bon ; la mère, que Georges perdit il y a cinq ans. était nerveuse, énergique, d'intelligence supérieure. Georges est sanguin, comme son père, mais faiblement constitué : ses joues sont roses, son teint blanc, ses cheveux chàtain-clair. La taille, encore à l'âge de (luinze ans, est petite, la musculature médiocre. On eut beaucoup de peine à l'élever : les fonctions digestives étaient fort imparfaites; et, malgré quelque tendance naturelle à la sensualit(' du goût, il y avait chez lui, jusqu'à Làgc de (piatorze ans, inapi)étence habituelle.

Les indices faciaux et crâniens ne présentent rien do bien particulier : visage arrondi, front ordinaire, ou du moins le paraissant. grâce à un plus grand développement du temporal, du pariétal et de l'occipital; nez droit, de grosseur

as LE CARACTERE DE L'ENFANT A L'HOMME

moyenne, un peu relevé du bout ; lèvres un peu charnues et rouges : menton petit, œil petit aussi, brun, peu mobile; entre les deux sourcils, un sillon souvent ébauché par l'effort pénible de l'attention. Malgré l'habitude déjà ancienne de la souffrance, la physionomie est plus habituellement souriante que sérieuse.

I. Malgré la lenteur un peu molle qui le caractérise, Georges a une certaine vivacité d'impressions : c'est plutôt, par suite de la faiblesse maladive, le pouvoir de réaction qui ferait défaut. 11 est vrai que sa sensibilité a ses heures, et ses objets de préférence : elle est indifférente à beaucoup de choses. Elle s'arrête et se concentre sur quelques-unes avec une tranquillité phlegmatique et une sorte dentôtement doux. C'est le tempérament du « j'y suis, j'y reste » ; celui de la tortue peu encline à s'agiter, remuant à peine sur place, et aimant les longues pauses ; le tempérament des habitudes et de la routine.

GeorgeSj pendant ses premières années, pleurait et riait facilement. Depuis sa douzième année, il n'a peut-être pas pleuré deux fois; mais le rire, et même le fou rire, sont chez lui fréquents. 11 tient de son père un fonds de gaîté essentielle.qui ne va pas sans un certain sérieux d'humeur et d'esprit. Cette gaité est d'ailleurs peu explosive : à peine çà et là quelques sauts de cabri mal éveillé. Son attitude ordinaire semble correspondre à l'équilibre intérieur que Bahnsen attribue au phlegmatique pur. Ses jeux n'ont rien d'ardent ni de pétulant : il préfère à tous autres ceux de la parole; car il aime parler, et il parle bien, (rabondance, ne se lassant ni ne se pressant jamais, racontant comme un homme et lanrant à l'occasion le petit mot pour rire. En somme' chez lui, désirs peu variés, peu intenses, peu de mobi-

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lité dans les goûts, chagrins rares et vite oubliés ; une naturelle insouciance à l'égard d'un grand nombre de choses .

Georges ne se fâche pas pour rien, et ses colères n'ont ni grand fracas ni longue durée. Ce sont plutôt des impatiences plus ou moins prononcées; par exception, un mouvement un peu brusque, quand on le dérange de ce quïl fait, ou qu'on lagace trop fort : alors il xlonne une poussée ou une giffle,ce qui ferait croire à de la brutalité, si c'était raisonné et répété. Mais non, il en rougit aussitôt, et il ne tarde pas à rentrer dans son assiette ordinaire.

Georges n'a pas le moins du monde l'humeur combative, mais il n'est point peureux. Ni les chiens aboyeurs, ni le ciel tonnant, n'ont jamais hâté les pulsations de son cœur : il s'amuse, au contraire, à faire hurler les chiens hargneux, à voir les éclairs zigzaguer dans les nuages et à entendre les grondements furieux de la foudre : il n'y voit pas autre chose que de curieux effets d'électricité. Il craindrait plutôt les coups, en ayant peu reçu, et n'ayant pas appris à en donner, ayant d'ailleurs eu de bonne heure le sentiment de sa faiblesse physique. 11 est prudent, il n'attaque jamais personne, il ne se défend pas contre un adversaire plus fort que lui ; mais si un enfant de force égale veut le houspiller, il se défend en conscience. Rien, dans l'éducation qu'il a reçue, n'était de nature à irriter ou aigrir ce tempérament fait de sang-froid et de douceur.

Enveloppé d'une atmosphère de bien-être, de sympathie et de tendresse, Georges, qui était naturellement sensible, ne pouvait manquer d'être bienveillant et alfectueux. 11 éprouva un si grand chagrin à la mort de sa mère, qu'il en fit une maladie ; il parle souvent d'elle. Je ne sais ce que seront plus tard ses affections et ses liaisons ; pour le

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niomont, il aime profondément tous ses parents. Il a bien ses rancunes prolongées, et qu'il appelle ses « haines ». Mais là-dessus, il s'en fait accroire : voulez-vous en juger par un exemi^le*?

Ne lui parlez pas de son professeur d'anglais, ni même des Anglais en général ; voici ses griefs contre eux : un peu plus avancé que ses camarades quand il entra au collège, il se laissa distancer par les plus forts en certaines matières, et particulièrement en anglais ; son professeur crut à de la négligence, et il avait quelque peu raison, car Georges s'était dégoiîté d'un exercice où il ne réussissait plus comme autrefois : de là, chez le professeur, et chez rélève, le soupçon d'un parti pris, exagéré de part et d'autre ; de là le professeur passé en bête noire, d'abord celui qui est mort, ensuite celui qui lui a succédé ; de là le dénigrement systématique des Anglais comme nation et comme individus, et l'appréciation très peu flatteuse do leur rcMe historique. Il en veut donc terriblement à son maître d'anglais, qui n'en saura jamais rien : Georges est trop oublieux, trop distrait, trop lambin, disons le vrai mot, trop bon, pour faire le moindre mal, même en paroles, à ceux qu'il s'imagine haïr cordialement. IMais disons-lui son fait, en le louant comme il le mérite. S'il est incapable d'avoir des haines méchantes, la raison en est qu'il laisse traîner bien des choses. Vous pouvez le tenir pour un enfant non seulement poli, prévenant, aimable, et tout rempli de bonnes intentions : il ne faut pourtant pas lui demander des services à longue échéance ou exigeant un certain effort : il vous promettra pour demain tout ce que vous voudrez; demain, il aura peut-être pensé à autre chose.

Cette faiblesse relative, et peut-être passagère,du ressort

intérieur, ne laisse pas que de laisser entrevoir des signes d'énergie future. George? a sa petite dignité, sans raideur, à la fois expansive et réservée, simple surtout, mais qui n'a rien de commun avec la vanité, l'infatuation ou l'orgueil. Notre petit homme tient à l'estime et à la considération. Mais, avec son indolence, étant donné un certain milieu, de certains exemples, on pourrait craindre qu'il ne se laissât aller, sur ce point, à une philosophique indifférence. On le voudrait un tant soit peu susceptible. Ainsi, je le vois raconter en riant, très gentiment, comme s'il s'agissait d'un autre, les étourderies et les lapsus que sa lenteur lui a fait commettre, et les quolibets qu'ils lui ont attirés de la part de ses professeurs et de ses condisciples. Il prend aussi trop aisément son parti de ses échecs en telle ou telle matière. Il est vrai que, pour les parties où il prime, par exemple, l'histoire et la géographie, il serait désolé de descendre d'un rang, et même, pour conserver la première place, il travaille avec un entêtement que je dirais presque passionné, s'il s'agissait d'un autre.

II. Le cerveau, chez Georges, est mal servi par les vif.cères: il est bien constitué et mal nourri ; on le voit, au jeu très inégal des fonctions mentales.

Ce qui d'abord paraît dépendre de la constitution même du cerveau, c'est une mémoire assez paresseuse à retenir, assez tenace à conserver : ce qui paraît surtout dépendre de la nutrition plusou moins imparfaite des tissus nerveux, c'est, selijn les jours, le plus ou moins de facilité, d'opportunité et de précision dans le rappel. Les liens établis entre les associations sont lâches ; ces associations, (pii ne. se reproduisent pas toujours en temps utile, le font quelquefois

mal à propos,pour compromettre le travail intellectuel. Par exemple;, Georges vient de réciter couramment deux pages de grammaire latine, ou la série complète des temps d'un verbe latin ou grec ; mais s'agit-il d'appliquer un paradygme, moins (jue cela, de donner un mode, une i)ersonne, un temps de ce verbe, il répond souvent en dépit du bon sens, ou il fait attendre la réponse. Il arrive à chaque instant qu'un mot éveille chez lui des associations d'idées ou de mots étrangères au sujet: le voilà alors enlevé à ce qu'il fait, et il lui vient des réflexions inattendues, des allitérations, des quiproquos, des calembours étranges.

La mémoire de Georges n'a qu'un petit nombre d'adaptations heureuses. Celle des mots, celle des noms propres, sont assez développées : il s'exprime avec facilité, nettement, non sans quelque prolixité ; il fut toujours des premiers en histoire et en géographie. Il retient bien aussi les termes des classifications naturelles. Il a plus de peine avec la terminologie des sciences exactes. Pour ce qui est des langues classiques, il a baissé à mesure que la mémoire des mots perdait de son importance dans les exercices: de moins en moins bien classé pour le thème, il s'est élevé — par intervalles — au premier rang. pour la version, où la divination sert quelquefois plus que l'intelligence proprement dite ou le savoir.

A ces inégalités de la mémoire correspondent des lapsus analogues de l'attention. Georges a beaucoup de peine à l'appliquer à certains objets : quand elle se maintient assez longtemps, c'est plutôt un travail de transcription ou de mémoration (pinn travail d'intelligence, nuand il travaille, la grande diflicullé, pour lui, c'est d'être entièrement à ce qu'il fait : machinalement, son attention si! partage entre ce qui devrait l'occuper et des choses étran-

gères. Cependant, contradiction singulière, quand on lui parle, il ramène toujours avec ténacité son interlocuteur à son sujet, pour peu que celui-ci entre dans des digressions. Dans la conversation, il procède autrement que dans le travail : c'est qu'à écouter, l'attention a moins d'efforts à faire, pour se maintenir, que lorsqu'on est tranquillement devant un travail sérieux. Cependant, j'ai constaté, de la treizième à la quinzième année, un progrès général de cette faculté : si elle ne s'adaplo pas toujours facilement, si elle se distrait avec la plus grande facilité, il arrive souvent qu'elle se soutient mieux. Ce progrès est dû évidemment à l'amélioration de la santé, à l'accroissement parallèle des forces musculaires et de la force du cerveau, mieux nourri, et forttié d'ailleurs par un travail continu.

Chez Georges, le mécanisme des habitudes joue un grand r(Me. Nous retrouvons ici le double inconvénient de la lenteur et de la faiblesse, qui rendent la réaction insuffisante.Son asservissement à ses habitudes va quelquefoisjusqu'à la routine et à la manie. Ainsi, j'ai eu beaucoup de peine à modérer en lui le besoin de prendre de temps en tenq)s la clef de son tiroir, d'ouvrir le tiroir et d'en retirer quelque chose, sans n-'-cessité, pendant que nous sommes occupés à traduire un texte. Il no peut se défendre aussi du besoin de mettre toujours ses livres dans le même ordre, avant de se mettre au travail, si pressé que soit ce travail. Il exagère encore l'habitude de prendre des notes pour venir en ai<le à sa mémoire : excellente méthode, mais le mal est (ju'il perd beaucoup de temps à les conqtuiscr, et souvent sans retrouver m'. ijuil cherche. Trop de catalogues, de documents : il ne s'y recoiinaiL pliis.Lii fait a rapprocher de cette tendance routinière : les mêmes fautes se

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reproduisent toujours dans les devoirs de Georges, les mêmes confusions dans ses réponses. Cette impulsivité réflexe de son esprit, qui dépend en partie de sa lenteur native, diminuera sans doute plus tard, car il aurait un grand désir de la réprimer. II y réussit rarement, parce que sa force d'arrêt n'est pas encore assez développée. Avec la santé, tout ira mieux plus tard : les progrès déjà faits en promettent d'autres.

Cette prédominance des habitudes, qui fait une économie de mouvements et d'attention, est un effet de la lenteur, autrement dit, de la faiblesse dans la spontanéité et dans le pouvoir d'arrêt ou de concentration. Elle caractérise ses goûts et ses inclinations,commeson genre de curiosité. Dès ses premières années, on le voyait possédé par des goûts tranquilles, mais exclusifs, et plus ou moins persistants. Ce fut d'abord, de la troisième à la sixième année, le goût des polichinelles, ensuite celui des papillons, puis celui de l'anglais ; enfin celui des poissons, qui dure encore, avec celui de l'histoire et surtout de la géographie. Sa curiosité est limitée à ce qu'il aime : il ne cherche guère à comprendre le reste. Toujours la loi du moindre effort, que les vifs et les lents appliquent d'une manière différente, les premiers en s'éparpillant, les seconds en se concentrant sur un seul objet ou sur des détails. II y a pourtant? chez Georges, des tendances logiques, qu'il aimerait à satis" faire. 11 lui faut de l'ordre dans ses idées; il veut savoir les raisons des faits ; il en demande sans cesse l'explication» non pas seulement utilitaire, mais causale, scientifique. 11 juge bien, quand il en a le temps.

L'esprit positif de la famille (des deux côtés, des ancêtres industriels) est passé en lui. Pour les choses pratiques, il recherche avec soin des renseignements précis. Il en parle

bien, pour ce qu'il en doit connaître à son âge. Cependant, il est trop distrait, trop maladroit peut-être, pour savoir, mettre beaucoup d'ordre dans ses affaires, je veux dire ses collections de timbres-postCjSes papiers de toute sorte. Il est musard et lambin, quelquefois paresseux de fait, sinon de volonté, réfléchi, du reste, et se connaissant assez pour s'être appliqué cette maxime : « L'enfer est pavé de bonnes intentions. »

Georges n'est point un naïf: il a même de la pénétration et de la finesse : mais il est candide. On est heureux de voir en lui ce que l'on a tant de peine à rencontrer aujourd'hui: un véritable enfant. II sait même allier cette candeur à Ihabileté ; par exemple, il sait trouver toutes sortes de biais pour amener doucement les gens à lui laisser faire ce qu'il veut. « N'écoutez pas cet enjôleur, m'a dit un jour son père : il vous ferait faire de la géographie, quand il s'agit d'un thème ou d'une version. » Du reste, il est absolument sincère; il ne lui viendra pas à l'idée qu'une grande personne puisse mentir : cela ne convient qu'aux cancres de sa clause. Un seul exemple nous suffira pour montrer à 'luel point il sait allier la franchise à la droiture. Un jour de composition, son voisin l'invite à copier, sous prétexte que les autres copiaient, il répond : « Tant pis, si je suis dernier, mais je ne veux pas copier. » U est on ne peut plus confiant en ses maîtres, et l'opinion de son père, dont il ne suit pas toujours les conseils, lui parait le dernier mot de la sagesse. Voilà de bien précieuses qualités, pour compenser los défauts, petits ou grands, que nous avons eu à noter.

Sa délicatesse esthétique sera-t-elle au niveau de sa d(''licatesse morale? Il aurait aimé la musique, disait-il autrefois, s'il avait eu le temps de l'apprendre. Quand il di-

sait cela, il n'en avait pour ainsi dire pas encore entendu ; mais depuis que ses sœurs commencent à jouer passablement du piano, il éprouve un vrai plaisir à les écouter. Il dessine assez bien, mais une œuvre plastique l'intéresse peu. S'il voyage, il ne s'extasie guère, semble-t-il, sur les beautés du pays; du moins ses lettres, et, plus tard ses récits, ne rapportent que des détails positifs, géographiques : « Nous avons fait l'ascension du ballon d'Alsace (1,250 mètres au-dessus du niveau de la mer), et aussi celle du Honnec/i (1,366 mètres).» Rien de plus. Je ne le crois pas pourtant incapable d'avoir un jour le sentiment esthétique développé sous ses formes principales, pour peu que s'y prêtent les influences du milieu. Jusqu'à ce moment, ça été une lacune un peu forcée de son éducation. Il est trop surmené par ses devoirs d'écolier, par le strict obligatoire, pour avoir pu se donner le superflu... si nécessaire. En tout cas, le sentiment de la beauté littéraire ne lui fera pas défaut. Il sent d'instinct une phrase bien tournée, et qui dit quelque chose. A son âge, il serait surprenant qu'il s'intéressât beaucoup aux savantes nuances et à la sensibilité vécue de Racine ; mais il adore le grand, le noble, le fier Corneille. Il aimera Molière, à coup sûr, car il a de l'observation, du bon sens, et le rire français, peut-être en attendant le rire gaulois. A son aptitude précoce à bien dire (et à bien lire), il joint une certaine finesse de repartie : si cela est ou devient de l'esprit, la lacune que j'ai signalée dans ses facultés esthétiques doit paraître tout à fait insignifiante.

IV. — A l'égard de la volonté, nous trouvons chez Georges des contradictions apparentes, qu'il n'est pas difficile d'expliquer. La force impulsive du sentiment, et l'imagi-

nation, qui pourrait suggérer des motifs variés, se trouvant un peu en défaut, la persistance des liabitudes produit un entêtement qui paraît de la fermeté. Il y a bien là une certaine énergie, mais atténuée par la lambinerie habituelle du sujet. iMème quand il obéit à ses habitudes les plus chères et les plus tyranniques, Georges trouve le moyen de lanterner,de se laisser distraire par des impressions ou des idées intercurrentes, surtout de s'étendre dans les menus détails de la chose à laquelle il s'applique.

Sa décision de volonté ne tient pas toujours ce qu'elle promet. Les motifs qu'on lui a suggérés ou sur lesquels son choix s'est spontanément arrêté, n'influent pas toujours sur ses actions. Ou bien, c'est l'habitude qui reprend sur lui ses droits, sans qu'il s'en doute ou sans qu'il cherche à lutter contre elle, ou bien des motifs imprévus viennent lui imposer des actes tout autres que ceux qu'il avait en vue. 11 dit oui, et il pense oui, et il fera comme s'il avait pensé non. C'est qu'il est encore moins entêté qu'il n'est distrait : et son entêtement, sa distraction proviennent l'un et l'autre de sa lenteur : lenteur à conditionner la volonté par de nombreux motifs, lenteur à réprimer les motifs de rencontre. Comme il est avant tout un être d'habitudes, et destiné à subir forcément celles de son milieu, il est heureux pour lui que les premières qu'il a reçues, celles dont l'intluence est prédominante;, aient été favorables au point de vue de la pratique et de la moralité. 11 est heureux surtout (ju'elles aient pu contirmer leur action sur lui, après la mort prématurée de sa mère. Ce qu'on peut, enfin, lui souhaiter de mieux, c'est de vivre.jusqu'à l'âge d'homme, dans le milieu normal et sain où il est né.

Loîiis.

I. — La mère était de Paris, une petite personne très vive, ayant reçu de l'instruction, quelque peu frottée de littérature, et en parlant assez bien pour une chemisière. Le père, un Lillois, grand, lourd, taciturne, d'intelligence médiocre, mais ébéniste fort adroit, et brave homme ; il mourut jeune, des suites d'un accident, pendant que son enfant était en nourrice.

Louis est un nerveux lymphatique, de bonne complexion, carré d'épaules, de moyenne taille, d'une pâleur saine, aux yeux bruns et grands,au nez droit, un peu gros du bout,à la bouche bien fendue, au menton ordinaire. La face est large; mais les pommettes et les mâchoires ne faisant pas saillie, elle parait ronde. Les extrémités sont fines, ce qui indique peut-être quelque délicatesse intellectuelle ou morale ; le travail de la ciselure a pourtant quelque peu épaissi les mains. La tète est grosse, le front assez développé, les autres parties le sont également, sans rien de prédominant. Toutes les fonctions de la machine étaient et sont restées normales; rien de particulier à noter dans les aptitudes sensorielles, si ce n'est que Louis, enfant, était paresseux à marcher, qu'il était grand dormeur, et, ce qui est peut-être un indice pour le caractère, qu'il avait le réveil maussade. Il représente dans nos cadres le lent fort, sans mollesse, presque nerveux, avec une légère tendance à l'ardeur.

II. — La sensibilité, chez Louis, était ou paraissait moyennement développée, et plus persistante qu'étendue. Il sem-

l)lait indifférent à ])eaucoup de clioses, et il ne montrait pour rien des désirs passionnés.

Tout jeune, il n était guère affriolé par les friandises et par les jouets; plus tard, la menue monnaie n'excitait guère sa convoitise. Ni gourmand, ni gourmet : quand il revenait de l'école, sa mère absente, il prenait un morceau de pain dans la huche, et ne cherchait pas autre chose. 11 jouait seul, pendant une ou deux heures, assis sur le parquet, devant l'armoire où se trouvaient son cheval, sa voiture, son marteau; ou, dans son plus grand entrain, il tirait pendant un quartd'heure cheval et voiture, sans chanter ni crier ; ou bien il frappait tranquillement le plancher avec son marteau.

Ce calme n'était peut-être pas aussi indifférent qu'on le croyait. En tout cas, sa douceur concentrée frisait la tristesse. Il pleurait peu, riait encore moins ; mais il était singulièrement grognon.Il semble bien avoir hérité de l'ourserie paternelle ; mais je me demande,en psychologue impartial, si elle n'avait rien dû aux circonstances. Sa mère était iras^ cible et sévère ; souvent éloignée de lui par les courses de son métier, elle était obligée de le laisser seul ou de l'abandonner à la voisine qui voulait bien s'en charger : de cette sévérité habituelle, de cet isolement fréquent, les effets combinés n'avaient-ils pas accusé la note triste, assurément de tempérament chez Louis? Le fait est que, si presque toutes les personnes chargées de le garder, en l'absence de sa mère, le trouvaient peu aimable, d'autres, plus favorisées, plus intelligentes, ou peut-être plus aimables ellesmêmes, disaient de lui : « Il a une bonne petite gaîté ». l*our sa mère, rarement elle le trouvait satisfait de ce qui lait le bonheur des autres enfants. Il s'amusait à la campa-

gne, au théâtre, mais il ronchonnait tout le long du cliemin. « Ah ! oui; c'est bien gai d'aller là-bas ! Ces personnes-là vous mettent bien à l'aise ! » Tout le gênait, chacun le heurtait: « Qu'est-ce qu'il veut donc celui-là qui me donne des coups de coude? » Et il en jouait lui-même en conscience, et marchait dans les jambes des passants, toujours geignant comme un petit vieux malade.

Louis n'a fait que se développer dans le sens que je viens d'indiquer. Son premier mouvement est de prendre les choses du mauvais côté. Il est venu des luttes, des déceptions, des souffrances, qui l'ont beaucoup aigri ; mais ses méconvenues provenaient souvent de sa mauvaise façon de s'accommoder aux choses et aux gens. On ne récolte pas des roses, quand on a semé des épines.

Taciturne, à Texemple de son père, Louis avait un peu, mais très peu de l'irascibilité de sa mère. 11 était prompt à se monter la tête, mais pour quelque chose qui en valût la peine. Comme elle, il battait fort les portes ; mais il criait peu, ne lâchait pas de gros mots, des injures, des menaces. Ce qu'il pouvait avoir de fougue dans le sang ne s'est montré que plus tard. Maintenant ses colères sont plus fréquentes, plus violentes qu'autrefois, et en paroles, et en actes : il a la main prompte, surtout quand il s'est monté la tête par de mauvaises boissons ou par de mauvaises raisons.

L'imagination fut toujours pour beaucoup dans ses tristesses et dans ses colères, et elle ne fut pas étrangère à son genre de combativité et de courage. Enfant, il n'était peureux ni poltron en aucune manière ; mais il était fort peu enclin à batailler. En face du danger, il a du sangfroid, de l'énergie dans la résistance; mais s'il n'est pris au dépourvu, toute sa bravoure s'envole en fumée. Que d'admirables prouesses je lui ai vu faire en paroles I Le 18 mars 1871,

par exemple, exaspéré par les misères du siège et le double jeu des hommes du gouvernement, il parlait de tout égorger, de tout démolir : le lendemain, à la première heure, il avait mis la clef de son atelier dans sa poche, et filé en province,avec son chassepot, — pour chasser aux bécasses. Plus tard, mécontent de ses affaires, c'est-à-dire, en bon français, du gouvernement, on l'entendait crier avec conviction : « S'il y a quelque chose, on me verra dans la rue. » Quand il y avait apparence de quelque chose, notre homme était tranquillement à limer du bronze, ou à manger la soupe avec sa femme et ses enfants.

Sa physionomie, d'ailleurs, exprime habituellement le calme, et même un peu la bonté. L'œil n'est pas dur, il est franc, loyal ; le trait amer manque aux coins de la bouche, et le front est sans pli transversal. Louis, malveillant pour l'espèce humaine en général, est très affectueux pour les siens. Sa tendresse est,d'ailleurs, sujette à des variations bizarres. Eloigné de ceux qu'il aime, il est des semaines ou des mois sans leur donner signe de vie ; on le dit oublieux, indifférent, peut-être égoïste. Peut-être avaitil en effet quelque chose sur le cœur ; mais c'est passé : le voilà revenu, il vous embrasse, il vous parle presque avec effusion, on croirait que ses yeux sont humides. Mais l'entretien se prolonge, quelque mouche invisible l'a piqué : aux embrassemenls vont succéder les coups de boutoir ; il se souvient qu'il avait des griefs contre vous, et il vous reproche vos torts, dont le plus grave est de l'avoir négligé si longtemps. Voilà l'homme ! On lui pardonne, en raison de sa sincérité ; car il avoue lui-même qu'il n'est pas très aimable, et on le sait incapal)le de faire du mal. Il n'a guère du temps de reste pour les démonstrations de reconnaissance ; et, pour ses rancunes (est-ce paresse dac-

lion, ou foncière l)onté?) il les garde longtemps dans le cœur, sans les faire sortir. Ses ennemis ne savent pas souvent à quel point il leur en veut: il y en a qui ne le sauront jamais.

Sa bonté n'est pas très active. 11 peut vouloir du bien aux ;.;ens, et ne leur en pas faire. Point de spontanéité, d'élan dans son dévouement. 11 faut faire appel à son cœur,pour voir qu'il n'en manque point : autrement, préoccupé de ses ennuis ou de son travail, il ne devine pas les besoins, il ne pressent pas les souffrances des autres. Ceux qui le connaissent ont souvent abusé de sa facilité à ouvrir sa bourse ; on l'a plus d'une fois refait^ comme il le dit en son langage d'atelier. En somme, il est moins personnel qu'il ne semble, et son égoïsme est tout de surface. Il est ours, voilà sa formule, et, comme beaucoup d'ours, il est lent. Sa sensibilité se meut, un peu massive, dans un horizon un peu étroit ; il est sans grandes qualités, mais il n'a pas de grands défauts.

Récapitulons : sensibilité moyenne, désirs modérés, humeur concentrée, presque triste, tendance aux préoccupations personnelles, imagination portée à s'exagérer les déboires et les injustices ; ce sont là des conditions émotionnelles propres à favoriser l'amoui'-propre, mais non toutes les formes d'amour-propre. Louis est très susceptible : il soupçonne même le mépris ou l'injustice où ils ne sont pas. Mais sa lierté se limite au besoin d'estime et de considération, soit morale, soit professionnelle. Son idéal d'ambitieux se réduit à ces deux objets : être et paraître un honnête et excellenl ouvrier; mais plus ou moins qu'un autre, c'est là son moindre souci. Nulle infatuation, nul orgueil. Sa mère, qui aurait voulu faire de lui un« petit monsieur », ne put jamais le façonner à l'élégance des manières,

à la politesse, au goût de la parure, dont tant de jeunes ouvriers sont possédés. Mais s'il est simple, presque trop simple, il n'a jamais connu la négligence et le débraillé affectés en haine des raffinements aristocratiques. 11 hausse les épaules en entendant quelqu'un de ses camarades poser, comme le faisait Proudhon, pour sa « blouse » ou ses (' sabots d'ouvrier ». Pour lui, il est tout bonnement ou-vrier, et il ne se fait pas gloire d'être autre chose.

III. — La lenteur influe d'une manière plus ou moins accusée sur le jeu isolé ou combiné de toutes les fonctions intellectuelles. Louis avait la mémoire paresseuse des lents, mais non la ténacité de souvenir qu'ils ont souvent en partage. Sa mémoire était par-dessus tout tactilo-nmsculaire ; ses doigts longs et larges avaient beaucoup d'adresse. Il avait aussi, en suffisante mesure, la mémoire des nombres et celle des combinaisons linéaires : en classe, l'arithmétique et la géométrie étaient les parties où il réussissait le plus. D'une curiosité molle, mais d'une assez grande aptitude à l'attention, il finissait par se montrer bon à toute chose. 11 en fut ainsi pour les diverses matières de l'instruction élémentaire, et même, en dépit de son adresse, pour l'apprentissage de son métier de ciseleur. En somme, et bien que sa mémoire eût peu de ténacité, il avait assez d'aptitude à conserver les habitudes, mal aisément contractées, dans l'ordre des jugements positifs et pratiques. Pour tout le reste, il jugeait par routine, avec prévention, avec une rapidité d'insouciance et de paresse. 11 ne prenait i)as la peine d'user de son iiitolligence.

Dans son tiain de vie oi'dinaii'o, on lui voyait un ^ciirc particulier d'étourderie, qui n'est pas tout à tait celui des

vifs. Lambin, musard et badaud, s'il allait faire une commission, il s'arrêtait partout, dans la rue, dans la cour, dans l'escalier. Pour observer? pour songer? Bien fin qui l'aurait su. C'était ce doux farniente de l'esprit, cette paresse ambulante, que les vifs connaissent rarement : pour eux, quand ils ne font rien, ils s'amusent, et quand ils rêvent, c'est sans bouger, à demi ou tout à fait endormis.

Comme tout esprit lent et un peu étroit, Louis avait la déduction plus facile que l'induction : il voyait mal, à côté de ce qu'il voyait; il ne voyait bien que les détails, quand il n'avait pas quelque intérêt à les voir autrement qu'ils n'étaient. Ces sortes d'esprits, pauvres en associations d'idées, d'une logique peu souple, sont trop portés à tout juger à un point de vue personnel, par habitude et parti pris, pour ne pas juger souvent faux. Ils généralisent, eux aussi, avec précipitation et prévention, comme les vifs et les passionnés; c'est qu'ils ne voient pas aisément les choses d'ensemble, et qu'un fait nouveau les déroute. Trop souvent leur siège est fait ; ou, s'ils sont intelligents, trop souvent il est à refaire. Ils ne démordront pas aujourd'hui de l'opinion qu'ils ont exprimée : demain, après-demain peut-être, les roues de la lourde machine auront fait plusieurs tours, les matériaux auront été broyés et fondus à point, et vous serez bien étonnés de les voir défendre un avis contraire. Les habiles de cette classe de tempéraments, les moins entêtés, savent attendre, et ne risquent jamais un jugement qu'ils n'ont pas eu le temps de ruminer; ils se réservent, et c'est là leur triomphe. Encore une application du mot connu de Guizot : « Les paresseux sont la réserve de la France. »

Dans l'ordre des choses pratiques, où l'expérience transmise ou acquise, c'est-à-dire, la routine et l'habitude,

jouent un rôle prépondérant, Louis, montrait, dès son adolescence. unbonjugenient.il n'était (Tailleurs point aussi sérieux d'espritque (rimmeur. Non qu'il aitriende frivole, mais il exagère souvent limportance des choses, toujours faute de souplesse et de vues d'ensemble. Il grossit de bonne foi les difficultés de la lutte, les offenses faites à son amour-propre; et cela, parce qu'il ne veut pas ou ne sait pas rattacher les faits à d'autres faits, relier le présent et le passé à l'avenir, c'est-à-dire se souvenir et prévoir. Il aurait, autrement, quelque finesse, de la prudence ; mais sa lenteur de prévision, son indifférence à prendre des précautions, son attachement à ses habitudes, son entêtement d'amour-propre, sa fierté déplacée, sa sincérité même, le font souvent agir comme un homme dépourvu de tact, mettre, comme on dit, les pieds dans le plat, et jeter le manche après la cognée.

Ce qui le sauve, c'est la lenteur même de ses évolutions, on peut dire de ses révolutions. Pessimiste par humeur, par habitude, son bon sens le rend souvent, par l'exagération du mouvement en sens contraire, d'une excessive confiance. 11 déclare à tout venant qu'il n'y a plus d'amis, de parents, et que c'est tout au plus s'il croit à lui-même, et il s'en laissera conter par des gens qu'il connaît à peine. Il a, vous le supposez, horreur de toute contrainte et de tout cérémonial ; mais il veut que son monde représente, que sa femme, ses enfants, pour sortir avec lui, soient bien habillés, lui « fassent honneur. » Il veut être étrange, si cela lui plaît, mais il n'entend pas qu'on le lui dise, ni surtout qu'autour de sa personne on soit étrange.

Il y a, chez lui, un peu de tout, mais il n'y a beaucoup de rien. Cette formule lui convient, en ce qui touche au sens esthétique, et aussi, mais un peu moins, en ce qui

i 36 LE CARACTERE DE L'ENFANT A L'HOMME

touche au sens moral. 11 avait, pour le dessin, du coup d'œil et de l'adresse ; il avait Toreille et la voix justes, il jouait passablement de l'accordéon ; mais jamais il n a dessiné, chanté, ni joué avec grand entrain. Il aimait lire, surtout à partir de sa quatorzième année; mais il lisai*^ sans choix, sans préférence, sans passion. Sa délicatesse morale paraît, il est vrai, supérieure à sa délicatesse esthétique. Sa mère avait de bonne heure développé chez lui le sens moral, avec les habitudes morales. Il conçut et pratiqua la vie comme chose grave, en homme jaloux d'arriver à l'aisance, sinon à la fortune, de son mieux, et par les voies honnêtes. Pourtant, vous l'entendez quelquefois regretter de n'avoir pas fait comme tant d'autres, dont la probité est le moindre défaut, et qui n'en ont que mieux fait leurs atîaires. La lenteur, l'étroitesse relative de l'esprit, le manque de souplesse, l'ont peut-être, avec les bons exemples de la famille, maintenu loyal, sincère et honnête: qui sait si, avec une vivacité ou une ardeur plus grandes, il n'aurait pas subi plus facilement de séduisantes et fatales suggestions? En fin de compte, si vous comparez l'homme qui agit à l'homme qui parle, Louis vaut souvent mieux que lui-même.

IV. Les conditions dans lesquelles la volonté fonctionne chez Louis sont déjà, dans une certaine mesure, indiquées par les caractères de sa sensibilité et de son intelligence.

Lent, même jusqu'à la mollesse, on a toujours, sauf le cas des maladies de la volonté, qui rendent la décision impossible, plusieurs mobiles, soit d'instinct et d'impulsion, soit d'habitude, qui entraînent d'emblée la détermination ou l'action. Chez Louis, (ces mobiles sont le plus souvent

des excitations de l'amour-propre, des préventions pessimistes, des sentiments moraux. Quand il agit sous leur influence, il n'est pas loin de ressembler à un vif ou même à un ardent. Mais, dans beaucoup de circonstances, sa promptitude à juger et à vouloir tient à une autre raison ; dans les cas nouveaux, difficiles, délicats, où la réflexion serait nécessaire, son imagination paresseuse ne lui fournit pas les raisons opposées : alors il ne se résout à rien, ou, si quelque impulsion pressante, surtout quelque préoccupation personnelle, l'excite à vouloir, il le fait avec l'étourderie d'un prime-sautier. D'une sensibilité plus énergique, d'une intelligence plus active, plus riche en production d'idées, il improviserait moins souvent des résolutions importantes. C'est par lenteur, en définitive, par la difficulté qu'il a de peser des raisons pour ou contre, que Louis se décide souvent à la hâte. C'est ici plutôt l'intelligence que la volonté môme qui paraît en défaut.

Ses dét3rminations prises, Louis les soutient avec une persistance qui ressemble à de la fermeté. C'est aussi de l'entêtement, et cet entêtement se produit tout mécaniquement, par l'effet de l'amour-propre, et par l'effet de l'impulsion reçue, qui se continue jusqu'à ce qu'une nouvelle impulsion, ici lente à surgir, vienne changer la direction du mouvement. Ce n'est pas là cette force qui contrôle et réprime les impulsions et les mobiles, et qui les domine au lieu d'en être dominée. Ce n'est pas la volonté pleine et forte. Aussi qu'arrive-t-il souvent? C'est qu'après un certain temps, notre homme est retourné : il a eu le temps de réfléchir, de modifier ses idées, de voir les choses sous un autre biais; et, sans qu'il s'en soit aperçu, ou qu'il se l'avoue à lui-même, il en est arrivé à vouloir le contraire do ce qu'il avait décidé. C'est là de l'inconstance à l()ng feu. Le

sentiment n'est d'ailleurs pas étranger à ces revirements, si étonnants chez un homme que l'on voit énergique et môme autoritaire. Ceux qui le connaissent, et qui savent attendre pour faire jouer au bon moment,au moment psychologique, unmobileayantsurhii(lerinfluence,mènentàpeuprèsàleur guise cet entêté. Avec de la douceur, de la déférence, des marques d'affection, on le persuade, on l'entraine, alors qu'il s'imagine tout régenter. Aux ridicules près (mais qui n'a pas les siens?), c'est M. Argan, c'est M. Jourdain, qui se croient les maîtres chez eux. et auxquels personne n'obéit, et qui obéissent à tout le monde. Comme les femmes que le grand comi(iue a placées autour de ce type, si commun dans l'espèce humaine, la femme et les filles de Louis, surtout la première, la plus douce, la plus muette et la plus entêtée des trois, le laissent dire et crier, et font ou lui font faire ce qu'elles veulent. C'est le contraire de Georges, qui fait souvent faire aux autres ce qu'il veut.

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