Azam, /oc. cit
peines, s'ils n'en ont pas, et à s'exagérer outre mesure celles qu'ils ont : c'est qu'ils sont mieux cloués en fait d'attention qu'en fait de jugement. 11 est à peine besoin d'ajouter que la môme chose se produit, en sens inverse, pour les gens à caractère gai. Une bonne mémoire, une bonne capacité d'attention, un bon jugement, les retiennent sur les images agréables, leur font faire un retour sur leurs plaisirs passés, et les préparent à en goûter de semblables dans l'avenir.
Pour les qualités secondaires et dérivées de l'intelligence, dont quelques-unes sont en même temps des qualités du cœur, la crédulité, la véracité, la tendance imitative ou admirative, l'ordre, l'exactitude, le sérieux pratique, l'aptitude esthétique, l'esprit, nous les trouvons également réparties, sauf peut-être le dernier, entre les gens gais et les gens tristes.
Les crédules, les sceptiques, n'ont pas telle ou telle humeur ; les Italiens, qui sont gais, n'ont rien à envier, en fait de superstition, aux Bretons, qui sont tristes, ou du moins très sérieux ; nous connaissons tous des pessimistes enjoués et des optimistes moroses.
Peut-être les joyeux sont-ils plus portés au mensonge par manière de jeu, et les tristes à la dissimulation : mais ces qualités dépendent peut-être moins de l'humeur que du tempérament, du bon sens, des habitudes morales. 11 y a une gaîté franche, et même candide ; mais toute franchise n'est pas gale^ et toute gaîté n'est pas franche. L'extrême fourljerie seule paraît devoir entraîner tout au moins une atténuation de la gaîté : Tartuffe est bon vivant, mais il semble n'avoir rien de l'homme gai. La discrétion elle-même n'est pas toujours une vertu des tristes : peut-
être même leur est-elle plus difficile qu'aux gais bien doués en intelligence, et qui instinctivement ferment les yeux et passent l'éponge sur bien des choses. Quant au bon sens pratique, il est de toute humeur : rinsouciance, la négligence, le désordre, se rencontrent chez bien des tristes, et sont loin d'être les défaut de tous les gens de belle humeur. L'esprit de chimère ne couve pas seulement dans les cervelles tristes : l'atrabilaire Saint-Simon n'est-il pas, en politique, un « chimérique^ « au moins autant que Fénelon, ce bel-esprit enjoué ?
La finesse el\a. délicatesse d'esprit, le sens esthétique., s'accommodent fort bien avec l'une et l'autre sorte d'humeur. Ces qualités sont seulement nuancées de telle ou telle façon par la joie et par la tristesse. 11 semblerait, il est vrai, que l'esprit, l'art d'établir ou de saisir des rapports inattendus dans les mots et dans les choses, doit se rapporter, comme l'art, à quelque disposition naturelle au ^eu. « L'esprit cause », a dit Mme de Staël ; et causer, c'est pour une bonne part, rire ou sourire. On peut rire, mémo sourire,sans beaucoup d'esprit, et avec plus ou moins de gaîté.Si la gaité fait faire de l'esprit.si l'esprit méchant fait rir<\ celui-ci a peut-être moins de gaité que le bon esprit. La bonté a donc plus d'influence sur l'esprit que la gaité elle-memô.
Si le sentiment esthétique est né du besoin de jeu et d'émotions agréables, la tristesse, le besoin de jouer avec l'image delà douleur sans en être atteint, ont contribué à le développer et à l'affiner. C'est rennui,et le besoin d'y échapper qui ont suggéré aux écrivains et aux poètes l'art d'être courts, variés, élégants et délicats. La force, le naturel, la vraisemblance, et encore I auraient suffi à la gaité. Un écrivain gai n'est pas complet, sans un mélange de tristesse ; un écrivain absolument triste est incomplet aussi ; mais il a
tics chances de plaire et de toucher plus que l'autre n'en a de faire rire.
IV. — La sensibilité, d'une manière générale, plutôt que l'humeur, qui en est un des signes ou une des formes, est en étroite relation avec l'activité musculaire et avec l'activité volontaire. Une puissante volonté a pour point de départ une forte sensibilité (1), et la volonté cette transformation idéale des mouvements, agit surdes muscles et par des muscles (2). Il semble donc, à priori, que l'aptitude aux émotions excitantes, comme la joie, est une des plus favorables à la production des états dits volontaires. Le tempérament triste suppose, en général, quelque faiblesse organique, et peut faire augurer quelque faiblesse de l'activité ou de la volonté. Mais n'oublions pas que l'aptitude aux fortes émotions et la puissance des excita lions psychomotrices sont des effets de la propre vigueur du cerveau.
Étudions, en premier lieu, le rôle du plaisir, en ce qui concerne l'activité. Quand la sensualité grossière, s'arrête à la tranquille satisfaction d'un goût tout matériel, tel que celui de la bonne chère, elle peut porter atteinte à la dignité morale, sans détruire pour cela, si ce n'est à la longue, le principe des énergies actives. Les gros mangeurs, aux muscles et au cerveau bien nourris^sont d'ailleurs souvent des gens actifs,et même vaillants, maisde faible volonté. Tels Antoine et Porthos. La sensualité délicate, ayant pour cause une mollesse congénitale ou l'énervement résultant de l'abus des jouissances raffinées, doit entraîner souvent une certaine faiblesse de l'activité et de la volonté. Mais on
1 et 2. V. Ribol, Les Maladies de la volonté cl Psychologie de r attention, passiiii.
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voit souvent déployer beaucoup d'énergie à des viveurs très déterminés, qui deviennnt aisément d'intrépides chasseurs, de braves soldats, de diligents meneurs d'affaires. Ils font quelquefois des prodiges pour satisfaire leurs passions. A plus forte raison, la tendance gaie, et même voluptueuse, unie à (juelque puissant goût de l'esprit, ou à un vif amour de la réputation;, contribue-t-elle à produire, gais, des déterminations aussi fortes que celles que la raison seule, Tamourdu devoir ou le dévouement, produisent chez d'autres moins gais. Buffon, homme du monde, savait concilier le plaisir avec l'étude : à quelque heure de la nuit qu'il rentrât, son domestique avait ordre de l'arracher du lit au moment voulu. Le goût des jouissances de l'esprit est d'ailleurs celui qui donne à la volonté son plus ferme ressort, et celui aussi dont l'excès est le moins à craindre pour elle.
La tendance gaie, à son tour, doit quelque chose à la volonté. C'est par exception qu'on trouve, au moins dans la classe moyenne, et dans nos climats tempérés, un très joyeux caractère uni à une très grande indolence. Parmi nous, le goût de l'effort est synonyme de maladie ou de stupidité. La tendance gaie ne se contente pas, d'habitude, dune instinctive et passagère diversion aux idées et aux sentiments pénibles ; elle pousse activement à atteindre le l»laisir et à repousser la douleur : et il y faut de la décision, de la souplesse, de la constance, comme aux affaires les plus sérieuses. Lorsque la tendance gaie s'accompagne de jugement et d'énergie volontaire, celui qui les possède a une triple chance d'être heureux. L'arithmétifjui' du plaisir est pour lui en général une science ou un art très facile à apprendre.
Terminons par quelques mots sur les rapports entre la
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tristesse et la volonté. Elle est synonyme de faiblesse, d'incapacité pour l'action et de répugnance à l'effort. Mais s'il y a un pessimisme actif, qui voit du mal partout, ne se résigne pas à le subir, il y a la tristesse des forts, qui, tournée à l'amertume ou à la violence, et doublée do convoitise ou d'orgueil, excite et même exagère lesénergies actives. La plupart des grand ambitieux, de ceux qui ont le plus pesé sur le monde par leur volonté, furent des tristes, malgré leur forte et épaisse sensualité, comme Charles- Quint, ou malgré leur singulière aptitude à passer de r« ironie froide » à la « bonhomie gouailleuse », à «badiner, un temps très court », comme Napoléon (1).
1. Henri Laujol, Lucien Bonaparte, dans la Revue bleue du 18 mai 1889.