PREFACE III
quelque témérité à produire, en France, une étude sur les caractères, qui n'ait pas été longuement méditée et curieusement façonnée. Les maîtres, et quels maîtres! nous ont, à cet égard, laissé de trop beaux exemples de scrupule et de patience. La Bruyère, quand il publia son livre, avait passé huit ans à observer et à peindre ses originaux : et il était déjà tout entier dans sa première édition, depuis revue et enrichie ! Pour La Rochefoucauld, l'auteur du plus petit et du plus profond des livres, ne l'avait-il pas composé presque en collaboration avec Mme de Sablé et les habitués de son salon ? « Pendant plus de cinq années, il appporta dans ce milieu délicat, exigeant, sa large part de maximes ; il les soumit au contrôle, il les défendit, adoucissant ici, fortifiant ailleurs, supprimant parfois, remaniant sans cesse ». Après la première édition de son livre, il en donna quatre autres, toujours amendées et perfectionnées." Ce petit volume de cinq cents maximes l'occupa presque uniquement pendant plus de vingt années. La mort le surprit sans doute sur des corrections à introduire (1)». J'avais, quant à moi, de bonnes raisons, sans compter l'état de ma santé, très ébranlée depuis deux ans, pour ne pas m'attacher à la poursuite d'une perfection idéale. Ma sincère modestie, qui me défendait l'espoir de produire une « œuvre pour toujours », me sera sans doute une excuse auprès de ceux qui trouveraient mon livre bien inférieur à celui qu'ils rêvaient sur une pareille matière. Tel quel, il aura
1. Paul Albert, La littérature française au XVIP siècle, p. 134 et 135.