I. La nouvelle iitonaJologie, <> Les Sociétés », p. 3'j
LE DÉSIR 17o
Tout être vivant déploie en tout sens son activité. C'est en tant qu'il a des désirs, qu'il a la sensation d'être vivant. Si, plus tard, alors qu'il est capable de peser ses actes et de réfléchir, il peut se demander d'où lui viennent et où tendent ces désirs qui le poussent à l'acte, quelle que soit la réponse qu'il fasse à cette question, il sera du moins obligé de convenir que, tout d'abord, il a désiré, il a agi sans savoir pourquoi. Vivant, il veut vivre, c'est-à-dire il vent sentir, il veut (^tre pleinement, mais il est indigent au point de vue physique comme au point de vue mental. Il tâtonne, il s'essaie à la vie : il va de l'avant, au hasard, à ses risques et périls. Il tente des actes, il fait des expériences pour acquérir de l'expérience. On dirait qu'une pensée, obscure en lui puisqu'il n'est pas encore à même de comprendre, l'avertit et lui commande d'agir pour le plaisir d'agir dans l'espérance de connaître, après avoir agi, et de se connaître en connaissant. 11 faut faire pour se connaître et Tpoxxv se faire . Si nous arrivons, semble-t-il, à savoir ce que nous pouvons faire, nous saurons qui nous sommes. Nos premiers désirs sont bien des aveugles mais ce sont des aveugles qui luttent pour conquérir la lumière.
C'est donc bien parce que, en tant qu'êtres vivants, nous avons, au fond de notre être, cet amour irréfléchi de nous-mêmes qui nous pousse à agir de tous côtés pour ([ue nous puissions apprendre qui nous sommes, en apprenant, par expérience, ce que nous avons fait, que les premiers désirs de l'enfant prennent leur essor au contact des choses. Le désir est la première forme de la lutte pour la vie. Désirer c'est vouloir accroître son être, avant même de savoir ([ucl être nous sommes, de savoir ce que nous pouvons faire, ou ce que nous devons faire. Le désir de vivre précède le vouloir vivre, l'amour et la haine, l'espérance et la crainte apparaissent
avant l'intelligence, la réflexion et la volonté proprement dites. Il faut vivre, et, pour vivre, il faut se développer, c'est-à-dire faire des conquêtes. Des choses sont là, qui se déplacent, qui brillent devant les yeux de l'enfant. 11 veut s'en emparer, il tend vers elle ses petites mains. Ce qu'il fera de sa conquête, il l'ignore. L'amour inconscient, irréfléchi qu'il se porte à lui-même, le pousse hors de lui afin de se compléter et de se parfaire aux dépens des choses. Il va de l'avant attiré par l'image. S'il a des désirs c'est qu'il a la volonté de vivre. Il veut avoir des sensations, variées de plus en plus et profondes, comme si les sensations, à mesure qu'il les éprouve, devaient éveiller son intelligence qui lui révélera qui il est. L'homme s'aime avant de se connaître, pour se connaître.
Issus de nous, nos désirs, du moins nos premiers désirs, sont naturellement et spontanément rapportés à nous-même. En d'autres termes, nos désirs sont égoïstes, ils ont pour objet unique l'accroissement de l'être. Nos désirs ne se déploient que pour conquérir. Il semble cependant que, dans le cours de la vie, quand l'intelligence a fait son apparition et qu'elle est capable de contrôler les désirs et de les juger, d'autres désirs se manifestent dans le cœur de certains hommes, très vifs parfois, et qui les poussent non pas à la conquête, mais au don absolu de soi-même. Le désir d'aimer, par exemple, est souvent le désir de se donner. Ce n'est pas à dire pourtant qu'il existe des désirs désintéressés. Celui que ses désirs poussent à l'abnégation, ne perd jamais de vue, alors qu'il se donne, son propre accroissement. Il ne se donne que pour faire partie intégrante de l'être auquel il s'est donné, comme s'il devait être accru lui-même de tout cet être. Il ne se donne que parce qu'il s'aime ; c'est pour conquérir qu'il se donne. Il ne se nie que dans l'espérance de mieux s'aflirmer.
Tout d'abord il cherchait obscurément le plaisir, la joie, le bonheur, il espérait l'atteindre directement, immédiatement ; puis, mis en garde par des expériences malheureuses et devenu plus prudent, il réfléchit il calcule. Il ne se lance par étourdiment à la poursuite de l'image qui passe, il se demande si cette image est un bien. Il veut toujours s'accroître, mais à bon escient. Il tient compte de l'expérience d'autrui et de sa propre expérience, et il se peut qu'il soit conduit à celte conclusion : la véritable joie, la seule, est de vivre pour autrui, de se donner. Dès que l'intelligence s'applique à nos désirs, elle peut en modifier profondément le caractère. L'intelligence est essentiellement la fonction d'apprécier les choses, de les juger ; il lui appartient donc de contrôler la valeur des images qui sollicitent nos désirs. C'est elle qui doit déterminer si elles sont, ou non, des biens véritables. Si elle décide que tel objet, qui est devant nous et que nous voudrions conquérir, est un danger pour nous, nous voudrons éviter ce danger, et la volonté réagit aussitôt qui résiste au désir. Désirer n'est pas vouloir ; on ne veut pas toujours ce que l'on désire.
On peut cependant vouloir ce que l'on désire. L'intelligence intervient qui décide que l'image, qui sollicite notre désir, est un bien véritable et nous prenons aussitôt la décision ferme de conquérir ce bien. Si l'intelligence, dans le jugement qu'elle porte, ne se trompe pas, notre amour sera raisonnable. II ne sera pas, à vrai dire, une passion, car l'intelligence et la volonté conserveront la maîtrise d'elles-mêmes, capables d'apprécier, de critiquer, de juger, de se décider en connaissance de causes. La volonté en ce cas ne pàtit pas, elle agit souverainement ; elle sait ce qu'elle veut faire, elle fait ce qu'elle doit faire. Mais, si c'est à la légère, avec précipitation, que l'intelligence décide que l'objet,
l'n.vT. — Caractère. z /^ «n lî "»
que le désir lui présente comme un bien, est un bien véritable, il peut arriver que l'intelligence sorte de son rôle, qu'elle se dévoie, qu'elle devienne la servante du désir. Ce n'est pas à dire qu'elle ne joue plus aucun rôle, mais son intervention est dictée par là. passion qu'elle s'est donnée en se laissant séduire par le désir. Elle intervient au contraire souvent, elle cherche et finit par découvrir toutes sortes de raisons pour persuader aux autres et à elle-même qu'elle ne pouvait pas comprendre autrement qu'elle n'a compris. Ses raisons sont parfois ingénieuses et subtiles ; elle est passive pourtant, car elle emploie toutes les ressources de sa dialectique à philosopher non pas contre sa passion, non pas avec elle, mais pour elle. Elle est devenue Tavocat du diable, comme disent les théolog-iens.
C'est l'intelligence, en effet, en tant qu'elle donne une ■valeur aux images, qui donne une borne aux désirs. Alors qu'elle les examine, qu'elle les juge, l'intelligence leur impose des limites, décide s'ils peuvent, ou s'ils doivent être réalisés. Mais, de ce qu'elle consent à la réalisation d'un désir, il ne résulte pas que ce désir soit raisonnable. L'intelligence n'est pas infaillible, et, quand elle se trompe, comme c'est à l'intelligence que la volonté, en dernière analyse, demande ses motifs pour agir, la volonté se trompe à son tour et n'accomplit pas l'acte qu'elle devrait accomplir. Le désir a séduit l'intelligence qui entraine la volonté. Et c'est la passion.
Il y a, il ne peut y avoir que quatre catégories premières du désir : l'amour, la iiaine, l'espérance et la crainte. Toutes ressortissent directement ou indirectement à l'amour de soi. C'est parce que ?ious nous aillions, que nous aimons et que nous haïssons; c'est parce que nous nous aimons, que nous avons des espérances ou des craintes.
C'est surtout, quand on la rapporte au désir, que la célèbre formule de Bossuet est vraie profondément : la haine elle-même n'est que de l'amour retourné. Elle revient à dire que nous ne haïssons certaines personnes ou certaines choses que parce que nous nous aimons. On ne hait pas d'une façon désintéressée, pour le plaisir de haïr. La haine est égoïste tout autant que l'amour. C'est toujours parce que nous nous aimons que nous haïsons les autres ou que nous les aimons. Si nous aimer implique que nous voulons demander au dehors ce qui manque à notre être, il suit immédiatement de là que nous éprouverons de la répulsion ou de la haine à l'égard de tout ce qui s'opposera au développement de notre être. Nous ne pouvons nous aimer qu'à la condition de haïr nos ennemis. 11 n'y a pas d'amour sans haine, parce que tout amour est une conquête et qu'il n'y a pas de conquête sans lutte. Ce n'est pas à dire que l'amour désintéressé n'existe pas, mais l'amour désintéressé est lui-même égoïste ; on peut ne pas rechercher son intérêt — c'est une question d'ailleurs de savoir s'il est possible de définir ce que nous avons intérêt à faire ou à ne pas faire, on — peut s'aimer d'une façon désintéressée, mais c'est toujours soi que l'on aime quand on aime, et, c'est parce que l'on s'aime, que l'on aime.
L'espérance et la crainte ne sont pas, comme l'amour et la haine, des désirs primitifs. Pendant les premières manifestations de sa vie, l'enfant n'a ni espérances ni craintes. Ce n'est qu'après avoir exercé son intelligence çt son imagination qu'il peut donner une signification à ces deux mots. L'espérance et la crainte sont en quelque sorte une prolongation des deux désirs fondamentaux : l'amour et la haine. L'espérance implique l'amour, la haine implique la crainte. Espérer c'est désirer un bien ([ui n'est pas présent, mais (jue notre imagination
entrevoit. Nous croyons que c'est un bien, du moins nous croyons le savoir, et nous l'aimons. S'il est loin de nous, nous comptons que notre bonne chance le fera passer à portée de nos mains et que nous pourrons le saisir. Nous ne savons pas comment, nous ne saurions dire pourquoi, mais nous espérons quand même. Même dans les cas où les obstacles se dressent devant nous, des obstacles que notre énergie ne pourra renverser et qui s'opposent à notre conquête, noire imagination peut encore intervenir qui nous permettra de jouir, dans une rêverie, de ces biens que la réalité nous refuse.
La crainte, d'une autre part, accompagne toujours la haine. L'homme qui fuit devant un danger, qui a peur d'un mal à venir, éprouve de la haine à l'égard de ce mal, qu'il n'ose pas affronter. Et même quand il l'affronte courageusement ce n'est pas sans crainte. Il n'est pas vrai de dire que les hommes courageux n'ont pas peur, la vérité est qu'ils triomphent de la peur, soit que leur haine soit plus forte que la crainte, soit qu'ils se montrent courageux, par raison, par respect humain, parce qu'ils ont peur de passer pour lâches. Mais la crainte subsiste cependant, la crainte qui ronge, qu'il faut dompter, qu'il faut cacher surtout ; elle subsiste à tel point que pas un homme, si habitué qu'il soit à courir des dangers, n'est en état d'affirmer qu'il fera face à tel danger qui le menace pour la première fois. On n'est pas courageux tous les jours. Tels qui se montrent très courageux en présence d'un danger fuient lâchement devant un autre. S'il existe plusieurs formes du courage, il existe aussi plusieurs formes de la lâcheté.
Il n'est pas nécessaire, pour que nous éprouvions de la crainte, que le danger soit prévu ; il suffît qu'il soit pressenti. Nous ne savons pas au juste quel est le danger qui nous menace, nous avons le presse7itiment qu'un danger nous menace et nous avons peur sans raison, sans savoir
pourquoi, comme si notre expérience de la vie, si souvent douloureuse et de tant de manières, nous induisait à penser que notre faiblesse est continuellement menacée par des puissances inconnues et ennemies.
Dès que riiomme a|)paraît dans le monde il est affecté par les choses : les unes l'attirent, il les appelle des biens, il se lance à leur poursuite. S'il ne peut directement les conquérir, il espère qu'il sera plus heureux dans un avenir plus ou moins proche, qu'il obtiendra ces biens qu'il convoite ou qu'il en saura conquérir d'autres plus rares, plus désirables encore ; il regarde les autres comme des ennemis. Il les hait ou il les craint ; ou bien il les hait et il les craint à la fois. Il voudrait les détruire; mais, s'il manque de confiance en ses forces, il fuit devant elles.
Le désir est donc la réponse spontanée de notre être aux sollicitations du dehors, et cela avant que nous soyons nés à la vie de l'intelligence, de la passion, de la volonté. La vie affective est la première que nous vivons. C'est d'elle que nous viennent au cœur ces raisons que la raison ignore, qui ne sont pas toujours raisonnables.
En résumé : des désirs, amours ou haines, espérances ou craintes, attirent en sens divers notre activité première, notre vouloir vivre. Aussitôt que nos désirs se déploient, ou parce qu'ils ne peuvent se déployer, des sensations, tantôt agréables, tantôt douloureuses, retentissent dans la conscience. Elles éveillent l'intelligence dont la l'onction est de rapporter ces sensations les unes aux autres, de les apprécier, de les classer. Ce n'est pas à dire sans doute que les sensations sont quelque chose de connaissable pour nous avant qu'elles ne soient classées par l'intelligence, mais il faut bien qu'elles soient données à l'intelligence pour qu'elle puisse les ordoiiuor. belles lui sont données par cette fonction
vraiment fondamentale : le désir. Le désir est distinct de l'intelligence et la précède. C'est la réponse spontanée de notre être, qui s'ignore encore, aux choses qui le sollicitent et qui l'éveillent. 11 désire dès qu'il est, parce qu'il veut connaître, parce qu'il veut se connaître. L'homme est désir, il est amour ou haine, avant de comprendre, avant de savoir, afin de comprendre, afin de savoir. 11 fait obscurément, par ses désirs, l'apprentissage de la vie. Parce qu'il veut vivre, il va toujours de l'avant, au hasard, sans raisons, puisqu'il cherche des raisons. Et ses désirs, si tout d'abord l'instinct de conservation ne luttait contre eux, et surtout l'expérience des parents, entraîneraient inévitablement l'enfant à sa perte, parce que l'enfant n'apprendra que plus tard, de l'expérience, à craindre le danger. Plus tard encore, quand l'intelligence et la raison se seront éveillées en lui, quand il aura souffert de ses désirs, après avoir tenté de les réaliser, alors, mis en garde contre les dangers qu'ils lui font courir, il appliquera à les refréner toute l'énergie de sa nolonté. Dès qu'il est capable de comprendre, il est capable de réfléchir, c'est-à-dire de vouloir ne pas, afin de vouloir. Certes, des désirs persisteront encore en lui, il sera attiré par les choses et très souvent entraîné par elles ; du moins, sitôt qu'il est né à la vie de l'intelligence, il est armé contre les choses, il peut les examiner, se demander, avant de les suivre, où elles le conduisent. Il peut même refuser de les suivre. A l'amour inconscient de la vie qui se confond avec l'amour inconscient de soi, succède ou peut succéder l'amour intelligent de soi. On ne se contente plus de désirer, on veut. On veut agir, on veut faire, on veut se faire, on veut se faire indépendamment des choses, on ne veut plus être entraîné par elles. Estce possible, est-il possible de résister aux passions?