L'INTERPRÉTATION DES IMAGES. — L'HALLUCINATION M
crate n'est pas un fou, d'aliord parce que le commandement de ne pas faire telle chose n'est pas en lui-même déraisonnable et qu'il s'en rend compte, et, d'autre part, parce qu'il est capable de réfléchir sur ce commandement, de le discuter même, quoi c|u'il en dise, et de ne l'accepter que parce qu'il lui paraît conforme à l'idée qu'il a prise de ce qu'il faut faire dans la vie et de ce qu'il faut ne pas faire. Il s'est à tel point rendu maître de son hallucination qu'il est capable de philosopher avec elle.
Swedenborg, seul, à table, et mangeant de bon appétit, entend tout à coup une voix puissante qui lui crie : tu manges trop ! Il est tout d'abord étonné, mais il ne tarde pas à comprendre qu'il n'y a rien d'étonnant à ce (|u'il ait entendu cette voix. C'est un avertissement d'en haut dont il faut tenir compte et, de ce point de vue, il pourra expliquer, si étranges qu'elles nous paraissent, toutes ses hallucinations. 11 nous paraîtra fou peut-elre, ou tout au moins illuminé, mais il est le maître de sa folie, il en tient très exactement le registre ; il explique ses hallucinations, il les systématise, on pourrait presque dire qu'il en déduit une doctrine philosophique.
Mais tous les hallucinés n'ont pas le génie de Socrate ou même de Swedenborg. Ouand l'image hallucinante s'implante dans une conscience (jue le démon de l'alcool par exemple, ou toute autre passion dominante a affaibli et commencé de désorganiser, l'espiit logi(jue est rapidement annihilé. Sans doute il y a lutte, ou tout au moins tentative de lutte entre l'attrait de cette image qui apparaît, dont on ne peut pas douter, et les idées antérieures fortement liées par l'habitude, qui sont même en opposition avec elle, mais si la nolonté est sans énergie elle s'efîace de plus en plus et disparaît. La conscience cède au vertige, et comme les images incohérentes sont, au même titre que les autres, dès que, I'kat. — Caractère. 8
m COMMENT SE CONSTITUE LE CARACTÈRE EMPIRIQUE
subsumées, elles sont devenues des idées, des tendances à l'acte, les actes auxquels elles commandent sont incohérents et celui qui les commet ne vivant plus comme les autres, ne pensant plus comme eux, n'agissant plus comme eux, ne peut pas s'adapter à leur milieu. C'est un fou parce qu'il ne commande pas à ses images, parce que ce sont ses images qui le fascinent et qui l'entraînent à l'action.
L'hallucination nous apparaît comme le cas le plus nettement marqué du vertige mental. La théorie du vertige mental, telle que l'a exposée Charles Renouvier, est une des plus profondes qui soient en psychologie. C'est grâce à cette théorie qu'il nous sera possible de donner une explication, satisfaisante pensons-nous, des problèmes qui ressortissent à l'imagination et de montrer plus précisément encore le rôle que joue l'imagination dans la formation du caractère empirique.
§ I. — Le rêve.
Le rêve est une forme particulière d'hallucination. Dans le rêve comme dans l'hallucination, nous sommes trompés sur la nature des images ; nous croyons, parce que nous les voyons situées au dehors, qu'elles existent au dehors, tandis qu'elles sont purement internes. Dans les deux cas encore nous nous trouvons en présence d'images qui ne sont pas toujours liées les unes aux autres. Dans l'hallucination, les images dissociées, dès qu'elles sont en rapport avec les états normaux de la conscience qu'elles conlredisent, deviennent pour elle une cause de J:rouble. Dans le rêve, les images dissociées se mêlent librement entre elles et avec des souvenirs qu'elles suscitent, ou qu'elles éveillent, sans que les fonctions logiques de la conscience aient à intervenir.
Dans l'hallucination, il y a lutte entre la nolonté qui s'efforce d'écarter des images qui ne s'accordent pas avec les étals présents ou passés de la conscience, et ces images elles-mêmes qui, dès qu'elles nous sont représentées, sont en nous des énergies, des motifs d'agir. C'est pourquoi l'hallucination, si elle est fréquente, menace de désagréger l'ensemble d'idées logiques qui constituent la conscience normale. Cette lutte, qui est
le propre du cas de riiallucination, entre la nolonté d'une part, ou Fhabitude, quand la nolonté n'intervient pas directement, et, d'une autre part, les images dissociées, n'existe pas dans le rêve, parce que, pendant le sommeil, c'est la nolonté qui dort. Quand nous dormons, comme dit Platon, dans le Théetète, les images, semblables à des oiseaux au plumage varié, s'échappent de la conscience comme d'une volière, dont l'oiseleur, en quittant le logis, a oublié de fermer la porte. N'étant plus soumises à la tutelle de la logique, les images s'associent librement. Elles jouent. Le dormeur est vivement intéressé, semble-t-il, parl'étrangeté de leurs jeux. Mais au réveil, l'esprit logique, ou la nolonté, reprend tous ses droits. Le rêve n'est donc pas un danger pour l'intégrité de la conscience. Pendant le rêve la nolonté est absente ; elle ne peut donc intervenir. Dès qu'elle reparaît, c'est elle qui secoue le dormeur et qui le réveille. Le rêve n'est donc qu'un asseml^lage plus ou moins incohérent d'images.
Il est pourtant des rêves qui forment un tout à peu près bien lié. On assiste en spectateur, et le plus souvent en acteur, à un drame ou à une comédie dont on se souvient ensuite et que l'on peut raconter. Si Ton se souvient de son rêve, si l'on en suit curieusement la marche et les péripéties, c'est que l'esprit logique n'a pas entièrement disparu. S'il n'y avait aucun lien logique entre les images représentées, si le rêve n'était qu'un chaos d'images, il s'évanouirait sans laisser de traces et nous ne saurions même pas que nous avons rêvé. C'est que les images dissociées ne forment pas à elles seules la trame de nos rêves. Elles éveillent, en apparaissant, des souvenirs anciens fortement liés par l'habitude, et, c'est en tant qu'elles se rapprochent de ces souvenirs, qu'elles se juxtaposent à eux, qu'elles forment avec eux un ensemble illogique et bizarre,
d'autant plus illogique qu'elles sont en contact avec des souvenirs harmonisés entre eux et logiques. Les images dissociées, rapprochées de quelques-uns de nos souvenirs, jouent dans le rêve exactement le rôle des images hallucinantes qui sont, dans l'état de veille, représentées en rapport avec les idées harmonisées de la conscience actuelle. Mais, dans le rêve, la conscience n'étant plus qu'une fonction purement réceptive peut sans inconvénients faire la folle.
11 est encore utile de remarquer que, pendant le sommeil, des images externes peuvent nous être représentées. Mais, dès que, dans un rêve, ces images sont mises en rapport avec les images dissociées et les souvenirs qui forment la matière du rêve, elles sont nécessairement interprétées faussement par le dormeur, interprétées de manière à jouer un rôle dans le rêve auquel, par accident, elles se trouvent mêlées. Par exemple, on fermera une porte avec violence et le dormeur entendra un coup de pistolet et se représentera l'un des personnages de son rêve frappé d'une balle.
Puisque la nolonté est absente et que la conscience ne fait qu'enregistrer et qu'interpréter des images qu'elle ne juge pas, il devient aisé de comprendre pourquoi, dans le rêve, le temps ne peut être mesuré. 11 est, en effet, une des fonctions constitutives de l'esprit logi- ([ue. Il en résulte que les assemblages d'images incohérents qui se succèdent devant nos yeux avec une rapidité vertigineuse ne nous étonnent plus. Ce que nous jugerions impossible dans l'état de veille nous semble tout naturel pendant que nous rêvons. Nous assistons, ravis, à de prodigieux changements de décors, nous nous déplaçons, et tous les personnages avec nous, avec une surprenante facilité, ou plutôt nous n'avons pas la sensation de nous déplacer, nous constatons simplement les déplacements successifs, les di-
vers lieux du rêve. Nos mouvements, dans le rêve, ne sont soumis à aucune règle, et, sans nous inquiéter de comprendre comment il nous est possible de faire tout ce que nous faisons ou tout ce que nous voyons faire, nous sommes exactement dans la situation d'esprit de celui qui veut tout ce qu'il voit parce qu'il le voit. La seule chose qui nous intéresse, semble-t-il, c'est de savoir comment ça finira. Vo\\\'\2k\\\. cane finit jamais, xw^à's, nous ne sommes pas en état de comprendre que ça ne peut pas finir. On ne peut jamais en effet dire d'un rêve qu'il est achevé.
Le rêve peut donc être défini : une interprétation libre par la conscience représentative d'images libres ou tout au moins en grande partie déliées.
Mais si le rêve est une interprétation libre d'images, on ne. peut pas dire toutefois que les images d'un rêve soient interprétées au hasard. La personnalité du songeur ou plutôt son caractère, c'est-à-dire ses habitudes de penser ou d'agir, ses préjugés, sa passion du moment interviennent indirectement et sont cause que nous interprétons, sans nous en douter le moins du monde, les images présentes dans le sens de nos préoccupations. Un homme amoureux, par exemple, rêvera de la femme qu'il aime, et, s'il est d'un caractère jaloux, il est à présumer qii'il interprétera les images de manière à ce que la jalousie ou la colère entrent en jeu ; mais toute cette fantasmagorie apparaîtra en lui et par lui, indépendamment de lui-même. Il regarde, il constate, il rêve, il ne se voit pas rêver.
Pourtant, s'il nous est impossible de nous regarder rêver, il n'est pas impossible, dans cette période de temps qui précède le sommeil, où nous ne sommes plus entièrement éveillés, d'assister en quelque sorte à la préparation de nos rêves. Nous sommes alors- dans un état de demi-lucidité. Les images, qu'on a très
justement appelées hypnagogiques, défilent devant nous: ce sont des choses vagues vivement colorées, des sons, quelquefois des cris, des figures, plutôt des grimaces tantôt comiques, tantôt tragiquesavec un caractère effrayant. Tout cela se succède rapidement, n'apparaît que pour disparaître ; mais tout cela est commun, peu intéressant, n'éveille que médiocrement la curiosité. Ce défilé des images précède le sommeil. Nous sommes, quand nous les regardons alors, à moitié endormis, nous pouvons jusqu'à un certain point les juger et les écarter en les jugeant. jNIais, dès que le sommeil est venu, tout change. Le défilé des images n'est plus interrompu, nous ne sommes plus en état de les déclarer illogiques et absurdes. Nous voulons voir et nous regardons.
Tel son de voix rappellera une voix qui nous est connue, la voix parlera et, par association, surgira aussitôt devant nous le personnage qui parle ; telle figure grimaçante nous rappellera une physionomie familière et nous mettrons un nom sur cette figure. Nous nous disons: c'est un tel, que va-t-il faire? Nous sommes étonnés parfois de ce qu'il fait, mais nous voyons (ju'il le fait et même, dans certains cas, nous nous demandons pourquoi il le fait. Nous-mêmes nous entrons en scène et nous jouons notre rôle ou des rôles multiples, selon les cas, et nous sommes surpris parfois en constatant qu'il n'est pas dans nos habitudes de dire les paroles que nous venons de dire, ni d'accomplir les actes que nous venons d'accomplir : mais notre étonnemenl ne dure qu'un moment. Nous sommes de nouveau entraînés par le cours de l'action qui se complique de plus en plus. Les images éveillent des souvenirs d'ordre et d'éjioques différents qui se combinent et se mêlent, rapprochant de notre vie actuelle, que nous reconnaissons, des états de notre vie passée qui ne
s'harmonisent pas avec elle, et, par association, des personnes, que nous avons connues autrefois, et qui, mortes ressuscitent pour jouer leur rôle, très étrange parfois et très surprenant, dans le drame qui se joue devant nous. Il nous arrive même, alors que nous savons fort bien que tel personnage est tel personnage, de ne pas reconnaître sa physionomie. Nous le reconnaissons pourtant, tout au moins nous le désignons, cela nous suffit pour le reconnaître. ISIais nous ne sommes dans aucun cas le maître des images ; elles se jouent en nous indépendamment de nous. Si nous sommes Fauteur du rêve nous ne savons pas que nous le sommes.
En fait, de même que le spectateur au théâtre est le jouet de la pièce qui se joue devant lui, en ce sens qu'il ne dépend pa,s de lui de changer le cours de l'intrigue et de faire que ce qui arrive n'arrive pas, de même nous sommes les spectateurs de nos rêves. Ils se font en nous et nous les regardons se faire. Le hasard, ici, est le seul maître, le seul guide. Que ce soit telle image qui surgisse et non pas telle autre, cela suffît pour que le rêve change de direction. Ces changements sont, pour ainsi dire, continuels. S'il n'y avait pas dans nos rêves un certain nombre de souvenirs cohérents et logiquement liés, suscités par l'apparition spontanée, sur le théâtre de la conscience, des images dissociées, nous ne conserverions de nos rêves aucune mémoire. Mais, quels que soient le nombre et l'importance de ces souvenirs dans la trame du rêve, comme ces souvenirs sont d'ordre et d'époque difl'érents, comme ils reparaissent associés à des images disparates qui ont provoqué leur réapparition, il en résulte que le rêve formera toujours un ensemble incohérent et bizarre.
Les rêves, en effet, contiennent beaucoup plus de bizarreries que l'on n'en voit de rapportées dans les monographies consacrées à cet état intéressant et eu-
rieux mais si difficile de rimagination. Il faut remarquer d'abord que le souvenir d'un rêve ne peut être pris et constaté que chez l'homme éveillé. Il en résulte que le souvenir du rêve ne peut [)as être séparé des liaisons logiques que Thomme, à son réveil, y joint et qu'il est d'autant plus tenu d'y joindre qu'elles font plus défaut, puisc[u'il ne pourrait sans cela s'en reprocurer la représentation. Le rêve raconté est toujours plus cohérent que le rêve rêvé. Au réveil, le plus grand nombre des suscitations venues à l'improviste, d'idées purement verbales, les associations arbitraires et insignifiantes de mots, qui sont très probablement communes dans les rêves, nous échappent. Nous savons que nous avons rêvé à bien d'autres choses que celles que nous pouvons reconstituer, mais nous ne pouvons dire au juste lesquelles.
Est-ce à dire pourtant que dans le rêve la fonction logique de l'esprit ne joue aucun rôle ? Elle ne joue aucun rôle directement, mais elle peut reparaître indirectement sous la forme d'une habitude. En d'autres termes, si la nolonté n'intervient pas, le caractère, lui, intervient : c'est-à-dire les habitudes que nous avons prises dans la veille d'interpréter les i mages plutôt d'une façon que d'une autre, selon la vie que nous menons. C'est d'après nos habitudes que nous interpréterons les images de nos rêves. On peut dire que tant vaut le rêveur tant vaut le rêve. Que l'on suscite, par hypothèse, les mêmes images devant les yeux d'un homme d'affaires à l'esprit positif et pratique et devant un artiste, et les mêmes images, pendant le rêve, seront interprétées difïeremment. Les deux hommes ne verront pas le même spectacle, parce que chacun d'eux a sa manière à lui de voir les choses et qu'il n'y a aucune raison pour ([ue l'homme à l'esprit pratique devienne artiste, c'està-dire capable de considérer les choses d'un point de
vue désintéressé dès qu'il est endormi. L'homme qui, dans la vie ordinaire, a pris l'habitude d'observer avec précision ce qu'il voit, qui aime à se rendre compte et à réfléchir sera, plus qu'un autre, étonné par les incohérences et les bizarreries de ses rêves. Il a l'habitude de logiqiter ses idées, il se préoccupera de logiquer ses rêves. 11 ne doutera pas, pendant qu'il rêve, de la réalité des images qui lui sont représentées, mais il essaiera de les comprendre et, jusqu'à un certain point, de se les expliquer. La logique interviendra donc dans le rêve non pas directement, non pas comme fait, dans l'état de veille, la nolonté quand elle écarte délibérément celles des images présentées qui ne se peuvent pas harmoniser avec les idées de la conscience, mais sous la forme d'une habitude prise dans la veille et fixée définitivement dans la conscience. Et cette ingérence de la logique dans le rêve, d'une logique inconsciente d'elle-même, qui se préoccupe d'associer logiquement des images illogiques, produira dans le rêve lui-môme les phénomènes les plus étranges qu'il soit possible d'imaginer.
J'ai trouvé parmi les notes de mon maître, Charles Renouvier, la relation très intéressante d'un rêve de cette nature. «J'ai, dit-il, rédigé ce rêve avec un efl'ort très consciencieux de reproduire aussi exactement que possible le libre cours des images. »
Voici ce rêve :
On e«t dans une église. Qui, on? — L'église n'est pas située. C'est un immense vaisseau où remue une multitude. On aperçoit des têtes qui grimacent, des bras qui s'agitent. On entend du bruit, des cris confus. Je me vois moi-même au fond de l'église, regardant. Tout à coup, j'entends derrière moi une voix fortement timbrée qui répond à une question que je me posais à moi-
même (du moins je le o^ois) sans pouvoir me donner la réponse: C'est le sacre des chiens à Notre-Dame. Je me retourne et je ne puis découvrir celui de mes voisins qui a parlé. Ils ont tous les lèvres serrées, l'air très sérieux. Et je me dis : pourtant tu ne reconnais pas Notre-Dame (que j'ai visitée plusieurs fois et que je connais bien) mais je ne suis pas étonné de ne pas reconnaître la cathédrale. Puis, j'ai le sentiment que quelque chose d'extraordinaire va se passer. Je regarde de toutes mes forces, me haussant, pour mieux voir, sur la pointe des pieds. Très loin, tout au haut de l'église, à l'endroit où devrait se trouver le maître-autel (mais je ne reconnais pas le maître-autel — et ceci a été probablement ajouté au réveil au moment où je me racontais mon rêve) des choses dorées, des étoffes ? qui reluisent, peut-être des prêtres qui officient; tout cela très confus et très vague. Je cherche à comprendre, quand la même voix se fait entendre accompagnée cette fois d'un rire méchant : C'est Napoléon qui va les sacrer.
Aussitôt, changement à vue. Un grand chemin ouvert au milieu de la foule et les chiens arrivent: des chiens de toutes les races et de toutes les tailles. Ils sont conduits par des personnages de cour (pourquoi des personnages de cour?}. Et je me pose immédiatement cette question : Pourquoi Napoléon veut-il sacrer les chiens à Notre-Dame ? et pourquoi y a-t-il tant de chiens ? Je détourne la tète (cherchant peut-être quelqu'un qui pourra me renseigner) et j'aperçois, pour la première fois, à mes côtés, un grand diable à figure austère et renfrognée. Et je me dis : Tiens ! d'où vient-il celui-là ? Et, ensuite, sans hésitation, comme si je ne pouvais avoir aucune raison d'en douter, je réponds : C'est celui qui a parlé tout à l'heure. Tout de suite ce voisin m'interpelle : Tu ne me reconnais pas ; tu ne vois pas (jue je suis Blanqui (Il ne ressemble pas à Blanqui
que j'aivii plusieurs fois). Je suis très étonné ; je le suis bien plus quand je vois le Blanqui se déplacer et me désigner de sa main tendue une espèce de nain qui se cachait derrière lui. 11 a une grosse tête. Alors le Blanqui parlant de nouveau : Celui-là aussi que tu vois est Blanqui et toi aussi tu es Blanqui, Je me demande avec inquiétude : comment se peut-il qu'il y ait trois Blanqui ? Comment se peut-il que tu sois Blanqui ? Je trouve aussitôt la solution du problème. Je sais, je comprends et je me réponds triomphalement à moi-même: 11 a voulu dire que tous deux désapprouvent comme tu le désapprouves toi-même le sacre des chiens à Notre- Dame. Puis des images confuses, qui n'ont peut-être aucun rapport avec le rêve. Je sais que je les ai vues, mais ma mémoire est impuissante à les restituer. Réveil.
Ce rêve est intéressant à étudier. 11 est d'une part aussi étrange et aussi absurde que possible et, d'une autre part, celui qui a fait le rêve, et qui ne doute pas, pendant son rêve, de la réalité des choses qui lui sont représentées, s'applique pourtant à comprendre ce qu'il voit. Et il est étonné de ne pas comprendre, sans qu'il se dise jamais que, s'il ne peut pas interpréter logiquement ce qu'il voit, c'est que ce qu'il voit est illogique et absurde. 11 est étonné de ne pas comprendre parce que, dans la vie ordinaire, il a pris l'habitude de réfléchir et de s'expliquer ce (ju'il voit. Pourtant ce c[u'il voit, et aussi ce qu'il entend, l'intéresse profondément, il est curieux de savoir ce qui arrivera comme si à la fin tout devait s'expliquer. Tout s'explique en effet, du moins la contradiction des h'ois Blanqui est levée subtilement par l'intervention de l'esprit logique : « tous deux désapprouvent comme je désapprouve moi-même le sacre des chiens à Notre-Dame. » Il faut sans doute donner au mot désapprouvent un sens moral — il est inconvenant
de sacrer des chiens à Notre-Dame ; c'est attentatoire à la dignité humaine. Mais cela ne doit pas nous étonner de Napoléon qui a toujours méprisé l'humanité ; c'est pourquoi, nous, républicains, ennemis du César, nous Blanqui, nous réprouvons cet acte. Mais il ne semble pas que l'absurdité elle-même de l'acte, le fait de sacrer des chiens, et on ne sait pas, on ne dit pas ce qu'il faut entendre par ces mots : sacrer des chiens, ait été aperçue par le songeur. C'est simplement quelque chose d'inconvenant et qui ne doit pas se faire.
Il est à remarquer encore que le réveil ne suit pas immédiatement l'explication que le dormeur s'est donnée au sujet des trois Blanqui. Mais il ne se souvient plus de ce qu'il a vu après: ce sont des images très confuses qui semblent n'avoir aucun rapport avec le rêve antérieur. 11 est à présumer que c'est en s'éveillant (réveil imparfait suivi d'un nouveau sommeil en lequel de nouvelles images hypnagogiques entrent en scène) que le songeur s'est donné une explication logiquement acceptable non pas certes de son rêve tout entier, qui reste incohérent, mais de la fin de son rêve : les trois Blanqui.
Un autre fait, dont il est difficile de rendre compte, tendrait à nous faire penser qu'il existe dans le rêve même une mémoire des rêves antérieurs. Cette mémoire serait particulière au rêve et à peu près indépendante de la mémoire à l'état de veille.
11 nous arrive parfois, pendant que nous rêvons, de nous dire que nous ne voyons pas pour la première fois le spectacle que nous voyons. Nous reconnaissons, dans le rêve, les personnages du rêve et pourtant, quand nous les revoyons par le souvenir alors ({ue nous sommes éveillés, il nous faut convenir que nous n'avons pas connu ces personnages, qu'ils n'ont jamais joué un rôle dans notre vie réelle. Nous ne les reconnaissons que quand nous les voyons en rêve; nous ne sommes pas étonnés
de les 7'evoir dans nos rêves, ce qui nous étonne c'est de les reconnaître, quand nous rêvons, alors que nous ne les connaissons pas éveillés. Et ce ne sont pas seulement des personnages que nous revoyons, alors que nous avons, éveillés, la conscience très nette de ne les avoir jamais vus — comme si la vie de rêve était indépendante entièrement de la vie actuelle — mais encore des paysages, la rue d'une ville qui nous est inconnue, et que nous nous représentons avec une grande netteté. D'où nous viennent ces visions ? Il se peut qu'elles soient formées par un assemblage d'images dissociées et que nous assemblons tant bien que mal, mais cette explication n'est pas entièrement satisfaisante dans les cas où les images forment une vision cohérente. 11 est possible encore que nous nous trouvions en présence de souvenirs anciens, qui ont fait partie de notre conscience et qui, entièrement oubliés par la conscience actuelle, remontent d'eux-mêmes du fond à la surface, et reparaissent à notre vue sans que nous les reconnaissions. Enfin, s'il est vrai que notre vie actuelle n'est pas la première que nous ayons vécue, il ne serait pas absurde d'admettre que ces souvenirs, qui revivent en nous, appartiennent en propre à une vie antérieure, ce qui expliquerait que, éveillés, c'est-à-dire vivant notre vie, nous ne pouvons pas les ressusciter. Nous n'hésitons pas d'ailleurs à avouer que cette explication, qui n'est pas logiquement absurde, est insuffisamment légitimée.
Une autre question du même ordre et plus embarrassante encore est la suivante : il arrive parfois que nous nous apparaissons dans nos rêves tout à fait différents de ce que nous sommes en état de veille. Nous commettons en rêvant des actes que nous ne commettrions jamais éveillés, des actes qui nous répugnent, qui nous attristent quand nous nous racontons nos rêves
L'homme le plus honnête par exemple se verra, dans un rêve, voleur, assassin, etc. Il se peut que la personne qu'il tue soit un de ses proches, sa mère, son père, son tils. Il lui semble même qu'il a tué sans raison, pour le plaisir de tuer. Il peut donc arriver que, dans le rêve, notre caractère soit entièrement changé, que nous ne soyons plus, au point de vue moral, le même homme et pourtant nous nous reconnaissons le même homme. C'est là une question très complexe et difficile. 11 est vrai d'une part que nous sommes les jouets des images qui nous sont présentées, mais ces images, d'autre part, ne prennent toute leur valeur qu'alors seulement que nous les avons interprétées, et il faut bien que nous les interprétions selon nos habitudes de pensée, c'est-à-dire selon notre caractère. Pourtant, dans certains rêves, il semble que ce ne soit pas notre caractère, celui que nous nous connaissons, qui interprète les images, mais un autre, qui est nous aussi, nous ne pouvons pas en doutei" puisque ïious nous i^econnaissons, et que nous ne nous connaissions pas. Cependant nous ne nous serions jamais crus capajjles d'avoir de telles pensées, ni d'exécuter de tels actes.
Cette question conduit à une autre qui a aussi son importance : Quel est le rôle que jouent les rêves dans la vie de l'homme éveillé ? En tant que nous nous souvenons de nos rêves, ils entrent dans la vie consciente de l'esprit et jouent, dans cette vie, un rôle plus ou moins important, quelquefois très important. Sans doute nous les considérons comme des rêves et nous ne voudrions pas leur attribuer une importance, mais il arrive souvent que nous ne pouvons pas ne pas leur en attribuer une. Bon gré, mal gré ils influent sur notre esprit au même titre que les autres représentations. Les visions de nos rêves peuvent, quand nous sommes éveillés, nous suggérer des pensées, nous inciter à
agir. Elles nous poursuivent, ce sont parfois de véritables obsessions. Il nous semble que le rêve, que nous avons forgé, doit avoir une signification et nous finissons toujours par lui en trouver une. Qu'on ne s'y trompe pas, il n'y a pas que les cœurs simples qui donnent un sens à leurs rêves. Certes, la plupart des hommes n'hésiteront pas à reconnaître qu'il est contraire à la raison et au bon sens de se laisser influencer par un rêve, que c'est là une superstition absurde, mais quel est l'homme qu'un psychologue avisé soit en droit de déclarer délivré de toute espèce de superstition ? On peut assurer, sans crainte de se tromper, que les rêves jouent ainsi indirectement un rôle assez important dans la vie d'un grand nombre d'hommes. Combien de fois n'a-t-on pas entendu déclarer à certaines personnes, qu'un malheur vient de frapper, qu'elles avaient eu en rêve le pressentiment de ce malheur: Je savais bien que ce qui arrive devait arriver, mes rêves ne me trompent jamais.
Pourtant nos rêves nous trompent quelquefois, ils nous trompent même le plus souvent, mais quand le pressentissement qu'ils font naître en nous ne se réalise pas, nous oublions naturellement le danger dont nous menaçait le rêve. Quand, par hasard, il y a concordance entre les visions de nos rêves et la réalité, nous pouvons croire, de bonne foi, que nous avons été avertis par une puissance mystérieuse, comme si, alors que nous rêvons, nous perdions entièrement la maîtrise de nousmêmes, et que ce fût un autre esprit, un méchant démon ou un bon démon, selon les cas, qui assiégeât notre conscience et s'en emparât pour }■ jouer sa comédie ou sa tragédie, dont nous sommes les spectateurs forcés et les apparents auteurs. C'est le phénomène bien connu de la possession et de l'obsession, qui, du rêve, passe parfois dans la réalité.
Le rêve pourtant n'est qu'un jeu de nos représenta-
tions. Xous prenons part à ce jeu et nous nous voyons jouer, nous nous représentons, en même temps que nous interprétons nos représentations. Mais ces représentations nous ne les conduisons pas; nous ne sommes pas, au moment où nous rêvons, capables de les diriger. Ce sont, au contraire, les représentations qui nous entraînent quelquefois très loin, de telle sorte que la nolonté, au réveil, a quelque peine à débrouiller cette intrigue qui s'est nouée sans son intervention pendant le sommeil. Quand nous rêvons, nous ne jouons pas avec nos représentations, ce sont elles qui nous jouent. Quand nous jouons avec nos représentations, dans la rêverie par exemple, ou quand nous nous proposons de construire une œuvre belle, c'est la fonction logique de l'esprit qui intervient. Elle rejette délibérément certaines images afin de combiner celles qui peuvent être combinées de manière à former un ensemble harmonieux, prévu. La fonction logique, qui n'est autre que la nolonté, est l'artiste et l'architecte. Certes, il peut arriver à la nolonté, il lui arrive parfois au moment même où elle exerce sa puissance sur les données de la conscience, de se laisser entraîner et séduire parles images, mais, le plus souvent, cet entraînement n'est pas de longue durée, — à moins qu'une passion n'entre en jeu — la vie réelle nous reprend bientôt et nos communes habitudes de penser et d'agir. Mais, dans le rêve — et c'est la grande différence à noter entre le rêve et l'hallucination — les événements et les intérêts de la vie qui nous sont représentés, grands ou petits qu'ils soient, nous sont toujours représentés en dehors de Ta réalité, c'est-à-dire sans que nous y soyons immédiatement et directement intéressés. Pendant que nous assistons à nos rêves, ce qui nous intéresse c'est de savoir ce qui arrivera. Nous croyons à nos rêves à peu près de \<\ même manière que le spectateur, au théâtre, intéressé
l'iiAT. — Caractère. 9
l;{0 COMMENT SE CONSTITUE LE CAUAGTÈKE EMPIHIQUE
par l'action, croil à la réalité de cette action qui se joue devant lui. C'est pourquoi nos rêves nous intéressent toujours profondément. Il est des rêves pénibles et angoissants, il n'est pas de rêves ennu3^eux. Nous sommes avant tout des spectateurs, quand nous rêvons ; et, si le spectacle tourne au tragique, si nous nous voyons menacés, si, par exemple, nous craignons d'être tués, le jeu cesse aussitôt. La nolonté reprend ses droits et réveille le dormeur.
En résumé : de même que l'hallucination, le rêve est une forme du vertige mental. C'est la forme la moins dangereuse pour la conscience, parce que les rêves sont toujours situés en dehors de la réalité, en dehors de la logique. Ce n'est qu'indirectement, et tant que, éveillés, nous nous souvenons d'eux et que nous voulons les interpréter, qu'ils jouent un rôle dans notre vie. Mais, dès que la nolonté avertie nous permet de comprendre que nos rêves se jouent devant nous indépendamment des fonctions logiques, nous reconnaissons qu'ils ne peuvent être, qu'ils ne sont qu'une association libre et spontanée d'images déliées. Ces images, au moment où elles nous jouent, réveillent des souvenirs plus ou moins anciens, qui sont souvent sans rapports avec elles, et qui cependant se mêlent librement avec elles. Ce mélange forme un ensemble disparate et bizarre. Or, la bizarrerie de nos rêves et leur absurdité n'aura plus pour nous un caractère surnaturel ou étonnant, dès que nous comprendrons qu'il est impossible que les images qui nous apparaissent pendant le sommeil puissent former un ensemble logiquement lié. Certes, nous ne cesserons pas de rêver, ni de croire, pendant que nous rêvons, à la réalité des visions qui se déroulent devant nos yeux, du moins, éveillés, nous ne voudrons plus permettre à
nos rêves d'intervenir dans la vie active et réfléchie de notre esprit. Et nous serons délivrés d'une obsession.
§ II. — Le somnambulisme.
L'état de somnambulisme résulte, comme l'état de rêve, de l'attrait que certaines images peuvent exercer sur nous, à notre insu. Pas plus que le songeur en eff'et, le somnambule ne résiste à l'attrait des images, parce que, comme le songeur, plus que le songeur peut-être, il est incapable de réfléchir. Il obéit spontanément à des suggestions d'accomplir certains actes ; ces actes il voit qu'il doit les accomplir; il les accomplit, sans les discuter, sans les comprendre. Chez le somnambule, le vertige est absolu.
L'état de somnambulisme peut donc être distingué de l'état de rêve. Pendant le rêve les images se jouent devant le songeur qui les regarde. Ce sont elles qui agissent, il n'est, lui, que spectateur. Le rêve est une représentation qui se représente devant nous, qui est parfois la représentation de nos actes. Or, le somnambule n'est pas un spectateur, il est un acteur d'autant plus réel qu'il ne peut pas ne pas agir. Et il ne sait pas qu'il agit parce qu'il ne peut pas ne pas agir.
Comment pourrait-il savoir qu'il fait ce qu'il fait puisque, en agissant, il obéit à la suggestion d'images qui lui représentent ce qu'il faut faire. Dans la vie réelle, nous pouvons conserverie souvenir de nos actes instinctifs ou habituels parce qu'ils se trouvent toujours en rapport avec d'autres actes, réfléchis plus ou moins et voulus, mais le somnambule ne voit que ce qu'il a à faire, il ne se représente pas autre chose. Sa vision de l'acte à accomplir est indépendante de ses autres visions; elle existe, pour ainsi dire, en elle-même, sépa-
rée des autres. Et le somnambule agit sans qu'il puisse se rendre compte de son acte. Parce qu'il ne peut pas ne pas l'accomplir, il ne peut pas le comparer non plus à d'autres actes qu'il a accomplis. Il ne juge pas, il n'apprécie pas, il exécute un acte, ou une série d'actes, complètement en dehors de sa vie mentale. Comment pourrait-il, en ce cas, se souvenir de ce qu'il a fait ?
Ce sont des souvenirs inconscients, qui se présentent à lui sans être rattachés aux états de sa conscience et qu'il ne peut par conséquent reconnaître, ce sont les souvenirs de ce qu'il a fait autrefois, ou de ce qu'il a vu faire, ou de ce qu'il a eu envie de faire qui suscitent l'acte à accomplir. 11 a la vision très exacte de l'acte à accomplir et, parce que l'idée de ne pas l'accomplir ne se présente pas à lui, ne peut pas se présenter à lui, il l'accomplit machinalement. Ce n'est pas lui, à vrai dire ■qui agit, c'est son mécanisme. Le somnambulisme est un cas intéressant de la mémoire mécanique Imaginative. Le patient, attiré par sa vision, agit sans que sa réflexion puisse intervenir, en dehors de sa vie mentale ordinaire.
Le somnambule refait, endormi, ce qu'il a fait bien des fois éveillé, mais il ne se doute pas qu'il le fait. La machine se met en branle toute seule. Il est possible que l'acte accompli en état de somnambulisme ne soit pas un des actes habituels de la vie, mais, dans ce cas, c'est que le somnambule est trompé par l'image qui lui suggère l'action. Il peut par exemple se représenter une porte quand c'est une fenêtre qui est devant lui, se représenter une allée d'un jardin alors qu'il se promène sur un toit. Il en résulte que le somnambule n'a jamais conscience du danger qu'il peut courir. 11 ne se rend pas compte des diflicultés de l'acte à exécuter, même si l'acte ne peut pas être exécuté. Il se représente simplement qu'il le doit accomplir. Il ne pourrait avoir peur qu'à la condition de se représenter le danger, or,
LE REVE. — LE SOMNAMBULISME. — L'HYPNOTISME IXi
il n'a devant les yeux que la vision de l'acte. Il voit qu'il doit agir et il agit.
Le somnambule peut même exécuter mécaniquement des actes intellectuels. Un élève, par exemple, apprendra une leçon et la saura sans se souvenir de Tavoir apprise. L'acte est accompli sans réflexion. On étudie parce qu'on a devant les yeux l'image de la chose qu'il faut étudier ; mais, seule, la mémoire mécanique entre en jeu. On apprend sans comprendre et sans chercher à comprendre. Et tous les écoliers savent que ce n'est pas impossible; il n'est pas nécessaire, même dans l'état de veille, de réfléchir pour apprendre une leçon.
On cite encore le cas de personnes qui ont, en état de somnambulisme, composé des poèmes. Il convient selon nous de n'accorder aucune espèce de créance à des observations de cette nature fort difficiles à contrôler. II n'est pas possible de composer un poème sans que les fonctions discursives de l'esprit entrent en jeu. Si le somnambule était capable de réfléchir, on ne s'expliquerait plus pourquoi il oublie, dès qu'il est réveillé, tout ce qu'il a fait pendant son sommeil. Et si ses actes pouvaient impliquer l'attention comment l'état de veille se distinguerait-il de l'état de somnambulisme? En présence de certains faits qu'on rapporte avec complaisance et dont il est impossible de rendre compte logiquement, on est toujours tenté de dire après Fontenelle : c'est que peut-être cela n'est pas arrivé. Il est difficile d'observer avec précision ce que l'on voit. Il est aisé de tromper les autres, de se tromper soi-même de bonne foi.
En résumé: la théorie du vertige mental, telle que l'a exposée Charles llenouvier, explique d'une façon très satisfaisante cet état curieux de l'imagination des souvenirs qu'est le somnambulisme. L'image apparaît tout à
m COMMENT SE CONSTITUE LE CARACTÈRE EMPIRIQUE
coup qui représente à Tesprit du dormeur quelque chose qu'il doit faire ; elle suggère l'acte à accomplir, et aussitôt, sans discussion, sans réflexion, sans qu'il puisse se demander si cet acte qu'il doit accomplir peut être accompli, le patient se met en fonction de l'accomplir. Si le vertige mental dans le rêve est un vertige de Tintelligence, qui devient ainsi le jouet des images, levertige mental, dans l'état de somnambulisme, est celui de la mémoire mécanique, de l'habitude.
§ III. — L'hypnotisme.
c( Les phénomènes qu'on a longtemps connus sous la rubrique du magnétisme animal, et à la constatation •desquels les savants refusaient alors tout caractère scientifique, sont acceptés aujourd'hui comme une importante branche d'études par les physiologistes et les psychologues. Indubitablement, ils sont du ressort de la psychologie, et cela non seulement au point de vue des suggestions mentales, qui est celui qui prévaut avec toute raison dans cette matière, mais encore parce qu'il y aurait une critique à entreprendre et dont l'utilité serait grande, des illusions communes des théoriciens, des praticiens et du public en un sujet où le goût du merveilleux trouble le jugement. Malheureusement les psychologues ont donné peu d'attention au chapitre des faux jugements et des faux rapports en matière d'observation et de témoignages, de récits incontrôlables ou légendaires et de croyances fictives. C'est à un savant chimiste qu'est due la plus féconde, croyonsnous, des études vraiment philosophiques sur un sujet de cette nature {Chevreul, De la baguette divinatoire), m
« Pour ce qui est de la physiologie, il faudrait, plus qu'on ne fait, dans les travaux relatifs à l'hypnotisme.
LE RKVE. — LK SO.MXA.MBriJSMK. — LIIYPNOTISMK l.T,
dans les conclusions qu'on en tire, traiter cette science comme une branche positive de la physique, puisqu'on réclame pour elle ce titre en partie et de plus en plus justifié, et, par conséquent, exiger de ses applications les mêmes caractères scientifiques, les mêmes conditions de certitude que des autres branches bien constituées. Quels sont les principaux de ces caractères ? »
« Il en est deux qui dominent toute la question des méthodes expérimentales. Le premier consiste en ce que le sujet de Tétude qu'on poursuit est nettement déterminé, qu'il permet à l'observateur d'écarter toutes les modifications et toutes les circonstances variables de ce sujet, autres que celles dont le rapport est cherché, et qui pourraient le modifier. On ne parvient pas autrement à définir les conditions nécessaires et suffisantes delà production d'un phénomène : lesmêmes pour le même. »
« Le second caractère consiste en ce que le sujet peut être retrouvé ou rétabli, le même que celui qui a servi à une première expérience, et dans les mêmes circonstances, et soumis à des observations identiques pour donner lieu à des constatations identiques. Au défaut de cette nouvelle condition, l'expérience ne pouvant pas être exactement répétée, et à proprement parler vérifiée (comme le sont journellement les découvertes de physique et de chimie dans cent laboratoires par des savants compétents), les résultats n'ont que la valeur qu'ils peuvent tirer de l'habileté et du jugement plus ou moins correct d'un opérateur, et n'offrent pour garantie que son témoignage avec le contrôle d'autres témoignages plus ou moins concordants, plus ou moins contradictoires. Ce n'est plus là de la science. »
« Les expériences sur l'hypnotisme, la suggestion et ses eff'ets, mais principalement sur les propriétés physiques merveilleuses que certains manipulateurs en
occultisme se flattent de constater, ne remplissent pas les conditions de Finvestigation méthodique des faits. Telles qu'elles sont, elles mettent le philosophe dans l'embarras de distinguer toujours bien entre les observations sérieuses et instructives, les illusions des personnes crédules, le charlatanisme et l'imposture*. »
Si l'on examine les phénomènes qui ressortissent à l'hypnotisme sans tenir compte de tout le merveilleux dont certains observateurs se plaisent à les entourer, on pourra aisément reconnaître qu'ils peuvent être expliqués d'une façon satisfaisante par la théorie du vertige mental. Tandis que le somnambule obéit mécaniquement à des suggestions intérieures d'images qui le sollicitent à accomplir tel acte, les suggestions d'agir, dans le sommeil hypnotique, viennent du dehors. C'est l'expérimentateur qui suscite l'image au patient, qui la lui impose. 11 peut l'imposer parce que le patient n'est pas capable de se défendre, de rejeter l'image qu'on lui suggère. Or, c'est le propre de toute image, de devenir, dès qu'elle est interprétée, une tendance, un motif d'action, et comme, d'autre part, d'autres images contraires à la première et de nature à porter la volonté dans une autre direction, n'existent pas, du moins le plus souvent, dans la conscience du patient qui n'est plus capable de ne pas vouloir, l'action commandée est exécutée spontanément. Dans le sommeil provoqué, en effet, comme dans le rêve, comme dans le somnambulisme, la nolonté est absente, et le dormeur, n'ayant plus aucune raison pour désobéir, obéit spontanément.
Le fait d'obéir sans discussion, alors qu'il nous est impossible de discuter l'ordre donné, n'a rien eh luimême de merveilleux ou de mystérieux. On peut même
I. La nouvelle Monadolocjie, par Ch. Renouvier et L. Prat, p. 3o2-3o3. •
LK RKVK. — LK SO.MXAMHULIS.MK. — L'HYPNOTISMK 1:57
remarquer qu'un grand nombre d'hommes oliéissent, éveillés, à des sollicitations étrangères. On leur commande d'accomplir tel acte et ils l'accomplissent sans se demander un seul instant s'il doit ou non être accompli. La discussion de l'acte impliquerait un effort de réflexion dont beaucoup d'hommes sont incapables. Ce sont les ?uaitrps qui sont chargés de réfléchir pour eux; ils ne sont et ne veulent être que des machines. On peut même aller jusqu'à dire de tous les hommes qu'ils sont, plus ou moins, des hypnotisés à l'état de veille. Les uns le sont par des personnes, les autres par des choses, quelquefois par des idées, des préjugés ou des passions, mais tous le sont plutôt plus que moins. La plupart des hommes ne font que modérément usage de ce pouvoir qu'ils ont de réfléchir, c'est-à-dire de vouloir ne pas. Même, pendant l'état de veille, la suggestion des actes par les images, ou par les idées, ou par la passion et, plus généralement encore, par la coutume est la règle, la délibération des pensées ou des actes est l'exception. Pourtant, alors qu'il est éveillé, si l'homme obéit sans les discuter à des ordres ou à des sollicitations étrangers, il sait à n'en pas douter qu'il pourrait, s'il le voulait, délibérer avant d'agir, tandis que dans l'état d'hypnose il n'est capable que d'obéir. Il cède nécessairement à l'attrait de l'image, il est entraîné, il est pris de vertige, il ne s'appartient plus. Il est entièrement l'esclave d'une volonté étrangère qui suscite devant lui les images qui le poussent à agir.
Ces images sont exactement de la même nature que celles qui lui apparaissent dans la vie ordinaire, avec cette diflerence toutefois qu'il ne les voit pas directement. Elles lui sont montrées. Mais, dès qu'elles lui apparaissent, il les interprète exactement comme il les interpréterait s'il était éveillé. Cependant, comme dans le sommeil hypnotique, il ne peut les comparer à
d'autres, il les interprète directement et absolument. Dès lors, les images jouent dans sa conscience le rôle de motifs et le patient exécute l'acte.
Dans le cas où l'on fait surgir devant l'hypnotisé une image que sa mentalité est impuissante à interpréter, il ne peut pas obéir sans doute à la suggestion de l'image, mais comme, d'une autre part, il ne peut pas ne pas obéir, cette nécessité d'obéir se traduira aussitôt par des divagations, des incohérences de langage ou de gestes (expériences de glossolalie) ou encore par des transpositions d'images. L'image suscitée sera aperçue autrement qu'elle ne devrait l'être et sera traduite exactement comme elle est aperçue.
Il n'est pas impossible d'admettre, et certaines expériences bien conduites semblent concluantes à ce sujet, que, au réveil, pendant un certain temps, le patient n'ayant pas encore repris la pleine possession de soimême, reste sous la domination des images qui lui ont été suscitées alors qu'il dormait. Il se peut qu'il accomplisse, éveillé, des ordres qu'il a reçus en état d'hypnotisme. Mais il faut prendre garde aussi, en présence de tels phénomènes, que l'on a affaire à des malades, des hystériques le plus souvent, qui sont de très habiles simulateurs.
Enfin il est des cas, dans lesquels le patient hésite un moment et proteste contre l'acte qu'on lui impose ; quelquefois même il refuse d'agir. Ce n'est pas à dire que sa nolonté intervient et qu'il refuse d'agir parce qu'il est capable de calculer la portée de son action, c'est simplement que cet acte, qu'on lui commande, n'est pas habituel, qu'il est contraire à sa nature acquise, à son caractère. Ce n'est pas lui qui ne veut pas agir ; c'est son mécanisme mental qui refuse l'action.
Les expériences diverses, qu'il nous a été donné de constater ou dont nous avons lu les relations écrites,
portaient toujours sur des personnes dont les sens étaient intacts. On n'a jamais mis en expérience, que nous sachions du moins, des sourds, des sourds-muets, des aveugles, des personnes privées du sens de l'odorat. A priori, il n\' a pas de raison pour que de telles personnes ne puissent être hypnotisées. Il est incontestable que certaines catégories d'images ne peuvent pas leur être suggérées ou qu'elles ne peuvent l'être qu'indirectement. Néanmoins ces expériences seraient de nature, nous semble-t-il, à mettre en lumière le rôle prépondérant du vertige mental dans les cas d'hypnotisme. Le vertige se produirait naturellement, nécessairement, par le seul fait qu'il n'y aurait aucun empêchement physique à sa production ; il ne se produirait pas, du moins d'une façon parfaite, dès que l'empêchement physique existerait, c'est-à-dire dès que la communication serait interrompue entre l'agent qui suggère l'image et le patient qui doit nécessairement et mécaniquement l'interpréter. Et tous les faits qui ressortissent à l'hypnotisme perdraient ainsi ce caractère mystérieux ou merveilleux qu'on se plait à leur prêter.
Quant à ces expériences qui ont fait quelque bruit, à notre époque, de vision à distance, ou de vision à travers des corps opaques, ou de suggestion à distance, expériences qui ne réussissent que quelquefois, il nous semble qu'il serait prudent de s'en défier. Certes, c'est une attitude tout à fait contraire à celle que doit prendre l'esprit critique que de dire à priori de n'importe quel phénomène que ce soit et que certains affirment avoir constaté: cela n'est pas possible parce qu'il n'est pas possible que cela soit. Il y a plus de choses, selon le mot profond d'FIamlet, dans le ciel et sur la terre que toute la philosophie des hommes n'en saura jamais découvrir. Mais si l'esprit critique n'a pas, au nom d'une raison dont il ignore les limites, le droit de nier à priori des faits que
des observateurs affirment avoir constaté, au nom de cette même raison il a le droit de contrôler les affirmations d'autrui. Bien plus, il a même le devoir de se défier de ses propres observations et de les soumettre à un rigoureux examen. Non seulement la supercherie est toujours à craindre, quand il s'agit des autres, mais encore, quand il s'agit de soi, l'erreur est toujours possible. 11 est très difficile d'observer avec exactitude et précision. On est toujours tenté plus ou moins de faire répondre aux hommes que l'on interroge ou aux choses que l'on observe, la réponse que soi-même l'on attend d'eux. De là à interpréter dans le sens le plus favorable la réponse qui nous est faite, il n'y a pas loin.
D'une autre part, il n'est pas impossible de poser des questions à une personne de manière à lui faire comprendre que c'est telle réponse que l'on attend d'elle et non pas telle autre. Le plus souvent c'est la réponse désirée que fera la personne qu'on interroge, pour peu qu'elle pense avoir intérêt à la faire, ou même si elle n'a aucun intérêt à répondre dans un autre sens. C'est une supercherie sans doute, mais une supercherie à demi consciente. On trompe les gens pour leur faire plaisir et on n'est pas d'autre part fâché de constater que des hommes réputés pour leur intelligence peuvent si aisément devenir notre dupe.
Si l'on écarte, comme ne pouvant être scientifiquement observés ou contrôlés, tous les phénomènes qui touchent au merveilleux, il reste que l'admirable théorie du vertige mental rend compte, d'une façon satisfaisante pour la raison, de la suggestion dans l'hypnose. Les images suscitées par l'opérateur agissent sur le patient, exactement de la même manière que les images fournies par le monde extérieur; seulement, dans l'état de veille consciente, la nolonté écarte résolument toutes les images présentées qui ne pourraient
s'harmoniser avec les idées constitutives de la conscience, tandis que, dans l'hypnose, le mécanisme mental obéit, pendant l'absence de la nolonté, à toutes les suggestions qui lui sont proposées par le dehors. Il est des cas sans doute où il se refuse à obéir, c'est parce que Tobéissance lui est impossible, soit que la suggestion proposée n'ait pas été comprise, ou qu'elle ait été mal comprise, soit enfin que des habitudes fortement ancrées résistent d'elles-mèmes-à des ordres qui aboutiraient à leur propre négation.
En résumé, si l'homme n'était capable de faire un choix parmi les images qui lui sont suscitées par le dehors, ou parmi les images qu'il se suscite à lui-même, s'il n'avait ce pouvoir de vouloir ne pas, il vivrait continuellement en état d'hypnose, sollicité, à chaque instant, à l'action par des images qui deviennent, — dès qu'elles ont pénétré dans la conscience, dès qu'elles se sont harmonisées avec les états qui la constituent, — des raisons ou des motifs d'agir, l'homme, sans la nolonté, agirait spontanément, sans réflexion. Et l'on peut dire de beaucoup d'hommes qu'ils obéissent exclusivement à l'attrait que les images exercent sur eux. Elles les attirent, elles les entraînent, ils ne savent pas leur résister, ils ne savent pas vouloir ne pas. Leur moi est changeant, à chaque instant différent de lui-même, jusqu'au moment où quelques-unes de ces images qui plus que les autres l'ont attiré, s'implantent dans la conscience qu'elles informent et qu'elles fixent. C'est le cas bien connu de l'habitude qui n'est qu'une passion assagie à laquelle s'est adapté le moi.
Ainsi, si nous ne prenons garde à nous opposer à l'invasion des images, à écarter de la conscience toutes celles qui pourraient en troubler l'harmonie relative, si le moi ne maintient pas sous une étroite surveillance
tous ces possibles qui spontanément tendraient à l'acte, ou bien — et c'est le cas de quelques hommes — l'ensemble des états de la conscience formeront une synthèse incohérente illogique, obéissant à toutes les sollicitations étrangères, ainsi que l'hypnotisé obéit aux ordres de l'hypnotiseur, ou bien, — et c'est le cas le plus commun, — le moi s'adaptera aux images qui l'ont envahi et, après quelques oscillations, quelques hésitations, quelques tendances de révolte peut-être, vaincu par elles et par elles définitivement conquis et modelé, il ne sera plus que leur produit. Peu à peu, grâce à l'habitude, se constituera, se fixera ce caractère empirique, cet être artificiel qui s'oppose à l'être véritable, à la personne (jiii seule peut se considérer pourtant comme capable de se proposer une fin et d'y tendre. Et l'homme qui s'apparaît comme pouvant être l'ouvrier de soi-même, et pour ainsi dire son propre génie, ne sera plus qu'un produit du milieu où il vit.