‹ Le caractère de l'enfant a l'hommeChapitre 15 sur 59 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Les lents-ardents

Etude.

I. — On explique la lenteur ou le plilogme par l'abondance dans le sang d'humour lymphatique ou d'autres éléments qui en affaiblissent la force excitante et en ralentissent le mouvement. La lenteur unie à des tempéraments, soit bilieux, soit sanguins, est mal expliquée par cette hypothèse. On voit, en effet, des ardents, comme Napoléon, et des lents-ardents, comme George Sand, avoir également la circulation paresseuse. C'est donc encore ici la constitution particulière du cerveau qu'il faut mettre en cause : c'est là (pril faut chercher, avant tout, l'explication, et de l'ardcair, et de la lenteur. Les autres éléments qu'on pourrait faire entrer en ligne de compte ne sont pas du moins objets de constatation directe et expérimentale.

IL — Le calme extérieur, et plus ou moins complot, dos Icnts-anhnts, recouvre une sensibilité profonde, aux obsessions passionnées, féconde en rêveries sentimentales. Un tel état, même sans complication de maladie, et en dépit diî la

douceur et des caresses du milieu, entraîne quelque sérieux d'humeur. Même chez ceux dont la lenteur n"est pas très accusée, et qui rentreraient par certains côtés dans la classe des vifs, la gaîté ne brille et n'éclate que par échappées. Mais, vivant d'imagination ou de pensée autant que de sentiment, ils connaissent des joies intimes et très intenses, soit sensuelles, aftectives, esthétiques ou morales. La force qui est en eux ne se manifeste tout entière que dans certaines circonstances exceptionnelles : c'est souvent le tempérament de l'eau dormante, du volcan sous la glace. Leurs colères, surtout lorsque le milieu où ils ont d'abord vécu les a laissés assez calmes, deviennent, à l'âge adulte, de plus en plus rares, sans cesser d'être impétueuses. La souffrance, surtout la souffrance morale (ils supportent quelquefois fièrement les privations et les coups), est facilement exagérée par leur imagination; et, comme ils ont, moins que d'autres, la faculté de s'en débarrasser ou de l'atténuer par la distractien des idées et la diffusion des mouvements, elle produit en eux des refoulements et des froissements profonds. Ils s'en repaissent comme d'autres de leurs joies; ils savourent leurs secrètes indignations avec une sorte de jouissance âpre et orgueilleuse. Le rôle de martyr leur va mieux qu'aux vifs, qui ont la joie et l'oubli faciles.et qu'aux lents, que leur apathie ou leur inditïérence protège, et qu'aux ardents eux-mêmes, qui sont toujours quelque peu bourreaux des autres.

Dominés plus qu'entraînés par la passion, ils en subissent les effets plus sûrement et plus longuement. La passion, chez eux couvée et surchauffée, est trop forte pour qu'un autre état d'âme puisse beaucoup se développer en même temps ; et, comme ils ne peuvent pas vivre sans passion (j'entends le sentiment exalté), il leur en vient toujours

quelqu'une à point nommé, pour chasser jusqu'au souvenir de celle qui les a d'abord tenus sous son influence exclusive. Tout à leurs affections du moment, il n'y a pas pour eux autre chose dans le monde. L'imagination ou les sens en t'ont les frais plus que la bienveillance, la pitié, la tendresse, en un mot, la bonté. Ce n'est pas qu'ils ne puissent être bons, et très bons ; mais dès que la passion intervient, le démon est bien près de l'ange. Ils idéalisent les objets de leur adoration, et ils ne les voient pas vrais ; c'est pourquoi ceux-ci passent tour à tour du rang d'idoles au rang de hochets brisés. Généreux,dévoués,jusqu'au sacrifice, quelquefois jusqu'à la complaisance, pour ceux qu'ils aiment, tant qu'ils les aiment, leurs affections de famille, quand la contrainte ne leur en a pas paru trop austère^ sont plus pondérées, plus sages, plus constantes : mais bien peu d'entre eux ont rarement le temps d'être à elles tout entiers, si ce n'est lorsque l'âge ou un entourage exceptionnellement favorable a apaisé la fougue naturelle de leurs âmes. C'est le tempérament des extrêmes, non pas toujours, mais dans certaines circonstances ; à un certain âge, c'est le calme plat, et puis la tempête déchaînée. 11 leur en coûte d'être toujours bons ou toujours méchants, et ils ne peuvent être l'un et l'autre à demi. Heureusement le calme est ce qui domine chez eux, en vertu de l'hérédité ou de l'éducation, à prcsfiue toutes les époques de leur vie. II entre toujours un peu de sang-froid dans leurs passions les plus fortes, comme dans leur courage à la fois impétueux et contenu. Ils ont quehiuefois des rancunes longues, (luelques-uns le goût de la vengeance : mais le plus souvent, tout cela est adouci par leur paresse à vivre trop hors d'eux-mêmes; leur besoin de rêver gêne aussi, pour leur bien, leur besoin d'action. Kn un mot, en bien des cas, l'ardeur les emporte-

rait, la lenteur les retient : ils vivent de compromis entre ces deux états ou tendances.

Ces caractères rendus sérieux par la concentration émotionnelle, quand ce n'est pas par les applications chères à leur intelligence, doivent connaître peu la petite vanité, qui vole à ce qui brille, et aime à s'y brûler les ailes. Leur personnalité, nécessairement attristée par les déceptions dues à leur imagination éprise d'idéal, le plus souvent concentrée dans la préoccupation de leurs sentiments les plus forts, fait se développer en eux un amour-propre d'autant plus profond qu'il se traduit moins par des manifestations motrices. J'en connais beaucoup dont la fierté, susceptible ou stoïque, se voile de modestie et de patience, et comme d'une superbe indifférence. 11 en est d'autres dont la fierté, fondée sur les plus belles qualités du monde, ne laisse pas que d'être chatouilleuse et sensible à des piqûres d'épingle. Cette fierté se hausse jusqu'à l'indomptable orgueil, dans la lutte acharnée des passions et des intérêts. Mais leur calme intermittent, leur facilité de réflexion, pour peu qu'ils aient d'intelligence et de bon sens, les ramène à juger sainement les autres et eux-mêmes, et à se conduire en conséquence, ne serait-ce que par amour pour leur tranquillité et par souci de leur bonheur.

m. — L'ardeur contenue ou concentrée par la lenteur doit produire, en général, une intelligence fortement émotionnelle. Elle le sera d'autant plus que, dès les premières années, la lenteur sera plus accusée, sans mélange de cette vivacité qu'on peut remarquer, à côté d'elle, chez quelques individus de cette classe. Recevant de fortes impressions de beaucoup de choses, et les élaborant en secret, quelquefois consciemment, sans les affaiblir par des réactions psychomotrices, ils vivent dans le monde de l'imagination autant

que dans celui des réalités. Ils s' accoutument à sentir plus qu'à penser et à raisonner. Leur curiosité est, par-dessus tout, affective, esthétique, morale. Ils ne se soucient, ils ne s'occupent que de ce qui les touche plus ou moins directement. Ils peuvent tout retenir sans comprendre, pourvu que ce qu'ils voient, entendent, chantent ou lisent, dise quelque chose à leur cœur. Quoique peu séduits par la sécheresse des abstractions mathématiques, ils pourront les étudier avec succès, si leur ennui est racheté par le plaisir de contenter quelqu'un. On peut leur appliquer ce mot profond et piquant de Pascal : « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point ; l'esprit a son ordre, qui est par principes et par démonstrations; le cœur en a un autre ». Ils devinent bien plus qu'ils ne comprennent ; ils acceptent les faits et les théories parce qu'ils satisfont leur besoin d'émotionet d'idéal, et non parce qu'ils satisfont leurs instintcs de logique ou de justice.

Avec l'intelligence la plus nette et la plus ouverte du monde, c'est par la fantaisie qu'ils arrivent au sérieux, soit intellectuel, soit pratique. 11 en est peu qui atteignent l'un et l'autre en même temps, ou qui réussissent jamais à les posséder au même degré. Ces privilégiés sont ceux que certaines circonstances favorables de l'hérédité ou du milieu ont amenés à accorder plus à l'action et moins au rêve, l)lus au devoir qu'à l'instinct et à la passion, à vivre, en un mot, au moins autant en hoanries qu'en artistes.

IV. — Les lents ardents ont une force considérable d'impulvisité émotionnelle, avec un pouvoir égal de concentration et d'arrêt : c'est le sang-froid uni à la véhémence passionnelle. Il en résulte une volonté énergique, persévérante, mais qui ne se détermine et ne se soutient que par l'intluence prépondérante du sentiment.

Leurs motifs passionnés peuvent être de fort bonnes raisons ; mais ils risquent souvent d'obéir moins à leur tête qu'à leur cœur. Heureux, si on leur a appris à résister à leurs propres entraînements, comme ils savent résister à l'impulsion d'autrui ! Heureux si l'action obligatoire, assidue, a usé pour son compte une partie des forces toujours en réserve dans leur cerveau incandescent ! Alors, au profit des devoirs domestiques, de l'intérêt bien entendu,des affections légitimes et fidèles, peut-être au profit de la science, deTart ou de la littérature, ils utiliseront cette résolution vaillante, cet entêtement opiniâtre, qui, au service de la passion seule, peuvent faire tant de mal aux autres et à euxmêmes. Le sujet dont le portrait suit fut un des privilégiés de cette classe.

Léonie.

I. — Léonie était une brunette aux yeux grands et noirs, au visage d'un parfait ovale, aux joues fleuries, au nez ^quilin, au menton rond et volontaire, au front large et haut, bien cintré, aux arcades sourcilières d'un dessin ferme et un peu en saillie, au crâne symétrique et développé dans toutes ses parties ; un profil de jeune romaine.

Elle avait pour père un Bordelais, employé dans l'administration des chemins de fer, petit homme sanguin et vif, un peu rude.au demeurant, le plus honnête et le meilleur des hommes. Léonie avait retenu quelque chose de ses traits et de son tempérament ; mais elle avait reçu quelque chose aussi du tempérament de sa mère, une lymphatico-

bilieuse, à la fois ardente et alanguie, La constitution était d'ailleurs assez forte, etjusqu'à l'âge mûr.sans aucun symptôme de diathèse morbide. Nous aurions à signaler seulement une certaine délicatesse ou susceptibilité des impressions sensorielles, pendant l'enfance, et, très tard, un léger artliritisme.

II. — .Tusqu'à rage de huit ou dix ans, Léonie montrait le plus souvent la sensibilité d'une vive-ardente ; c'étaient des hauts et des bas soudains, des changements d'humeur à la minute, des désirs obsédants, suivis bientôt du dégoût de la chose possédée. Mais souvent aussi l'apparence était tout à fait calme : or, cette tranquillité extérieure était pour Léonie l'attitude de la contrainte, du refoulement intérieur ou de la rêverie active.

Pour être une personne fort gaie, elle avait peut-être une sensibilité trop délicate. Son humeur se ressentait des moindres variations de la température. Elle souffrait beaucoup du froid, du contact rugueux ou de la pression des étoffes ; le moindre pli du traversin, le plus petit crin du matelas la faisaient s'agiter toute la nuit, comme si mille bêtes l'avaient piquée. Elle digérait d'ailleurs admirablement, mangeait avec appétit, et de toute chose. Elle avait le sommeil profond et le réveil très joyeux, surtout quand il faisait b(;au. Du côté des impressions sensorielles comme du côté du tempérament, elle ne paraissait donc être prédisposée tout à fait ni à la joie ni à la tristesse. .Vu surplus, la discipline, ni trop sévère ni trop douce, de la famille, n'était pas de nature à modilier beaucoup les eftets de la constitution originelle.

-Alais, avec sa sensibilité à la fois vive et iM'ofomlc facilemerjt refoulcie, surchauffée i)ar une imagination très ardente, Léonie n'i'-tait pas, en réalité, l'enfant heureuse

qu'on se figurait, en l'entendant chanter quelquefois du matin au soir, et en la voyant sauter et courir comme un petit diable. Elle se sentait souvent blessée au vif des reproches de ses parents ; elle se repliait alors sur ellemême, sans larmes, mais en s'indignant tout bas. Sur le moment, elle s'exagérait ses souffrances ; bientôt après, elle se donnait tort à elle-même, et se tourmentait de remords illusoires ; elle se faisait un crime d'avoir trop parlé ou d'avoir désobéi, d'avoir dérobé un morceau de sucre ou une cuillerée de confiture. Elle avait des heures de contrition parfaite, où elle prenait la résolution de changer de vie et d'enrichir de son nom la légende des saints et des saintes; elle se privait, pour les offrir à Dieu, des choses les plus nécessaires. Et elle revêtait le masque de ces vertus maussades : dans son parti pris de renoncer au monde, à ses joies et à ses tristesses, elle n'avait garde de se donner les dehors séduisants de la dévotion aimable. Le lendemain, il n'y paraissait plus : elle se réveillait en chantant, et courait à son déjeuner, ayant oublié ses remords et ses velléités d'ascétisme.

Irascible comme une vive, Léonie avait quelquefois des rancunes comme une lente ou une ardente ; mais ni ses explosions n'étaient bien terribles, ni ses rancunes très vivaces. Le plus souvent,ses ennuis se traduisaient par un pli sur le front,ou par une bouderie d'une heure ou deux. Elle souffrait étrangement de ces colères concentrées : elle en éprouvait presque des suffocations, et, si l'accès avait lieu peu après le repas, sa digestion en était troublée. Quant à ses colères explosives, elles s'exprimaient et s'épuisaient avec quelques mots de reproche ou de menace, ou, par exception, avec un bon soufflet, qu'elle regrettait à peine lancé.

L'instinct de lutte n'a jamais été considérablement développé chez Léonie. Si l'éducation de la famille n'avait pas contribué à l'atténuer en elle, il aurait trouvé dans son caractère des obstacles à son* développement. Léonie, comme il sera dit plus loin, avait la pitié et la rêverie faciles, deux qualités dont l'instinct militant ne s'accommode guère. La force d'inertie, la résistance douloureuse et indignée, l'emportaient chez elle sur les impulsions agressives. Ses plus grands éclats, en paroles, étaient d'une timide ou d'une poltronne révoltée.

Léonie était vraiment craintive, et de toute façon. Même à l'âge de douze ans, elle ne passait qu'en tremblant sur le petit pont d'un ruisseau pres(iue à sec. La vue d'un chien aboyeur, l'idée d'un serpent la faisaient frissonner. Elle connut aussi plus que personne les craintes morales — nous avons parlé de ses remords exagérés — et les craintes d'imagination. Le bruit du tonnerre ne l'effrayait pas; mais s'il tonnait les jours où elle avait sur la conscience quelque petit méfait, elle se figurait que le bras de Dieu s'armait pour la châtier. Quelquefois, dans ses insomnies, toutes sortes de formes horribles et de figures grimaçantes lui apparaissaient, et elle se cachait la tête sous les draps pour ne point les voir.

Il n'y avait pas de danger qu'elle touchât au sucrier, quand il y avait un mort dans le voisinage. Le soir, dans l'escalier, elle pensait qu'un revenant frôlait sa jambe, la tirait par sa robe et allait l'emporter. Ses craintes superstitieuses passèrent vite, mais non ses craintes morales et ses craintes d'imagination. Un bruit inattendu la fait tressaillir. L'idée du moindre soupçon trouble ses entrailles et resserre sa poitrine. L'attentede l'inconnu, mèmequand il n'est pas trop menaçant, lui met un poids sur le cœur.

lis LE CAHACTKRK Di: L'ENFANT A L'HOMME

Toutes ces drlicatcsscs, toutes ces susccptil)ilités, cette aptitude à la concentration rêveuse ou triste, sans parler (les influences du milieu, nous font pressentir ce qu'il en sera chez Léonie des dispositions atïectives et sociales. Elle avait des sympathies promptes et des revirements soudains : un rien l'éloignait d'une amie, quelquefois pour loni^temps. Elle avait des préférences exclusives,auxquelles le sentiment esthétique n'était pas étranger: elle n'aimait que les jolis visages. Pensez si les chats étaient de ses amis ! ('/est (lu'eux seuls peut-être comprenaient ce qu'elle avait au cœur d'intimes tendresses. Contrainte et résignée dans sa famille, aimable, complaisante, prévenante seulement par surprises, ses parents la croyaient indifférente. 11 faut dire aussi qu'habituée de bonne heure (un peu par leur faute) à vivre en imagination avec des personnages idéaux, mille et miile fois plus beaux que les êtres réels, c'étaient là, après ses jeux emportés, sa plus grande affaire et son plus grand bonheur.

Par le fait de la nature ou des circonstances, la pitié paraissait chez elle plus développée que la bienveillance. Elle ne pouvait voir battre un enfant ou un animal sans crier : elle pleurait bien plus qu(! ses frères des coups qu'ils pouvaient recevoir. Elle s'aftligeait moins de ses propres chagrins que des infortunes des héros de ses livres. Elle songeait pendant plusieurs mois aux scènes de sauvagerie dont elle avait lu ou entendu le récit. Cette pitié, reposant sur un fonds réel de bonté, ne devait pas rester un sentiment stérile. Avec les progrès de la raison et le calme apporté par l'âge, Léonie, autrefois donneuse avec insouciance, est devenue la personne du monde la plus sagement économe. Envers les siens, son dévouement est allé qu<'l(|uefois jus(|u'au sacrifice; à l'égard des étrangers,

elle est plus circonspecte : elle a ses répulsions instinctives et ses antipathies réfléchies; les misères sans dignité la touchent peu : elles froisseraient plutôt ses susceptibilités morales et esthétiques.

Si Léonie ne sut jamais s'imposer l'obligation de faire bon visage à ceux qu'elle ne pouvait aimer, si elle avait môme quelquefois des inimitiés sincères, elle ne connut jamais la haine qui cherche à se venger ou qui se réjouit (lu mal arrivé à ses ennemis. Elle se contentait d'exhaler son ressentiment ou son mépris en (pielques paroles amères. Il n'était même pas difficile de la faire revenir à des sentiments plus doux en confessant ses torts, car elle n'a jamais détesté personne autant qu'elle a pu le croire ou le donner à croire. Quelque vibrante que l'émotion soit chez elle, la bonté, l'équité et le bon sens parlent encore plus haut.

Ce qu'il y avait en Léonie, et ce qu'il y a peut-être encore de dominant, c'est une susceptibilité fière. Elle ne pouvait supporter un rei)roche devant témoins; une taquinerie de ses frères l'humiliait et l'exaspérait, bien qu'elle fût de son côté un peu contrariante et moqueuse (ce qui lui a bien passé). Elle avait grand besoin d'être appréciée : rebelle aux remontrances, un mot d'éloge lui faisait faire tout ce qu'on voulait. Mais pensait-elle avoir baissé dans l'estime de quelqu'un, son visage s'assombrissait, elle se minait de désespoir.

l'our de l'orgueil, si elle en avait, il ny i)araissait guère. La conscience de sa valeur, (|u'elle eut vers sa quatorzième année, était sujette à de fré(juentes éclipses ; sa modestie devenait souvent de l'humilité. Si on lui disait ((u'elle était laide ou solte, bien (pfelle sût lo contraire, elle n'avait pas de i>(!lii(^ à croire (|u"()ii disait vrai. \ ccrlaiiis

jours (le malheur ou de contrition (ceci se rapporte surtout à ses douze premières années), elle se considérait comme une déshéritée de la nature. Son bon sens et sa fierté naturelle corrigèrent à la fin pour toujours cette modestie exagérée, et la réduisirent à une claire et juste confiance en soi-même. Jamais, d'ailleurs, cette confiance ne dégénéra en mépris pour ceux qu'elle estimait à bon droit comme ses inférieurs, et pour l'intelligence et pour la moralité. Il est vrai que l'éducation, toute de simplicité, quelle avait reçue des siens, n'était pas de nature à encourager chez elle l'infatuation et l'arrogance.

Et pourtant, était-ce un effet de la vivacité qui paraissait quelquefois dominer chez elle, ou bien un effet de certains exemples, de l'étourderie, d'une esthétique encore incertaine et frivole ? Léonie connut longtemps la vanité, même la sotte vanité. Ainsi, comme ses parents, pour expliquer ses petits défauts, disaient qu'on avait dû la changer en nourrice, notre fillette, prenant la chose au sérieux, et l'interprétant à sa façon, se disait que de grands personnages viendraient un jour la réclamer. Cette pensée excitait son imagination : quand elle se trouvait seule, elle s'exerçait par avance aux mines et aux allures d'une demoiselle de grande maison, rythmant ses pas, redressant la tète, poussant de ci, de là, sa jupe, et la faisant traîner comme une queue. Une fois, des parents de la campagne devaient venir voir son père ; Léonie, bavarde comme une pie, avait rempli tout le couvent de ce grand événement. Mais quelle déception, quand elle vit ses cousines habillées en paysannes ! Elle ne put refuser de sortir avec elles, mais de si mauvaise grâce ! Elle marchait le plus possible à dis. tance de ces jeunes filles, qui s'en apercevaient bien ; si quelque dame passait sur le trottoir, vite, Léonie s'appro'

chait d'elle, se figurant qu'on la prendrait pour une de ses parentes. Léonie est depuis longtemps guérie de cette ridicule vanité. Sa fierté aurait suffi, à défaut de son bon sens, pour lui faire passer ce petit travers.

IV. — La ligure expressive et le J)eau front de Léonie n'étaient pas de fausses enseignes : elle devait compter parmi les plus intelligentes. Mais elle ne se pressa point. A quoi bon ? Elle ne se souciait que de ce qui la touchait directement, ses jeux, ses chagrins d'une heure ou d'un jour, ses rêveries sentimentales, ses fugitives intuitions de la beauté. La science, pour elle, était une inconnue ; l'instruction ne signifiait pour elle autre chose que travaux ennuyeux et maîtres injustes; ayant une mémoire bonne à tout apprendre en quelques minutes, et pour longtemps, elle se mettait vite en règle avec eux. Elle n'était curieuse de rien, pas même des petits cancans de la ville ou du couvent. Ce n'est pas elle qui aurait écouté aux portes, ni cherché à surprendre les secrets de (juelqu'un.Son indift'érence à cet égard se renforçait d'une discrétion quelque peu timorée. C'est au point qu'elle se bouchait les oreilles, pour n(! pas entendre ce que s(jn frère, dans son lit voisin du sien, disait en rêvant.

Ses maîtres ne voyaient en elle qu'une dissipée, boudant à ses heures, mais point méchante. Elle ne pouvait suivre une explication pendant trois minutes, et elle n'en demandait jamais aucune. Par exemple, elle aurait passé plusieurs heures sans remuer, à écouter une histoire. Sa mère la trouvait aussi appliquée aux travaux d'aiguille, pourvu que ce ne fût pas au moment oîi l(!s autres enfants jouaient sous ses fenêtres. Plus tard, ayant d(;vant elle un but sérieux, fort(!n)i'nl excitée à le poursuivre, (raillcins niuiiis vivi^ d

plus ardente, elle répara en quelques mois le temps perdu pour linstruction, et elle brilla clans tous ses examens.

Est-ce à dire que, pendant tant d'années, cette petite tète tut demeurée inactive? Oh ! (lue nenni. 11 s'était fait dans son esprit un travail libre et inconscient sur des milliers d'impressions saisies au passage. Tout ingénue et simple que la montraient ses réflexions ou ses réponses d'étourdie, elle apprenait, à ses risques et périls, à juger par ellemême : faculté rare, qu'on n'achète pas trop cher, même au prix de beaucoup d'erreurs nécessaires, d'illusions naïves, mais, en somme, faciles à justifier.

C'est par les routes gazonnées et doux-fleurantes de la fantaisie que certaines natures, et non des moins distinguées, arrivent au sérieux, même au sérieux pratique. Léonie fut de ce nombre. Même sans parler de ses concentrations de tristesse, elle avait naturellement des accalmies pendant lesquelles elle se tenait comme une statue, l'œil plongé dans les régions bleues du rêve ; ses mains, agitant les aiguilles de son tricot, témoignaient seules qu'elle ne dormait pas. Elle s'hypnotisait elle-même par de riantes visions, qui venaient quelquefois la trouver. Voilà que des bohémiens passent dans la rue avecleur musique bruyante, leurs costumes bariolés et pailletés de clinquant, leurs visages bronzés et bizarres : aussitôt Léonie rêvait de voyages et d'aventures. Le lendemain, aux premiers grondements de l'orgue dans la chapelle, notre petite gitane prenait des poses angéliques, et baisait dévotement la terre, comme une sainte Thérèse. Toutes ses lectures se transformaient en merveilleux romans ou en chimériques projets; sonesprit se mouvait avec une incroyable facilité dans toutes sortes de milieux imaginaires. Les vifs agissent davantage, les lents imaginent moins ; mais elle rentrait de plus en

LfclS LENTS-ARDENTS loA

plus dans la catégorio des lents-ardents, qui rêvent plus qu'ils n'agissent.

♦ Ces longues échappées dans le monde des chimères ne sont pas toujours sans danger pour la constitution logique et morale du sujet, quand les bonnes influences du milieu ne lui viennent pas en aide. A ces deux i)oints de vue, Léonie fut servie à souhait par l'excellent esprit et les excellents exemples de la famille. Cependant, à l'égard de la logique, il y a des réserves à faire : Léonie sent peutêtre plus qu'elle ne raisonne ; le sentiment, les considérations personnelles ou esthétiques, arrêtent quelquefois ses meilleurs jugements dans le concret et le particulier, ou la poussent à généraliser outre mesure, avant d'avoir suffisamment comparé et abstrait. Les femmes les plus éclairées et les plus impartiales en sont toujours un peu là, et j'estime que cela dépend moins de leur sexualité mentale (fue des habitudes d'esprit contractées dans la fréquentation plus habituelle des personnes ignorantes de leur sexe. En tout cas, Léonie. qui a toujours beaucoup vécu par l'imagination, n'a jamais rien sacrifié de sa dignité ou de sa moralité aux chimères du sentiment. Esprit passionné et exclusif à ses heures, elle fut toujours admirable de bon sens et de rectitude dans sa conduite.

Non qu'elle eût toutes les qualités dont la réunion forme ce qu'on peut appeler le sérieux praticiue. Par exemple, elle n'avait pas, dans son enfance, assez perdu de sa vivacité partielle, en ce (jui concorne la franchise : sincère au plus haut degré, elle ne savait rien cacher; mais elle ne savait pas toujours se taire. Ouand elle était fillette, sa mère disait d'elle : << Elle parlerait sous leau. » Avec son éloignement de tout ce qui ressemble à la dissimulation, elle aurait été parfaite, si elle avait pu toujours commander à s^

langue et retenir un peu ee qu'elle pense. Je dis toujours, car c'est par exception que la fillette bavarde se retrouve encore dans la femme.

Avec la menterie, (|u'elle connut un peu dans ses premières années, elle ne tarda pas à jeter par-dessus bord quelques autres petits défauts plus ou moins graves. Longtemps elle parut tout à fait brouillée avec l'ordre. Encore à douze ans, elle laissait les trous s'élargir plutôt que de les faire réparer ; elle remplaçait par des épingles les boutons et les agrafes ; elle se contentait d'un rapproche -toi ou d'un cul-(le-poi(le, au lieu de mettre une pièce. Son sac de classe était un nid de vieilles plumes, de feuilles sales ou déchirées, de fantômes de livres déchiquetés. Il n'y a plus trace de toute cette négligence, qui valut à Léonie tant de reproches. Il faut d'ailleurs noter que, toute jeune, Léonie eut le respect et l'obéissance faciles, et le respect de la règle est aux trois quarts celui des personnes. C'était, malgré son humeur volage, une personne à habitudes : etiét de la lenteur sans doute. Ne pas manquer la classe, arriver à l'heure, lui semblait aussi naturel, aussi obligatoire, que de diner à midi ou de jouer après le dîner. Enfin, dams Léonie s'est donné bien des qualités qui lui manquaient pour être une personne absolument pratique : prévoyante et prudente, d'une rigoureuse économie, ayant la religion de l'ordre et de la propreté, qui reconnaîtrait en elle l'enfant régulière, mais négligente, étourdie, gâcheuse et prodigue, dont sa mère désespérait de faire jamais une vraie maîtresse de maison ?

Voilà bien des mérites, sans oublier ceux dune intelligence bien forgée et bien meublée, nette, précise, étendue, non sansprofondeur.G'était un excellentesprit,plutôt sérieux (puî fin. Léonie, en effet, n'aimait ou ne savait guère plai'-

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santer ; tout en appréciant le don des reparties piquantes, elle n'en risquait pas souvent. Peut-être y avait-il en elle trop de préoccupations pratiques ou sentimentales, ou de laisser-aller rêveur, tranchons le mot, trop dame, pour avoir beaucoup de cette chose légère et glissante qu"on appelle esprit. Klle en avait d'ailleurs plus dans ses lettres que dans sa conversation : c'est que, dans ses lettres, la vivacité reprenait le pas sur la lenteur et sur l'ardeur.

Léonie avait au moins, à un haut degré, ce qui manque à bien des gens d'esprit, le sentiment esthétique. Le beau, sous toutes ses formes, le joli, le gracieux, le grandiose, le sublime, l'éblouissaient et lenivraient. Elle restait en extase devant un beau visage, et une belle taille lui en imposait. A huit ans, bien que grandelette pour son âge, que n'aurait-elle pas donné pour avoir une de ces bonnes maladies qui font pousser tout dun coup les enfants? Pour allonger sa sœur toute courte et ronde, elle la suspendait aux battants des portes et lui tirait les jambes. Elle admirait, avec une sorte d'émotion religieuse, les grandes maisons et les vastes appartements. Elle chantait comme un rossignol, et s'affolait à l'aurlition de la plus médiocre nmsique transformée par son imagination en concert des anges. Mais son esthétique n'était pas commune ; la gaieté ne lui faisait pas excuser la vulgarité, encore moins la grossièreté. Elle sent à merveille la simplicité rustique, mais non la poésie du liaillon et le pittoresque de la canaille. Ce ([ui l'a uni(|ueiiieut charmée à TExposilion, c'est rExi)Ositlon elle-même, et, (.-à et là, quelques jolies toilettes parisiennes et queNiiies l)(!aiix types exotiques ; mais la foule grouillante, encombrante, populacière, avec ses gaités grasses et ses festins homériques sur les pelouses, ne lui causait qu'ennui et dégoût, (jue voulez-vous? C'est, tout caractère à part, une

Française de province, exquisement française, mais pas le moins du monde gauloise.

IV. — La volonté est tout dabord une force d'impulsion et d'arrêt, dont l'intensité et la persistance dépendent de la quantité d'influx nerveux habituellement disponible et du degré de concentration de ses divers courants. Elle se mesure à la force de l'attention, à la puissance des émotions, à la décision du jugement, qui tout à la fois l'expriment et la conditionnent. Nous avons vu que, sous ces trois rapports, Léonie était bien douée. Elle saura donc vouloir avec énergie et persistance dans ses résolutions. Mais, comme c'est l'émotion instantanée ou forte qui souvent prédomine, elle se décidera le plus souvent par des raisons de sentiment. Ces raisons pourront en même temps être des motifs intellectuels de haute valeur : mais, si le sentiment ne vient à la rescousse, ils auront moins de chance d'aboutir. Opiniâtre plus que ferme, elle ne se laissera guère entraîner, mais elle s'entrainera elle-même. Elle aura de la décision, de l'audace même, et beaucoup de persévérance dans ses entreprises, parce qu'elle aura à cœur tout ce qu'elle entreprendra : jeunette, elle s'était promis de faire passer à son père ses derniers jours dans une jolie maison de campagne, et elle s'est tenu parole. Si, par point d'honneur, ou par dévouement aux siens, elle avait résolu d'aller chercher fortune au bout du monde, elle y aurait réussi, comme on Ta vue réussir dans tout ce qu'elle s'était mis en tête. L'imagination de Léonie, éprise d'idéal et de poésie, se combina d'assez bonne heure avec le penchant à l'action, soit qu'elle fut née ainsi, soitqu'elle yeût été habituée par ladisciplineet les habitudes de la famille. Dans une famille de rentiers, cette imagination, habituellement api)liquée aux rêverie si paresseuses, se serait de

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temps à autre al)aiidonnce à la fougue ou aux caprices de la passion. Rien n'est plus dangereux, pour les ardents^ et pour les lents-ardents, que l'oisiveté qui les livre à eux-mêmes. Heureusement pour Léonie, elle fut obligée de dériver du côté des travaux intellectuelset des attaires cette fougue de sentiment d'autant plus forte qu elle s'accompagne dune certaine tendance à la concentration. Toutes ses facultés se trouvèrent ainsi contre-balancées les unes par les autres, et il lui fut donné d'arriver à cet équilibre moral, qui n'était pas dans son tempérament et dans son caractère primitif.

I. — Voici un second exemplaire du même type, mais bien plus accusé dans la lenteur comme dans l'ardeur, et d'un tempérament bien différent.

Le front est haut et large, le teint d'un brun mat, les cheveux noirs.les yeux grands, passionnés, énigmatiques, le nez aquilin, un peu tendu vers la bouche, aux lèvres sensuelles et boudeuses : le visage est allongé et terminé par (m menton rond et ferme. .\... est une bilieuse à circulalion lente, douée, comme son père et sa mère, d'une solides complexion, ayant de l'un, artiste et soldat, la sensibilité nerveuse et le sang-froid, et de l'autre, nature ardente et passionnée, l'ardeur sans la vivacité.

Chez A..., le calme habituel cachait une vie intérieure

(1) Aurore Diipin (G. Snnd), d'après Vllisioirc de ma cie.

de sentiment et d'imagination : au pliysique et au moral, c'étaient des alternatives de langueur et d'impétuosité. Sa gaité, tout intérieure, était réelle, bien qu'elle eût eu l'enfance attristée par des dissentiments entre des personnes qu'elle aurait été naturellement portée à aimer. Quand sa gaité éclatait pour les autres, elle avait quelque chose de contraint et de fébrile. Ses colères,très rares, procédaient aussi par accès impétueux, qui mettaient en jeu les dispositions à la combativité calme qu'elle tenait de son père. Parfois elle avait des sursauts d'intrépidité, une fièvre de mouvement, qui la poussaient à lancer son cheval à travers haies et fondrières. C'était là de la témérité, un courage tout féminin d'excitation. A... ne connut d'ailleurs, dans son enfance, aucun genre de peur, si ce n'est, un moment, des terreurs d'imagination ; mais l'âge et la raison dissipèrent ces chimères.

Placée entre sa mt re et sa grand'mère. qui ne pouvaient vivre ensemble, et qui se disputaient son cœur, A... n'aima longtemps que celle dont elle comprenait TatTection, sa mère, fantasque et mobile, mais vraiment bonne. Elle l'aimait, comme elle aima toujours, avec tendresse, respect, abnégation, comme pour satisfaire un idéal à la fois religieux et romanesque. Grondée et frappée pour une désobéissance involontaire, elle était désolée de lui avoir déplu. Il y a toujours de la partialité et de l'injustice dans les affections de ces êtres à la fois ardents et Imaginatifs, rêveurs idéalistes et capricieux, qui ne savent pas aimer assez les uns, parce qu'ils aiment trop les autres. Et puis, quelle duperie que cette religion de l'amour, cet enivrement du roman mystique ! On transforme la réalité en poésie, et bientôt, la trouvant réalité, on s'en dégoûte, et on la brise, pour courir à d'autres idoles, à d'autres désenchantements.

Cependant l'idéal persiste, en changeant de forme et d'objet, et l'on est condamne à vivre et à mourir d'amour ; et l'amour, n'est pour les tempéraments tels que celui d'A..., que le dilettantisme de la passion ou la curiosité malsaine dos sens. Fatale, désenchantée, c'est sans haine qu'A... brisera les cœurs qui l'auront aimée. Du reste, si elle n'a pas connu la haine, ce n'était pas par bonté, mais par facilité à oublier, disons mieux, par sa facilité à remplacer un culte par un autre. Elle était d'ailleurs, nous dit-elle, plutôt douce que bonne, et d'une douceur surtout extérieure.

A... n'avait pas la moindre vanité, pour ce qui regarde la toilette ou les apparences distinguées. Elle ne tenait, sous ce rapport, ni de sa grand'mère la patricienne, ni de sa mère, plébéienne assez amie de la représentation. Elle poussait l'amour de l'indépendance jusqu'à la simplicité dédaigneuse des convenances, aimant la parure et les bijoux avec passion, mais en artiste, pas en femme : toutes ces jolies choses sont ravissantes, mais si incommodes à porter! C'est qu'elle professait une superbe indifférence pour tout ce qui n'était pas le bonheur, le rêve éveillé qu'elle écrivit toute sa vie sur de nouvelles pages !

Sa paresse d'action et sa vieille habitude de vivre en rêvant, se retrouvaient jusque dans sa patience stoique. Elle éprouvait un amer plaisir à se venger par le silence des brutalités de sa bonne, dont elle souffrait moins encore qu'elle n'en était froissée. Malgré tout, elle éprouvait le besoin de pardonner, d'oublier, parce qu'elle se savait aimée de cette irascible lille. Les sentiments affectueux, avec la tendance à l'inertie pliysi(iue, contriltuaientdonc à fonder cette belle lierté. Ce sont là des C(nnpromis dangereux, d'où la vraie lierté,la dignité personnelle, peuvent souvent sortir diminuées et meurtries; on tolère trop, parce qu'on est aimé, on

ne tolère plus assez, parce qu'on n'est plus aimé ou qu'on n'aime plus.

III. — Au point de vue intellectuel, A... est éminemment réceptive, émotionnelle et artiste. Elle peut tout retenir, sans comprendre, paresseuse et comme fermée à ce qui n'intéresse pas de quelque manière sa sensibilité. Elle a besoin d'être excitée à un travail, pour le faire ; elle est, comme sa mère, incapable de lier ses souvenirs, si on ne lui en fait pas remarquer l'enchaînement. Sa logique est une accumulation d'images suscitées par le sentiment; elle assiste, consciente mais passive, à cette formation toute machinale de tableaux vivants dans son cerveau. Dès l'enfance, imaginer, rêver, peindre, chanter de jolies scènes, telle est sa fonction intellectuelle. G'eet à peine si elle pense : l'abstraction et le^ raisonnement lui répugnent, quand ils ne lui viennent pas tout faits ; encore ne peut-elle se soumettre à l'eftbrt de suivre les raisonnements exprimés dans un livre : son esprit saute par-dessus ; il faut qu'elle orne, amplifie, idéalise tout. Toujours initiée, jamais disciple, elle remplit, à l'égard des théories acceptées par son cœur plutôt que par son esprit, l'office d'un écho multiplicateur. Incapable de se former elle-même un idéal, et ne pouvant s'en passer, elle en recevra de toutes mains, renchérissant successivement sur les théories psychologiques, morales, esthétiques, sociales, de ses endoctrineurs.

Mais elle était muse de naissance. Elle trouva la poésie, sans la chercher, dans son cœur ; elle l'aspirait et la respirait tout naturellement. D'instinct, tout enfant, elle apprit à écrire ; mais elle aurait été incapable de se faire un style. Déjà, à dix ans, elle écrivait pour le plaisir de revivre ses émotions, et elle ne croira jamais que l'art

PORTRAITS i6i

puisse aller au-delà. Voyez cette théorie bien féminine de l'art, qui sera aussi celle de Mme Guizot et de Lamartine : « J'avais dès lors un sentiment que j'ai toujours conservé : c'est qu'aucun art ne peut rendre le charme et la fraîcheur de l'impression produite par les beautés de la nature, de même rien dans l'expression ne peut atteindre à la force et à la spontanéité de nos émotions intimes ». Plus active, plus raisonnante, plus maîtresse de ses émotions, elle aurait compris qu'imaginer les choses, et les sentir revivre en soi, c'est déjà les artialiser, et que le rôle de l'artiste est de serrer de près l'idéal, de lui faire rendre tout ce qu'il contient de vérité et de beauté, en un mot, de chercher à préciser le vague et à rapprocher le lointain. Dans sa vie, comme dans ses écrits, si elle avait eu un peu plus d'esthétique raisonnée et de logique vraie, elle aurait moins rêvé et plus agi, elle aurait moins changé de thèses et de héros, et surtout moins brusqué les dénouements. Elle aurait aimé encore passionnément, mais en dominant la passion ; elle aurait mieux écrit sans doute, et surtout mieux vécu.

D'humeur trop concentrée, trop passionnée, trop passive, pour avoir de l'esprit (car elle avoue que, tuut en ayant le don de l'observation, elle manquait de (inesse), elle le fut trop aussi pour avoir le sens prati(iue. Le plaisir des yeux était sa prise de possession des objets extérieurs : elle n'en connaissait point d'autre. Elle n'admirait que l'or des blés ondulant sur la brise. Elle était bien un peu gaspilleuse, puisque son mari dut lui retirer la libre gestion des dépenses domestiques. Trop rêveuse, trop absorbée dans son monde intcriour, impro|)r(; aux modestes et prosa'ïquos soucis du iniMiag»', il est prol)al)l(.' qii ClIe aurait mieux attaché son mari auprès d'elle, si elle-même avait pu s'assujettir à ses fonctions de tciiime. La faiblesses du sens pratique

semble avoir été chez elle un legs de l'hérédité ; ni son p5re, ni sa mère, ni ses grands-parents, du c/)té paternel, n'avaient montré des tendances de ce genre. Elle devait, sur ce point, rappeler surtout son père, « insouciant et libéral », c< sans aucune prévoyance, se laissant aller à toutes choses et à toutes gens » .

En somme, il se peut que cette petite fille, qui, à l'âge de trois ans, faisait des romans entre quatre chaises, fût naturellement dénuée de tact, et eut, en vertu de son tempérament, dans ses rapports avec les choses extérieures, un peu de cet air bête qu'elle dit avoir eu toute sa vie. Vous comprenez : l'air bête de La Fontaine ou de Jean-Jacques.

IV. — Nature de passion et de sang-froid. A... avait de ces impulsions énergiques qui paraissent être de la résolution, et de ces fièvres de résistance et d'obstination qui ressemblent à une persistance raisonnée. Mais non ; ce n'étaient pas la réflexion et le choix, mais le sentiment ou la passion, qui faisaient tout. A... était paresseuse à affirmer sa personnalité par des actes et des décisions bien tranchées. Très entêtée, sous un adr de soumission apparente, « indépendante dans ses idées, soumise dans ses actes » (voyez-vous la lenteur, avec la paresse d'action, et l'ardeur, avec la puissance des images et des sentiment ?) elle cédait à la persuasion, au sentiment de l'obéissance, à la conscience du devoir, surtout à la passion d'aimer. Il ne lui en coûtait rien de céder, « du moment que le cœur était pris ».

Quel danger, d' « obéir plus volontiers à son cœur qu'à sa tète» ! Par entraînement, on se laisse aller, par langueur, on s'abandonne, à son idéal, à son héros du moment, au premier venu, à Dieu, au diable. On ne fait pas le bien

qu'on voudrait faire, on fait le mal sans le vouloir, ou sans le croire aussi grand qu'il est. Heureusement A... trouva, dans sa conscience et dans son génie, des motifs et des mobiles supérieurs d'inspiration, l'art, l'humanité, la bonté, la justice, pour compenser par des œuvres admira])les les erreurs et les défaillances de sa vie privée, erreurs et défaillances qui auraient dû être soigneusement cachées au public, comme lui a certainement été caché le meilleur de l'àme et de la vie d' A. . .

CilAPITIlE VIU Les équilibrés.

Etude.

1. — N'ayant pas trouvé d'autre mot pour bien rendre mon idée, j'ai dû donner au mot équilihré un sens plus large que celui qu'on lui donne en langage courant et en terminologie médicale. 11 signilie pour moi cette pondération naturelle des mouvements qui fait qu'on peut être ardent, vif ou lent à ses heures, mais sans l'être jamais absolument. Cette harmonieuse répartition des forces motrices, qui a pour concomitante une semblable distribution fie lintlux nerveux, a pour cause première, mais pas unique sans doute, une excellente organisation de toutes les parties du cerveau qui contribuent à produire des sentiments, des idées et des volitions. Le cerveau des équilibrés, plus ou moins bien organisé, et servi par une santé et des viscères en plus ou moins bon état, a des adaptations variées et bien fondues entre elles, en ce qui touche aux plus essentielles facultés de Ihomme moral. L'équilibre que peuvent donner l'éducation et la discipline personnelle n'est jamais aussi parfait ou aussi constant quel'équibre de nature dont nous parlons ici.

II. — Ce tempérament du juste-milieu, également éloigné de tous les systèmes, peut se rencontrer avec la vivacité ou avec Tardeur ; mais il est caractérisé par sa modération naturelle, qui le fait participer, dans une certaine mesure, aux attributions des lents. Nous trouvons ici une sensibilité, soit délicate, soit forte, soit àla fois l'un et l'autre, et, dans tous les cas. très développée en surface, embrassant une très grande variété d'objets. C'est surtout parmi les sujets de cette classe que se rencontrent ces rares et heureuses natures, capables, selon le mot de Voltaire, de donner à leur àme, sans effort ni exégération, tous les modes possibles. Ce sont là véritablement les plus humains des hommes ; rien de ce qui est de l'homme ne leur est étranger, et ils vivent, ils jouissent, en toute liberté et franchise de passions, par les sens, par l'esprit, par le cœur, par leurs facultés actives.

Us ne se laissent pas griser par la joie, ni abattre par la tristesse. En général, ils ont l'humeur égale ; leur gaîté est robuste parfois, toujours tempérée par quelque convenance esthétique, sociale ou morale. La variété de leurs goûts, de leurs habitudes, la saineté de leur jugement, les préservent des douleurs étroites et persistantes. Leurs colères sont rares, courtes, parfois éclatantes, mais toujours dominées et purifiées par les sévères exigences de la raison et de la justice, lis en rougiraient, si elles n'étaient pas justifiées ou proportionnées aux objets ([ui les excitent. Us peuvent, car l'équilibre lui-même n'est qu'une perfection relative, confondre en certains moments l'intérêt de leur personnalité avec celui de la justice; mais c'est pour celleci, en leur àme et conscience, et pour celle-ci uniquement, qu'ils prétendent coml)atlr<>.

Chez les plus énergiques, le courage se coiitifiil dans sa

violence môme ; les plus doux, les plus faibles, que le sentiment de leur infériorité physique rend circonspects, ont toujours la force morale qui, ne pouvant vaincre l'obstacle, se maîtrise elle-même. Et le poète n'a-t-il pasdit admirablement que « la plus belle victoire est de vaincre son cœur? M Combien de vaillants lutteurs sont de piètres héros de ce côté-là !

Les équilibrés ont des sympathies et des antipathies promptes, comme les vifs et les ardents, mais toujours assez fondées, car la réflexion est passée chez eux en habitude, et leur a donné un flair assez sûr pour qu'ils ne jugent pas les gens d'après des indices peu sérieux. Leurs vraies affections sont en général doublées d'estime, et partant, susceptibles de durer. Ils y mettent du choix, de la raison, de la convenance esthétique ou morale. Ils peuvent avoir leur égoïsme, leur malveillance, leur indifterence à l'égard de certaines misères, leur répugnance à se dévouer pour certaines personnes ; mais la bienveillance envers les hommes est chez eux ce qui domine, avec une pitié, mesurée quelquefois, éloignée de tout excès, mais très réelle. Ils sont toujours bons et bienfaisants de quelque manière.

Leur amour-propre se tient aussi dans une juste mesure. Enfants, ils ont eu leur petite vanité, l'amour de la parure, des belles manières, du beau langage; mais cette vanité se confondait avec la sociabilité et le sentiment esthétique : c'est le besoin de la considération qui les portait à vouloir être distingués. La tierté, la dignité, ces deux formes naturelles du respect des autres et du respect de soi-même, sont chez eux dons de nature ou de facile acquisition. Ils sont trop avisés et trop sensés pour avoir de la présomption ; trop équitables, trop bons juges de leur personnalité, trop modérés dans leurs désirs, pour ne montrer de l'orgueil qu'à bonnes enseignes.

III. — Si nous passons aux qualités intellectuelles, qui dépendent avant tout de prédispositions cérébrales sur lesquelles l'observation directe n'a pas de prise, nous voyons peut-être encore ici Tinfluence générale du tempérament ou du caractère.

Chez les forts, chez les faibles de cette classe, la mémoire, plus ou moins facile, tenace, pronipte et précise,est toujours riche en adaptations spéciales. La curiosité, l'attention, procèdent chez les uns avec ardeur et enthousiasme, chez les autres avec douceur et patience, chez tous avec une persévérance en rapport ^vec les forces physiques, et elles s'appliquent à des études ou à des fins très varjées. Souvent on ne saurait dire ce qui prédomine chez eux, la curiosité esthétique ou scientifique, affective ou morajp; il est certain qu'on trouve tout cela chez eux en une bppne mesure.

Gomme, chez les équilibrés, le sentiment et le jugement ont toujours une certaine force, il se peut que leur empressement à réaliser des fins théoriques ou pratiques leur fasse conclure des généralisations précipitées,ou construire des oeuvres et des systèmes d'idées péchant par quelques détails ou par la contexture de l'ensemble. Mais, s'ils en font leur métier, leqr occupation spéciale, poètes, moralistes, philosophes, littérateurs, artistes, ils apprennent vite à régler par les lois d'une exacte raison leur imagination coiistructive. Ils manquent quelquefois de profondeur ; niais non d'étendue, d(î souplesse, de clarté, de délicatesse, de pondération. La simplicité est une vertu essentielle cje leqr esprit : l'éducation et |es inllucnces de l'époque et du milieu réussissent rarement à la leur faire perdre entièrcuniint. Ils sont vrais anssi, parce qn'is ont de tout, et à un»; assez lorlc (|o!^o : spcj^l^ilité, \)pn

sens, courage ou force d'àme, aptitude à prendre leur rang et leur place en tous lieux et envers tous. Le mensonge est une faiblesse cjui leur répugne autant qu'elle leur est inutile. Leur prudence et leur tact gardent toujours quelque chose de candide et de naturel. Leur sérieux moral se pare à la fois de politesse et de dignité. Leur sérieux pratique (ils en ont tous dans leur conduite, même quand, pour une raison quelconque, ils sont malhabiles à l'action) ne les empêche pas d'avoir un esprit. soit gai et piquant, soit d'une ironie douce, dont ils dédaignent la plupart du temps de faire une arme de protection et d'attaque. La franchise robuste ou délicate leur suffit pour redresser leurs griefs, et un mépris sans dédain les met au-dessus de bien des injures.

IV. — Chez les équilibrés, soit forts, soit faibles, la volonté est toujours bien caractérisée dans toutes ses formes, dans ses fins, ses motifs et ses mobiles. Si elle n'est pas chez tous énergique et impétueuse, elle est chez tous éclairée et persévérante : les sentiments, intenses ou variés,qui la poussent et la modèrent, sont presque toujours contrôlés par la réflexion et subordonnés entre eux par la raison. Us savent ce qu'ils veulent, pourquoi ils le veulent, et le poursuivre avec constance. Ils peuvent se laisser aveugler et entraîner par la passion, dans des circonstances exceptionnellement gi;'aves et troublantes ; mais leur attitude hal)ituelle est de dominer les difficultés extérieures, tout comme ils sont maîtres de leurs sens et de leurs passions. Calmes, patients, avec ou sans effort, mais avec une imperturbable tranquillité, ils savent jouir de leurs joies sans s'y oublier, souffrir leurs peines sans se laisser abattre ou aigrir ; superbement vaillants, ou doucement entêtés contre les ennemis du dedans et du dehors.

Lucien

T. — Lucien est né dans une petite ville de la Basse-Durance, au pied du Lubéron, dernier rameau détaché des grandes Alpes. Le type gallo-romain, qui est le sien, domine chez ses compatriotes, natures un peu brusques, mais fines. et assez laborieuses. Sa famille, une famille de magistrats, avait conservé les qualités saines, avec quelquesuns des préjugés de l'ancienne bourgeoisie. Son père, homme distingué, bien équilibré au physique et au moral, mais de complexion délicate, lui avait transmis tous ces caractères : il paraissait tenir moins de sa mère, femme plus sanguine que nerveuse, assez robuste, bien douée, inférieure au père, mais curieuse des clioses de l'esprit, liseuse d'œuvres classiques, aimant d'instinct les antiquités et les peintures.

Lucien, leur troisième enfant, malgré sa chétive complexion, avait une santé régulière, le sommeil bon, l'appétit ferme. Enfant, adulte, il fut toujours grêle et petit; son teint brun, assez coloré, est devenu, à la puberté, le teint pâle du nerveux. Les yeux, d'un gris profond, semblent indiquer de la douceur et de la tendresse ; le nez, assez fort et bien dessiné, est peut-être énergique et fier, à coup sûr d'une finesse de lignes esthétique. Peut-être verrait-on les indices de la bonté, ou d'une mollesse de volonté, dans le menton court, fuyant, à fossette. Le front est haut et large, sans aucune saillie ; le crâne est harmonique dans toutes ses proportions, ce qui semble indiquer, pour l'intelligence et la sensibilité des aptitudes variées, sans rien d'excessif.

II. — Il y avait beaucoup de vivacité chez Lucien enfant; il y en a moins aujourdhui.niais il y a aussi, par intervalles, quelque ardeur. C'est une sensibilité de juste milieu : l'impétuosité est rare, les désirs plus variés qu'obsédants, les mouvements mesurés, la parole facile, sane volubilité ni emportement.

Rien de particulier à signaler dans les fonctions organiques et sensorielles, rien de morbide ou d'anomal. Sa délicatesse physique ne l'avait pas rendu douillet; du reste, ses parents ne l'avaient ni gâté, ni élevé à la dure ; et il devait peut-être autant à l'éducation qu'à la nature un pouvoir d'arrêt assez remarqualile. S'il pleurait pour une dent qu'on parlait d'enlev(!r, c'était pur effet d'imagination; car il réagissait assez bien contre le chaud et le froid, dont la première impression lui était pénible. La sensibilité du goût et de l'odorat était chez lui très accusée : nul penchant à la gourmandise, mais un tempérament de gqurmet et de bon mangeur, qui est allé s'aflirmant avec l'âge, et empruntant quelque force à ses autres aptitudes esthétiques et sociales.

Sans être ce qu'on appelle un joyeux, Lucien ne fut jamais un triste. Tout au plus des chagrins et des soucis précoces (la mort de son père et les graves responsabilités qui en furent la conséquence) ont-ils voilé d'une teinte un peu grise sa bonne humeur naturelle. C'est une gaîté douce, une douce tristesse. Cette humeur entre-deux se concilie fort bien avec un léger pessimisme d'esprit, qui porto Lucien à voir les côtés affligeants de la vie. Tout cela n'est (|u'à la surface, ou, du moins, reste bien au fond, sans se montrer dans la prati(|ue do la vio.

Lucien n'(!st i)as non j)liis un irascibh;, l)ien <|u'il soit prompt à s'irriter : son promior mot est énoriiie; mais,

une fois ce gros mot lâché, l'apaisement se produit. Ici le tempérament n'a pas tout fait ; nous avons déjà parlé du pouvoir d'arrêt qui joue ici un rôle ; mais il y a encore autre chose : un grand bon sens de nature, un sérieux développé sans doute par l'éducation. et aussi, et surtout le sentiment esthétique. Lucien fut toujours choqué de voir la colère chez les autres, et il en eut toujours honte pour lui-môme. Grâce à toutes ces qualités réunies, il prit de bonne heure l'habitude de no se fâcher qu'autant qu'il était convenable ou nécessaire.

On ne doit pas s'attendre à rencontrer chez lui une combativité farouche. Il ne montra jamais beaucoup d'empressement à affronter le danger ; il avait trop, pour cela, le sentiment de sa faiblesse physique. Pourtant, sous le coup d'une agression, il savait se défendre, toujours avec prudence : ainsi, insulté et menacé un jour, à la sortie de l'école, par quelques méchants drôles, il les tint bravement en respect, non pas avec ses mains et ses pieds, armes naturelles i)ien en défaut chez lui, mais avec des armes de civilisé, en faisant le moulinet avec ses livres attachés par une forte courroie. S'il était poltron, ou craintif ou timide, ce n'était que dans une mesure fort restreinte : sauf les cas où l'impression subite, le coup droit au cœur précédait la réllexion, il n'éprouva jamaisquc des craintes bien justifiées et raisonnées. 11 est seulement circonspect. A peine eut-il, avant sa dixième année, (pielques frayeurs imaginaires, «rétait le contre-coup dos superstitions villageoises, qui avait vite trouvé son correctif dans les sages leçons do la taniillo. un peu v(jltairienne, bien que suffisamment croyante.

Mêmes caractères de la sensibilité i>ar rapport aux (unolioiis sociales : de la vari('té et (h; la persistance; i>lutôt (pio

de l'énergie et de l'élan. Ses sympathies envers les animaux sont réelles, point excessives : il souffre, sans trop s'indigner, de les voir maltraiter, et, à l'occasion, il l'empêche;mais il ouvrirait toutes les cages, et,s'il avait,comme Michelet, un rossignol captif, au lieu de se bercer de son chant, il songerait plutôt à le renvoyer dans les bois. Dans ses sympathies humaines, c'est la même délicatesse avec la même mesure. Lucien, dans sa famille, fut un enfant tendre et caressant, mais sans démonstrations ardentes. La jalousie, si commune chez les vifs et les ardents, lui était inconnue. Sa grand'mère avait une préférence marquée pour la sœur aînée de Lucien ; cette préférence allait jusqu'à l'injustice : il n'en chérissait pas moins et sa grand'mère et surtout Vové (Zoé), qui d'ailleurs était bonne et ne songeait pas à abuser de ses avantages.il n'y avait pas grand mérite à l'aimer ainsi ; mais supposez-le ardent, bilieux, malade, plus porté à se souvenir du mal que du bien, il est certain que Lucien aurait eu un peu moins d'affection pour sa sœur ; il lui aurait même fait sentir qu'il souffrait des préférences de leur grand'mère.

Au dehors, Lucien se montrait plus réservé, sans cesser d'être doucement expansif. Il avait bien des antipathies à première vue, antipathies souvent justifiées ; mais rarement ses affections débutaient par un entraînement très vif. 11 avait des amitiés de choix, aussi d'habitude, nullement exclusives ; il y mettait de la douceur et de la tolérance plutôt que de la passion. Point de longues rancunes ni de méchancetés préméditées ; assez de reconnaissance ; un égoïsme et un désintéressement non point inconscients, plus tôt raisonnes, et tempérés par une dose voulue de justice et de sociabilité. Sans penser tout le bien possible de ses semblables, il ne leur veut point de mal, et il ne se refuse point à leur faire du bien, quand il le peut.

Chez Lucien, l'amour-propre se tient aussi clans une juste mesure. Enfant, il eut sa petite vanité, l'amour de la parure associé au plaisir de donner une bonne opinion de soi aux personnes comme il faut, cest-à-dire bien vêtues. Naturellement aussi le plaisir esthétique était là pour quelque chose. Mais, dès l'âge de puberté, la vanité du costume lui fut à peu près inconnue; dès lors,sans viser àlélégance, on le vit toujours soigneux de sa personne. Il ne connut guère non plus, quoique beau diseur, l'affectation dans le langage, et quoique très poli, l'affectation dans les manières. Il avait, enfant, et il a toujours eu plus de fierté que de fatuité; peut-être même, jusqu'à sa quatorzième année, était-il presque trop fier, en ce qui touchait à la situation privilégiée de ses parents dans leur petite ville; cela n'allait pas d'ailleurs à l'arrogance et au dédain, et il ne lui en est resté que d'être digne, de tenir à l'appréciation des gens de bien et des gens de goût, ei aussi de ne pas se trouver à son aise au milieu des gens vulgaires et grossiers.

Pour ce qui est de l'orgueil, s'il y avait été naturellement enclin, les sages exemples de ses parents, son tact naturel, sa sociabilité peut-être, auraient suffi pour l'atténuer. iMais il était, je crois, par bon sens et par sincérité, naturellement modeste. Il eut des succès au collège, mais sans se griser de sa gloire : il aurait pu s'affliger de son infériorité en quelque chose, mais jamais de la supériorité des autres. Du reste, beaucoup d'indépendance, et nul besoin de domination. Imposer ses idées ou ses goûts ne lui allait pas plus (|ue d'attirer sur lui l'attention. Ni esclave, ni tyran. Il est vrai (ju'à vouloir faire un tyranneau de lycée, ses petites forces physiques l'auraient mal s(U'vi. Mais son énergie morale «Hait encore assez forte pour ne lui i)oint rendre la servitude facile.

Du temps qu'il était au lycée, la mode des société secrètes sévissait : on formait des ligues offensives et défensives ayant leurs statuts, et dont les membres s'engageaient à molester le pion, à soutenir les opprimés, à démolir les oppresseurs. Lucien avait autant de répugnance à entrer dans ces ligues qu'il en aurait eu, de nos jours, à s'enrôler sous le drapeau d'un comité politique, quelle qu'en fût l'étiquette.

111. — L'équilibre que nous avons noté dans les principales formes de la sensibilité se retrouve, avec quelques défauts corrélatifs, dans les principaux traits intellectuels de son caractère.

En premier lieu, ce qui s'explique peut-être par les mêmes raisons que cet équilibre, signalons une mémoire riche en adaptations, et, d'une manière générale, facile, précise, prompte, assez tenace. Parmi ces adaptations excellentes, notons les mémoires spéciales des mots, des noms propres, des termes abstraits, des couleurs et des sons, des physionomies, des lieux, des faits et des classifications se rattachant à l'histoire naturelle, celle aussi des déductions logiques, morales et philosophiques, et celle des constructions esthétiques.

La curiosité et l'attention, ces deux facultés fondamentales de l'intelligence, procèdent chez Lucien sans impatience, d'un train égal et continu. Il semble qu'il ait voulu définir son genre de curiosité en disant : « La curiosité est la fourmi qui charrie toujours du grain au cerveau. » Ce qui domina, dès ses premières années, ce fut la curiosité esthétique ouvrant la voie à la curiosité scientifique. Je le vois, tout petit, suivre longuement des yeux « les processions des fourmis », et fouiller le sol pour découvrir leurs o chambres. » Il s'attarde au soleil pour voir la cigale sor-

tir verdâtre de sa coque, brunir peu à peu à l'air, se gratter les ailes et essayer le grincement aigre de ses crotales. Il amassait toutes sortes de vers, de larves, de chenilles, de chrysalides, de cocons, pour savoir ce que ça deviendrait. Il cultivait les fleurs avec passion, ce qui était un des goûts de sa mère, et il connaissait les noms de plusieurs, tant et si bien, qu'il eût plus tard peu de peine à devenir un botaniste passable. Il avait naturellement plusieurs cordes à son arc, un assez bon nombre d'aptitudes intellectuelles ; mais qui niera qu'il n'eût bien décidément une vocation ? A quarante ans passés, Lucien, publiciste distingué, me disait un jour, devant ramphilhàtre du Jardin des plantes : « Si l'on m'enfermait là, avec le droit de travailler à ma guise, j'y resterais dix ans, vingt ans, sans m'inquiéter de ce qui se passe dans le monde ! »

Mais il semble que le sentiment esthétique primait encore, au début de la vie, l'intérêt scientifique. Sa sœur jouait au piano de belles mélodies italiennes, en particulier un air des Puritains, de Bellini, qu'elle ne répétait jamais assez au gré de Lucien. Il entrait aussi en extase devant les belles couleurs et les belles formes des objets ; il se trouvait délicieusement heureux dans certains sites. La belle vallée de la Durance, ses montagnes assez pittoresques, les spectacles inattendus qui s'agitaient dans ce cadre; ensuite, la ville d'Aix, avec ses vieux hôtels et la tour de Saint - Sauveur, lui « remplissaient les yeux. » A l'âge de neuf ans, il vit Avignon. « Quel éi)louissement me prit, quand apparut sur le ciel la silhouette grandiose du palais des papes et de Notre-Dame des Doms assise sur son rocher ! Avec quelle curiosité je regardai la porte ogivale percée dans les murailles d'enceinte à créneaux et à mâchicoulis, puis la rue des teinturiers avec ses roues moussues qui

tournent lentement dans la Sorgue, et ses longues tentures d'étoft'es qui sèchent, pendues aux étages des maisons noires ! C'était une capitale à mes yeux de village ! »

Cette imagination, équilibrée par la variété môme de ses objets, aurait eu d'ailleurs, sans cela, le contre-poids naturel d'un jugement net et rassis.

Mais, avec des aptitudes à peu près universelles, avec de la linessc et de la pénétration, cet esprit si juste manque un peu de profondeur. La pondération môme des facultés n'a-t-elle pas pour effet d'en atténuer jusqu'à un certain point la force 1 Ce résultat doit nécessairement se produire lorsque le cerveau, si bien organisé qu'il soit dans toutes ses parties, ne reçoit pas toujours un concours suffisant des organes. Plus riche en énergies musculaires et en force sanguine, Lucien aurait eu sans doute un cerveau fonctionnant avec plus d'énergie et d'uniformité. Diligent et sagace, dénicheur de faits, il s'arrôte souvent aux particularités, aux détails, parce qu'il n'a pas toujours la force de concentration requise pour le dégagement des richesses amassées. Ses généralisations critiques et ses constructions théoriques n'ont pas toujours la môme solidité ; on sent l'elïort ou la hâte, et la cause en est toujours dans la lassitude, l'épuisement trop prompt de la force nerveuse. C'est un bon esprit, et un esprit délicat, plutôt qu'un esprit l'obuste. 11 aurait, je crois, quelque tendance à su- ])ordonner les rapports logiques aux rapports d'agrément, à aimer ce qui plait, au moins autant, sinon plus, que ce qui est vrai, ce qui est bien dit autant au moins que ce qui est bien pensé ou bien conçu. En un mot, avec beaucoup de critique, il a surtout du bel-esprit, dans la plus favo rable acception du mot. A-t-il de l'esprit ? 11 a le sien, (jui est de la finesse bien aiguisée ; il aie trait qui l'ait sourire ;

il n'a pas le rire éclatant, la saillie gauloise, qu'il n'est pas sans goûter chez les maîtres.

Signalons ici une qualité précieuse, tout à la fois intellectuelle et morale : c'est la simplicité, compagne ordinaire du jugement droit, de la modestie et de la sincérité. Elle se marque dans la personne extérieure par une distinction de bon goût, une sorte de dignité demi-familière. En littérature, les goûts de Lucien vont à ce qui dit élé gamment quelque chose ; en musique, il préfère les morceaux uniment écrits, et son propre jeu (il est bon violoniste) est sans eftets cherchés et sans fioritures ; en fait d'art, il lui faut l'exquis, mais sans manière ; il est bon paysagiste aussi, excellent même pour un amateur ; et là encore son genre est de masser, de mettre à l'effet : il m'a d'ailleurs parfaitement démontré que la myopie n'y est pour rien, et qu'il ne faut pas voir là une infirmité de sa vision qui lui ferait sacrifier les détails à l'aspect général. Au surplus, si dans ses constructions logiques le contraire parait avoir lieu quelquefois, nous en avons dit les raisons, qui sont de pur accident.

En fait, Lucien n'avait peut-être pas autant de simplicité que de candeur : entendez naïveté, mais entendez aussi pudeur. La pudeur seule est restée : les conversations trop libres l'ont toujours choqué, au point qu'il paraît sauvage en compagnie de gens mal élevés. Du reste la délicatesse moralc,sous toutes ses formes, est très développée chez lui. Elle s'accusa de bonne heure. Ses souvenirs les plus vifs se rapportent à des faits moraux, à ces mille petites luttes par les(|uellesse forme la moralité. Nul n'a plus rigoureusement prati(iué les examens de conscience que la discipline chrétienne emprunta aux moralistes anciens, et qui survivront sans doute aux croyances religieuses. Or, ses

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premiers examens de conscience portaient avant tout siii' la sincérité dans les paroles et dans les actes. Quoique né sur les bords cigaliers do la Durance, et porté dans son enfance à exagérer beaucoup de choses, à amplifier les objets, à grossir les incidents,peut-être par moments à outrer les ridicules,Lucien a toujours eu le mensonge et la fausseté en horreur, et il fut vrai autant qu'un enfant peut l'être.

Le sérieux moral n'entraîne pas nécessairement le sérieux pratique, qui n'est pas non plus toujours en rapport avec le sérieux d'humeur etlesérieux d'esprit, ou du moins le sérieux n'entrainc pas toujours la faculté pratique. C'est cette dernière qui, à notre avis, laisse le plus à désirer chez Lucien. Assez vif de mouvements, quoique faisant toute chose posément, il n'avait pas les énergies propres à l'homme d'action. Son tempérament et les circonstances, c'est-à-dire la famille et le collège, firent de lui un spéculatif. N'ayant pas à emporter de haute lutte une position dans la vie, il se contenta d'être circonspect, sans chercher à être habile et surtout roué. Il s'est comme volontairement fermé plusieurs débouchés d'action. De l'ordre, de la précision, de l'exactitude, il en a à revendre : mais, avec tout cela, l'on peut être sérieux sans être pratique. Qu'importe ? En bon esthéticien, ce sage sut faire de sa vie une page nette, aux lignes régulières et harmonique, une page pure, tout intime et sincère, une page bien écrite.

IV. — Sentiments variés, en général peu énergiques, mais subordonnés à la raison, richesse d'idées et de points de vue bien coordonnés entre eux, pouvoir d'arrêt assez considérable, tels sont les mobiles et les motifs qui vont conditionner, telle est la qualité essentielle qui va caractériser la volonté chez Lucien. Le centre de la vie sentimen-

taie, celui de la vie d'idéation et celui de la vie de relation se trouvent en équilibre. Ce sont autant les idées que les sentiments qui le déterminent à l'action. Il se décide rarement par coup brusque, sans savoir bien où il veut aller, et il y va doucement, avec un rare esprit de suite. Son écriture, ses mouvements, soit instinctifs, soit réfléchis, traduisent fidèlement ces caractères de sa volonté. L'écriture est large, régulière, uniforme, presque droite, avec des / non massues, mais presque tous barrés; elle est légèrement mouvementée, bien accentuée et ponctuée, et la plupart des lettres en sont reliées par de grands crochets ; quelques angles aux extrémités supérieures, mais les panses très arrondies : tout cela, interprété graphologiquement. indique une volonté égale à elle-même, avec quelques excitations d'impatience qui se répriment aisément, et la prédominance d'une douce ténacité. Quant à ses mouvements les plus expressifs au point de vue de l'action, ceux des bras et des jambes sont faciles, mesurés, adroits, sans brusquerie ni traînasserie. Nous avons déjà dit que Lucien parle avec une facilité sûre d'ellemême, et il nous faut ajouter qu'il sait écouter aussi, chose pas très commune chez les gens un peu vifs.

L'abondance des mobiles affectifs ou esthétiques, celle des idées qui font les motifs, n'était le pouvoir d'arrêt qui agit chez Lucien sans etfort, auraient pu devenir pour la volonté une cause habituelle d'éparpillemcnt et d'indécision. Nous la voyons, au contraire, devenue une fonction d'habitude, s'appliquant avec une certaine constance et une grande souplesse de revirement à des fins intellectuelles ou abstraites. Ces résultats sont d'autant plus heureux qu'ils sont souvent obtenus en dépit des défaillances de l'organisme : une sorte de fièvre nerveuse, due à l'anémie

du cerveau, condamne quelquefois Lucien à des semaines d'inaction forcée, supplice de Tantale bien dur pour un intellectuel et un lal)orieux.

Cette volonté, toujours grâce au pouvoir d'arrêt, grâce au sérieux d'esprit et à la fierté morale, déploie, du moins, par moments, une force de résistance qui l'égale aux plus fermes. Facile à persuader, réfractaire à l'entraînement, elle ne sait pas plier devant l'arbitraire, et elle lui tient doucement tète. Un seul fait, se rapportant à sa douzième ou treizième année, et que nous trouvons indiqué par Lucien lui-même : « Un jour, pendant la récréation, l'un des pères m'avait tenu près d'une beure sur la sellette à me questionner indiscrètement sur ma famille (il s'agissait pour eux desavoir s'ils pourraient compter sur Tinfluence et les liantes relations de mon père) ; il me souvient que je demeurai tout ce temps-là sans répondre, appuyé contre le montant de la treille, blessé que j'étais dans ma dignité d'enfant. Cette belle scène me valut au procliain bulletin la qualification de caractère « impénétrable «. Comme on le voit, la dignité et la volonté fonctionnaient déjà de concert cliez Lucien enfant.

I. — M... était une brune, de tempérament sanguin, grande, forte, équilibrée, à « l'attitude ferme et gracieuse», La figure était « d'une grande fraîcheur», avait « beaucoup

4, Manon Plilipon (Mme Rol.ind). d'après ses Mémoirea.

de douceur et d'expression »; la bouche était un peu grande ; l'œil, d'un gris châtain, placé à fleur de tête ; le regard ouvert, franc, vif et doux, couronné d'un sourcil, brun comme les cheveuX;, et bien dessiné ; le nez un peu gros par le bout ; le front large, soutenu par l'orbite très élevé de l'œil, le menton, assez retroussé ; des dents saines et bien rangées, le teint vif plutôt que très éclatant, l'embonpoint d'une santé parfaite. Tels sont les principaux traits, que j'ai dû à regret détacher de leur savoureux ensemble, de cette esquisse que M... a si complaisamment dessinée.

Quelle robuste, saine et riche nature! Le sang est pur et ardent; l'appareil cérébral, à en juger par les pleines et harmonieuses proportions du crâne, sera un puissant instrument du travail émotionnel, intellectuel et volontaire ; grâce à une musculature à la fois solide et fine, le sujet sera propre à l'activité sous toutes ses formes. Tout, jusqu'à une certaine douceur dans la vivacité, que M... doit à sa mère, contribuera à tempérer l'ardeur et à parfaire l'équilibre des fonctions et des facultés. « Un caractère doux, une âme forte, un esprit solide, un cœur très affectueux » telle est M..., peinte en raccourci par elle-même.

De son père, artiste, homme de plaisir et d'action. M.,, tenait une sensibilité impétueuse et expansive, et de sa mère, au moins par l'éducation sérieuse, réservée, « sans contrainte et sans familiarité », une rare aptitude à la retenue. Son humour était »''galc, la sérénité de l'innocence et du bonheur. Tour à tour gaie et recueillie, jamais triste, .M... n"eut guère occasion de développer en elle l'instinct d'irascibilité. Mais autant elle était accessible à la i^ersuasion, autant elle montrait, déjà à six ans, une force invincible de résistance contre la violence et l'arbitraire. Son |)ère en lit l'expérience un jour qiril voiiluil In forcer à prendre

une médecine qui lui répugnait : elle se coucha sur son lit, la tête contre le nnur, troussa sa chemise, et s'offrit aux coups en silence : «on m'aurait dit-elle, tuée surplace, sans m'arraelier un soupir... on pouvait me briser, non me vaincre ». La colère, chez cette âme tière et tranquille, ne pouvait être que le raidissement de la volonté contre l'injustice.

M... eut le bonheur de recevoir l'éducation qui lui convenait. Son père était bon, malgré sa brusquerie, et il se laissa mettre par sa femme à l'école de la douceur persuasive. Tout son entourage était à l'avenant : outre son père et sa mère, laimable et joyeux abbé, son oncle, et sa grand' mère, la meilleure nature du monde.

« En vérité, écrira plus tard M..., je crois que le ciel m'avait environné tout exprès de bonnes âmes pour rendre la mienne la plus aimable qu'il soit possible ». Ainsi « l'idée seule de s'éloigner de sa mère lui faisait verser des torrents de larmes ». Elle aimait ses parents avec passion, avec ferveur, comme elle aimait déjà la vérité, la bonté, la beauté, la justice, l'humanité, la nature. Et toutes ses affections, tous ses goiits. tous ses cultes tourneront spontanément à l'action. « Mon premier besoin était de plaire et de faire du bien ». — « Je ne lisais pas le récit d'une belle action que je ne me disse : c'est ainsi que j'aurais agi ».

Cette âme généreuse et tendre, mais gouvernée par la raison, avait aussi, au nom de la raison même, de singuliers froissements, des rancunes tenaces, des haines vigoureuses. 11 pouvait cependant y avoir là quelque excès : car l'équilibre du tempérament n'entraîne pas un équilibre moral constant et parfait. Ainsi elle ne sourit plus jamais à une dame qui avait trouvé mauvais qu'elle lût Candide : notre héro'ïne de Plutarque avait un sentiment exagéré de la liberté en matière de lecture ! Elle raconte deux ou trois

anecdotes pareilles, qui nous la montrent un peu trop susceptible, bien qu'ayant raison au fond. Ce fut bien pis, quand la petite républicaine, par faveur, alla loger huit jours à Versailles. Son logement était sous les combles, dans le même corridor que celui de l'archevêque de Paris. Beaumont, duc et pair de France ; « l'abord en était détestable par Tobscurité et par l'odeur des lieux d'aisance ». Il y a là des mots à la Saint-Simon. Gomme elle se trouvait déplacée,comme elle souffrait dans ce paradis des courtisans ! « Encore quelques jours, disait-elle à sa mère, et je détesterais si fort les gens que je vois, que je ne saurais que faire de ma haine. — Quel mal te font-ils donc ? — Sentir l'injustice et contempler à tout moment l'absurdité ».

Cette fierté superbe, et. à ce qu'il semble, trop peu voilée de modestie, est le sentiment un peu cornélien, mais très sincère et presque ingénu, de la dignité humaine. D'ailleurs nulle infatuation : si, jeunette, elle aspire aux grands rôles, elle s'y prépare avec une simplicité touchante, comme elle remplira plus tard les devoirs et goûtera les joies de la vie domestique. Cette fierté sérieuse, et la culture variée de son esprit, façonné à l'antique, la sauvèrent de la vanité !

Ses parents l'avaient habituée, à certains jours, à sortir parée comme une poupée. Sa mère lui avait appris à parler et à se tenir avec grâce, d'un air posé, en sorte que, tout enfant, elle allait, avec dignité, demander du persil ou de la salade à la fruitière. Elle avoue que, vers sa quatorzième année, elle aimait « à paraître bien, à l'entendre dire, et s'occupait avec complaisance de ce qui pouvait lui en procurer lagrémeut. » .Mais à ce penchant si vif. elle apportait (slle-mème son correctif. Les leçons d'humilité du couvent ayant survécu à sa fervcair rc^Iigieuse, elle se reprochait queUjuefois son extrême désir de pialr*'. Il va

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(le soi qu'elle avait aussi conscience de ses qualités desprit ; mais le plaisir d'être distinguée, qui resta toujours très vif chez elle, allait de compagnie avec celui d'être chérie. C'était donc là surtout un impérieux besoin d'estime et d'amitié ; ou si c'était de la vanité, elle était bien pardonnable, et pas si commune. C'est l'indice de l'idéal d'un perfectionnement qu'on porte en soi.

III. — Pour ce qui est des facultés de l'intelligence, on peut se demander quelle est celle qui, chez M.,., était en défaut. La mémoire universelle, le jugement, le raisonnement, la faculté d'abstraire et de généraliser, étaient chez elle au niveau de sa forte imagination. Elle apprenait, ditelle, tout ce qu'elle voulait. On la croit sur parole, quand on pense à l'abondance et à la précision de ses souvenirs du jeune âge. On pourrait faire un riche catalogue avec la simple nomenclature des auteurs lus par elle, qu'elle cite au courant de la plume. Il y en avait pour toutes les applications de l'esprit : romans, poésie, littérature, critique, histoire, philosophie, morale, théologie, économie politique, physique, géométrie. Elle s'arrêta seulement à l'algèbre, dont la sécheresse la dégoûta bientôt; n'aurait-elle pas rebuté Pascal, s'il avait du l'apprendre tout seul, et sans en avoir surpris quelques bribes dans les savants entretiens de son père, comme cela avait eu lieu ponr la géométrie ?

Cette petite fille sensible, Imaginative, mais réfléchie et raisonneuse, lisait moins pour s'amuser et s'émouvoir que pour s'instruire, et elle cherchait l'instruction pour la mettre en œuvre dans sa conduite future. « Mon propre bonheur et les devoirs à l'accomplissement desquels il pouvait être attaché, me préoccupèrent de bonne heure. » Elle est tout entière dans ces quelques paroles. Son idéal, c'était d'être philosophe et républicaine, dans toute l'acception

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des termes, et en môme temps mère de famille. Il nous faut donc voir en elle une personne éminemment sérieuse, d'humeur, d'esprit et de sens. La prudence, la prévoyance, le tact, la modération, qualités qui purent s'éclipser plus ou moins sous l'influence des passions politiques, lui étaient d'ailleurs très naturels. Elle sut être, pour son père, après la mort de sa mère, et ensuite pour son mari et pour sa fille, une véritable femme d'intérieur. Ces rares et prosaïques dons n'ùtaient rien à sa finesse enjouée, qui aurait pu être railleuse, et mettaient, au contraire,en relief sa franche et robuste belle humeur. A toutes ces qualités de l'esprit, ajoutez encore le goût des beaux-arts, un joli talent pour la musique et le dessin, et vous aurez un des exemplaires à beaucoup d'égards les plus parfaits de la nature humaine, toutes les virilités de l'intelligence et toutes les grâces et les douceurs féminines de la sensibilité.

IV. — Des sentiments forts et persistants, une remarquable puissance de réflexion, une force d'arrêt considérable, ce sont là les conditions d'exercice d'une volonté supérieure dans toutes ses formes, impulsion, constance, résistance.

Nous avons vu que cette douce petite fille voulait énergiquement tout ce qu'elle voulait, et qu'elle savait se mouvoir avec souplesse dans sa sphère très large d'action. Elle trouvait du temps pour tout entreprendre, pour tout revoir et tout parfaire, lUen de lâche, de décousu, de capricieux, d'imprévu, dans ses travaux et dans ses résolutions. Nous avons aussi admiré l'opiniâtreté de cette indépendante fillette, qui ne cédait même au sentiment que lorsiju'il iKiuvait se concilier avec la raison. La raison fut le côté fort de M... ; mais (ju'est-ce que la raison sans la volonté ? Cette énergie doublée de délicatesse morale nous aide

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autant dans la lutte contre nous-mêmes que dans la résistance la plus stoïque ou la plus héroïque à l'arbitraire. A l'un comme à l'autre point de vue. M... fut, dès son enfance, admirablement douée.

Quel que soit l'adversaire à combattre, au dedans comme au dehors, nous devons retrouver la même âme guerrière et maîtresse d'elle-même, intrépide avec sagesse, sage avec intrépidité. Plus que beaucoup d'autres, elle avait des sens vifs et une imagination hardie. Dès son enfance, elle sut retenir sur eux l'empire de la raison. « J'ai conservé par morale et par délicatesse la sévérité que j'avais par dévotion. Je suis demeurée maîtresse de mon imagination, à force de la gourmander ; j'ai acquis une sorte d'éloignement pour tout plaisir, brutal ou solitaire, et dans des situations périlleuses je suis restée sage par volupté, lorsque la séduction m'aurait entraînée à oublier la raison ou les principes. Je ne vois le plaisir, comme le bonheur, que dans la réunion de ce qui peut charmer le cœur comme les sens et ne peut coûter de regrets. Mais cela ne met point à l'abri de ce qu'on peut appeler une passion, et peut-être même reste-t-il plus d'étoffe pour l'entretenir. » Pour si bien dire de telles choses, il faut être capable de les sentir.

Et ce ne sont point là de vaines ou théoriques déclarations. N'avez-vous pas remarqué, dans son portrait, le passage où eHe se reconnaît, à certains signes extérieurs ou intimes, un penchant naturel à la volupté? « Je crois aujourd'hui, dit-elle sans hésiter, qu'avec une pareille disposition, du désœuvrement ou certaines compagnies, la personne pouvait faire beaucoup de chemin. » Elle qui a la franchise d'exprimer le regret de n'avoir pas connu toutes les joies, elle sut résister jusqu'au bout à cette Hère et chaste

passion qui remplit les derniers jours de sa vie, et lui résister « avec la vigueur d'un athlète. » Tout armée qu'elle fût par la nature pour de si difficiles combats, on se prend à croire qu'elle dut une partie de son énergie morale à la forte et saine discipline de sa mère, qui aurait été bien mal remplacée par le père dans son rôle d'éducatrice.

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