CHAPITRE Yl
Redescendant du présent au passé pour réveiller le passé, pour de nouveau le rendre présent, remontant du présent à un avenir qu'elle se plaît à imaginer, la conscience, en tant qu'elle est intelligente, qu'elle connaît et se connaît, qu'elle apprécie, qu'elle juge et qu'elle se juge, se déploie en tout sens. Elle se souvient pour prévoir, et la connaissance, qu'elle prend d'ellemême et des choses, n'est que l'ensemble de ses souvenirs et de ses prévisions, qui constituent sa vision propre de l'univers, vision changeante, modifiée à chaque instant par les accidents ou les événements de la vie, par les circonstances et les rencontres imprévues, si fréquentes, dans le cours d'une existence, que, chaque instant, la conscience doit être prête à reconnaître ses erreurs, s'appliquer à mieux voir, à mieux comprendre, à mieux juger. Il ne suffit pas, en eflfet, de se souvenir et de prévoir, de juger, de réfléchir et de raisonner, il faut agir. C'est en vue de l'action que l'intelligence, comme on l'a dit, court sur les choses, c'est, en tant que nous sommes capables de nous souvenir, de prévoir et de nous prévoir, que nous tendons vers une fin et que nous agissons pour l'atteindre.
L'homme n'est pas seulement une intclligen(;c qui veut connaître et comprendre, il est capable de con-
struire les images. Il les combine de manière à se représenter des possibles, qui ne se réaliseront peut-être jamais, mais qui pourraient se réaliser. C'est ainsi qu'il projette dans l'avenir l'image de ce qu'il pourrait être. Se connaître ce n'est pas seulement savoir ce que Ton a été et ce que l'on est, c'est encore prévoir ce que l'on sera. Il faut par conséquent se faire pour se connaître et l'on ne peut se faire qu'à la condition de s'aimer.
C'est dans l'amour de soi que l'homme trouvera toutes les réserves d'énergie nécessaires pour réagir à la fois contre les hommes et les choses qui l'enveloppent et l'oppriment, qui l'empêchent de devenir ce qu'il pourrait, ce qu'il devrait être. Cependant, si l'amour de soi est naturel, d'une autre part, il est, du moins dans ses premières ^manifestations, entièrement aveugle. Nous ne pourrions vraiment nous aimer que si nous nous connaissions, et c'est parce que nous voulons nous connaître que nous nous aimons. Il y a cercle vicieux. Il en résulte que nous nous aimons au hasard, avant de savoir quelles choses il nous faudrait aimer pour nous aimer. Et nous tentons des expériences dont les résultats pourront être pour nous dangereux ou funestes. Le désir d'aimer est si vivace en nous, parce que nous nous aimons, qu'il n'attend pas, pour s'éveiller, que l'intelligence ou, du moins, la réflexion aient apparu dans la
conscience
L'homme, en effet, désire avant de penser. On peut même dire plus : le désir est la première manifestation de la vie psychique. Il n'est pas un vivant, si humble soit sa vie, qui n'ait des désirs. Tout être tend naturellement à persévérer dans son être et à accroître son être ; il y tend spontanément, immédiatement. S'il n'est pas adapté à son milieu, au' point que ses désirs euxmêmes lui soient imposés par le milieu où il se développe, pour qu'il puisse s'y développer, comme cela
arrive, du moins jusqu'à un certain point, pour les organismes inférieurs, s'il a à faire preuve d'initiative, s'il est intelligent, capable de réflé(;hir, ce ne sera pas sans dangers pour lui qu'il déploiera son activité. Parmi les images que la nature lui offre, certaines l'attirent, le fascinent et l'entraînent. Elles l'attirent avant qu'il sache ce qu'elles sont, avant qu'il sache ce qu'il est lui-même; il les désire, il les poursuit, il les voudrait conquérir. D'autres fois, avant de savoir pourquoi, il lui semble que, parmi toutes ces choses qui lui sont présentes, il en est qui le menacent et qu'il doit fuir. Plus tard, quand le jugement et la réflexion s'éveilleront en lui au contact de l'expérience, il sera le premier à s'étonner des désirs qui se sont élevés en lui sans attendre son consentement, et, dans l'avenir, il pourra se promettre d'appliquer à ses désirs, au moment même de leur éclosion, son intelligence, sa réflexion, et la puissance dont il dispose pour les contenir et les refréner; mais, tout d'abord, ce sont eux qui commandent dans sa conscience.
Le désir est, à la lettre, une volonté aveugle et désordonnée. Il est l'envie de faire, comme on dit, ou de ne pas faire quelque chose sans savoir pourquoi, sans même se demander pourquoi nous voulons, ni pourquoi nous ne voulons pas, sans même se demander s'il nous est possible de réaliser ce que nous désirons. Cela est évident quand il s'agit des premiers désirs de l'enfant, si violents, si spontanés, et qui apparaissent bien avant son intelligence. Le désir d'ailleurs n'est pas seulement le |)remier moteur de l'activité humaine, il est encore, dans le cours de la vie, l'excitant continuel à la vie. Un être qui aurait supprimé en lui tout désir ne pourrait plus être appelé vivant. Le désir, en effet, éveille et, pour ainsi dire, prépare toutes les fonctions mentales, ensuite, il les éperonne continuellement, les incite à se
déployer. Les désirs sont donc, avant l'apparition de rintelligence, des énergies toujours prêtes à passer à Facte, et, ensuite, en tant qu'ils s'appliquent à nos idées, à nos sentiments, à nos passions, ils donnent l'élan à la volonté. Dès que l'intelligence apparaît, dès que la conscience est en état de surveiller les désirs, ils ne sont plus, à vrai dire, une volonté qui veut, mais une volonté qui voudrait vouloir, la nolonté peut les contenir ; mais, pour peu que la nolonté oublie de faire bonne garde, ils passent à l'acte spontanément, comme ils y passaient pendant les premières manifestations de la vie, alors qu'ils n'étaient que la réponse irréfléchie du dedans aux provocations du dehors. C'est pour cette raison que les désirs sont une menace pour l'intégrité de la conscience.
Ils sont antérieurs à l'intelligence dont il les faut distinguer; ils ne sont pas la même chose que l'instinct, ils sont même le plus souvent en opposition et en lutte ouverte contre nos instincts. Les instincts naturels sont pour nous une sauvegarde. Antérieurs à l'intelligence eux aussi, ils nous avertissent de ce qu'il faut faire pour, conserver notre être. Nous ne savons pas sans doute pourquoi nous accomplissons instinctivement tel acte, mais nous nous trouvons bien de l'accomplir. Sans les instincts nous ne pourrions pas vivre. Nous ne pourrions pas lutter contre les dangers si nombreux qui, à chaque instant, nous menacent, si nous n'étions avertis par l'instinct. Nous parlons de ces instincts primitifs et fondamentaux de la vie qu'il ne faut pas confondre avec les habitudes héréditaires. C'est contre ces instincts que les désirs entrent en conflit, parce que, si les actes instinctifs ont pour objet d'assurer la conservation de notre être, cela ne nous suffit pas de conserver notre être, nous désirons l'accroître. C'est en vue de l'accroître que nous nous lançons spontanément à la conquête des choses qui nous séduisent avant même de les
connaître, avant de savoir si ce sont ou non des biens. L'instinct est une sorte de raison aveugle et inconsciente, le frein naturel du désir. L'instinct, en effet, s'oppose au désir qui, lui, est essentiellement déraisonnable. Il n'y a pas de bornes au désir. On ne peut pas vouloir l'impossible, on peut le désirer. Et l'on ferait plus souvent effort pour le réaliser si l'instinct n'était là pour nous avertir. L'instinct pourrait être défini, en ce cas, une volonté inconsciente et naturelle.
Il n'existe pas de désirs sages. Nous ne savons jamais ni d'où ils viennent, ni pourquoi ce sont tels désirs qui éclatent dans la conscience, et non pas d'autres ; nous ne savons pas davantage où ils nous conduisent. Ils sont ce qu'ils sont, c'est tout ce que nous pouvons dire. Pourquoi la vue de tel objet provoque-t-elle l'éclosion de l'amour dans la conscience de l'enfant qui veut s'en emparer, pourquoi, à la vue de tel autre objet, ce sont de vifs sentiments de répulsion, de crainte ou de haine qui se manifestent ? on n'en sait rien. Le même objet d'ailleurs, selon les moments, selon l'humeur, comme on dit, appelle tantôt la haine, tantôt l'amour. Nos premiers désirs sont donc aveugles. Nous agissons tout d'abord au hasard, sans savoir pourquoi. On dirait que les premiers actes de l'homme sont libres de toute contrainte et de toute règle. Si l'attention des parents n'était constamment éveillée pour s'opposer à la réalisation des désirs de l'enfant, si les instincts ne luttaient obstinément contre les désirs, on pourrait mieux se rendre compte du danger que court un enfant chaque fois qu'il obéit à la voix secrète du désir.
Il ne nous semble pas que les psychologues aient apporté assez d'attention à la question importante et difficile du désir. Si, en admettant qu'une telle expérience fût possible, on permettait à un enfant de se développer librement, c'est-à-dire, si on ne lui laissait que ses
instincts primitifs, l'instinct de conservation par exemple, pour lutter contre ses désirs, on peut affirmer qu'il ferait la plus cruelle expérience de la vie qu'il soit possible d'imaginer. A chaque instant, en effet, la nature lui présente des appâts qui sont des pièges, des pièges qu'il lui est tout d'abord impossible d'éviter. Il n'est pas encore un être raisonnable, comment pourrait-il savoir que c'est un piège que la nature lui tend?
C'est même une question psychologique de la plus haute importance que celle de comprendre comment l'humanité, au moment de son apparition sur la terre, si elle n'avait pas d'autres moyens que ceux dont sont ])Ourvus les enfants pour lutter contre la nature ennemie et séductrice, a pu se développer, croître et grandir, alors que tous ses désirs, nécessairement irréfléchis, devaient nécessairement l'entraîner à sa perte. 11 faut admettre, ou bien que les premiers hommes, plus près que nous ne sommes de l'animalité, avaient moins de désirs que nous n'en avons, ou bien qu'ils avaient des instincts plus forts pour lutter contre les désirs. On pourrait admettre encore que l'homme, issu de parents animaux, d'une branche de la grande famille simienne, de laquelle il différait par une intelligence plus précise et à la fois plus vaste, et par le raisonnement, a pu être garanti contre tous les dangers qui le menaçaient pendant qu'il faisait, au hasard, au gré de ses désirs, l'apprentissage de la vie, par la protection de ces mêmes parents animaux qui mirent à son service leur expérience chèrement acquise. « En cette hypothèse, on se représente le nouveau venu sur la terre, midus, infans, indigiis omni vitaï auxilïo, entouré d'ennemis de tous côtés, mais trouvant des guides et des éducateurs chez ses parents animaux qui lui apprirent à chercher sa vie et à se défendre'. »