‹ Le caractère empirique et la personneChapitre 9 sur 33 · L'INTERPRÉTATION DES IMAGES. — L'HALLUCINATION · texte numérisé non relu

L'INTERPRÉTATION DES IMAGES. — L'HALLUCINATION

L'état d'hallucination ne résulte pas d'une fausse interprétation d'images. Se représenter une image alors qu'aucune image n'est présentée par le dehors, ou que, tout au moins, on ne peut pas comprendre comment cette image peut apparaître, n'est pas la même chose que se représenter inexactement une image très réelle et que tout le monde peut voir.

Nous est-il possible de nous représenter inexactement des images ?

Xous avons dit plus haut que nous ne portions notre attention que sur quelques-unes seulement de la multitude des images que le dehors offrait à nos sens. La variété des images que nous présente la nature est infinie ; nous apercevons seulement celles qui se peuvent harmoniser avec les étals constitutifs de notre conscience actuelle. Les autres ne piquent pas, comme on dit, notre curiosité ; nous ne les regardons pas.

Pouvons-nous assurer que nous nous représentons, telles qu'elles sont, les images perçues ? Pourquoi non, et comment pourrait-on démontrer le contraire ? Qui pourra nous prouver qu'elles ne sont pas telles que nous les voyons au moment où nous les voyons ? Il arrivera sans doute que nous apercevrons ces mêmes images, quand nous nous les représenterons de nou-

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veau, dans le cours de notre vie, autrement que nous les voyons aujourd'hui. Cela ne prouve pas que nous les voyons aujourd'hui autres qu'elles ne sont. Il se peut qu'elles ne soient plus dans l'avenir telles qu'elles sont aujourd'hui, il est certain que nous ne serons pas, dans l'avenir, exactement l'homme que nous sommes aujourd'hui ; mais, au moment où nous les voyons, nous les voyons bien telles qu'elles sont, puisqu'elles ne peuvent être, pour nous qui nous les représentons, que la vision que nous prenons d'elles. Ce qu'on ne saurait nier par exemple, c'est que les images nous sont représentées toujours en rapport avec notre mentalité. Or, notre mentalité change dans le cours de la vie, c'est pour cette raison que la vision que nous prenons des choses varie à mesure que nous changeons nous-mêmes, et dans la mesure où nous changeons. Il y a un continuel échange entre le dehors et le dedans ; nous faisons les choses et les choses nous font.

Il résulte de là que toute représentation est une interprétation d'images. Il en résulte encore que nous ne nous représentons pas les images exactement de la même manière que les autres se les représentent, quoiqu'on ne puisse jamais dire sûrement que notre interprétation est plus exacte ou moins exacte que l'interprétation d'autrui.

Il semble pourtant qu'il est des cas où nous sommes certains d'avoir faussement interprété l'image qui était devant nos yeux, quand, par exemple, nous alïîrmons voir telle personne et qu'en réalité, c'est une autre que nous voyons. C'est Paul que nous reconnaissons jusqu'au moment où nous sommes obligés de convenir que nous nous sommes trompés, que nous avons mal vu, que c'est Pierre qui était là. Cette illusion et d'autres analogues sont assez communes et non pas seulement chez les myopes ou chez les sourds, selon la catégorie des images.

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Sans doute une image habituelle est immédiatement reconnue ; mais une image accidentelle, inattendue, ne peut être représentée à la conscience qu'après que l'intelligence l'a analysée, classée, spécifiée. Or, l'intelligence qui apprécie et qui juge est capable de se tromper puisqu'elle avoue parfois qu'elle s'est trompée. Dès qu'une image nous est présentée, qui n'est pas habituelle, on se dit : ceci ressemble à tel objet que je connais déjà, on regarde plus attentivement encore et il peut arriver que l'image de l'objet que l'on connaît à laquelle on compare spontanément l'objet à connaître, vienne s'interposer entre l'image que le dehors nous présente et notre intelligence qui la regarde. Dès lors ce n'est plus une image extérieure que nous percevons, mais une image intérieure, un souvenir, et c'est ce qui fait que nous nous trompons. Nous reconnaissons notre erreur quand il y a une sorte de heurt ou de contradiction entre ce que le dehors nous présente et ce que nous nous représentons. Certes, le plus souvent, ces erreurs ont pour cause la ressemblance qui existe entre ce que nous voyons et ce que nous devrions voir, mais il peut se faire que les deux images n'aient entre elles aucun rapport de ressemblance. 11 arrive parfois en effet que le désir très vif de voir apparaître une image que nous attendons est suflîsant à nous faire interpréter faussement l'image qui est devant nos yeux. Pourtant ce n'est pas là, à vrai dire, une fausse interprétation d'images. IVousne voyons pas mal, nous voyons autre chose que ce que nous devrions voir ; nous nous trompons sur l'objet de notre représentation.

Mais, dans tous les cas où nous ne croyons pas nous tromper, ce n'est pas à dire que nous apercevons les images extérieures exactement telles que les autres hommes les aperçoivent. Une image, nous

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l'avons dit, ne nous est représentée qu'à partir du moment où elle a été mise en rapport par l'intelligence avec les idées qui constituent la conscience présente. En d'autres termes, se représenter une image c'est la comprendre. Ce que nous appelons l'esprit logique n'est pas autre chose que l'application des lois de l'entendement à la coordination des images subsumées. Or, les images subsumées sont des idées. C'est donc l'esprit logique, le sujet, qui dégage, en les pensant, et qui lie méthodiquement les éléments de la pensée. Et c'est l'acte même de la pensée. Penser c'est harmoniser des idées. Si l'ensemble de nos idées formait une désharmonie par trop grande, il n'y aurait plus de conscience. Que peut être en eflet une conscience sinon un ordre logique de représentations ?

D'autre part, en tant qu'elle est consciente d'ellemême, qu'elle est un représentatif, une conscience est une individualité propre, distincte. Chaque représentatif ou sujet de représentations est ce qu'il est. 11 est lui et non pas un autre ; c'est parce qu'il est lui qu'il a une façon à lui de se représenter les choses. Il les aperçoit de son point de vue. On peut affirmer que chacun des représentatifs se représente les images telles qu'elles sont, puisqu'elles ne peuvent être pour lui autrement qu'il ne les aperçoit, mais chacun les aperçoit autrement que ne font les autres, parce qu'il est lui, parce qu'il n'est pas les autres.

Ainsi il est permis de conclure avec Leibnitz ({ue chaque âme est un miroir de l'univers. Il serait plus exact de dire, toutefois, que chaque âme peut être un miroir de l'univers. Il est en effet des âmes paresseuses qui se préoccupent peu de regarder les choses et de les juger avec leur propre jugement. Victimes de la mode, des préjugés, de la coutume, de la routine, elles ne s'appliquent pas à regarder les choses. Elles ne savent

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