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CHAPITRE V

Nous avons essayé d'établir, dans les précédents chapitres, que la conscience, dès qu'elle n'est plus en état d'ordonner les images qui lui viennent du dehors ou du dedans, perd la maîtrise d'elle-même et n'est plus qu'une pure réceptivité. Le rôle propre de la conscience est donc d'ordonner ses images et ensuite ses idées ; elle doit pour les connaître les mettre en rapport, les classer. La conscience est essentiellement ordonnatrice.

Mais la conscience est vivante, elle change; elle se déploie, durant la vie, en avant et en arrière d'ellemême. Elle est capable non seulement de revoir et de se revoir, c'est-à-dire de se souvenir, mais de se souvenir afin de prévoir. Elle organise ses images et ses idées en vue d'une fin. C'est l'acte de la préyision.

11 existe deux sortes de prévision, l'une et l'autre sont sous la dépendance de la nolonté, mais la seconde en dépend plus étroitement que la première : ce sont d'une part la rêverie et, d'une autre part, les créations du génie humain.

La rêverie est une organisation libre et désintéressée des images, en vue, non pas d'une fin décidée et fermement voulue, mais d'une fin désirée. L'œuvre du génie au contraire est toujours réfléchie. Elle est une com^

position d'images ou d'idées dont la fin est de présenter à l'homme une interprétation logique à la fois et nouvelle de la nature et de l'homme, ou encore une l'eprésentation delà nalure ou de l'homme, aperçus d'un point de vue nouveau, de telle sorte que cette représentation est essentiellement, dès qu'elle est comprise et reconnue vraie, une véritable révélation, une création. Traduire la nature ou l'homine et les représenter à riiomme, soit en les lui expliquant par des raisonnements combinés de manière à former des thèses, qui, assemblées, formeront une doctrine, ou bien encore représenter la nature et l'homme, in cuncreto, révéler les images perçues, en combinant des images, des sons, des lignes, des couleurs, des mots, c'est créer, c'est du moins la seule création à laquelle puisse prétendre le génie humain.

Ainsi le génie humain a deux faces bien distinctes; d'une part, il se propose d'expliquer les choses et l'homme, et c'est l'œuvre des savants ou des philosophes, d'une autre part, il se préoccupe seulement de traduire la nature ou l'homme, tels qu'ils lui apparaissent ; c'est ce que font les artistes.

§ 1. — La rêverie.

La rêverie est une création libre de la conscience, un jeu. Tout homme, selon le mot profond de Leibnitz, est un point de vue de l'univers. Il a naturellement, et, s'il le voulait fermement, il pourrait avoir, une manière à lui de comprendre les choses et les hommes, parce qu'il est lui. Chaque homme est une personnalité, a sa manière à lui non pas seulement de comprendre, mais encore d'aimer ou de haïr, de vouloir ou de vouloir ne pas. La fin immédiate de sa conscience, — il se pro-

pose toujours cette fin à moins que les hommes ou les choses ne l'en écartent violemment, — c'est de se faire, de devenir ce qu'il a décidé d'être. Mais il ne peut se connaître qu'à la condition de se chercher. Il n'est pas d'œuvre plus difficile. Il se cherche continuellement, et ne se trouve jamais. Il se cherche où il n'est pas. Il prend pour guides des préjugés, ou des idées qui lui ont été imposées à l'âge où il n'était pas capable de décider lui-même si c'était la vérité qu'on lui enseignait ou l'erreur. Il conserve jalousement et il aime les fausses vérités qu'on lui a imposées. Elles sont le masque ([ui recouvre son visage, un masque qu'il n'a plus le courage d'arracher. Ceux qui n'ont pas appris de bonne heure à douter des choses, des hommes et d'eux-mêmes restent impuissants à se chercher de bonne foi. C'est ainsi que la plupart des hommes ne sont que ce que les ont faits les hommes et les choses. Cependant tous les hommes, s'il est vrai qu'ils ont leur intelligence, leur cœur, leur volonté, pourraient se faire et ne plus être uniquement le produit du milieu où ils vivent.

Que tout homme puisse être un organisateur des choses et des hommes, une sorte d'architecte de l'univers, c'est une vérité qu'un psychologue ne voudra pas contester. Quel est l'homme qui, sérieusement ou non, neu s'est pas appliqué quelquefois à refaire le monde. Le plus souvent sans doute, il ne modifie les choses et les hommes que pour jouer, mais c'est un jeu singulièrement intéressant que celui qui consiste à prévoir ce que l'on pourrait devenir, et encore, par contre-coup, ce que pourraient devenir les hommes et les choses, ceux du moins avec lesquels noire vie est en rapport. C'est le jeu de la rêverie.

Une prémisse est posée au hasard, sous une forme conditionnelle : Si j'étais riche... si je disposais dune grande puissance... si la bonne chance me permettait pRAT. — Caractère. 10

d'atteindre cette fin particulière que j'entrevois... Ce que je désire n'est pas absurde, d'autres l'ont obtenu qui n'étaient pas, plus que moi, désignés pour l'obtenir. Admettons que je sois favorisé par les hommes, par les circonstances. Que m'adviendra-t-il ?

Aussitôt commence le jeu. Je me vois riche, toutpuissant, et j'agis à l'égard des choses ou des hommes comme peut le faire celui qui dispose de la fortune ou de la puissance. Ce n'est pas à dire que, si, un jour, j'étais riche réellement, je me comporterais à l'égard des autres ainsi que je fais dans ma rêverie, — on est assez porté au désintéressement quand on rêve — , mais c'est un fait que, au moment où je rêve,^eco?istmis, selon mon désir, les hommes et les choses. Ce sont des matériaux qui semblent s'agencer d'eux-mêmes. Les visions se succèdent rapides à mes yeux. Je deviens le spectateur d'une vie que je ne vivrai pas, mais que, ce me semble, j'aurais pu vivre. Rêver en effet, c'est créer dans /e possible. Ce n'est pas à dire que tel rêve, que je fais tout éveillé, puisse être réalisé un jour. Si je compare à la vie que je mène la vie que je rêve, il se peut, dès que je me rendrai compte des difficultés, des impossibilités d'ordre pratique, que je reconnaisse l'absurdité de mon rêve. Tantôt le but est trop éloigné pour que je le puisse atteindre, tantôt je ne dispose pas, pour l'atteindre, des forces, des ressources nécessaires. C'est là une autre question ; elle ne m'empêche pas d'imaginer que j'ai atteint le but. C'est un jeu.

Aidée par des souvenirs, empruntant à des lectures, mettant à contribution ma propre expérience et l'expérience d'autrui, ma fantaisie combine librement toutes sortes d'images afin de se représenter, réalisée, telle fin particulière. Elle est la fée bienfaisante qui de sa baguette enchantée touche tous les objets et les transforme. Les difficultés disparaissent, les obstacles tombent; nous

devenons, par le seul faitde notre désir, les architectes d'un petit monde où tout est arrangé de manière à satisfaire notre volonté ou notre caprice. Ainsi, nous nous voyons dans l'avenir différents de nous-mêmes, sans pourtant cesser de nous reconnaître, tantôt meilleurs ou plus beaux que nous ne sommes, tantôt plus misérables ou plus méchants. Rien n'est plus changeant en effet que la fantaisie des hommes ; elle n'est pas nécessairement optimiste ; il est des jours, comme on dit, où nous aimons à voir les choses en noir.

11 faut bien cependant que nous croyions à la réalité de nos rêveries pendant que nous les rêvons du moins. Si nous étions certains que ce ne sont que des rêveries, comment pourraient-elles nous intéresser ? Nous y croyons de toute notre âme mais nous y croyons d'un point de vue esthétique, désintéressé, non pas pratiquement. On dirait que c'est notre sensibilité ou, plus exactement, notre passion, amour ou haine, qui est intéressée à la réalité de la rêverie plutôt que notre intelligence ou notre volonté. L'intelligence et la volonté, comme si elles étaient désarmées par la séduction des images, n'interviennent pas, ou n'interviennent que faiblement. Elles n'interviennent qu'après coup, quand le moment arrive de comparer le rêve et la réalité. Le jeu cesse aussitôt et c'est la désillusion. L'intelligence nous met en garde contre la folie de notre rêve. Nous sommes les premiers à sourire tristement de tous les châteaux que nous avons bâtis au delà des Pyrénées.

Si notre rêverie est triste ou sombre, ce n'est pas à dire qu'elle soit cependant de nature à nous rendre positivement malheureux. Quand nous combinons, en manière de jeu, le mélodrame de notre vie, c'est pour jouer (|ue nous nous attristons. Cette souffrance est désintéressée ; nous souffrons comme souffre le spectateur à la représentation d'un drame au théâtre. Nous

aimons à souffrir ainsi ; nous savons que cette souffrance n'est qu'un jeu. Ce serait, d'autre part, une erreur de penser que l'humeur sombre nous prédispose à goûter moins vivement que les autres hommes les joies de la vie. Les pessimistes, si pessimistes soient-ils, ne les méprisent pas, quand elles les viennent surprendre ; peut-être parce qu'ils ne comptent pas sur leur venue, sont-ils au contraire, plus que les autres, disposés à les goûter pleinement ?

Que la rêverie d'ailleurs soit triste ou gaie, elle nous plaît toujours infiniment. Elle est un jeu, un jeu dont nous sommes l'enjeu. Nous nous faisons jouer à nous et aux autres, successivement, toutes sortes de rôles ; et, s'il est vrai que ce qu'il y a de meilleur dans la vie, c'est ce que nous y voudrions, il en résulte que, pour tous les hommes, la rêverie est le plus clair de leur revenu. Mais nous mangeons notre blé en herbe. Si nous donnons à la rêverie le temps qu'il faudrait consacrer à l'effort et au travail, nous aurons à supporter les dures conséquences de notre paresse. Cela, nous l'avouons, nous sommes prêts à le reconnaître, il n'en est pas moins vrai que le blé que nous mangeons en herbe esl un régal pour nous. Il nous semble que l'heure où nous chevauchons la chimère, où, sur un plan nouveau, nous construisons le monde, notre petit monde du moins, est celle où nous vivons véritablement la vie que nous voudrions vivre ; une vie aventureuse à la fois et sans danger, en laquelle les choses se disposent toujours pour notre mieux, ou, tout au moins, pour notre plaisir du moment, au gré de notre humeur. Et il nous semble que nous avons été créés pour vivre non pas la vie de travail, mais la vie de jeu.

Cependantl'expérience d'autrui et notre propre expérience ne tardent pas à nous apprendre qu'il est dangereux de rêver. La vie de rêve nous fait perdre de vue les

nécessités de la vie réelle. Il faut agir, lutter pour vivre et nous comprenons fort bien que les hommes ne soient pas tendres pour les rêveurs, surtout pour ceux qui seraient disposés à prendre au sérieux les romans intellectuels que leur fantaisie a forgés. Il en résulte que la plupart des hommes — et il n'en est pas un seul qui n'ait pris, pendant sa jeunesse du moins, un grand plaisir au jeu de la rêverie — cachent jalousement leurs rêves aux autres. Nous avons la pudeur de nos désirs, cette vie belle ou agréable, ou même triste, dans certains cas, que notre imagination se plaît à forger ; nous voulons être seuls à la contempler, à la vivre. Les autres ne savent pas comprendre notre rêve et ne peuvent nous suivre. C'est ainsi que chacun admire ses propres rêves et regarde comme insensés les rêves des autres, quand il lui est donné de les connaître. Ils sont insensés en effet, du point de vue pratique, mais les nôtres ne le sont pas moins. S'il était possible de traduire exactement les rêves d'un homme, que la nécessité de vivre n'a pas encore complètement assagi, dont l'imagination se plaît à opposer à la vie réelle, qu'il est condamné à vivre, la vie ou les vies qu'il a rêvées, on écrirait peut-être le livre le plus étonnant, le plus étrange, le plus hardi et le plus fou.

Sans doute, la rêverie reste un jeu; le plus souvent nous distinguons exactement la distance qui sépare le désir qui voudrait de la volonté qui veut efficacement, mais, il n'est pas impossible que, séduits parles images f|ue nous suscitons à nos yeux, nous devenions les dupes de nos rêves. Et nous finissons par croire à la réalité de toutes ces belles choses que nous désirons. L'esprit critique, sollicité par l'attrait même des images qui envahissent la conscience, abandonne tous ses droits. De là les dangers, très souvent signalés, de la .rêverie. Parfois, quand la nolonté veut intervenir pour imposer son veto, il est trop tard.

loO COMMENT SE CONSTITUE LE CARACTÈRE EMPIRIQUE

On comprend qu'il est nécessaire de mettre les enfants en garde contre la rêverie, quoique, tout bien considéré, il est à présumer que les dangers que nous font courir nos rêves ont été exagérés par certains psychologues. Un moment arrive en effet où nous venons nous buter à la terrible réalité. Nous retombons lourdement du ciel sur la terre.

Dès que nous sommes contraints à lutter pour vivre, les rêveries s'envolent. Nous devenons positifs, comme on dit, et pratiques. L'heure n'est plus de jouer, mais d'agir, c'est-à-dire de s'adapter tant bien que mal à la société de guerre. Aussitôt, la vie de jeu, pour la plupart des hommes, est remplacée par la vie de proie.

11 est des hommes cependant qui sont plus que les autres prédisposés à la rêverie. Ce sont les artistes: les poètes surtout et les romanciers. Ceux-là ont conservé quelque chose de l'âme désintéressée des enfants. Leur travail est jusqu'à un certain point une espèce de jeu. Us nous content des histoires. Dans cette image qu'ils nous présentent de la vie réelle, si exacte soit-elle et si documentée, si réaliste, comme on dit, la rêverie joue un grand rôle. Sans doute il est nécessaire que les images qu'ils nous présentent soient combinées logiquement. Si l'œuvre, qui nous est jouée, n'était pas une traduction de la vie, elle ne nous intéresserait que médiocrement. Les personnages d'un drame ou d'un roman ne prennent notre attention qu'à la condition d'être l'éels. Pourtant, s'ils sont trop réels, si l'analyse de leurs caractères est trop minutieuse et trop exacte, si c'est une copie, une photographie de la vie que l'auteur nous donne, il esta craindre, quel que soit son talent d'exposition ou d'analyse, que son œuvre ne nous intéresse pas. L'artiste ne doit pas copier la vie, il doit la traduire , il doit la construire, l'interpréter, en dégager la signification. Et c'est l'œuvre du poète, du dramaturge, du

romancier. Ils sont essentiellement des rêveurs ; non pas qu'ils nous racontent les rêves qu'ils ont faits euxmêmes — s'ils nous les racontent ce n'est qu'en les transposant — mais les rêves qu'ils ont rêvés pour le compte des autres, pour le compte des personnages empruntés à la réalité. Et leur génie fait vivre ces rêves.

Une fois son sujet posé et ses caractères établis, mus par des intérêts particuliers ou par des passions, par des préjugés, par des idées, commence, pour l'artiste, le travail de l'évocation des images. Il fait, autant que possible, abstraction de lui-même. Il suit mentalement ses personnages, il les voit agir, il les entend parler, il est en quelque sorte le spectateur de leur vie. Et c'est cette vie qu'il a rêvée pour eux, ce sont les aventures où s'affirment leurs caractères, où se combattent leurs passions, leurs instincts, leurs habitudes, que le romancier s'applique à nous décrire, non pas seulement comme il la conçoit, mais comme il la voit après l'avoir conçue. Les images en s'associant ont formé une vision ; c'est cette vision, sa vision, que l'artiste nous montre. Et c'est cette vision de l'artiste qui nous intéresse, à la condition toutefois qu'elle soit contrôlée par la raison, par la nolonté, c'est-à-dire, rapportée à chaque instant au milieu, aux nécessités de la vie, vraie en un mot d'une vérité d'ordre esthétique et non de cette vérité commune qui ne nous intéresse pas, elle, parce que peut-être nous la connaissons trop. C'est surtout pour nous évader d'elle, pour rêver, que nous lisons des œuvres d'imagination.

Cela n'empêche pas d'ailleurs que, dans une œuvre d'imagination, la part de l'observation ne puisse être et ne soit souvent très considérable. Les personnages, pris dans la réalité, se comporteront, dans les aventures que leur prête l'auteur, selon leurs passions très réelles ou selon leur caractère évoluant dans un milieu déterminé.

Et c'est là la logication de l'œuvre. Mais les aventures prêtées aux personnages, la suite de leurs pensées et de leurs actes, et leur interprétation, en un mot tout ce qui est vision est une création du génie du poète ou du romancier. C'est sa vision, sa façon à lui d'interpréter les hommes et les choses. C'est ce qui explique que les personnages d'un romancier ont entre eux certains airs de ressemblance. Ils appartiennent en efl'et à une même famille intellectuelle. Bien qu'ils soient pris dans la vie et observés, c'est la même imagination qui les a rêvés. 11 n'est peut-être pas un seul des grands romanciers dont les personnages ne présentent cet air de ressemblance que nous venons de signaler. Il suffit d'avoir lu avec attention les romans de Tolstoï ou de Dostoïevski, les drames d'Ibsen ou encore les romans de G. Eliot et de Dickens pour retrouver, chez leurs personnages ou leurs héros, une certaine parenté de sentiments et d'idées. On pourrait dire la même chose des personnages ou des héros de nos grands romanciers ou auteurs dramatiques. Ils portent la marque du génie qui les a forgés. 11 suffira de citer Honoré de Balzac, George Sand, Zola, Flaubert, bien qu'il ait prétendu le contraire, et, parmi nos contemporains, Anatole France. Ce n'est pas à dire que les romanciers se mettent en scène dans leurs livres, mais, dans les personnages qu'ils nous présentent et dans la façon dont ils nous les présentent, si minutieusement observés qu'ils soient d'ailleurs, il y a toujours quelque chose de leur âme. Ils sont pour ainsi dire marqués du sceau de la personnalité de leur père spirituel. C'est toujours à travers leur âme que les artistes nous montrent les hommes et les choses, tels qu'ils les voient, tels qu'ils les rêvent.

En résumé, la rêverie peut être définie : le jeu du

devenir'. Tous les hommes se plaisent à rêver, pendant la jeunesse du moins, tout le temps que les circonstances ou les fatalités de la vie ne les ont pas contraints à se résignera la médiocrité ou à la misère. Un homme qui ne perd plus à rêver une partie de son temps, c'est-à-dire, un homme qui ne vit plus en avance sur lui-même mais dans le passé, ou dans le présent, est bien près de la bête. Toutes les énergies de sa conscience sont mortes, son mécanisme fonctionne sans doute, il se peut qu'il fonctionne bien, mais l'avenir ne l'intéresse plus. 11 ne désire plus rien, non pas qu'il soit satisfait do ce qu'il possède; — il ne l'est jamais, — mais parce que l'expérience lui a clairement fait voir la nécessité de se contenter de ce qu'il a. Tant que sa vigueur intellectuelle persiste, il la dépense, en partie, à rêver. Si, en même temps que la puissance de combiner les images en vue d'une fin, il possède une nolonté capable d'écarter celles des images qui, au moment où il se plaît à rêver, lui présentent de lui-même, à quelque point de vue que ce soit, un idéal inaccessible, s'il ne cède pas en un mot à l'attrait des images, si son intelligence critique les domine et les sait contenir, ces rêveries de la jeunesse, contrôlées par la raison, lui seront d'une grande utilité ^owv faire et pour se faire, pour se prévoir en rapport avec les hommes, en rapport avec les choses. Il pourra choisir, si l'on peut ainsi parler, parmi les divers personnages de lui-même qu'il se représente, le personnage qu'il voudra réaliser. Il pourra se proposer une fin et y tendre de toutes les énergies de sa raison. C'est en vue de se faire qu'il se sera rêvé, afin d'abord de comparer ce qu'il est et ce qu'il désirerait être. Puis, à mesure qu'il voit plus clair dans ses désirs et dans les désirs qui se traduisent dans les pensées et dans les actes des

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