Mémoires d'outre-lombc
L'IRASCllilLlTE HT LA DOUCKUR 213
des domestiques, ma mère en était le fléau. » Voici la colère expansive, verbeuse, tracassière, née d'une douceur et d'un amour-propre aigris par un long refoulement. M'"® de Chateaul)riand n'était d'ailleurs jamaisplus acariâtre que lorsqu'elle venait de rendre visite à des amis qui l'entretenaient dans cette fâcheuse disposition.
La susceptibilité de combat est quelquefois un résultat des conditions physiologiques, du tempérament ou de la santé, conditions aggravées par l'entourage. J'ai retiré de la vie errante et recueilli chez moi, quand il avait à peu près deux ans, un grand chat blanc, mon ami Diavolo. C'est un malade ou un maniaque : très robuste, il ne jouit pas, pour des raisons inconnues, des prérogatives de son sexe, et il est en guerre ouverte avec tous ceux de son espèce, mâles et femelles, grands et petits. Bien que très câlin pour nous, il ne se laisse pas facilement prendre ou emporter. Pour le toucher, et même le rudoyer enmanière de jeu, car il comprend bien cela, il suffit pourtant de lui parler d'un air caressant avant de lui mettre la main dessus. Je crois qu'il serait encore plus maniable, malgré son irritabilité de nerveux lympathique, si je l'avais eu tout jeune et pu élever avec la douceur dont j'use envers tous mes chats. Ma bonne vieille gouvernante, Ivr""G***(l), qui ne daigne pas le traiter avec les mêmes égards, sait à quoi s'en tenir sur la solidité de ses griffes et de ses crocs. Estce que l'irritabilité de certains enfants n'est pas un peu l'œuvre de leurs parents ou de leurs maîtres?
1. Son portrait est <lan.s mon livre; el (]iii sait s'il n'y ji pas d'elle autre chose? Noire entourage est toujours plus ou moins notre collaborateur, et, dans nos œuvres, sa part n'est pas toujours la plus mauvaise.
IV. — L'irascibilité et la douceur ont, avec les formes intellectuelles du caractère, des rapports plus ou moins directs et plus ou moins importants. Indiquons les plus manifestes.
La mémoire, à priori, doit, en général, correspondre en puissance à une grande capacité de colère, mais seulement parce que celle-ci implique une certaine force du système nerveux. Que la colère ne vienne souvent en aide à lamémoire, rien aussi de plus facile à vérifier : cet état d'excitation supérieure met en branle les idées et les images. Sénèque a dit : « La mémoire, comme les livres qui restent longtemps enfermés dans la poussière, demande à être déroulée de temps en temps ; il faut, pour ainsi dire, en secouer les feuillets, afin de les trouver en état au besoin.» La colère rend ce service à la mémoire, d'épousseter en grand les souvenirs. Elle n'en fait môme que trop reparaître avec éclat, qui auraient dû rester enfouis dans leur poussière. Voyez comme la colère suggère, au comte de Gormaz, à propos du choix royal qui l'humilie, un certain nombre d'idées toutes relatives à son mérite et au mérite si déprécié par lui de don Diègue. La colère s'attache le plus souvent à des faits intéressant l'amourpropre, la passion, les sentiments de justice et d'humanité : c'est dire qu'elle ne doit pas être d'un grand secours pour raviver les idées dans l'ordre purement intellectuel ou scientifique. Elle peut cependant stimuler l'esprit qui souffre de son impuissance à reproduire ou à combiner ses idées, et l'aider à faire ce qu'avec plus de mollesse ou de calme il n'aurait pas réussi à faire. Il entre souvent une disposition très voisine de la colère dans l'ardeur factice que l'esprit se donne pour travailler vite et bien. J'ai vu beaucoup d'enfants qui n'apprenaient leurs leçons qu'en se mettant un peu en colère contre eux-mêmes ou contre leurs maitres.
On rencontre Vnttention, soit forte, soit faible, avec un tempérament irascible, comme avec un tempérament doux. L'aptitude à être attentif contribue, sans doute, mais ne suffit pas à atténuer ou plutôt à régler la colère. Le don de l'observation peut aussi influer sur la colère en lui prêtant soit des motifs d'excitation, soit des raisons d'apaisement. 11 est des gens irritables qui embrassent d'un coup d'œil toute une physionomie, et il suffit souvent d'un demi-sourire pour leur faire monter le sang et la colère à la tête. Chez eux, la curiosité se trouve souvent unie à l'impatience. Mais il peut arriver qu'une volonté forte, ou simplement l'effet des années et de l'expérience, réprime l'excessive mobilité de leurs organes et de leur humeur : ils apprennent à se surveiller, à se dominer, et à ne laisser percer de leurs émotions que ce qu'ils veulent que leur visage exprime. Tout autres sont ceux qui, avec moins d'empire sur eux-mêmes, et une observation moins pénétrante, se sont trop abandonnés à la fougue de leur humeur : on les voit incapables de songer à autre chose qu'à l'objet de leur colère, au moment où elle se produit; souvent môme leur excitation est si grande, qu'elle leur fait perdre de vue cet objet.
Un tel trouble de l'organisme et du cerveau entraîne des jugemenls précipités et faux. Mais l'homme irascible, pour peu qu'il ait de bon sens et do sincérité, trouve tout naturel, ses sens apaisés, de donner audience à la raison : il ne lui en coûte pas de se déjuger et de réparer son erreur. Au reste, la logique et la bonne volonté, l'exercice méthodique de l'intelligence^peuvent produire une placidité relative chez les natures les plus impétueuses. L'irascibilité, ayant moins d'occasions de s'exercer, s'affaiblit, comme toutes les autres tendances inactives.
L'influence de l'entourage intervient ici dans une me-
i^lO LE CARACTÈRE DE f^ENFANT A L'HOMME
sure inappréciable. Les natures trrs plastiques ou très fines s'assimilent aisément les qualités et les défauts des autres. Quel que soit d'ailleurs le degré de leur plasticité, il faut moins d'exemples pour développer chez elles la tendance à la colère que la tendance à la douceur. J'ai vu des personnes très douces devenir, en quelques années, d'une impatience et d'une irascibilité singulières, parce qu'elles vivaient dans la société de gens emportés. La douceur innée, même avec du bon sens et de la bonté, n'emptk'lie pas les natures essentiellement imitatrices de prendre des habitudes d'irascibilité : il n'y a pas mal de bonnes gens qui, sans motifs et sans nécessité, bataillent à tort et à travers, moins pour leur propre compte, que par besoin d'épouser les querelles d'autrui.
Parmi les qualités du jugement applicables à la vie pratique, il en est peu dont les rapports avec l'irascibilité soient faciles à constater. Ainsi je ne vois pas trop quels rapports directs peuvent exister entre la crédulité et la colère ou la douceur. Il en est autrement de la prudence. L'homme avisé, partant souple, fùt-il le plus irascible du monde, apprend à faire sa part à la colère : et il y réussit d'autant mieux qu'il a plus de tact, de bonté, ou de force de caractère. On sait que les colères de Gambetta, en public, comportaient un peu de comédie ; avec ses amis, elles étaient sincères, mais adoucies par la bonté et par l'indulgence. N'oublions pas, d'ailleurs, que la prudence est faite à moitié de fierté, comme c'était le cas chez ce grand homme d'Etat : son insouciance apparente était souvent celle de l'homme sérieux et sage, sur lequel de petites égratignures n'ont aucun effet, et qui n'a pas de peine à rester calme devant des ennemis qu'il ne veut pas voir. Il arrive aussi aux habiles de cette espèce, bienveillants ou non, de cacher leur profonde subtilité sous les dehors d'une brusquerie loyale.
Nous voici aux rapports de la franchise et de la sincérité avec riuimour irascible ou douce. Il semble qu'elles s'accommodent plutôt de rimmeur irascible, sans la faire naître où elle n'existe pas naturellement^et qu'une vague tendance à la dissimulation va plutôt avec la douceur. Mais la sincérité, la fausseté, se trouvent, de fait, aussi souvent unies à l'une et à l'autre sorte d'humeur. Ce qui influe le plus ici, c'est encore le tact, c'est la bienveillance, ou leurs contraires.
Le tact suppose une certaine modération naturelle ou acquise, ou môme feinte : il peut faire qu'on ne s'irrite qu'à bon escient et dans la mesure utile. Mais l'homme le plus habile, le plus maître de lui dans les grandes circonstances, ne craint pas de lâcher la bride à ses sentiments, quand il ne se croit pas tenu de ménager les situations et les personnes. Alors, un seul geste de la main, un petit mouvement des muscles du visage, trahissent celui qui ne s'oublie pas complètement, ou bien une violente explosion dénonce la personnalité tout entière. Le maître fourbe, l'ami d'Orgon, ne se fâche jamais : pour en arriver là, il n'est pas trop d'avoir (f avec le ciel des accommodements ».
Où le tact, la prudence, la bonté, sont relativement impuissants, le sens moral intervient avec un pouvoir plus étendu. Que ne peut la raison décuplée par le sentiment du devoir? Ils contribuent ensemble à fonder ce qu'on appelle la dignité morale, la plus haute puissance qui soit au monde. Par dignité morale, par respect de l'homme en nous et dans les autres, nous faisons ce que nous n'aurions pu faire grâce aux influences réunies de la prudence, du tact, de l'amour-propre, de la bienveillance : nous apprenons à contenir, à propos et dans la mesure voulue, non seulement l'expression, mais le sentiment môme de la colère.
Avec un pou moins de force peut-être, mais sùn>meiit.
le sentiment esthétique produit souvent le même résultat. Quand il s'applique aux gestes et à la tenue extérieure, qu'il s'appelle décence ou pudeur, il amène une réserve des plus délicates. C'est ainsi que beaucoup d'enfants cachent instinctivement leurs larmes ou souffrent d'être surpris en colère (1).
Finissons par les relations possibles de l'irascibilité avec l'esprit. L'esprit donne une pointe de combativité à la douceur : il doit donc souvent prêter des armes ou fournir des prétextes à la colère. En revanche, il n'est pas sans exemple que la colère ait nui à l'esprit. Elle a fait dire et commettre bien des sottises à des gens qui n'étaient rien moins que sots. On ne peut pourtant pas dire d'elle ce qu'on a dit de l'amour, qu'elle «donne de l'esprit à ceux qui n'en ont pas, et qu'elle en ôte à ceux qui en ont ». Je ne sache pas qu'elle ait jamais rendu un sot bien spirituel.
V. — Une volonté faible ne peut rien contre la colère : elle la laisse se déchaîner librement, sans la modérer ni la diriger vers un but utile. Une volonté moyenne, éclairée par la raison, et guidée par le sentiment du devoir ou des convenances, peut quelquefois la maîtriser, mais il est encore bien des cas où elle n'y réussit pas. 11 appartient seulement aux volontés fortes de contenir cette force explosive dans la plupart des circonstances sérieuses de la vie. A son tour, l'irascibilité, par la fréquence ou l'intensité de ses manifestations, caractérise ou modifie la volonté. Une colère éruptive et courte, mais très fréquente, indique une volonté sans énergie, féconde en bonnes intentions non suivies d'effet (2) ; une irascibilité rare, peu intense, indique aussi la
1. Notre Lmcù'h ('tait du nombre. Le fait est surtout fréquent chez les e'quilibrés