L'INTERPRÉTATION DES IMAUES. — L'HALLUCINATION
disent les autres, parce que nous pouvons répéter ce qu'ils nous disent. Mais que nous comprenions exactement leurs paroles c'est de toute impossibilité. Comment pourrions-nous assurer que nous les comprenons exactement, puisque, selon le moment et les circonstances, nous les comprenons tantôt d'une façon, tantôt d'une autre ; nous les comprendrons demain autrement que nous les comprenons aujourd'hui. Et cela parce que, s'il existe des intelligences voisines et parentes pour ainsi dire, il n'existe pas des intelligences identiques. Celui-là seul qui pense et qui parle est capable de savoir, du moins on est en droit de le présumer, ce (|u'il a voulu dire. On ne comprend une doctrine, ou même une formule, que dans la mesure où l'on peut adapter à elle sa propre mentalité. On la voit autrement, on y voit toujours autre chose que ce que l'inventeur y a mis, parce qu'on la voit par un autre biais.
Il n'est peut-être pas un seul penseur, de ceux qui ont pensé profondément et dans quelque ordre de recherches que ce soit, qui, en présence des interprétations qui étaient faites de sa pensée, ne se soit surpris à déclarer que personne n'avait exactement compris ce qu'il avait voulu dire. Et ceux-là qui l'iutei'prètent, l'interprètent parfois chacun d'une façon différente, par exemple, les commentateurs d'Aristote, ou les commenlaleurs de Kant. Quanta la prétention de vulgariser une doctrine, de la mettre à la portée de toutes les intelligences, elle est vraiment insoutenable. Ce que l'on présente au lecteur, et qu'il croit comprendre, n'est plus la doctrine singulière et profonde, mais je ne sais quoi qui lui ressemble vaguement, qui est appelé du même nom et qui n'est pas plus cette doctrine que le strass n'est le diamant. IjC disciple trace laborieusement son sillon à côté du sillon du maître ; il reprend pour son propre compte des idées parentes de celles que le maître a développées,
qui tendent peut-être à la môme fin ; il ne doit pas s'astreindre à répéter en d'autres termes et dans l'espoir qu'il sera mieux compris, les paroles du maître. C'est là une basse besogne servile à la fois et sans utilité.
Pour quelle raison maintenant cette différence, si réelle entre les intelligences, est-elle si peu marquée dans l'expérience, que, la plupart des hommes, au lieu de regarder par leurs propres yeux et de juger par eux-mêmes des choses qu'ils voient, se contentent de répéter, comme étant la vérité, ce que les autres leur ont présenté comme la vérité ?
C'est que, comme nous le disions plus haut, il existe en très grand nombre, des âmes qui ne savent pas vouloir. La plupart des hommes redisent ce qu'ils ont entendu dire et finissent par croire que ce qu'on leur a dit était la vérité. L'espèce des hommes est .moutonnière. D'une part, il faut noter cette manie de la certitude si fréquente chez ceux qui pensent par eux-mêmes et fortement. La conviction hautement afïirmée que l'on ne se trompe pas, que l'on ne peut pas se tromper fait que la pluplart de ceux qui écoutent sont persuadés en effet qu'ils entendent la vérité. C'est ainsi que certaines croyances sont, pour un temps, des vérités. Il est des modes pour les croyances comme pour les vêtements. Il est des croyances qui font prime. Cependant, si nous ne prenons pas garde à nous mettre en harmonie avec nous-mêmes, c'est-à-dire à n'accepter, des images que la nature nous présente, ou des jugements portés par les autres hommes sur ces images, — et qui sont des idées, — que ceux-là seulement qui peuvent former avec les idées, qui sont déjà la matière de notre conscience, un ensemble harmonieux, l'harmonie de notre conscience sera incomplète, imparfaite. Nous ne serons pas l'être que nous pourrions être, mais le reflet de la pensée d'autrui.