‹ Le caractère de l'enfant a l'hommeChapitre 35 sur 59 · LA BIENVEILLANCE ET LA MALVEILLANCE · texte numérisé non relu

LA BIENVEILLANCE ET LA MALVEILLANCE

portionnées à son intérêt. 11 se révolte contre la sui)rémalie que le bienfaiteur exerce sur celui qu'il oblige. Remarquons aussi que la reconnaissance s'adresse plus volontiers à l'homme noblement fier qu'à l'homme vaniteux, et surtout qu'à l'orgueilleux. La fierté oublie les rangs, elle ne voit que la personne à aider : on est fier d'attirer son attention, parce qu'on sait <iu'elle oblige avec discernement et équité. La vanité mar([ue les rangs en s'adressant à des inférieurs, et elle blesse sans le vouloir celui qu'elle oblige. L'orgueil, on ne le sait que trop, ne fait pas le bien pour le bien, mais en vue de sa renommée ou de ses intérêts, et avec un mépris secret ou mal déguisé pour la personne obligée. Or, la reconnaissance est la monnaie du cœur, qui aime à rendre la part de cœur (|uori lui a donnée.

II. — Examinons les rapports (jui peuvent exister entre les traits de caractère intellectuels et les sentiments sociaux et antisociaux.

L'influence de la mémoire sur ces tendances est d'observation vulgaire. Qui n'a entendu parler de la bonne ou mauvaise mémoire du cœur? Il ne s'agit pas seulement ici du souvenir des émotions et de leurs signes, mais des circonstances itius ou moins nombreuses et précises qui les accompagnent. A ce point de vue, être bienveillant ou malveillant, c'est avoir une aptitude particulière à reproduire tout ce qui tient aux sentiments favorables ou défavorables aux gens. Cette sorte de mémoire i)eut se distinguer, jusqu'à un certain point, de la mémoire proprement intellectuelle. Or, on a plus ou moins de cette mémoire, et on peut dire ainsi (prune; bonne nn-moire renforce la bienveillance ou la malveillance, cIk^z ceux où elles se trouvent comme (jualités naturelles ou acquises. La mémoire proprement intellectuelle n'a rien à faire ici, à moins qu'on ne

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la considère dans ses relations avec la faculté d'abstraire et la faculté de réfléchir, qui interviennent dans le développement des sentiments sociaux et antisociaux. On ne voit pas. d'ailleurs, quelle influence appréciable ces sentiments exerceraient sur la mémoire générale et sur les mémoires spéciales.

On peut en dire autant de Vattention. Les sentiments sociaux ou antisociaux peuvent lui servir de stimulants et de mobiles, mais ni plus ni moins que les autres sentiments- En revanche, cette faculté, considérée comme une aptitude générale de Tintelligence, peut développer considérablement la bienveillance et la malveillance là où elle les trouve déjà établies. Il y aurait de l'exagération à supposer que ces sentiments aient par eux-mêmes la vertu de développer une grande force d'attention.

'L^i réflexion. \q jugement, le bon 5e«.s. influent puissamment sur la bienveillance et la malveillance, mais plutôt pour les développer que pour les faire naître. C'est l'instinct naturel, tel que les impressions dominantes de la famille et du milieu social l'ont formé, qui a ici le plus d'importance. Nous voyons la bienveillance et la pitié se manifester à un très haut degré chez de tout jeunes enfants, tandis que leurs frères ou leurs sœurs sont on ne peut plus mal doués sous ce rapport. Chez certains enfants, dès l'âge de dix ans, l'écriture présente les signes nettement tranchés de la bienveillance et de la sensibilité ; chez quelques autres, ceux de la malveillance atténués par les signes contraires ; chez d'autres, les signes bien accusés de l'égoïsme, de la dureté, de la cruauté même : traits anguleux, lettres serrées, crochets et finales en pointe. Quand une force naturelle est si bien établie, on comprend que la réflexion ou le bon sens puisse aider beaucoup à l'accroitre. mais très peu à

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l'atténuer. C'est dans les natures moyennes, comme l'a pensé M. Ribot, queces facultés, collaborant avec l'éducation physique, intellectuelle et morale, bénéficieront le plus des incertitudes de l'instinct. Aussi voyons-nous la pitié, par exemple, encore peu développée chez les enfants dans lesquels elle est vraiment innée. La pitié morale, qui évoque dans l'esprit l'image de souffrances pouvant nous frapper ou frapper quelqu'un des nôtres, ne se produit chez eux qu'en des circonstances exceptionnelles et ne s'étend guère qu'aux personnes connues. Cependant, avec le progrès du jugement, et quelquefois en dépit des influences et des exemples contraires, la pitié deviendra chez eux une force très puissante, quand elle relèvera à la fois « d'une idée et d'un sentiment » (1).

Où l'instinct fait plus ou moins défaut, toutes les qualités de l'intelligence, la réflexion, l'instruction, le sens pratique, le sens moral, ne feront (juc contre-balancer, et quelquefois mieux mettre en évidence cette infériorité originelle des dispositions sociales. M. Marion nous a montré dans St. Mill une personnalité des plus estimables, mais très peu aimable ; un homme d'une décision et d'une ténacité rares; pur, loyal, sévère à lui-même et aux autres; solide en amitié, mais d'une sympathie essentiellement intellectuelle; fidèle par logique autant que par tendresse; dur, grondeur, contrôleur dans sa famille, les sentiments aft'ectueux ne prenant chez lui qu'un rôle secondaire. Est-il bien nécessaire d'ajouter que cette austère et rude personnalité reposait sur une constitution maladive, et ruinée par des travaux persistants (2) ?

1. L. Arréul, La iiioralc dans le drame, p. 13. 2. ReD.phil., Wl, p. -'toi.

C'est là un exemplaire peut-être assez commun du caractère personnel, de l'homme sévère et bon, surtout sévère. Je lui trouve quelques points de ressemblance avec l'égoïste dur ou brutal, à peu près tout formé, celui-là aussi, par la nature, c'est-à-dire par l'hérédité.

Ici nous ne trouvons point de bonté ni de bienveillance, si ce n'est par calcul. Cet homme ne se replie sur luimême que pour y concentrer toute son atfection,toute sa tendresse, toute sa pitié.. Jamais, enfant, il ne songeait à plaire ou à être utile. Il ne cherche pas sans nécessité à causer de la souffrance aux autres ; mais à la moindre opposition, à la moindre offense, sa colère s'allume, et sa haine brise ou tue. Quoique souvent indifférent sur l'opinion d'autrui, il en exige des égards, des distinctions, des hommages ; mais les susceptibilités des autres ne sont rien pour lui, il ne ménage aucune délicatesse. Son indifférence est raisonnée, comme chez un autre la compassion; chez lui on peut dire que la réflexion est l'ennemie du sentiment. Ferait-il l'aumône, lui qui a profondément médité sur l'ingratitude humaine? Quand il ne peut nier les souffrances d'autrui, il les met sur le compte de la faiblesse, du vice, du manque de sens pratique, de la fatalité. 11 est le centre de tout : à lui tout doit aboutir, se subordonner, se sacrifier ; il profite du dévouement sans en être touché, et souvent il l'exige comme en vertu d'un droit. Libéral pour lui-même, il fait souffrir les. autres de son avarice ou de sa cupidité. On le voit partout envahissant, s'insinuant, ayant toujours d'excellentes raisons pour prendre les meilleures places (1).

D'autre part, faute de réflexion, d'étendue dans les

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