‹ Le caractère de l'enfant a l'hommeChapitre 40 sur 59 · LA BIENVEILLANCR ET LA MALVEILLANCE · texte numérisé non relu

LA BIENVEILLANCR ET LA MALVEILLANCE

traits se contractent ou que sa voix devienne âpre, ce qui suffit pour faire dire de lui qu'il est un homme doux. . . . Son cœur peut devenir corrompu, ses principes immoraux, et son humeur féroce ; il gardera néanmoins son ton de voix modéré, sa phraséologie complaisante, et sera un homme aimable » (1 ).

Je passe sur les exagérations, qui sont ici de la vérité locale. On nous donne cette amabilité pour inconsciente, et comme pouvant s'allier à de vraies qualités; ce serait un vernis plutôt qu'un masque ; de la souplesse de caractère, avec un peu de douceur, et de gaîté peut-être, bien moins que de la dissimulation même inconsciente. Ce genre de souplesse aimable dispose l'homme à entrer dans les intérêts d'autrui, à s'ingénier, à s'insinuer, au besoin, pour le servir. Elle peut s'allier à l'égoïsme, mais en lui arrondissant les angles et adoucissant les aspérités. En un mot, c'est une bienveillance d'extérieur, qui ne s'oppose pas, loin de là, à la bienveillance intérieure, ni même à la bonté. Alliée à la ruse égoïste et à la dureté du cœur, c'est la malveillance et la fourberie, ou, d'un mot, la tartufferie, française, si l'on veut, mais qui ne vaut ni plus ni moins que les autres.

VII. — La discrétion et l'indiscrétion, sœurs de la franchise et de la dissinmlation, dépendent moins de la bienveillance ou de la malveillance que du tempérament, de l'humeur, du jugement, de l'expérience et do l'éducation. Cependant, toutes choses égales d'ailleurs, la bonté gardera plus souvent la mesure, saura mieux retenir sa langue ou ses gestes, par la crainte qu'elle aura de blesser. La malveillance est toujours prête à entrer, aiguisant ses crocs et

i. Taino, Un séjour m France, p. :il.')-22l. passini.

ses griffes, dans le domaine d'autrui. C'est contre elle que les lois ont essayé de murer la vie privée. Quelle discrétion peut-on attendre de ceux qui donnent eux-mêmes à leur malignité les excuses les plus flatteuses ? « Que voulez-vous ? C'est plus fort que moi : je ne puis pas m'empècher de dire ce que je pense. — Toutes vérités ne sont pas à dire. — Je suis très sensible ». C'est ainsi que, se trompant elle-même, la malignité essaie de donner le change aux autres. Malignité, indiscrétion, dissimulation, ne sontce pas trois noms d'un même défaut ?

Supposez, d'autre part, un discret et un indiscret, également expansifs, intelligents et bons : la bonté du premier sera plus sûre et moins inconstante. L'autre est sans doute une tête à l'évent, un impulsif à quelque degré, aussi incapable de mener à bien ses meilleures intentions que de refréner ses mauvaises tendances : celles-ci seront d'ailleurs d'autant plus rares et moins impétueuses, que les bonnes qualités naturelles auront été mieux servies par les heureuses influences du milieu.

Quant au secret, une variété du discret, mais un peu plus personnel ou plus concentré, il est plus ou moins porté à cacher ses sentiments, à voiler la sympathie elle-même, ce qui doit tendre à l'alfaiblir, comme fonction inexercée, et fonction non accrue par les excitations homogènes qu'elle pourrait susciter autour d'elle : on est froid pour ceux que l'on croit tels. J'ai remarqué, d'ailleurs, que les secrets, même avec une réelle bonté, sont plus enclins à laisser un libre cours à leur malveillance, peut-être parce qu'elle excite plus fortement les instincts personnels et agissants de la nature humaine.

VllI. — Arrivons aux qualités ou facultés esthétiques. V imaginât ion et la «ensïT^iV/ie influent moins sur la bienveil-

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lance et la bonté que celles-ci n'influent sur elles. Ce qu'il y a d'abord, c'est plus ou moins d'égoïsmc naturel, et, ensuite, la plupart du temps, un idéal esthétique ou moral plus ou moins directement établi sur cette disposition personnelle. L'imagination et la sensibilité viennent y ajouter leurs stimulants et leur force. On peut sympathiquemcnt, si j'ose ainsi dire, s'émouvoir de ses propres souff'rances, et dramatiquement de celles de ses semblables ou de celles des animaux. Quand la sensibilité n'est pas un peu tournée aux émotions altruistes, l'imagination ardente produit souvent une aggravation du mal. On sent trop fortement ses étals personnels, pour ressentir assez ceux des autres. L'homme d'imagination fait siens les sentiments et les expériences d'autrui, avec une sélection au profit de la bienveillance ou de la malveillance, suivant son caractère et suivant les circonstances plus ou moins favorables à ce caractère. L'homme à l'imagination faible ne sort guère de ses expériences personnelles ou de celles de son entourage : il est bon ou mauvais par habitude machinale ; s'il pouvait un peu plus sortir de lui-même et pénétrer dans les sentiments d'autrui, il serait assurément ou meilleur ou plus méchant qu'il n'est.

La loi d'harmonie se retrouve malheureusement dans bien des actes où les honnêtes gens se refusent à voir l'ombre de la beauté. On peut voir là une opposition entre l'idéal moral et l'idéal esthétique, plus souvent séparés qu'on no le prétend. On -a dit souvent que « c'est un beau poème qu'une belle action» ; mais une mauvaise l'est aussi, quand on la conçoit avec une imagination pervertie. Pour les scélérats, un crime est un <( beau coup à faire » ; pour les méchantes gens, une vilenie est un « joli tour)» à jouer.

11 y a aussi un bon et un mauvais esprit. Ce qu'on

appelle l'esprit, avec toutes ses qualités, moins la bonhomie, la franchise et la grâce, peut se trouver uni à la malveillance : par ses qualités, j'entends la souplesse, la linessc, 1 a-propos, la gaîté, le piquant peut-être. Avec la malveillance, la pointe appuie et pénètre profondément : la malice devient malignité. Mais il est rare que la méchanceté laisse l'esprit dans cette réserve, cette limite nécessaire, où la honte se tient naturellement. Aussi, en fait desprit, peut-être gagne-t-on moins qu'on ne perd, à être méchant. On connaît les jolis vers de Régnier :

Et le surnom de bon me va-t-on reprochant, D'autant que je n'ai pas l'esprit d'être méchant.

Est-il donc besoin d'avoir de l'esprit pour être méchant, ou est-ce avoir de l'esprit que de l'être? La servante de La Fontaine le croyait un peu, quand elle disait de son maître : 0 11 est trop bête pour être méchant ». Eh bien, pour une fois, j'aime mieux être de l'avis de Napoléon ÏII, qui disait au persiffleur Mérimée: « J'ai plus d'esprit que vous, parce que je suis bon ». Ce criminel d'Etat, doux et bon homme au fond, a fait là, sans y penser, un beau vers, qu'Arsène Iloussaye a eu raison de signaler à la postérité (1). On I)eut avoir delà bonté sans esprit, et de l'esprit sans bonté; mais avec de la bonté, on a l'esprit meilleur, ou l'on peut se passer d'esprit.

La malice et la malignité nous paraissent plus spirituelles chez les enfants, à cause de leur ingénuité, de leur gaîté ou de leur finesse relative. Mais nous faisons les trois quarts de leurs mots, et ils comprennent mal les nôtres. La déli-

l. Les Confessions {Souvenirs d'un demi-siècle).

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catesse et la grûca, ces deux fleurs de la bienveillance, manquent à la plupart de leurs plaisanteries. Ils sont moqueurs plutôt que railleurs; ils blessent au vif, en croyant ne faire autre chose que s'amuser. Mais quand ils notent les ridicules qui les frappent, en général, ils n'enveniment pas d'eux-mêmes leurs traits d'esprit, qui sont plutôt des traits de gaité. C'est nous qui les rendons mordants en connaissance de cause, avec réflexion et sans mesure, en soulignant leurs intentions malignes, en les approuvant par notre silence complaisant.

IX. — Le tempérament actif peut n'être pas servi par une forte sensibilité, mais il ne se développe pas nécessairement à son préjudice. Chez les bienveillants et les affectueux, être utile augmente le sentiment de la puissance, et par conséquent accroît la sympathie elle-même. Par contre, chez les égoïstes ou les esprits malveillants, réussir dans des entreprises le plus souvent nuisibles au prochain, développe le sens personnel du côté de l'égoïsme ou de la méchanceté.

L'activité réglée, habituelle, celle d'un métier ou celle des travaux de l'esprit, atténue, chez les égoïstes et les méchants, le sentiment et la pratique de la malveillance. Elle se limite alors aux relations professionnelles, et tout en produisant beaucoup de plates niéchancetés, elle ne prend ni en surface ni en profondeur tout le champ qu'elle aurait occupé dans des circonstances plus favorables. Figurez-vous, par impossible, un Bonaparte employé d'administration, chef de division, professeur, proviseur, ingénieur, avocat, médecin : que de petites canailleries, à la place des grandes ! Plus, d'ailleurs, cette activité quotidienne laisse de loisir, plus l'emploi de ce loisir sera suspect. Uien de plus fâcheux, de plus désagréable, de plus méchant parfois,

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que les grands esprits désœuvrés. Aussi bien, pour ces mêmes esprits, la lutte de l'existence, quand elle a pour objet même un petit avancement de fortune ou de situation' ou simplement les grossières satisfactions des sens, ouvre toutes grandes les voiles de l'égoïsme. Chez les moins mauvais d'entre eux, elle met toujours en jeu quelques tristes tendances. Chez les autres, fierté, générosité, équité, souvent tout y passe.

Voyons d'ailleurs comment la bienveillance et la malveillance se combinent avec la volonté^ soit forte, soit faible. Le caractère résolu nous rend actifs pour nousmêmes et pour les nôtres. Accompagné de sensibilité et de bonté, il porte à vouloir et à exécuter le bien sur-le-champ. C'est de la même manière qu'il porte aux actes mauvais les personnes malveillantes. Mais la résolution n'est qu'une ouvrière imparfaite de bonté, si elle ne s'appuie pas sur la fermeté et la persévérance. Avec de la commisération, de la sympathie,de la tendresse, on n'a souvent qu'une bonne volonté stérile. La résolution sans fermeté ressemble fort à la faiblesse. Ainsi doué, on ne sait souvent que faire et que dire : méchant,on fait beaucoup de mal à tort et à travers, ou onle laisse faire; bon, on n'a qu'une libéralité irréfléchie, on ne résiste pas aux tentations séduisantes ou aux impressions fâcheuses. On peut vouloir le bien de ceux qu'on aime, et même celui des autres, et les rendre souvent malheureux, parce qu'on ne sait pas combattre ses désirs, s'arracher à ses habitudes, se priver d'une fantaisie, lutter contre une passion.

La volonté passionnée peut être assez ferme et assez persévérante : elle va jusqu'au bout de ses actes, inspirés soit par la bienveillance, soit par la malveillance, lion ou méchant, le sujet de ce caractère s'émeut vite, et beaucoup, et

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jamais pour rien. II veut fortement tout ce qu'il veut, tant que durent les sentiments intenses qui le font vouloir. C'est un terrain où l'on est sur de récolter ce que Ton a semé. Mais ces caractères sont sujets à d'étranges préventions, à d'effrayantes contradictions. Leurs passions les plus généreuses sont plus ou moins exclusives. Ils sortent de la bienveillance par des explosions inattendues, et se montrent parfois durs, injustes, vindicatifs^ comme avec la conscience d'un devoir à remplir. La passion fausse souvent leur jugement, tout en entraînant leur volonté.

Descendons d'un degré : la sensibilité reste aussi forte, le jugement moins sain, et la volonté encore un peu moins ferme : nous avons affaire aux caractères ardents, mais entraînables. Ce n'est plus leur passion seule qui les mène, mais la suggestion des personnes intéressées à l'alimenter en eux. Ils deviennent facilement les dupes et les complices de toutes les méchancetés et de toutes les perversions. Ils exagèrent même la méchanceté des autres en la répercutant, avant d'en arriver, par une pente rapide et fatale, à acquérir dans le mal une force d'initiative puissante. C'est d'abord Néron dans les mains de Narcisse. Les bons appartenant à cette catégorie sont capables d'entraînements généreux, mais il leur est difficile de rester longtemps tout à fait bons, excepté dans des conditions de milieu très favorables : peut-être Néron, sans Narcisse, aurait-il prolongé de quelques années son légendaire triennium.

Descendons de quelques degrés plus bas : sensibilité vive, peut-être forte, mais très variable et capricieuse ; ce sont les agités, les impatients, les irritables, les fantasques de tout ordre, en y comprenant les névrosés à sensibilité maladive. Ils passent, sans s'y arrêter longtemps, d'un extrême à l'autre. Souvent ils sont bons, alVcctueux, compatissants,

généreux; mais souvent aussi, personnels, concentrés dans leurs misères réelles ou fictives, d'un égoïsme étroit, puéril et tracassier; malgré tout, disant et pensant des autres plus de mal qu'ils ne leur en font.

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