‹ Le caractère de l'enfant a l'hommeChapitre 4 sur 59 · CHAPITRE PREMIER Indications générales · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Indications générales

La question de la personnalité, ou, ce qui revient au même, celle du caractère, est serrée de près aujourd'hui par les psychologues et les physiologistes, et l'on se reprend à espérer que la grande lacune de notre psychologie pourra être comblée. En pareille matière, la divergence des points de vue est fatale; mais elle accuse par-dessus tout la fécondité du sujet, la richesse des données sur lesquelles s'appuiera la science des caractères. Différences d'aperçus, d'ailleurs, plutôt que de doctrine, et l'on pourrait déjà maintenant esquisser une éthologie qui satisferait à peu près tout le monde.

Il semble, d'abord, qu'on ne s'entend pas toujours sur le sens du mot caractère. — Quelques-uns y voient lamanièrc habituelle, pour chacun de nous, de sentir, de comprendre et d'agir. D'autres estiment que le caractère est essentiellement le mode individuel des sentiments et de la volonté,

et que l'intelligence n'en est pas un élément constitutif. Nous ferons observer à ces derniers qu'il est bien difficile de séparer dans l'analyse les trois facultés fondamentales de l'esprit, si étroitement unies en fait. Elles sont toutes les trois modifiées par les mômes causes physiologiques dont elles dépendent, et c'est une sérieuse raison de les étudier toutes les trois ensemble, quand il s'agit d'une science du caractère, cette résultante morale de toutes les fonctions de la personne humaine. On nous objectera que « l'ambition de César peut se rencontrer dans des âmes dont l'intelligence est médiocre et l'énergie nulle(l) ». Le croit-on bien? Une ambition peut ressembler par ses fins ou même par ses moyens apparents à celle du célèbre dictateur, mais elle sera conduite par des mobiles et des motifs tout autres : nous en avons plus d'une preuve sous nos yeux. L'ambition de César est un effet bien personnel du caractère de César, de l'intelligence et de la volonté de César. C'est un fait que ne pourraient sérieusement refuser d'admettre ceux qui ne comprennent pas l'intelligence dans le caractère, ou. pour parler plus exactement, dans une étude sur le caractère.

La difficulté devient plus grande, si nous passons de la définition du mot à celle de la chose. Selon certains psychologues ou moralistes, le caractère est chose si complexe et si compliquée, qu'il échappe à toute définition scientifique. 11 n'est pas possible, dit î^I. Martin, « de déterminer nettement un certain nombre de types de caractères, dans la constatation desquels entreront un certain nombre déterminé d'éléments moraux ». 11 est môme très difficile de distinguer ces éléments, dont « le mélange dans chaque

(l)Marlin> L'éducation ducaradère, p. 90, chap, III,

individu est variable à l'infini ». Assurément, le caractère est chose complexe et variable : c'est comme un composé d'éléments inégaux en quantité et en qualité, tel élément paraissant quelquefois dominer, tel autre manquant ou faiblement développé. La difficulté s'atténue, si, au lieu de considérer le caractère comme un amalgame d'éléments divers en nombre et en degré, on y voit plutôt un équilibre plus ou moins instable des forces existant au moins virtuellement dans une organisation donnée. 11 semble que l'on peut, comme en mécanique, indiquer au moins approximativement les directions et par suite l'intensité des plus importantes de ces forces, des plus utiles à connaître, et aussi la valeur de la plupart de leurs résultantes, soit réelles, soit conjecturales.

En ce moment, la question, qui se simplifiait, se complique d'une façon inattendue. Voici de nouvelles théories, dûment fondées sur Texpérience, qui nous montrent dans la personnalité un objet insaisissable, dont l'essence est de changer, de se succéder sans fin à lui-même. Ce ne sont plus les éléments du caractère qui par leur nombre et leurs instables combinaisons échapperaient à l'analyse, mais le fond même de la personnalité, à base organique, supposé irréductible au-dessous de ses protéiques transformations. Pour M. Paulhan (1), la personnalité est un ensemble de tendances visant à des fins particulières, que dis-je ? une synthèse plus ou moins coordonnée de systèmes de tendances, ceux-ci pouvant former un nombre indéterminé de souspersonnalités, de personnalités passagères ou permanentes, agissant en mode successif ou simultané. M. Bergson (â)ap-

(1^ L'Activité mentale et les éléments de l'esprit, passiin.

(2) Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 97-105.

4 INDICATIONS GÉNERALPJS

poi'tt' une nouvelle conception de la personnalité, celle du inoisupcrjîcii'l ci verbal cV du moi profond et essentiel, le premier pouvant être consistant, le second échappant jusqu'à un certain point à la conscience, par suite à l'analyse, sans doute parce qu'il a ses racines dans les profondeurs de l'organisme. Et ce n'est pas tout : à ce double moi, qu'il admet sans hésitation, M. Konsegrive (1) propose d'ajouter une personnalité sensitive, une personnalité sentimentale, une personnalité faite de l'imitation d'actes imaginaires, etc. Ces divers personnages, souvent en contradiction, peuvent se fusionner, et former une certaine continuité, où l'on peut facilement « les démêler à l'œuvre. » Mais qu'une amnésie se [)roduise, comme cela se produit artiliciellement par l'hypnotisme, et accidentellement, mais plus fréquemment qu'on ne pense, dans la vie normale de l'esprit, alors le personnage constitué par un système particulier d'habitudes, ou même plusieurs personnages de cette sorte disparaissent, pour en laisser apparaître ou réapparaître d'autres. Que devient la personnalité individuelle ? Si elle est multiple, constituée par plusieurs moi, réels ou possibles, où s'arrêtera la limite entre le réel et le possible?

Toutes ces distinctions, subtiles, à ce qu'il semble, n'en sont pas moins légitimf's, nécessaires même pour la constitution de la psychologie générale et des psychologies spéciales. Toutes ces analyses pénétrantes nous rapprochent de rniiité de doctrine, en ayant l'air d'étendre toujours le donjaine du divers. Ne pressent-on même pas déjà leur tendance à se pousser conune d'elles-mêmes vers la synthèse ? M. Paulhan supj^ose que les sous-personnalités essentielles peuvent se ramener pour chaque homme au

(1) L'Homoijénéité morale, lievue pliilosophique,i\x\llel 1890.

nombre de sept ou huit. Il admet qu'une personnalité dominante peut et doit se subordonner le plus grand nombre possible de sous-personnalités, et il nous en offre un exemple remarquable dans la vie scientifique de Darwin. ^I. Fonsegrive, de son côté, fait une déclaration à peu près semblable : il ne lui « paraît pas impossible que le personnage verbal entre à son tour dans le caractère véritable, que cette croiite superficielle arrive à former le fond même de la nature ». C'est là, dit il, une grande fin à réaliser. Si l'on veut établir « l'harmonie exquise des fonctions intellectuelles et morales », ou « l'homogénéité morale, c'est au personnage verbal obéissant aux lois logiques qu'il faut s'adresser. »

Ce n'est donc pas à nos psychologues les moins ennemis de la métaphysiqne qu'il faut reprocher de vouloir appliquer au rebours le veil adage métaphysique : Non entia prxter rationem multtplicanda. Nos physiologistes liypnotiseurs, qui avaient prétendu pouvoir créer à leur gré des personnalités dans un individu donné, se sont aussi chargés de dissiper eux-mêmes les appréhensions qu'ils avaient fait naître. Ils transformaient, ils faisaient parler et écrire un sujetquelconque enllarpagon, en Napoléon, en homme, en femme, en enfant, en vieillard, en personne sage et instruite, en personne grossière et ignorante ; mais la personne réelle protestait sourdement contre la personne intruse : sa propre réalité s'accusait par des traits à elle. Ainsi, de l'aveu même de maint hypnotiseur, tout se réduit, dans les suggestions à l'état de sommeil comme à l'état de veille, à des variations qui ne sont jamais absolues et complètes, à de simples modifications prévues par l'organisation individuelle, possibles et probables dans certaines conditions et de certaines manières. La person-

nalité de conscience peut flisparaître, s'oblitérer, mais non la personnalité profonde et organique.

C'est ce fond persistant de la personnalité qu'il s'agit de connaître, de démêler au milieu de toutes ses manifestations ou apparences possibles. Dans cette recherche, y aura-t-il une méthode à employer de préférence ? Bain n'a pas tout à fait réussi, avec la méthode déductive, à composer son éthologie, dont sa finesse d'analyse faisait mieux augurer. Bahnsen, tantôt avec la méthode inductive, tantôt avec la méthode déductive, mais en abusant toujours de l'hypothèse, a laborieusement construit un système, intéressant par endroits, mais dune psychologie et d'une physiologie arbritraires. Ce n'est pas à leurs méthodes qu'il faut imputer leur insuccès relatif, c'est plutôt aux difficultés inhérentes au sujet. Mais il n'y a pas là de quoi décourager les psychologues, les moralistes et les pédagogues. M. Marion, pour son compte, s'exprime ainsi : « Si peu avancée que soit encore la psychologie, elle nous met assurément à même d'affirmer que toutes les combinaisons concevables entre certains traits de caractère ne sont pas possibles également ni au même titre. Telle de ces combinaisons, logiquement possible, ne l'est pas psychologiquement; telle est rare, telle fréquente, au contraire; tel trait prédominant ne peut coïncider avec tel autre, qu'un troi sième n'en résulte nécessairement. Cette science des caractères n'est pas faite encore, mais elle peut l'être, et elle le sera, n'en doutons pas. Ce n'est, après tout, que la psychologie appliquée, ou la synthèstî psychologique. » (1)

Toute méthode est bonne, qui mène à quelque chose.

(I) Hcrue pliil., iiov. IBS-i, à propos àw Traité pralique de graphologie, de M, Crépieux-Jamaiq.

Les préférences, nullement exclusives, de M. Marion, seraient sans doute pour la méthode déductive ; celles de M. Ribot.pour la méthode inductive, telle que la pratiquent les médecins et les physiologistes contemporains. Ainsi, dans la préface du livre si riche en analyses de M. Azam (1), il déclarait que « la science des caractères ne peut procéder ni par généralités, comme la psychologie, ni par individualités, comme l'art. Elle occupe une position intermédiaire. Son objet, c'est la détermination de certaines variétés typiques et des nuances de chaque type », On arrivera à ce résultat en substituant, comme on l'a fait, par exemple, pour l'aphasie, l'étude de divers types à telle forme de caractère prise en général. Pour arriver à « l'unité », il faut partir de la « diversité », comme nous le disions nous-même plus haut. Je ne vois pas, d'ailleurs, en quoi cette méthode refuserait de se concilier avec celle qui prend pour point de départ les généralités acquises par la psychologie, et en fait découler de nouvelles généralités, éclairées d'un nombre suffisant de faits et d'exemples.

Maintenant, à quoi bon se poser des questions préjudicielles du genre de celle-ci : Sera-t-il jamais possible de classer les caractères comme on classe les animaux et les plantes ? Chaque malière comporte son genre de classification. La psychologie, c'est encore de l'histoire naturelle, mais d'une certaine espèce. Elle comporte évidemment de l'approximation, et laisse le champ libre aux découvertes de détail, aux particularités, aux nuances. Le tout est de savoir se contenter de l'a peu près là où l'exactitude la plus rigoureuse n'est pas encore, ou ne sera peut-être jamais atteinte, surtout de présenter des cadres aussi larges et

(1) Le Caractère dans la santé et dans lamaladie.

aussi simples que possible. La distinction des tempéraments, qui fut si longtemps en honneur, parut réunir ces divers avantages. Mais même en se combinant avec la phrénologie, elle n'a pas tenu ce qu'elle promettait. Peut-être y reviendra-t-on, en la perfectionnant d'après de nouvelles données physiologiques et pathologiques; peut-être a-t-elie décidément fait son temps. Pour le moment, les médecins eux-mêmes ne parlent que comme d'une vieillerie métaphysique, de cette hypothèse de l'action prédominante sur le moral de tel ou tel appareil jugé important, le foie, le système nerveux, le système circulatoire, la lymphe, la bile, etc. On se sert plus volontiers du terme plus vrai, parce qu'il est plus vague, d'idiosyncrasie^ qui veut dire au fond la manière d'être de chacun. Nous n'en sommes guère avancés. Nous savons toujours, mais nous savons seulement ceci, que le fonctionnement, et l'on peut même dire la constitution propre du cerveau, comme organe des fonctions mentales^ sont en étroite relation avec tout lêtre organique et viscéral ; que le cerveau n'est pas tout^ mais l'organisation ou le tempérament non plus. De quelle manière influent-ils l'un sur l'autre, et de quel côté est l'influence prépondérante ? La physiologie ne répond suffisamment à aucune de ces questions. Le psychologue a mieux à faire qu'à les étudier sans compétence et sans profit.

11 est cependant un certain nombre de données physiques et physiologiques dont le psychologue doit tenir compte, en se gardant d'en exagérer la valeur comme in-

dices du caractère . Toutes ces données sur lesquelles se fonde l'anthropométrie, et que Morselli propose d'utiliser au point de vue pédagogique, ainsi que M. Lombroso l'a fait au point de vue criminaliste, se ramènent à « des quantités numériques, homogènes et comparables : tels sont la taille, le foids du corps, la forme, le volume et les autres caractéristiques de la it'/^ (crâne et cerveau), les proportions du corps, la capacité pulmonnaire, ou autrement dit capacité vitale, la force musculaire, \e pouls, la respiration, la force visuelle, et enfin certains caractères descriptifs qui déterminent le tijpe, par exemple, la couleur des poils, des cheveux et des yeux. Tous ces caractères physiques et physiologiques nous amènent à établir les limites entre lesquelles s'étend la variabilité humaine, tant dans les diverses races que dans les individus qui composent une même race et un même peuple. C'est spécialement sous ce dernier aspect que la variabilité individuelle offre une grande importam*e pour la science de l'éducation, parce qu'étant donnée l'inégalité naturelle des individus dans leur structure et dans toutes les fonctions de l'organisme, on voit la nécessité d'en tenir compte dans l'application des méthodes relatives à l'éducation physique, intellectuelle et morale» (1).

I, — Passons rapidement en revue ces différents indices, plus ou moins importants et plus ou moins significatifs, de l'homme moral. La taille est un des plus apparents, mais on doit la considérer avant tout comme un caractère ethnique. Elle varie sous l'influence du climat, de lalimentation, du genre de vie, du bien-être et de la misère. On

(1) E. MorsoWi, L'anthropologie et Vanthropomélrie par rapporta la jK'daçjoyic, hvoch. iii-H, Milan, IJultezzati, édit.

ne peut nier cependant que la haute taille n'indique souvent la force musculaire et l'aptitude à l'action physique, tandis que la petitesse du corps s'accompagne souvent d'une constitution nerveuse et de ses divers effets moraux. La haute taille est aussi l'une des causes secondaires de la lenteur dans la circulation : si elle peut donc, dans certains cas, faire obstacle à la rapidité des fonctions psychiques, elle peut, dans d'autres cas, contribuer à y produire un certain équilibre. A la circulation lente, qui provient de causes diverses, Georges Sand, d'assez petite stature, attribuait diverses particularités plus ou moins heureuses de son caractère, et l'on sait ce que Napoléon disait de lui-même : « J'ai les nerfs fort irritables, et, dans cette disposition, si mon sang ne battait pas avec une continuelle lenteur, je courrais risque de devenir fou. » (1)

II. — Le poids du corps peut indiquer, soit la grande quantité de l'élément sanguin, et s'allier à la rapidité des fonctions physiologiques et mentales, soit la prédominance des dépôts du sang, sous forme de tissu musculaire, osseux ou adipeux, ce qui produit les caractères moraux attribués ou tempérament athlétique et au tempérament apathique.

III. — La psychologie, bien que l'opinion contraire semble prévaloir, ne saurait utiliser avec trop de réserve les données relatives à la forme et au volume du crâne. La question des localisations cérébrales est loin d'être fixée, et ces localisations ne se traduisent pas par des saillies osseuses. Et combien de facultés non localisées dans l'écorce cérébrale ! Cependant le développement ou la réduction de

(1) Cité par M. Tainedans sa remarquable étude sur Napoléop.

certaines parties du crâne sont considérés encore aujourd'hui comme ayant leur signification psychologique. II est généralement admis qu'il faut « attribuer au lobe frontal un rôle psychique et au lobe occipital des fonctions instinctives. » (i) On sait que, chez le nègre, la portion antérieure du crâne se soude plus tôt que chez les blancs, et c'est là un effet d'un développement plus tôt arrêté du cerveau antérieur. Chez les blancs, on observe, d'une manière générale, des inégalités de même ordre, suivant le développement, la culture intellectuelle. Mais on sait aussi (c'était le cas de Gambetta^ que la petitesse des lobes frontaux peut être compensée par la vitalité de leurs fonctions, qui s'accuse, à l'autopsie, par le riche plissement des circonvolutions. Au surplus, il ne nous répugne pas de croire, avec M. îManouvrier, que la petitesse du front, chez des natures supérieures, coïncide avec l'absence de certaines aptitudes intellectuelles (2). La chose est encore évidente pour Richelieu et Frédéric II, éminents politiques, médiocres poètes, et pour le grand Mirabeau, à qui son père refusait le don de la réflexion et de l'invention, et qui n'était, d'après lui, qu'un monstre d'assimilation, un prodigieux écho.

Ce qui vient d'être dit à propos des dimensions du lobe frontal, supposées d'après celles de l'os frontal, nous dispense d'insister sur la question des autres régions cérébrales. Ne recueillons qu'à titre de renseignements hypothétiques les faits se rapportant à la région occipitale, siège, d'après quelques-uns, des fonctions dévolues à l'instinct, et des régions pariétale et temporale, sur les attributions desquelles les physiologistes sont loin de s'entendre. On ne

(1) Leiorl, La topofjraphia cranio-rn-dbrale, p. 10.

(2) Manouvrier, Etude comparalive sur Irs rcrveaux de Gainbettaet de berlillon, Rev. phil., avril iHH8.

df INDICATIONS GENERALES

voit pas encore les aires précises où les diverses localisations sont disséminées ; on sait encore moins en quelle manière les diverses parties du cerveau sont intéressées dans le travail psychique, c'est-à-dire dans la production des sensations,des sentiments, des idées et des mouvements automatiques et volontaires, et surtout jusqu'à quel point la faiblesse apparente d'une partie peut être compensée par la force apparente ou non d'une ou plusieurs autres parties. Retenons seulement que des saillies disproportionnées du crâne peuvent correspondre à quelques anomalies morales, comme l'harmonie des diverses parties, quel qu'en soit le volume, permet d'inférer l'existence de facultés psychiques équilibrées, sinon toujours puissantes.

IV. — Les physiognomonistes n'attachent pas tous une grande importance à la hauteur et à la largeur de la face, et à la forme générale du visage. Il n'en est pas de môme des anthropologistes ; peut-être ces derniers ont-ils raison en principe. Sans doute, il y a moins à tenir compte des formes que de l'expression physionomique. Cependant les théories sur l'hérédité permettent de supposer qu'en général, un état psychologique prédominant détermine une forme géométrique particulière. La hauteur du visage, qui nous éloigne du type animal, quand elle n'est pas en disproportion avec les dimensions du crâne, semble indiquer desconditions favorables au développement de l'intelligence et de la volonté ; par contre, la longueur ou la petitesse excessive de cette mesure paraît un indice d'infériorité intellectuelle ou morale. La largeur est significative à sa façon. Lombroso dit bien qu'il y a, sous ce rapport, analogie complète entre les criminels et les normaux (i); mais comme

(1) L'Homme criminel.

cette amplitude se rattache le plus souvent à un développement considérable des pommettes et des mâchoires, on peut la considérer comme un indice de grossière sensualité, de gloutonnerie, d'énergie combative et de férocité. La ligne du menton et la courbe de l'arcade sourcilière viennent accuser davantage ou adoucir cette expression, La saillie de l'arcade sourcilière indique aussi l'énergie des passions, la puissance de la volonté et de l'attention : un Darwin est par là qualifié aussi bien qu'un sauvage. La carrure et la saillie harmonieuse du menton paraissent indiquer l'énergie, le plus souvent l'énergie intelligente, et dans certains cas, l'équilibre moral et la bonté : voyez le menton d'Aristote, de Napoléon, de Franklin.

La.fonne et Isl grosseur du nez ne sont pas sans exprimer aussi quelque chose. La courbure, l'amincissement, aussi ])ien que le retroussement du bout, sont réputés trahir la linesse ou la sensualité : mais l'expression sensuelle est principalement fournie par ce que Piderit appelle le trait sensuel ou scrutateur des lèvres, soit minces, soit charnues. L'aquilinité et le gros volume du nez marquent peut être aussi la force volontaire. Ajoutons, avec Piderit, que « des narines ouvertes signifient la même chose que des paupières relevées, c'est-à-dire qu'on y reconnaît un esprit ouvert, éveillé, sensible aux impressions » (i). 11 est toujours bon de prendre en considération ces divers indices des aptitudes morales, mais en ne leur accordant qu'une confiance limitée.

V. — La force musculaire peut être indépendante de la grosseur des muscles et de la hauteur de la taille : on peut

(1) Piderit, La Mimique et la physionomie, p. ■M).

opposer ici le corps robuste au corps athlétique. Or, la bonne qualité des muscles et leur grand développement ne sont pas des conditions indifférentes, comme indices de certaines particularités mentales. Une bonne constitution musculaire produit souvent l'aptitude au travail physique et à l'endurance corporelle ; elle peut donner une direction spéciale à l'activité intellectuelle, en suggérant des goûts et des besoins dont la satisfaction implique un large déploiement de forces musculaires. Elle vient aussi jusqu'à un certain point en aide au travail mental, en mettant à la disposition du cerveau cette réserve de tension musculaire sans laquelle l'attention a peine à s'adapter et à se maintenir. Elle met celui qui la possède à l'abri de tous ces excès sensuels et de toutes ces défaillances morales qui sont le triste lot des personnes atteintes de névrose. Si « dans un corps malsain la pensée est malade », dans un corps faible, ce qui revient au mème;,non seulement la pensée, mais le cœur, ne peuvent guère être en bonne santé. Par contre, le développement excessif des muscles n'est pas sans effet sur l'intelligence et sur le caractère : quand les muscles se nourrissent aux dépens du cerveau, la faiblesse du système nerveux entraîne une altération de tout l'être moral.

Il est des indications plusspéciales se rapportant à l'exercice du sens musculaire. Sa délicatesse, combinée avec celle du tact, a pour effet l'ennui de la pression, et pour conséquence indirecte l'aversion pour toute contrainte physique ou morale. Unie à la sensibilité de l'organe respiratoire, elle produit, avec le besoin de respirer librement, l'amour du mouvement sous toutes ses formes, et aussi le besoin de liberté personnelle, l'indépendance du caractère, La rapidité et la lenteur naturelle des mouvements sont en rapport si étroit avec tout le développement de la sensi-

bilité et de l'intelligence, que J'ai cru pouvoir les prendre pour point de départ dune classification des caractères qui sera établie plus loin. Ce sont aussi des indices utiles à constater quo l'adresse et la maladresse de la main, l'ambidextrie et la gaucherie, l'aisance et l'embarras de la parole, le bégaiement, etc.;, toutes qualités ou imperfections liées au bon ou mauvais état des centres psycho-moteurs. On peut en juger d'après un très intéressant exemple, emprunté à un livrede M. Arréat dont je suis heureux d'avoir eu la primeur et d'annoncer la prochaine publication:

« A. n'a pas le goût de l'ordre matériel; il est inexact, négligent de sa personne ; il est irrésolu aussi, timide dans l'action, et renvoie au lendemain une décision qu'il conviendrait de prendre sur le champ... Ses mouvements, sa parole même, sont hésitants : il est sujet à ànonner, et dans son impatience à prononcer, qui trahit à coup sur de la paresse, il lui arrive de joindre, en lisant, à la syllabe initiale d'un mot la finale du mot qui suit. Or, en peinture nous le trouvons un prime-sautier ; l'esquisse épuise quelquefois sa verve, et la longue patience dans l'exécution lui fait défaut ; le travail doit être varié, pour que son attention soit rafraîchie et soutenue. La sûreté du trait n'en est pas moins un des caractères de son dessin, et prouve de reste que l'indécision habituelle, et même la maladresse dans les mouvements, n'excluent pas une bonne mémoire motrice. Son coup do crayon est accusé, incisif jusqu'à être dur ; et dans l'improvisation, il sait poser le ton franchement, arrête les formes d'un trait net rapide, signe de la même vivacité, ou de l'ardeur, qui produit en lui une volonté intermittente, par saccades » (1;.

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