‹ Le caractère de l'enfant a l'hommeChapitre 36 sur 59 · LA BIENVEILLANCE ET LA MALVEILLANCE · texte numérisé non relu

LA BIENVEILLANCE ET LA MALVEILLANCE

idées, l'instinct de bienveillance peut en rester aux innpulsions mal réglées de la sensualité affective. Tel est le cas d'une petite fille âgée de sept ans, qui traduisait de cette façon ses plus grands accès de tendresse : « ïu viendras me voir, je te laisserai embrasser Baptiste. » L'heureux possesseur de ce nom était l'ordonnance du père de Lucie. Avec ces natures sans énergie, l'affection qui disparait entraine avec elle la bienveillance : rien de raisonné, de logique, de voulu. Très souvent leur tendresse se dépense en menue monnaie de démonstrations et de caresses. C'est chose légère et peu sûre. Elle ne sait pas bien discerner son monde, s'adresser bien, s'entretenir, se ménager, faire suivre d'effet toutes ses ])onnes intentions, et le faire avec choix, à propos et mesure. 11 faut de l'intelligence, de la clairvoyance, du sérieux d'esprit, pour être vraiment bon et aimable, pour l'être avec franchise, délicatesse et retenue. La bonté toute seule ne rend pas sérieux, mais le sérieux lui est indispensable. La malveillance, intelligente ou non, se trouve, elle aussi, chez des personnes très sérieuses et très positives; non (ju'ellc les rende telles, mais elle fait tourner cette qualité à son avantage ; il n'est pas d'ailleurs rare qu'elle la compromette ou l'éclipsé, produisant ce qu'on appelle alors les sophismes ou paralogismes d'intérêt, d'amour-propre et de passion.

111. — Les sentiments altruistes, sauf la pitié dans certains cas, sont moins contagieux qu(î les sentiments contraires, et cela pour deux raisons : ils n'éveillent pas l'idée de défense personnelle si profondément empreinte dans toutes les âmes, et ils ont une expression en général moins violente et moins excitante. La haine, la vengeance, la colère, agissent par contagion soudaine, tandis que la bienveillance, la tendresse, la pitié morale, n'agissent le plus souvent qu'à la longue, et par l'effet de la répétition.

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La bienveillance est facile à simuler, surtout pour les natures fortement imilatives. Quand un homme malveillant a intérêt à se montrer humain et bon, et qu'il s'agit d'attitudes et de paroles plutôt que d'actes, il y parvient sans grand efibrt, bien qu'il lui en coûte au fond de prolonger répreuve. La tendance imitative contribue, au moins autant que la vanité ou l'intérêt, à produire ces semblants de bienveillance. Il faut y regarder à deux fois pour faire la part de ces difTérents mobiles: la générosité qui regarde, avant de donner, si d'autres bourses s'ouvrent, ressemble de bien près à celle qui veut qu'on la voie donner. Cette même tendance produit aussi, avec irréflexion, entraînement ou prévention, des actes qui feraient prendre pour égoïstes, dures et méchantes, des personnes faibles seulement de caractère. Le mimétisme moral domine les impulsions raisonnées, même encore à l'âge de dix ou douze ans, chez les enfants les mieux doués et les mieux dressés ; leur bonté, leur méchanceté, tiennent à bien peu de chose : les circonstances et les mœurs de l'entourage se reflètent dans leurs vertus et leurs vices les plus marqués des traits de l'hérédité.

Il est bon d'insister sur les rapports de la tendance imitative avec les sentiments ici étudiés. Quand elle est très prononcée, elle rend si facile et si habituelle l'expression des diverses émotions, qu'elle en amoindrit sans doute la puissance. Il en est qui semblent se jouer eux-mêmes, lorsqu'ils sont le plus fortement émus. Combien d'enfants simulent ainsi innocemment la tendresse, la colère, le dépit, l'indignation ! Il faut une grande sensibilité pour éprouver avec force et sincérité des sentiments très bien mimés, pouf i ',re en môme temps et au même degré un acteur et un homme. Cette remarque vaut pour la bienveillance,comme pour le sentiment contraire.

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Il semble enfin que la tendance imitative, considérée d'une manière générale, est plus favorisée par la bienveillance, sentiment très expansif, que par la malveillance, qui, bien que toujours prête à agir pour l'agression, se concentre souvent sur elle-même pour la défense personnelle. Et puis l'imitation et le jeu, ces deux principes communs de l'art, ont entre eux des relations étroites : or, le malveillant est moins porté à jouer que celui qui aie cœur allégé par la bienveillance, et par une sorte de gaîté désintéressée qui se rattache à ce sentiment.

l^ admiration, comme l'imitation, etplusqu'elle, touche de très près à la bienveillance. On est porté à admirer ce qu'on aime, comme on est porté à l'imiter. 11 est bien difficile qu'on admire des actes de bonté, de pitié, de tendresse, de dévouement, sans être un peu capable d'en produire de pareils. Le malveillant imite peu, il admire moins encore : il admire surtout ce qui lui ressemble à quelques égards, et il l'envie encore plus qu'il ne l'admire. Ainsi le jeune Bonaparte rêvait pour lui le rôle de Paoli, résolu déjà à faire le plus de mal possible aux Français. L'indiff'érent, celui qui n'est ni bon ni méchant, peut éprouver quelquefois de l'estime, rarement de l'admiration : s'il est intelligent et honnête, il faut que la chose en vaille bien la peine, ou qu'il ait eu le temps de se faire à elle et de l'apprécier. Le malveillant connaît le mépris plus que l'estime ; et, quand il s'indigne, c'est toujours à l'excès, et avec des paroles de haine : il n'accorde jamais à l'adversaire, autant dire à l'ennemi, les circonstances atténuantes.

Les généreuses, les belles indignations, sont sœurs des nobles admirations. En somme, l'aptitude à l'admiralion intelligente indique chez les faibles une tendance à l:i force, et chez les forts un penchant à la bienveillance. N'oyez, en

effet, le (loul)le caractère de sa mimique : c'est à la fois l'attitiKle penchée, qui indique sensibilité, douceur, modestie, et l'attitude fière et enthousiaste, avec le relèvement des paupières et de la tête : une fierté qui se relève pour ellemême, et qui s'incline à demi vers autrui (1).

IV. — La bienveillance et la malveillance ont l'une et l'autre, en dépit de la finesse, et même de la ruse inhérente au caractère, leurnaiveté et leur crédulitp, qui ne demandent que des apparences pour s'abandonner à leurs impulsions, et des prétextes pour les justifier. Dès l'enfance, les natures sympathiques ont peine à croire au mal, et elles se donnent ingénument tout entières. Ces délicieux sentiments, pâture quotidienne de leurs âmes, soit tristes, soit gaies, résistent souvent à mille causes qui auraient dû les détruire (2). Plus tard, malgré bien des déceptions, bien des coupes d'amertume vidées, et surtout mille protestations de ne plus être dupes, ils le sont quand même et toujours. Ceux d'entre eux dont la tendresse el le dévouement se concentrent dans la famille ou la coterie, sont moins souvent trompés; mais ils le sont quelquefois encore par leurs parents ou leurs amis.

Les malveillants ont aussi la naïveté d'être eux-mêmes sans le savoir et sans le vouloir, même quand ils ont le don naturel ou acquis de se dominerle mieux; mais ilsont, eux, la faiblesse de croire au mal de préférence. Cependant on leur voit des préventions favorables pour ceux qui les aiment et qui les flattent, qui les mènent souvent par le bout du nez sans

1. Les irifa-ardcnts sont peul-èlrc los caractères les mieux disposés pour présenter celle altitude composée ; leurs admi râlions sont môme (juelqucfois trop faciles et trop peu justifiées.

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