‹ Le caractère de l'enfant a l'hommeChapitre 19 sur 59 · Par exemple, /. Vallès · texte numérisé non relu

Par exemple, /. Vallès

impulsions altruistes. Je n'ai parlé que des sens qui se rattachent à la nutrition; mais ce que j'en ai dit s'applique à tous les autres, y compris celui de l'instinct sexuel.

IV. — Les rapports de l'humeur avec Vamour-propve, sont évidents. La susceptibilité engendre la tristesse, et la tristesse l'exagère. Il y a assurément des susceptibles parmi les gens d'humeur joyeuse ; mais, à intelligence égale, je crois qu'une personne gaie le sera moins ou moins souvent qu'une triste. L'orgueil froissé, surtout joint aux influences d'une santé altérée, peut donner aux meilleurs une susceptibilité intolérante. Gambetta, malade et aigri, ne pouvait plus soutïrir la moindre contradiction.

La fierté, plus que l'orgueil., qui va difficilement sans une ambition quelconque, a plus de chances de se rencontrer avec un tempérament gai. Par la satisfaction intérieure qui l'accompagne, par la dignité qui l'élève au-dessus des petites misères et la défend contre une foule de chocs, elle doit contribuer à accroître la bonne humeur naturelle. 11 est plus rare qu'elle procure autre chose que la sérénité à ceux qui sont nés ou accidentellement devenus des tristes. Elle tempère, d'ailleurs, chez les esprits mobiles ou frivoles, la gaîté excessive, par un certain sérieux, qui, dans -mainte occasion, peut ressembler à de la dignité (1).

Quant à la vanité, elle peut produire, comme nous h; verrons plus loin, une gaité factice chez les tristes; mais, à titre d'émotion excitante, elle est une qualité plutôt (pi'un défaut chez l'homme gai, quand elle s'allie à la bienveillance (!t au bon sens. Elle contribue grandement à faire de lui un homme aimable. Quand un honnnc gai est

(1 ) Celait quelquefois lo las chez Edouard.

sans vanité, c'est qu'il ost vraiment sérieux d'esprit, ou encore plus sérieux au moral : il est alors plus ou moins fier. 11 peut n'être aussi qu'un insouciant.

Chez les tristes, l'orgueil comporte un mélange d'amertume, qui inspire aux calmes doués d'énergie une raideur stoïque, aux ardents faibles la tendance à se faire martyrs, aux violents le besoin de se faire persécuteurs : deux sortes d'intolérance qui se touchent de bien près. L'ambition, comme la jalousie, est, d'ailleurs, une passion triste, qui menace d'altérer tôt ou tard l'humeur et la santé les plus heureuses. Si elle n'a pas la tristesse pour point de départ, elle y aboutit presque fatalement.

La fierté, qui tempère l'excitation joyeuse, peut adoucir et rasséréner la tristesse. Si la gaîté est plus voisine de la sérénité que la tristesse, elle doit être aussi plus voisine de la fierté. Elle indique toujours quelque force ot quelque tendance au contentement de soi-même, d'autant plus sûr qu'il veut se fonder sur le mérite moral. Ce contentement peut se trouver, il est vrai, dans des âmes énergiques, mais dures et égoïstes ; alors la fierté arrive à l'orgueil sans dignité. Ajoutons que les tristes aftaiblis, seraient-ils naturellement bons et modestes, s'arrêtent souvent à la susceptibilité, sur le chemin de la fierté.

La vanité est un sentiment excitant qui, chez les gais, st; satisfait souvent à peu de frais. Il n'en est pas de même chez les tristes. Forts, ils la marient à l'arrogance, à l'orgueil ; faibles, à la susceptibilité, à la manie maladive de la représentation et du luxe raffiné. Nos néo-pessimistes sont tous des délicats etdes précieux. On ne connaissait pas autrefois ce besoin, non seulement des jouissances variées, mais delà distinction apparente en toutes choses, qui tourmente si fort nos homoncules et nos femmelettes, c'est-

à-dire, des malades, ou peu s'en faut. « Los surmenés de tout ordre cherchent à lutter contre l'épuisement par des excitations diverses : luxe de l'habillement, de l'ameublement, de l'alimentation, plaisirs du corps et de l'esprit; l'alcool, le thé, le tabac, etc., semblent ranimer momentameut ces êtres dégénérés, mais d'autant plus irritables qu'ils sont plus affaiblis ; ils deviennent véritablement explosifs, sous l'influence des excitations auxquelles ils sont soumis. Et, chose remarquable, l'individu dégénéré, comme le fait remarquer Maudsley,est attiré par les relations hostiles à son bien-être, par celles qui augmentent sa dégénération et qui tendent à le supprimer » (1).

111. — Bien qu'il n'y ait pas des rapports évidents de causalité réciproque entre l'humeur et les facultés ou opérations de l'esprit, on peut dire que l'humeur les qualifie, et qu'elle est qualifiée par elles de diverses manières.

La gaîté et la tristesse influent moins sur la forme que sur la matière intellectuelle. La gaité, par exemple, malgré sa puissance d'excitation, ne donnera pas une mémoire prompte, facile et vive, à celui dont le cerveau n'est pas organisé pour produire ces aptitudes. Si la gaité peut contribuer souvent à exciter ou à maintenir l'attention, on peut en dire autant de la tristesse ; si la première peut la distraire ou l'absorber, la seconde ne lui fait pas toujours sentir son action déprimante. De môme, l'humeur peut restreindre ou élargir, dans certains cas, le cercle dans lequel opère le jugement, mais elle n'a jamais pu fournir ou enlever à personne les qualités de justesse, de précision, d'étendue, (jui constituent un bon esprit.

\. Féré, Iti'Din' phil., ocl. 1S87, p. X>1 el suiv.

Quelle est donc l'influence de l'humeur sur les facultés essentielles de l'intelligence? Parlons premièrement de la mémoire. Bain a distingué avec raison une mémoire émotionnelle, spécialisée dans le sens du plaisir ou delà peine. Chez une personne gaie, les impressions agréables, et chez une personne triste, les impressions contraires, plus facilement et plus habituellemdnt perçues, sont aussi plus facilement reproduites. La môme force d'attraction pour des impressions et des objets d'une certaine espèce existe aussi pour l'attention. Les images gaies, chez une personne de ce caractère, l'emportent sur les autres dans leur compétition pour occuper le champ de la conscience ; elles attirent et elles retiennent plus fortement l'attention. II y a là un avantage et un inconvénient : s'il est heureux de posséder une grande facilité à éloigner l'impression ou l'image des choses pénibles, il serait quelquefois plus utile de pouvoir s'arrêter à la considération d'objets qui ne sont tristes que parce qu'ils sont importants. La tristesse a sur l'attention la même influence, accompagnée des mêmes inconvénients, mais non des mêmes avantages.

Pour ce qui est du jugement, il est certain que l'humeur, comme l'a si bien montré M. J. Sully, influe d'une manière générale et d'une manière particulière sur les idées que nous nous faisons des hommes et des choses. « Nous sommes tous aptes à faire de l'expérience individuelle la mesure des choses qui la dépassent... Ce qui est vrai pour nous doit l'être également pour les autres... Le mélancolique verra naturellement le monde sombre et trouble pour les autres, tandis que l'esprit vif et prime-sautier (nous dirions simplement joyeux, car les vifs n'ont pas seuls le pri vilège de voir ainsi les choses) environnera ses semblables

de tout un monde de lumière et d'allégresse semblable à celui qu'il a façonné pour lui-même » (1).

Cette influence se fait sentir dans les plus petites choses. Ne pouvant user des hommes et des choses selon nos désirs, nous les apprécions au-dessous de leur valeur, nous en voyons les défauts plutôt que les qualités. Trop gais, nous sommes portés à voir tout en rose, à surfaire nos mérites et ceux de nos amis, à passer condamnation sur nos défauts et sur les leurs, à ne voir que le côté souriant des choses. Les deux excès se valent. La tristesse, à petite dose, est la chose la plus souhaitable du monde. Elle tempère la diffusion des mouvements, au profit de l'attention et de toutes les facultés que celle-ci alimente : elle ouvre à l'esprit des horizons qui, sans elle, lui auraient été fermés ; elle peut donner à réfléchir, porter les insouciants à s'observer un peu, accroître la prudence naturelle, ou la donner par moments à qui en est naturellement dépourvu.

Ces trois facultés fondamentales de l'esprit, mémoira, attention et jugement, influent à leur tour sur Thumeur. Sans doute, (f les douleurs qui rappellent de temps en temps au malade leur mal », altèrent plus son caractère que « les affections chroniques non douloureuses » (â). A ce compte-là, les personnes naturellement tristes seront plus portées à se rappeler leurs petites peines. Mais encore faut-il tenir compte ici du plus ou moins de force et de netteté de la mémoire et de l'attention, du plus ou moins de vigueur du jugement. 11 y a des tristes, comme il y a des malades, qui oublient aussitôt le souci ou le mal passé. 11 en est aussi ([ui sont ingénieux à se créer des

i Le Pcssimisnip, cli. XIV.

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