CHAPITRE X
Les rapports de l'irascibilité et de la douceur avec le courage et la peur, avec les autres principaux traits émotionnels, intellectuels et volitionnels du caractère (1).
I. — On trouve le courage uni au calme aussi bien qu'à l'irascibilité. Bien que celle-ci, par son intensité ou sa fréquence, suppose une certaine activité, on peut supposer une puissante activité pondérée et sobre d'excitations motrices. Pour être puissante et réglée, pour ressembler au courage, la colère doit s'appuyer sur l'énergie. Gratiolet donne à peu près la même expression au courage et à l'énergie. « L'énergie, dit-il(2j, résulte d'un sentiment très distinct de sa force et se traduit par un sentiment de tonicité dans les muscles. Son attribut est celui de l'action, mais d'une action calme et qui se possède, d'une action dominante qu'on n'a pas besoin d'effort pour produire. Aussi est-elle accompagnée d'une grande liberté, d'une grande aisance de mouvements. Toutefois, les contractions apparentes de certains muscles, tels que le sourciller et le mas-
1. V. pour les rapports de Virascibililé el de la douceur avec, la vivacité, Vardeur, lalenteur, chap. III-VIII.
2. Pour leurs rapports avec la gaîté el avec la tristesse, chap IX, De la Physionomie et des mouvements d'expression, p. 342.
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séter,la netteté ferme des mouvements, indiquent la persistance vivace d'une volonté toujours prête à se manifester. » Il ajoute, pour le courage, ces traits en plus, qui caractérisent aussi, d'après lui, la générosité : « Le corps, le regard haut et ferme, les narines larges, les lèvres entr'ouvertes par un léger sourire. » En somme, le courage ressemble beaucoup plus, dans son expression comme dans sa fonction, à la colère qu'à la douceur ; mais il a un peu de calme en plus, et un peu d'énergie aussi. Le courage, accompagné de douceur, ressemble encore plus à l'énergie qu'à la faiblesse.
II. — La colère prédispose à la malveillance. Elle est, a dit Bain, l'un des plus forts neutralisants de la sympathie. C'est déjà comme de la haine en action. 11 est difficile que la fréquente répétition de ces mouvements hostiles de l'organisme ne développe pas dans une large mesure les sentiments correspondants. Cependant, il faut tenir compte d'autres éléments psychiques, et, par exemple, de l'aptitude naturelle à la gaîté, à la pitié. L'irascibilité n'est,en somme, pas plus incompatible avec la bonté, que la douceur n'est synonyme de tendresse ou de bienveillance.
La colère s'allume au foyer de toutes les affections sincères. On met quelquefois plus d'ardeur à défendre les intérêts d'un ami que ses propres intérêts, de même qu'on voit une douce et faible femme, anéantie devant le danger qui la menace, s'armer d'une énergie furieuse pour secourir un des siens. Souvent même un peu d'emportement contre les méchants semble annoncer un peu de zèle en faveur des bons ; c'est précisément ce qui manque le plus souvent à des personnes moins dévouées, moins tendres peut-être, que bienveillantes et aimables. Telle était la douce et peu serviable Mme Geoffrin. Mais il ne faut rien
L'IRASCIBILITI-: I:T la DOUCEUK 209
exagérer. La douceur qui vient de l'indolence et de la mollesse n'exclut pas une bonté d'un certain genre. Elle favorise l'automatisme des habitudes altruistes, et aide à faire le bien, sans effort, sans éclat, mais non sans utilité. « On voit tous les jours des gens excellents manifester leur bonté avec la lenteur qu'ils mettent à faire toute chose : malheureusement, ces formes de caractères donnent souvent le change et ne peuvent être appréciées que si Ton connaît à fond ceux qui les manifestent » (i).
On peut, il est vrai, être doux de plusieurs manières : par indifférence, par paresse, par dédain, par amour du repos, par calcul égoïste. Aux doux de ce genre, il est permis de préférer certains violents. « Telle personne est dure, emportée et désagréable avec son entourage, qui, dans un moment difficile, sera admirable de dévouement et de bonté; telle autre sera chaque jour, et pour tous, gracieuse, douce et charmante, qui, les jours tristes venus, se dérobera sous un prétexte quelconque » (2).
Si la bonté ne s'apprend pas, il n'en est pas de môme de la douceur. C'est souvent un vernis qu'on se donne, un masque dont on se pare ; c'est aussi une qualité d'autant plus précieuse qu'on a plus de peine à l'acquérir, en dépit des tendances naturelles. La bonté seule ne suftit pas toujours à opérer cette transformation du caractère ; il y faut surtout l'amour, de quelque nom qu'on le nomme. Chez les moins parfaits, peu ou point soucieux d'ailleurs d'atteindre à la perfection idéale, l'affection et la bonté alternent et souvent se fusionnent avec la colère. Chez les autres, elles peuvent avoir pacifié l'àmo au point
l. Azani, loc. cit.. p. l IH.
■2. Ibid., 1(1., p. Dλ.
de n'y laisser de place que pour l'amour et la pitié. Je m'imagine qu'il en fut ainsi chez cette fille d'une race irascible entre toutes, chez sainte Thérèse, dont l'ineffable tendresse allait jus(|u"à plaindre Satan: « Le malheureux, il n'aime pas ! » \ ictor Hugo, génie viril et même violent, a écrit Tonjneiiuida après avoir écrit les Châtiments : chez cet humain aux colères léonines,où s'arrêtaient la tendresse envers les bons, la pitié envers les faibles et les malheureux, y compris les criminels ?
En somme, on peut aflirmer sans témérité que la meilleure douceur est la douceur apprise, quand elle n'est pas le fait d'une banale politesse ou d'une politique dissinmlation.
Chez les iimides.^ chez les aiï'aiblis, la douceur alterne souvent avec une irascibilité impatiente, irascibilité qui, par une sorte de phénomène en retour, en donnant les apparences de la malveillance, contribue plus ou moins à la produire. On les prend pour des sournois, et leur sauvagerie inquiète passe pour venir d'un fond d'orgueil ou d'égo'isme. Ils sont tout au plus désagréables. Ils cachent quelquefois leurs meilleurs sentiments par défiance, par crainte de ne pas y voir assez répondre. C'est là, il faut le dire, une situation d'esprit peu favorable au maintien des sentiments altruistes. Mais un peu d'énergie intermittente, de bons conseils et de bons procédés, sauvent ces ombrageux des tristes conséquences de leur caractère (1),
TH. — I/irascibilité, qui exagère à sa façon le sentiment de la 'personnalité, est elle-même modiliée plus ou moins par les formes dominantes de l'amour-propre.
Chez les vaniteux qui ne sont pas en même temps un peu
1. C'est ce qui avait lieu par moments chez Edouard, chez Léonie, chez Julie,
fiers OU orgueilleux, l'irascibilité se traduit rarement par des effets d'une extrême violence ou d'une longue durée, et il est rare aussi qu'elle ne se concilie pas avec une tendance bien marquée àlagaité età la bienveillance. Horace.prompt à s'irriter, et non moins prompt à s'apaiser, était un homme aimable et bon, franc par-dessus tout, mais d'une vanité pour le moins aussi ingénieuse ou ingénue que celle du gascon Montaigne : pour se faire bien voir d'Auguste, en le flattant, et de la postérité, en singeant l'illustre poète Alcée, il osait se vanter, à tort ou à raison, d'avoir bravement jeté son bouclier dans les champs de Philippes! Il y avait aussi quelque ingénuité dans la vanité de mon illustre compatriote Théophile Gautier, qui portait des gilets roses, et qui se donnait des airs de batailleur étrangers à son caracière. A. Iloussaye, (lui l'a bien connu dans sa jeunesse, dit de lui : « Théophile Gautier, né placide et silencieux, travaillait à se faire une nature violente et tapageuse » (1). On sait qu'il y réussit assez bien, et comment se signala la vigueur de son bras à la première (VUernani ; il lui arrivait aussi de montrer l'ardeur de son amour à sa plus tendre amie en engageant avec elle de sérieux combats, où ils se prenaient tous les deux par leurs chevelures également longues. Etait-ce là de l'irascibilité pure et simple, ou de la vanité échauffée et surexcitée ?
Des fiers, même un peu vaniteux, les colères sont toujours naturelles, d'explosion sincère, mais elles ne s'allument pas toujours aussi vite ; la dignité ou le mépris des injures en enchaîne souvent l'essor. Elles ne sont pas non plus si promptes à se calmer. Il leur arrive de les prolonger ou de les modérer, par réflexion et comme par devoir.