‹ Le caractère de l'enfant a l'hommeChapitre 18 sur 59 · il on est ainsi chez notre Edouard · texte numérisé non relu

il on est ainsi chez notre Edouard

l'être. Admettons même qu'ils ne soient pas très braves entre eux, car ils sont doux par nature et par habitude ; mais je les rangerais parmi les timides plutôt que parmi les lâches. Or, comme beaucoup de timides, ils ont leur gaîté, d'étourderie, d'oubli, de surprise, de bonne et tranquille digestion. Telle est aussi la gaîtc de certains timides à deux pieds, qui peuvent être plutôt nerveux et impressionnables que lâches ou poltrons. Lamennais, malgré sa sauvagerie et son goût pour la rêverie solitaire, était souvent d'une gaîté fort vive, d'une gaîté enfantine, nous dit G. Sand ; et il avait bien des sortes décourage, sans compter celui du polémiste et du sectaire : enfant, il aimait tous les exercices du corps, surtout la lutte contre les flots en fureur; jeune homme, il maniait le fleuret aussi fièrement qu'on le vit plus tard manier la plume. Benjamin Constant, encore un timide, mais vain et ombrageux, très gai aussi, poussait jusqu'à la témérité le courage du duelliste. Quant au courage tout intime de l'homme sage, qui modère et maîtrise ses instincts ou ses passions, il l'avait encore moins que Lamennais. 11 est bien peu de timides, gais ou tristes, et en général bien peu d'hommes, braves ou non, qui aient ce courage-là, en un mot, qui aient au même degré toutes les sortes de courage.

111. — Nous voici aux émotions altruistes. Elles sont avant tout fondées sur la bienveillance et la pitié, prédispositions héréditaires du cerveau et modes particuliers de réaction des viscères aux impressions sensorielles et instinctives. La sympathie de plaisir a fait naitre primitivement la première, et la sympathie de peine la seconde. L'une et l'autre, pour se développer, réclament l'adjonction d'autres sentiments basés sur des conceptions abstraites, sans oublier les influences plus ou moins favora- ])les de l'éducation et du \v. ilieu. 13

Le tempérament du plaisir n'est pas toujours celui de la bienveillance. Sans doute, l'être naturellement enclin à la joie est souvent porté à faire plaisir aux autres pour s'éviter à lui-même de la peine. Il est intéressé, qu'il le calcule ou non, à paraître bon, et c'est déjà là une raison pour qu'il soit difficilement un être méchant. Mais, faute des dispositions premières dont il vient d'être question, il pourra se tenir dans un égoïsme inconscient ou systématique-.trop satisfait, en général, de son sort, pour n'être pas indifférent à celui des autres; plein de complaisance pour sa propre personne; indulgent pour ses propres défauts, et se débarrassant par une facile insouciance de l'ennui de voir ceux des autres ; touché de leurs maux seulement lorsqu'il doit en souflfir de quelque manière, ou en effaçant en soi la pénible impression par quelque réflexion philosophique ou plaisante.

Il est, en revanche, bien douteux qu'un homme foncièrement mauvais puisse avoir une véritable et franche gaité. Il peut être, comme Vautrin, riche en gaité physiologique; mais, plus sa jovialité a d'entrain, plus elle est suspecte. C'est un railleur, un gouailleur, qui a intérêt à l'être ou à le paraître, toujours préoccupé de s'oublier ou de se déguiser.C'est un homme à qui la solitude répugne, et qui s'en éloigne avec horreur, qui échappe à ses remords (chacun a les siens, qu'il étouffe quelquefois sous le poids de nouvelles fautes ou de nouveaux crimes) par le rire bruyant et superficiel ; un bon compagnon, sans doute, mais pas autre chose.

Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que la tristesse favorise nécessairement la pilié; elle se prête encore moins à la bienveillance active. Ceux qui « rient peu, dit Azam, ne

prennent que peu de part aux amusements des autres »(1). Pour pouvoir prendre part à leurs peines, il leur faut un surcroit do foires à dépenser, ce qui n'est le fait que des organisations physiquement ou moralement robustes. Quand la tristesse est modérée, ce qui indique peut-être assez d'énergie, on voit souvent l'affection, unie à la pitié, produire la bonté active : cela dépend aussi un peu des influences du milieu et du plus ou moins d'ouverture de l'intelligence. Un degré de plus dans la faiblesse organique ou accidentelle, et nous voici aux pitiés sans effet, aux tendresses glissantes ou exclusives, aux préventions et aux rancunes injustifiées, quelquefois même aux petites et inutiles vengeances.

Pour ce qui est de l'exclusivisme en affection, M. Pierre Janet en fait « une des formes du rétrécissement de la conscience et de la désagrégation psychique » (1). Cet état, quand il reste dans des limites à peu près normales, même avec unesanté faible et des nerfs susceptibles, comporte, avec une certaine maussaderie et de nombreux caprices, une aptitude naturelle à se dévouer à ceux qu'on aime, et, par réflexion, à ceux qu'on voit dans la peine. Peu aimables on sait pourtant se faire aimer. Ceci [d'ailleurs n'est pas seulement vrai des faibles au caractère triste, mais de beaucoup de forts naturellement tristes ou aigris, gens personnels et malveillants, mais sensés, honnêtes, et capables de faire du bien, je dirais presque, sans bonté.

La souffrance ne rend pas nécessairement bonsou méchants ceux que la nature n'a pas d'abord quehjue peu faits tels. On voit, dans les mêmes milieux, élevés, autant qu'il

l . Le Caractère dans la sauté et dans La maladie, p. i>0. 1. L'Automatisme psychologique, p. 318.

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ost possible, de la même manière, des enfants tout jeunes se montrer sympathiques, tendres, affectueux, complaisants, donnants, et d'autres présenter les caractères opposés. Je n'ai pas à me demander s'il ne conviendrait pas de donner à des natures différentes des moyens (Un'érents, pour les faire arriver aux mêmes résultats désirables : je me borne à constater le fait. J'ajoute (|ue riiumeur naturelle ne suffît pas à explifiuer rigoureusement de telles différences, et que l'expérience habituelle du plaisir ou de la douleur ne paraît guère avoir modifié les tendances primitives. Les uns firent, avec le plaisir, l'apprentissage de l'égo'isme bienveillant ; les autres, avec la douleur, celui de régoïsmo malveillant (1). Le plaisir, porté jusqu'à la sensualité, n'a pas fait tort à la bonté des uns, et il n'a fait que développer les tendances grossièrement personnelles des autres.

Il est nécessaire d'appuyer un peu sur cette tendance à la sensualité. Il y a une sensualité délicate, et une sensualité grossière, se rapportant aux impressions de nos divers s(!ns. L'une et l'autre, même quand il s'agit du goût, peut aller avec une certaine bienveillance, car ses jouissances, (fuoi qu'en pense Cain, peuvent se partager. La grossièreté du palais fait tort quelquefois à la pitié, sans exclure une franche sociabilité. Mais la sensualité trop délicate du goût ou de l'odorat peut diminuer, sinon supprimer les tendances à la compassion et à la bienveillance. Chez les tendres et les raffinés, qui sont des faibles jusqu'à un certain point, la susceptibilité excessive des sens met facilement en opposition les impulsions égoïstes et les

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