‹ Le caractère empirique et la personneChapitre 16 sur 33 · I. i^ouvelle Monadolofjie, p. iC · texte numérisé non relu

I. i^ouvelle Monadolofjie, p. iC

autres hommes, il comprendra la différence qui distingue la volonté qui voudrait delà volonté qui doit vouloir et qui ne peut vouloir qu'en résistant à l'attrait que les choses exercent sur elle, qu'en voulant ne pas. Le jeu de la rêverie nous permet de nous prévoir et encore de prévoir les hommes et les choses. Nous prévoir, c'est déjà nous chercher, c'est vouloir nous faire ; c'est encore, en rapport avec nous, faire les hommes et les choses autant qu'il dépend de nous. Et c'est le propre du génie.

§ II. — Le génie. — Le génie de soi.

S'il est vrai, ainsi que le pensait Leibnitz, que chaque âme est un miroir qui reflète l'Univers de son point de vue particulier, si chaque conscience a une façon, qui lui est propre, de comprendre les choses et les hommes et encore une façon à elle d'aimer ou de haïr, et enfin de vouloir ou de vouloir ne pas, si chaque âme a une nature qui, sans doute, peut s'harmoniser avec toutes les autres, puisqu'elle vit dans un même milieu, mais qui est distincte des autres, ce, par quoi chaque âme se différencie des autres, ce, par quoi elle est elle et non pas une autre, c'est son génie. Il est donc possible, de ce point de vue, de soutenir que tous les hommes sont des génies. Chacun d'eux pourrait avoir et montrer aux autres hommes une vision qui serait sa vision des hommes et des choses. Certes, il n'y a que très peu d'hommes qui réussissent à produire leur génie et, jusqu'à un certain point, à l'imposer aux autres. 11 n'en résulte pas que les autres hommes soient dépourvus de génie, mais seulement que leur génie, vaincu par les hommes ou par les choses, n'a pu prendre son essor.

Au lieu de réagir contre les images pour les appré-

cier et les juger, au lieu de les dominer par la raison, les hommes, pour la plupart, se laissent séduire par elles. Ils suivent la coutume, ils obéissent à la mode, ils imitent. C'est parce qu'ils ont pris de bonne heure l'habitude d'imiter qu'ils sont incapables de créer et de se créer. Suivre la coutume, c'est tuer son génie, c'est se condamner à ne pas être soi-même.

D'ailleurs, et il n'est pas inutile de le remarquer, un génie ne peut se développer dans une société, dont l'obéissance aux lois et aux règlements est la principale vertu, qu'à la condition de s'imposer de vive force sinon à la majorité des membres du moins à un certain nombre. 11 en résulte qu'un génie ne peut croître que par l'abaissement ou l'annihilation d'autres génies. Cette vision des hommes ou des choses, qui est sa Visio?!, doit être acceptée comme une vérité ou comme une beauté par des disciples, sinon, l'œuvre n'est pas seulement contestée, elle est niée. Tout homme de génie est naturellement et nécessairement un conquérant d'âmes.

Il n'y a pas sans doute une nécessité de droit à ce que la vision d'un homme soit exclusive de la vision des autres, mais il y a une nécessité de fait. Il n'est pas absurde d'admettre que l'infinie variété des visions humaines, reflétant chacune le monde d'un point de vue particulier, pourraient s'harmoniser entre elles de telle sorte que leur ensemble format l'harmonie intégrale et parfaite. Ainsi les visions seraient complémentaires les unes des autres, mais, en fait, l'expérience nous enseigne que la vision des uns est contradictoire de la vision des autres. Delà une guerre entre les idées qui n'est pas moins ardente que la guerre entre les hommes. Elle est souvent d'ailleurs la cause de cette dernière. Dans l'état de guerre où nous vivons ce n'est que par la guerre que le génie se fait connaître et

s'impose. Il parle en maître, il commande, il exige qu'on lui obéisse. Il a ses partisans et ses adversaires; on combat pojir lui ou contre lui ; il est la mode nouvelle qui cherche à supplanter la coutume. La mode a pour elle l'attrait de la nouveauté, mais la coutume est tenace et résistante, elle ne cède que pas à pas. Ensuite, dès qu'une vision nouvelle des choses a réussi, de haute lutte, à s'implanter dans un grand nombre de consciences, elle devient elle-même une coutume. Elle aura à se défendre contre l'effort des génies qui voudront la supplanter. Les visions des uns remplacent ainsi les visions des autres, les hommes de génie, en se succédant sur la scène du monde, ne créent le présent qu'en détruisant le passé. Le présent lui-même sera détruit par l'avenir. Le fameux axiome déterministe : le présent est chargé du passé et gros de l'avenir apparaît contestable, quand on prend garde que, dans le domaine des idées du moins, et peut-on dire qu'il en existe un autre qui soit indépendant de celui-là? les doctrines, les systèmes, les écoles se succèdent, se rattachant certes parfois les unes aux autres, mais tenant surtout à honneur de se distinguer les unes des autres, convaincues, à tort ou à raison, qu'elles valent surtout en tant qu'elles apportent aux hommes une nouvelle vision des choses. Elleest, pour tous ceux qui l'acceptent, la vision définitive, celle que tout le monde devrait reconnaître pour la vraie, la seule vraie.

L'homme de génie est donc non seulement un créateur mais un conquérant. Quel est maintenant le propre de la création du génie ?

Elle est, cette création, une combinaison de matériaux empruntés à la nature, ou encore une combinaison d'idées résultant du travail de l'intelligence sur les hommes et sur les choses, ou, enfin, le résultat des efforts d'une volonté s'appliquantà modifier directement

et immédiatement, au nom d'un principe ou d'une idée, quels qu'ils soient d'ailleurs, les hommes et les choses. 11 est trois catéo-ories d'hommes de oénie : les artistes, les savants ou les penseurs, les réformateurs ou acteurs.

L'objet propre de l'art c'est de représenter la nature à l'homme et l'homme à l'homme. A l'aide de mots, de sons, de lignes ou de couleurs, l'artiste traduit, révèle, dans ses apparences diverses, la nature. Tantôt ce sont des beautés qu'il veut nous rendre sensibles, tantôt des laideurs ou des hontes. Il nous montre les choses et les hommes tels qu'il les voit, exigeant des autres consciences qu'elles se placent à son propre point de vue pour regarder et pour voir. Et ce sont les représentateiirs. Ils n'expliquent pas, ils font voir.

Les penseurs et les savants forment la seconde catégorie. Ils se proposent non pas de nous montrer les hommes et les choses en leurs beautés ou en leurs laideurs, mais de les expliquer, de dire, en remontant jusqu'à leurs causes les plus intimes, comment et pour quelles raisons ils se développent et grandissent et pour quelles raisons encore ils périclitent et meurent. Les artistes s'appliquent à nous révéler une vérité apparente, ils veulent surtout nous enseigner à voir, à écouter et à sentir, le penseur, lui, s'ingénie à nous apprendre à penser. Il nous explique le comment des hommes et des choses, il nous explique aussi le pourquoi.

Enfin la troisième et la moins bien définie des catégories de génies humains est celle des réformateurs. Elle comprend les moralistes, les politiques, les conquérants. Elle est souvent suscitée par la précédente. Les réformateurs ou les hommes d'action sont le plus souvent préparés par les savants ou par les penseurs. C'est pour le triomphe d'une doctrine, d'une idée quelquefois, pour satisfaire leui' orgueuil ou leurs

appétits, quand il s'agit des politiques et surtout des conquérants, que les réformateurs se proposent de modifier les hommes et les choses. Dans tous les cas, le plus souvent sans tenir compte des aspirations individuelles, les uns et les autres, et plus que ne font les artistes et les penseurs, veulent imposer aux hommes leur propre idéal. Le génie est naturellement dominateur et trop souvent intolérant.

Ces trois catégories de génies correspondent, il n'est pas inutile de le remarquer, aux trois fonctions maîtresses de la conscience : la sensibilité ou passion, l'intelligence et la volonté. Selon que l'une des trois fonctions sera prédominante elle se soumettra les deux autres, de telle sorte que l'artiste usera de son intelligence et de sa .volonté pour se représenter à lui-même et pour montrer aux autres la vision qui le séduit et qui, pense-t-il, devrait aussi les séduire. De même, le savant ou le penseur ne regarde pas les choses pour les voir, mais pour les examiner. Il les étudie, il les analyse et les pèse ; il se propose de les comprendre et ensuite de les expliquer; il ne cherche à agir sur elles et à les modifier que dans la mesure oîi cela lui permettra de mieux savoir d'où elles viennent et où elles tendent. Enfin les grands acteurs de l'humanité ont pour principal objet, quand ce n'est pas l'objet unique de leur activité, de se représenter les choses et de les comprendre, non pas pour les voir, ou pour les montrer aux autres, dans leur beauté ou dans leur laideur, non pas pour déterminer, comme font les savants, leur comment et leur pourquoi, mais pour les modifier profondément de manière à ce qu'elles puissent répondre à l'idéal qu'ils se sont par avance formés des hommes et des choses.

L'artiste voit, sent, et révèle aux autres sa vision, le penseur analyse, classe, réfléchit et raisonne pour

comprendre et pour expliquer, Facteur se propose avant tout de pétrir à sa guise hommes et choses, tantôt pour satisfaire ses instincts de domination, tantôt parce qu'il se dévoue lui-même à un principe ou à une idée qui doivent, selon lui, dominer toutes les consciences puisqu'ils dominent la sienne. Il ne se représente les choses, il ne les comprend que dans la mesure où cette représentation et cette compréhension lui sont utiles pour agir plus fortement sur elles. Il n'est pas impossible qu'un même homme soit à la fois artiste, penseur et acteur, mais, le plus souvent, dès que l'une des trois fonctions maîtresses de la conscience prédomine, elle se subordonne les deux autres, ou les écarte afin de pouvoir plus librement se déployer.

Le fait qu'un génie ne peut s'imposer et croître qu'en empêchant, autant qu'il dépend de lui, l'éclosion possible des autres génies, permet de comprendre la rareté sur la terre des hommes de génie. L'obéissance, nécessaire pour vivre en société, à la coutume, à la mode, l'influence énorme de l'éducation, le milieu plus ou moins favorable dans lequel on vit, tous les accidents avec lesquels il faut compter et toutes les chances, bonnes ou mauvaises qu'elles soient, font de la plupart des hommes des esclaves ou tout au moins des serfs. Ils ne savent, ils ne peuvent qu'obéir. Ceux-là seuls pourront triompher qui, plus que les autres, audacieux ou habiles, ou mieux armés, c'est-à-dire plus courageux et plus tenaces finiront par imposer aux autres leur vision, ou leur doctrine ou leurs actes. Il ne suffît pas d'avoir du génie, il faut rencontrer le milieu dans lequel il pourra prendre son essor, grandir et s'imposer. Plusieurs sans aucun doute, mieux servis par la chance, auraient pu être des Ariel, qui se résigneront, en fin de compte, à rester des Galiban. Ils vivront dans la servitude intellectuelle et morale.

Ce n'est pas à dire toutefois, en admettant que tous les hommes aient un génie propre, dans le sens que les anciens donnaient à ce mot, c'est-à-dire une manière à eux de comprendre, de sentir et de vouloir, que tous les hommes puissent être des créateurs, c'est-à-dire apporter une vision nouvelle ou une explication nouvelle des hommes et des choses. S'il n'existe pas, à proprement parler, des âmes identiques, il est des âmes semblables, en très grand nombre. Elles ont les mêmes goûts, les mêmes aspirations. Mais, de toutes ces âmes qui appartiennent, pour ainsi parler, à une même famille, il en est une, ou quelques-unes, dont la vision sera plus complète et plus précise et qui, naturellement, si elle rencontre un terrain favorable à son développement, deviendra l'âme représentative de toutes ses âmes sœurs qui retrouveront, à quelques nuances près, leurs propres visions dans sa vision, leur doctrine dans sa doctrine, leurs volitions dans ses volitions. Et ces âmes sont des disciples qui ne sont pas nécessairement des esclaves. Mais, parmi celles qui pourraient être représentatives d'autres âmes, qui semblaient désignées par la nature pour montrer aux hommes une voie nouvelle, il en est qui, mal servies par la chance ou par les hommes, contraintes de s'épuiser pour lutter contre des difficultés, pour résister à des accidents de toute sorte, parfois de l'ordre le plus mesquin, finissent par sombrer, vaincues par la vie. Elles disparaissent sans avoir tenu ce qu'elles promettaient. Un homme de génie ne triomphe pas nécessairement de la chance mauvaise. Beaucoup ne réaliseront pas le beau rêve d'art, de pensée ou d'action qui enchantait leur jeunesse.

Sans doute, on dit que, tôt ou tard, l'homme de génie finit par s'imposer, que ceux-là étaient les seuls à croire (|u'ils avaient du génie qui n'ont pas réussi à persuader les autres de la beauté ou de l'originalité de leur œuvre.

Rien de plus aisé, en efïet, que de supposer que l'on a du génie, c'est-à-dire que Ton apporte aux hommes une idée nouvelle, alors qu'on ne lait que répéter ce que d'autres ont dit depuis longtemps. C'est le cas de tous les ratés, de tous ceux qui ont l'ambition de créer sans en avoir la puissance. Mais, si l'on songe, d'autre part, à toutes les circonstances favorables qui ont aidé à l'éclosion du génie et qui lui ont permis ensuite de porter ses fruits, circonstances qui auraient pu ne pas se rencontrer, qui n'ont été que des accidents heureux, on peut comprendre, sans peine, quelle que soit l'énergie du créateur, qu'il puisse passer inaperçu dans le monde et qu'il meure avant d'avoir apporté aux hommes la bonne nouvelle. Que resterait-il de Jules Lequier, homme de génie s'il en fût, un des penseurs les plus profonds du xix'' siècle, s'il n'eût rencontré sur sa route un ami, Charles Renouvier.

Vaincu dans la lutte qu'il a soutenue pour vivre, il est mort, désespéré peut-être, convaincu que rien de son œuvre ne verrait le jour. 11 a fallu, chance extraordinaire, que Renouvier recueillît pieusement les travaux inachevés de celui qu'il appelait son maître pour que l'œuvre de Lequier, si profonde et d'un si rare mérite littéraire, ne fût pas perdue à jamais pour les amis de la philosophie. Comment assurer qu'il n'y a pas eu dans le monde, qu'il n'y a pas encore des Jules Lequier qui n'auront pas le bonheur de trouver sur leur route un Renouvier pour les sauver de l'oubli. Ils ont l'enthousiasme et l'énergie du lutteur, ils combattent, sans défaillance d'abord, pour le triomphe de ce qu'ils croient être la vérité, puis, lassés, incapables de se débattre plus longtemps au milieu des difïicultés mesquines que leur impose la vie de tous les jours, ils disparaissent ignorés de tous, méprisés parfois de ceux (jui les ont a[)[)rochés cl ({ui ne les ont pas coni-

Pu.VT. — Caractère. 11

pris. Peut-être que ceux-là sont plus nombreux qu'on ne croit qui sont retombés à terre du haut de leurs rêves qui étaient rares et beaux. Ils ont voulu être ce qu'ils devaient être, ils ont voulu faire et se faire, comme disait Lequier, ils en ont été empêchés par les hommes et par les choses.

Le rôle est si important, que doivent jouer hommes et choses pour qu'un génie puisse éclore et venir à maturité, que, tout en admettant qu'un grand nombre, parmi ceux qui pouvaient apporter aux hommes une vision nouvelle, disparaissent sans laisser de traces, il nous paraît étonnant que quelques-uns, ceux qui émergent, aient pu rencontrer sur leur route le prodigieux concours de circonstances et d'événements qui leur ont permis de croître et de ^e faire.

La plupart des hommes, en effet, ne sont que ce que les font les hommes et les choses. Or, s'il n'est pas vrai que tous aient du génie, tous du moins sont des génies, tous pourraient être eux-mêmes, voiries choses de leur propre point de vue, les juger, d'après leur intelligence, et, si commune ou si banale que fût leur vision, elle aurait du moins cette qualité d'être leur vision, tandis qu'ils voient les choses avec d'autres yeux que les leurs, qu'ils en jugent d'après une raison qui n'est pas leur raison, qui n'est qu'un ensemble de règles qu'ils ont apprises et qu'on leura présentées comme la vérité, et qu'ils acceptent, sans avoir la puissance ou le courage de les discuter. Ceux-là forment le troupeau immense des imitateurs. A chacun des instants de leur vie, ils sont entraînés et séduits. Ils suivent la coutume ou la mode ; ils cherchent leur voie au hasard, ils tentent des aventures, jus({u'au moment où, se reconnaissant incapables de se conduire eux-mêmes, ils ne se demandent plus ce qu'ils devraient faire, mais ce

que font les autres. Dès lors ils pensent ce que les autres ont pensé, ils sont prêts à agir ainsi que les autres agissent. Ils ne sont capables que d'imiter; ils ne sont plus qu'un mécanisme qui fonctionne. Et leur génie qui avait autrefois, au temps de leur jeunesse, essayé de se faire jour à travers les hommes et les choses, qui avait cherché la vérité, sa vérité, semble alors reconnaître le danger qu'il y a, quand on vit en société, à se distinguer du vulgaire, à ne pas faire ce que tout le monde fait. Ils dédaignent Tesprit d'aventure, ils s'abandonnent. Us ne cherchent plus, ils ne se cherchent plus. Des habitudes se forment en eux et se fixent, un être artificiel, qui est le caractère, un produit du milieu, des circonstances de l'éducation, prend la place de l'être véritable. Dès que le caractère est définitivement institué, la curiosité disparaît et l'esprit de recherche. Et le génie n'a plus qu'à mourir.

Pourtant, il n'est pas d'homme, si médiocre que soient son intelligence et son imagination, qui n'ait en lui, très arrêtée, cette conviction qu'il n'est pas comme tous les autres, qu'il est lui-même, ou plutôt qu'il pourrait, s'il le voulait, être lui-même. Mais, d'une autre part, hommes et choses semblent se liguer contre lui pour l'empêcher d'être lui-même. Il est trop faible, le plus souvent, pour lutter contre tous ses ennemis, ceux du dehors, ceux du dedans aussi, car ses désirs l'entraînent souvent à sa perte et ses amours presque toujours aveugles. Et puis, il est si facile, si avantageux de suivre la coutume, d'obéir à une règle, de laisser à d'autres le souci de penser, de réfléchir, d'agir, à proprement parler, tandis qu'on se contentera d'exécuter dos ordres. Certes, on regrette, de temps à autre, ce rêve (|u'on avait fait autrefois et qui s'efl'ace de plus en plus de la conscience, mais il laut se résigner, il faut vivi'o. Il faut agir, non pas comme on voudrait agir, si, comme

on dit, 071 s'écoutait, il faut agir poussé par les hommes ou par les choses dont l'impulsion est telle sur la conscience qu'elle ne lui laisse même pas le temps de s'écouter.

Il ne suffît pas de vouloir se réaliser, il faut le pouvoir et il semble bien que pour la plupart des hommes ce soit impossible. Autre chose est de se prévoir, autre chose de se faire. Il faut bien que nous nous contentions d'être ou de demeurer ce que nous font les hommes et les choses, si hommes et choses sont assez puissants pour asservir notre intelligence et dompter notre volonté. Sans doute, il nous est possible de lutter et de résister, de tendre désespérément vers cet idéal de nous-mêmes que notre génie nous permet d'entrevoir. Mais rien ne nous garantit que notre génie ne nous trompe pas. Notre fantaisie est capricieuse, elle nous fait poursuivre successivement plusieurs idéals de nous-mêmes, très différents entre eux, et parmi lesquels il faut choisir.

En admettant que nous ayons l'énergie suffisante pour soutenir la lutte contre des ennemis si puissants, comment, le jour où il ne s'agira plus pour nous de rêver, mais d'agir pour devenir l'être que nous avons décidé d'être, pourrons nous, parmi tous ces idéals que nous avons rêvés, reconnaître le véritable? Comment même pourrons-nous assurer qu'ils ne sont pas tous des idéals trompeurs? Nous avons cette conviction intime que nous pourrions nous faire, c'est-à-dire, écarter de nous tout ce qui s'oppose à notre propre développement, vouloir ne pas ce qu'il faut ne pas vouloir pour être nous-même, ou, plus exactement, l'être que nous désirons être ou même que nous voulons être. Mais notre volonté s'est trompée si souvent, peut-être se trompe-t-elle encore ? L'être que nous voulons être est-il vraiment l'être que nous devons être?

C'est une terrible partie que nous jouons dont notre

vie mentale est l'enjeu , Nous savons cela que nous pourrions nous faire si nous savions ce que nous devons être. Nous Tignorons. Nous pouvons être toutes sortes d'hommes. Il semble que notre génie soit capable de se plier à toutes les circonstances, et, en fait, le plus souvent, il est contraint de se plier au point de devenir entièrement tributaire des hommes et des choses. Il faut bien convenir, alors que nous sommes, malgré nous, tel homme que nous voudrions ne pas être, que nous avons manqué notre vie. Mais, qui nous assure que nous n'aurions pas fait fausse route si, par un concours de circonstances venant en aide à notre énergie ou à notre audace, nous avions pu réaliser l'un de ces rêves que nous avions rêvé de nous-mêmes à l'époque où il nous plaisait de jouer notre vie.

Nous nous sommes vus tour à tour, au gré de nos rêveries, hardi guerrier et fin diplomate, ou encore homme très honoré, très puissant ou très riche. 11 nous semblait, en nos rêves, que nous étions clairement désignés pour jouer tous ces rôles si divers que nous avons vécus en imagination. Pourtant, si un Dieu toutpuissant eût réalisé nos souhaits, si nous étions devenus l'être que, si vivement, nous désirions être ou nous voulions être, il n'est pas impossible, une fois le but atteint, que nous fussions contraints d'avouer que l'idéal poursuivi n'était qu'un idéal trompeur. Quelques hommes ont réalisé leurs rêves qui ont reconnu plus tard, quand il était trop tard, qu'ils s'étaient engagés dans une fausse voie où ils n'ont rencontré ni la paix de l'âme, ni le bonheur qu'ils convoitaient.

Existe-t-il donc un idéal vrai à la poursuite duquel pourrait se déployer le génie propre de chacun des hommes, quel que soit ce génie, rare ou médiocre, un idéal qui, une fois atteint, leur permettrait de dire : je suis véritablement l'être que je devais être, je suis moi, je

me suis fait, j'ai été vraiment Touvrier de moi-même. Cet idéal que j'ai atteint était le vrai, celui que tous les hommes devraient se proposer. Et je l'ai atteint en restant moi-même : c'est ma raison qui l'a conçu, mon cœur qui l'a aimé, ma volonté qui l'a voulu. D'autres le concevront autrement sans qu'il cesse de rester luimême, ils le concevront dans la mesure de leur intelligence qui diffère de la mienne, tantôt plus obscure, tantôt plus clairvoyante, et dans la mesure aussi où ils sont capables de résister à l'attrait des choses, à la volonté des autres hommes, aux caprices de leurs désirs, à la violence de leurs passions. C'est bien le même idéal, puisque toutes les âmes le reconnaissent et l'affirment véritable, et chacune des âmes reste ellemême d'autre part, puisque sa vision des choses, que toutes se proposent de voir, diffère de la vision que toutes les autres en prennent. Cet objet, les unes le traduisent aux autres et à elles-mêmes de manière à en faire ressortir l'harmonie et la rare beauté, d'autres se préoccupent plus particulièrement de comprendre cette harmonie et de la faire comprendre aux autres, mais toutes peuvent savoir qu'il n'est pas permis à une intelligence d'homme, usant normalement de sa raison et de sa nolonté, de se [)roposer un autre idéal. D'autres enfin, ne se contentent pas de montrer aux autres ce qu'elles voient, de leur expliquer ce qu'elles ont compris, elles font plus, elles agissent sur l'esprit et sur le cœur des hommes, de manière, non pas à les contraindre, à leur ravir leur assentiment, mais afin de les persuader que l'unique moyen, pour une âme, d'échapper à la servitude, d'être elle-même, d'être libre, c'est de poursuivre cet idéal, qui est l'idéal de chacune et de toutes.

Cet idéal est la justice.

Mais la justice n'est-elle pas elle-même un idéal trompeur? C'est ce que nous aurons à examiner dans le cours de nos analyses. Or, en admettant qu'elle soit la vérité pour le triomphe de laquelle doi'vent être réservées toutes les énergies, de quelque nature qu'elles soient, du génie humain, en admettant que, pour chaque homme, les hommes et les choses devraient être regardés du point de vue de ce qui devrait être et non pas du point de vue de ce qui est, même en ce cas, après que la nolonté aura décidé de rejeter comme des erreurs, comme les causes de tous les maux, toutes les formes diverses de l'injustice qui régnent dans le monde, il s'agira encore de se demander si cette nolonté est assez puissante pour triompher des désirs, qui, s'ils ne sont pas l'homme, i'ont du moins partie de l'homme, et encore de ces passions qui lui présentent comme des biens qu'il faut conquérir, des objets indignes d'amour. Or, ce sont ses désirs et ses passions beaucoup plus que sa raison qui sont les motifs des actes de l'homme, qui influent sur sa volonté et l'inclinent. C'est la nolonté sans doute, le pouvoir de vouloir ne pas qui lui permettia, il le croit du moins, de s'opposer à l'intrusion dans sa conscience d'images ou d'idées qui le feraient dévier, qui le font, à vrai dire, dévier à chaque instant du chemin qu'il doit suivre, mais, s'il sait ce qu'il faut ne pas vouloir, comment sera-t-il assuré que c'est la justice qu'il faut vouloir? Comment sera-t-il assuré encore que ce qu'il appelle la justice est bien la justice ? Comment sera-t-il assuré enfin que la justice, même s'il la définit exactement, pourra être réalisée? N'a-t-il une très forte tendance à penser que cela est juste qui lui parait avantageux ?

D'une autre part, dans le monde où il vit, régnent l'injustice et la guerre. Dès lors, comment sa volonté

vivante et qui se meut, elle aussi, dans ce monde de l'injustice, trouvera-t-elle des raisons d'agir en vue de réaliser cette personne intégrale, cette intelligible Psyché qui doit s'élever du caractère, produit des choses, pour conquérir la vie véritable ? Ce sont tout autant de problèmes à étudier. Nous pouvons nous prévoir, mais, prévoir, quoi qu'on en dise, ce n'est pas pouvoir. Il s'agit de savoir d'abord si notre mentalité nous permet de concevoir exactement la justice, si c'est bien à la justice qu'elle aspire quand elle a pris une exacte notion de sa nature et de son idéal, et ensuite, si même après l'avoir conçue, elle est capable de la poursuivre et de l'atteindre. Et, tout d'abord, avons-nous la puissance de lutter contre les images qui nous séduisent et qui nous trompent, pouvons-nous devenir les maîtres de nos désirs, de nos passions ?

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