L'INTERPRETATION DES IMAGES. — L'HALLUCINATION
que refléter vaguement les pensées d'autrui, répétant, sans comprendre, ou sans bien comprendre, ce que disent les autres, incapables de vouloir autre chose que ce que les autres leur ont commandé de vouloir.
Comment des consciences qui pourraient naturellement et spontanément se représenter d'après leur propre point de vue, le monde extérieur abdiquent-elles leur spontanéité propre, pour ne présenter, aux autres et à elles-mêmes, que le reflet d'une pensée étrangère ? Si tous les hommes sont capables de juger par euxmêmes et par eux-mêmes de vouloir, comment se faitil qu'il en existe un si grand nombre dont les actes leur sont dictés par des volontés qui s'imposent à eux du dehors et les contraignent? C'est là un problème que nous aurons à examiner plus loin. Un autre problème doit être auparavant discuté.
Nous avons dit que tous les hommes ne prenaient pas des images extérieures une même vision. Pourtant les mêmes images sont reconnues par tous ceux, ou du moins, parle plus grand nombre de ceux qui les ont une première l'ois aperçues. Nous pouvons discuter sur la qualité des images que nous apercevons, discuter avec d'autres hommes, sur leur nature, sur leur valeur. Ce fait, que nous discutons, est une preuve que nous ne sommes pas entièrement d'accord, mais il faut bien d'autre part qu'il y ait quelque chose de commun dans ces représentations que nous prenons les uns et les autres de ces images, sinon, il n'y aurait à leur sujet aucune discussion possible. On ne pourrait même pas s'entendre pour fixer, comme on dit, le terrain de la discussion.
Qu'y a-t-il donc de commun dans les représentations différentes que des consciences diverses peuvent prendre des images extérieures ?
Nous avons dit que toute représentation était une
102 GOxMMENT SE CONSTITUE LE CARACTÈRE EMPIRIQUE
interprétation d'images. Il faut ajouter qu'elle peut être et qu'elle devrait être une interprétation logique. Or, la logique est la même pour tous les hommes ; elle s'impose à tous les esprits, ce qui ne veut pas dire que tous les esprits logiquent de la même façon. La logique est un instrument dont on se sert plus ou moins bien, selon les circonstances, selon les moments, selon les habitudes que l'on a prises. C'est ainsi que nous pouvons reconnaître nous-mêmes que nous nous sommes trompés et nous servir de la logique pour redresser les erreurs que nous avons commises, parce que, au moment où nous nous représentions une image, nous n'avions pas pris garde à nous la représenter harmonie avec les idées antérieurement subsumées par l'entendement.
Les représentations fausses ne sont donc que de faux ■jugements.
Mais, si nous sommes capables de logiquer nos représentations, il faut bien d'autre part qu'il y ait en elles quelque chose de logique, qu'elles forment, du moins en partie, une harmonie extérieure qui pourra s'adapter à notre harmonie propre. Tous les sujets, alors qu'ils se représentent des objets, géométrisent des images. Ce serait impossible si les images ellesmêmes n'avaient quelque chose de géométrique.
Chaque sujet géométrise de son point de vue particulier. Chaque représentatif pourrait être exactement comparé à un instrument de musique. Bien accordés, tous ces instruments divers donneraient la même note, mais chacun aurait son timbre propre, c'est-à-dire que les mêmes notes ne seraient pas, selon les instruments, accompagnées par le même nombre d'harmoniques. Ainsi chaque représentatif {)eut se représenter exactement les images, c'est-à-dire logiquement, quoique ses représentations soient sensiblement différentes
L'INTERPRETATIOX DES IMAGES. — L'IIAI-LUCINATIOX l(i;1
Je celles que prendront, en même temps que lui, et des mêmes images, les autres représentatifs. Et cela suffit pour que nous puissions discuter les uns et les autres de nos représentations. La logique, qui nous est commune, ne nous permet pas toujours de nous entendre ; elle nous permet du moins de discuter.
Si les consciences se représentaient les images telles qu'elles pourraient et qu'elles devraient logiquement se les représenter, de leur propre point de vue, toutes ces représentations, difFérentes entre elles, mais logiques les unes et les autres, pourraient s'harmoniser de manière à constituer par leur ensemble l'universelle harmonie : l'harmonie une et diverse à la fois. Xon seulement nous concevons que celte harmonie pourrait exister, mais nous faisons effort en vue de la réaliser toutes les fois que nous nous appliquons à vouloir faire comprendre aux autres notre vision des choses sans vouloir cependant la leur imposer.
Mais en fait cette harmonie, qui pourrait exister entre les représentations que prennent des choses les diverses consciences, n'existe pas. Bien plus on peut dire que l'ensemble des représentations, dans chacune des consciences, n'arrive jamais à constituer un tout logique, une harmonie. Chacun de nous harmonise, à la hâte et selon ses besoins journaliers, ses représentations. Ni la réflexion n'intervient pas toujours, ni l'attention au moment où se fait la subsumption des images, c'est-à-dire au moment où nous les apprécions, où nous les jugeons. Cette précipitation dans nos jugements, si fréquente, ou cette prévention au sujet de ces images-idées c|ui sont la matière de notre conscience et qui sont aussi des énergies vivantes, des motifs d'action, nous entraînent fatalement à des erreurs dans l'avenir, erreurs dont nous supporterons les conséquences. Si, en les harmonisant en nous, nous ne
faisons pas nôtres les images, elles sont en nous des étrangères qui agissent indépendamment de notre activité propre et qui finissent par nous façonner au hasard. Et nous perdons la maîtrise de nous-mêmes. On peut dire de la plupart des hommes qu'ils ne sont pas l'être qu'ils pourraient être, qu'ils devraient être.
Que chaque homme ait sa mentalité propre, qu'il pourrait et qu'il devrait exercer dans une direction particulière, c'est là un fait que met en lumière la moindre conversation ou la moindre discussion. Les interlocuteurs n'arrivent jamais à s'entendre exactement parce que chacun parle d'après son point de vue, qui n'est pas, qui ne peut pas être le point de vue des autres. Même quand l'interlocuteur est de bonne foi, et il ne l'est pas toujours, quand il nous parle d'une chose que nous connaissons, comme il l'a interprétée autrement que nous ne l'interprétons nous-mêmes, nous n'arrivons jamais à entendre exactement sa pensée par la simple raison que sa pensée n'est pas la nôtre. On nous conseille sans doute de nous mettre à la place d'autrui si nous voulons comprendre ce qu'il nous dit. Et c'est impossible, on ne peut pas sortir de soi quand on est soi. On ne comprend jamais une parole que dans " la mesure où elle s'adapte à notre intelligence. Le sophiste Gorgias disait: Celui qui entend ne pense pas la même chose que celui qui parle ou môme que tel autre qui entend, parce qu'il est impossible que la même chose soit de la même manière dans les individus différents. Ce n'est pas là un sophisme. C'est une vérité, à la condition d'ajouter que le fait de ne pas entendre exactement la môme chose n'empêche pas de comprendre en partie ce que disent les autres, et cela au point de se figurer parfois que l'on estdu même avis. Nous nous servons en effet des mêmes mots, cela suffit pour que nous ayons l'air d'entendre ce que nous