Mémoires
éblouir. Elle se pare discrètement des seules qualités inhérentes à la personne ou à sa condition. Il ne lui en coûte pas de se dénier les autres. La môme ^Mme Geoffrin « se vantait de son ignorance, et se refusait jusqu'à l'orthographie (1) ». Cette vanité-là suppose un peu de sincérité : on ne veut pas être confondu avec le vulgaire, mais on se flatte de n'en pas faire partie ; on a le souci de paraître distingué, mais on s'assure de l'être. Il n'en est pas de même, quand la vanité marche toute seule, ou seulement en compagnie d'un certain orgueil. Alors le désir dominant de briller et de paraître ne laisse aucune place à la modestie, à la simplicité, à la vérité. L'homme qui « dit du mal de soi plutôt que de s'en taire », doit être assez peu scrupuleux sur les moyens de fasciner et d'étonner. Ou je me trompe, ou c'est le nom de fat qui lui convient le mieux ; car il a tous les mérites : il sait tout, il a tout vu ou tout deviné. Sans prendre toujours la peine de dissimuler ce qu'il est, il montre parfois une affectation naïve à paraître ce qu'il n'est pas : il affiche des sentiments qu'ils n'a jamais éprouvés; il exagère ou défigure les actions dont il a pu être l'acteur ou le témoin : il se plaît même souvent à les imaginer, comme le menteur de Corneille.
Qui fait sans façon étalage de qualités illusoires est bien près de voir sous un biais particulier tout ce qui se rapporte à lui, le mal connue le bien. L'homme absolument vain est souvent lieureuxde ce <iui devrait l'affliger: blâmé, censuré, caricaturé, il s'en console en se disant au-dessus du mépris; il est ravi, en réalité, de voir que son nom est prononcé en tous lieux et à tout instant. Le vaniteux vulgaire ne recule devant aucune manifestation grossière de son
■1. Dp Concourt, Portraits intmi'x du XVIÎI'' ùcde.
travers. Le vaniteux qui a du jugement, mais sans fierté, y met plus de formes : il déguise sa vanité comme une faiblesse, quand il ne peut la relever comme une qualité digne d'estime; il se loue avec discrétion, quelquefois à demimot, et par une fine allusion ; surtout il amène adroitement son éloge sur nos lèvres : il se contente, à la rigueur, d'un silence approbateur, d'un signe fugitif d'étonnement dans nos yeux.
La vanité est moins un défaut de l'intelligence qu'un travers de l'esprit. Sérieux, mais étroit dans une certaine mesure, l'homme vain peut ressembler par moments à un homme pratique, ayant métier, famille, situation, comme le premier venu : mais en dehors de ses occupations ordinaires, on le voit, dans toutes ses relations, manquer plus ou moins de prudence, de réserve et de tact. Sans regarder à qui il parle, et dans quel moment, il vous entretient de ses goûts, de ses fantaisies, de ses talents, de ses atîaires, de ses amis, de ses bonnes fortunes. Tout en se parant de modestie, et se disant très respectueux de votre opinion, il se comporte comme s'il l'avait en mépris. Tranchant dans ses jugements, décousu dans sa conversation, de mauvais goût dans ses saillies, maniéré et pédant quelquefois jusqu'au ridicule, il ne cesse de heurter à chaque instant le bon sens et la raison. Même avec des supérieurs, l'échiné courbée, «la bouche en cœur, le maintien etfacé, il prend des familiarités impertinentes : il dit ce qu'il ne doit pas dire, il demande ce qu'il ne doit pas savoir. S'il imite quelqu'un, il ne ressemble à personne de raisonnable; s'il admire quelqu'un. c'est lui-même; s'il a de l'esprit, ce qui ne l'empêche pas d'être sot, il l'a faux, indiscret, persifflour; s'il est décidément sans esprit, il se moque de tout ce qu'il n'entend pas, et affiche pour la sottise l'estime la
moins déguis(''e. Si, de plus, il est malveillant ou méchant, quelle triste individualité que la sienne !
Enfin, le vaniteux peut être susceptible, envieux, même jaloux; mais il ne le sera jamais à l'excès; il s'arrêtera bien rarement aussi à la simple émulation.
II. — L'orgueil ne va pas sans quelque énergie, soit du côté du sentiment, soit du côté de l'intelligence, soit du côté de l'action et de la volonté. Nous avons déjà parlé de ses rapports avec la sensibilité. Il nous reste à voir comment il se combine avec les principaux modes intellectuels de la personnalité.
L'orgueilleux peut n'être qu'à demi-intelligent, ou même ne l'être pas du tout. Il semble cependant que ce culte étroit et persévérant de soi-même implique une force particulière de l'attention. L'orgueilleux se complaît dans ses perfections réelles ou supposées, il se goûte lui-même avec une jouissance infinie, « l'œil se cachant comme dans un rêve, les narines flairant quelque parfum idéal (1) » ; mais sa propre estime ne lui suffit pas autant qu'il le montre ou se l'imagine : du haut de son septième ciel, il n'est pas sans se rendre compte de l'effet qu'il produit en bas sur les pauvres humains. Il écoute, il attend une rumeur d'admiration. Il y a d'autres mobiles très excitants pour son attention : le souci continuel d'assurer sa prééminence, de rompre les obstacles qui se dressent devant lui, d'écraser les adversaires qu'il rencontre ou fait surgir sous ses pas. Moins capable d'attention, et j'ajoute, de mémoire, il retomberait peutêtre dans la vanité. Il faut dire, au surplus, que la continuelle préoccupation de soi, de ses appétits, de ses intérêts, de son élévation, de son prestige, doit contribuer à rétrécir
i. Gratiolet, loc. cit. p. 59.
204 LE CARACTERE Di: L'ENFANT A L'HOMME
le champ habituel de l'attention et de la curiosité. Nous avons vu que le puissant esprit de Napoléon se fermait systématiquement ou inconsciemment aux idées qu'il ne considérait plus comme lui étant immédiatement utiles. De là un rétrécissement et une altération du jugement et du sens pratique : que de choses son œil d'aigle ne vit pas, ou vit de travers, dans sa prodigieuse manie de tout juger, et d'emblée, au gré de son intérêt ou de son caprice ! « Il savait tout de lui-même et des autres ». a dit Taine : oui, tout ce qu'avec son ambition et son orgueil , il voulait ou pouvait en savoir. Savait-il se souvenir assez, quand il ne voyait que lui dans le monde, lui et les instruments passifs de son égoïsme sans borne? Savait-il être assez attentif, pour prévoir, pour être prudent, je ne dis pas pour être modeste ou modéré? Il ne connaissait pas sa vraie force, puisqu'il ignorait sa faiblesse ; il ne connaissait pas la vraie force des autres, puisqu'il ne prévoyait ni les trahisons, ni les fautes, surtout les siennes, et qu'il prétendait dominer le monde, à n'importe quel prix, par n'importe quels moyens. Nul ne sacrifia davantage à l'esprit de chimère : Napoléon vécut les trois-quarts de sa vie dans une hallucination réelle.
Les orgueilleux dont l'intelligence et l'ambition n'ont pas la même énergie, n'en seront pas moins circonscrits dans leur préoccupation personnelle : ils ne verront dans le monde qu'eux, leurs joies, leurs douleurs, leur amourpropre et leur vanité ; dans l'art et la littérature, ils n'admettront que leur manière ou leur style ; dans la politique, pas autre chose que leur effet à produire, leur influence à conquérir ou à défendre (1). Avec une personnalité tempérée de bon sens, et rehaussée, élargie par un