CHAPITRE VII LES PASSIONS
Parmi les images que nous ofFre le dehors, quelquesunes, avant que l'intelligence et la réflexion soient capables de jouer leur rôle, au moment même où elles nous apparaissent, sollicitent le désir et nous attirent à elles. Aussitôt que l'intelligence intervient dont la fonction est de juger les images et de les apprécier, le désir, comme s'il avait, en ce cas, pour fin unique, de nous fournir des connaissances, est la raison d'être de nos idées. Mais, quand l'image, subsumée par l'entendement, a été considérée par l'intelligence comme un bien extérieur qu'il fallait conquérir, ou comme un mal f|u'il fallait éviter, le désir donne naissance à une passion. Dès lors nous ne nous contentons plus de désirer, nous voulons. Si le désir est une volonté inconsciente, parfois indécise, une velléité, la passion est une volonté déterminée à agir et qui tend résolument à sa fin.
On a dit qu'un homme en état de passion était incapable de réfléchir ; c'est une erreur. L'intelligence et la réflexion interviennent dans la passion, très subtilement parfois, mais toujours en faveur de la passion. En d'autres termes, chez l'homme passionné, l'intelligence fait, pourrait-on dire, abandon de sa suprématie, elle ne joue plus qu'un rôle secondaire, elle est au service de la passion. Elle ne s'exerce plus qu'en vue de conque-
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rir un bien ou d'éviter un mal. Il est vrai que le plus souvent, faussée par le désir, elle juge avec précipitation et prévention ; elle se trompe sur la nature du bien ou du mal que la volonté poursuit ou évite, mais ce n'est pas à dire que l'homme passionné soit incapable de juger et de raisonner. S'il se trompe plus souvent que les autres c'est que son intelligence n'est plus désintéressée. Elle ne s'applique plus à comprendre pour connaître mais à comprendre pour agir. Elle est au service d'une passion.
Il ne sera pas inutile de remarquer que les trois fonctions maîtresses de la conscience, selon la fin que la conscience poursuit, se subordonnent les unes aux autres. Dans certains cas, la passion et la volonté se mettent au service de l'intelligence. Nous n'aimons alors et nous ne voulons que pour mieux comprendre ; mais, *à partir du moment où une grande passion règne dans la conscience, l'intelligence et la volonté se mettent à son service. C'est en faveur de notre amour ou de notre haine que nous comprenons et que nous voulons. Cette subordination des fonctions fondamentales de la conscience à celle d'entre elles qui semble plus spécialement désignée pour atteindre telle fin particulière, que la conscience s'est proposée, ne doit pas nous étonner, s'il est vrai, ainsi que nous le pensons, que le désir est la source de notre être mental. Il précède l'intelligence, la passion, la volonté; c'est lui qui les suscite et qui les éveille, mais ces fonctions s'impliquent, aucune d'elles ne peut apparaître sans être accompagnée par les autres. Elles sont, tour à tour et selon les cas, esclaves ou maîtresses, et toutes sont suscitées par V affectivité , par le vouloir vivre, par le désir.
C'est du désir de conserver notre être, du désir d'accroître notre être, que viennent toutes nos passions. 11
semble que, dès le berceau, nous avons l'intuition que notre vie ne pourra longtemps persister si nos forces déclinent, et encore, que nous ne jouissons de notre vie que dans la mesure où nous sentons nos énergies croître. 11 faut nous développer pour vivre. Mais, pour nous développer, nous devons conquérir ces biens que le dehors nous présente et échaj)per aussi aux dangers qui menacent de détruire notre être.
L'accroissement de notre être est plus important à nos yeux que sa conservation. Ce que nous possédons nous semble toujours de peu de prix en regard des biens que nous voudrions posséder. Il résulte de là que nos passions sont essentiellement dynamiques, c'està-dire qu'elles se traduisent par des impulsions vives de la volonté vers une fin.
Il est vrai, d'une autre part, qu'elles tendent toutes à la possession, et, si elles arrivent à atteindre l'objet convoité, à se satisfaire, même imparfaitement, elles prennent alors le caractère statique. Toute passion, en effet, admet des états de stabilité relative, pendant lesquels on peut la regarder comme en possession de sa fin bonne ou mauvaise. On peut dire, de ce point de vue, que la joie, le bonheur, la tristesse, la résignation sont des passions statiques. Mais elles sont, à vrai dire, une résultante de passions dynamiques qui ont atteint, au moins en partie, leur fin. On peut en effet ronarquer cpie cette fin n'est jamais atteinte complètement, ni d'une façon durable. La joie n'est qu'accidentelle, le bonheur n'est pas de ce monde ; de même, quelque profonde que soit la résignation ou la tristesse, le cœur, malgré tout, ne peut se défendre d'espérer.
Si toutes les passions ont, pour commune origine, le désir de conserver ou d'accroître noti'c être, on peut dire (|ue le grand moteur de la passion est l'amour
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irréfléchi de soi. Cet amour est spontané et naturel. Toutes les passions sont donc rapportées au moi qui ne perd jamais de vue sa conservation ou son accroissement. Il en résulte que toutes les passions sont e^ois/e5, mais il ne suit pas de là que certaines passions ne puissent avoir un caractère désintéressé.
Nous avons dit, en effet, que l'état de passion implique toujours l'intervention de l'intelligenee. C'est Tintelligence qui conçoit et qui détermine le bien que nous voulons atteindre ou le danger que nous voulons fuir. Or, l'intelligence peut présentera Tàme des biens supérieurs et d'ordre général: la vérité, la justice, la beauté. Elle n'hésite pas à les regarder comme des biens quoiqu'ils ne se puissent pas toujours concilier avec les biens d'ordre secondaire, tels que la recherche de certains plaisirs, ou la réch-arche de notre intérêt particulier, alors que nous ne nous demandons pas si notre intérêt s'accorde avec les intérêts de tous. Mais cela n'empêche pas que ce soit encore s'aimer soi-même c{ue d'aimer d'une façon désintéressée la vérité, la justice, la beauté. L'intelligence peut reconnaître, et reconnaît même, dès qu'elle est éclairée, qu'il est d'un intérêt supérieur de l'âme d'agir d'une façon désintéressée, pour le triomphe de la justice et de la beauté.
Il est des passions d'un autre ordre qui ne semblent pas, au premier examen, pouvoir être rapportées à l'amour de soi. Elles tendent en effet à la négation ou à la destruction de l'être. L'intelligence nous laisse entrevoir le bien qu'il faudrait conquérir mais le courage nous manque, soit que nous ne soyons pas convaincus de l'utilité qu'il y aurait pour nous à conquérir ce bien, soit encore que les efforts, qu'il faudrait faire pour réussir, nous soient commandés par les autres, parce que nous ne sommes pas nous-mêmes capables de diri-
ger notre activité. Ainsi s'exjîlique la paresse chez l'enfant, la répugnance pour Teffort qui lui est imposé, bien que le libre déploiement de ses forces lui soit agréable, dans le jeu, par exemple. Mais, quand il s'agit de l'homme, la répugnance à agir, le manque de courage, viennent toujours de ce que ses premières tentatives pour atteindre la fin qu'il se proposait, ont tourné contre lui. Ou bien cette fin était trop éloignée et il n'a pu l'atteindre, ou bien il s'est aperçu que le prétendu bien, qu'il voulait conquérir, n'était pas un bien, ou, enfin, des volontés étrangères, plus puissantes que la sienne, l'ont empêché de le conquérir. Toutes les expériences qu'il a faites lui ont démontré l'inutilité de ses efforts, de là la tristesse, l'affaissement de son énergie. Il aie dégoût des autres et de lui-même ; sa vie lui est à charge, il ne lui reste plus de courage, selon l'expression populaire très énergique, que pour tuer le temps. Et si les distractions qu'il peut se procurer sont impuissantes à le faire vivre en dehors de lui-même, il ne tarde pas à devenir la proie de l'ennui.
Il est deux façons d'échapper à l'ennui, la distraction, les amusements du monde, selon le mot de Pascal, ou encore la rêverie. Rêver dispense d'agir. La rêverie pQut être très belle et très rare, selon la qualité des âmes qui s'abandonnent au rêve, mais elle peut aussi se rapporter aux jouissances les plus vulgaires. Or, il arrive que les amusements et les distractions finissent par ne plus nous divertir, la rêverie d'une autre part, si elle nous emporte trop loin des préoccupations^de la vie réelle, peut nous conduire doucement à la folie, tandis que l'ennui, si nous ne parvenons pas à le vaincre, c'est-à-dire, s'il est prolongé, nous conduira inévitablement au suicide.
Mais, si nous décidons de nous tuer, ce n'est pas à dire c|ue nous n'aimons pas la vie, que nous ne nous
aimons pas nous-mêmes ; c'est, au contraire, parce cfue nous nous aimons que nous nous révoltons contre la vie qui ne nous a pas donné ce que nous attendions d'elle. La vie réelle, qui nous est imposée, est si éloignée de la vie idéale que nous voudrions vivre, que nous n'osons plus espérer un avenir meilleur. C'est parce qu'il ne veut pas souffrir, c'est pour échapper à la douleur, à la tristesse, à l'ennui que l'homme se donne la mort, avec cette arrière-pensée, semble-t-il, qu'il sera j')lus heureux quand il ne souffrira pas. C'est donc, en dernière analyse, par amour pour nous, parce que nous avons la haine et le dégoût, de tous les maux, de toutes les hontes qui accompagnent notre vie ordinaire que nous voulons nous détacher de cette vie. L'ennui d'ailleurs, n'est pas, à vrai dire, une passion, mais un état passionnel de l'âme résultant de ce que sa passion •fondamentale, l'amour de soi, n'a pu atteindre la fin qu'elle se proposait.
L'ennui, cependant, ne prend que rarement un caractère tragique. Le plus souvent l'homme finit bon gré mal gré, par accepter la vie qui lui est imposée. 11 se résigne. La résignation est une forme atténuée de l'ennui, mais qui n'est pas sans douceur, dans certains cas, quand, faisant abandon de sa dignité d'agent libre, l'homme regarde tous ses actes et toutes les pensées qui ont motivé ses actes, comme lui étant imposés par le Dieu tout puissant aux ordres duquel on ne peut pas ne pas obéir. On se résigne volontiers à ce que Dieu a voulu. C'est môme un moyen bien connu d'excuser ses fautes. Mais, la vérité est qu'on ne se résigne que parce qu'on ne peut pas faire autrement. La résignation constate non pas que nous ne voulons pas aspirer à cette fin qui est d'accroître notre être parce que nous nous aimons, mais simplement que nous n'avons pas pu, ou que nous n'avons pas su l'atteindre. Comme nous ne
voulons pas convenir de notre faiblesse ou de notre ignorance ; il nous paraît plus simple de déclarer que, si nous n'avons pas réussi, c'est que Dieu ne Ta pas voulu.
D'autres fois encore, quand rexj)érience de la vie nous a permis de constater que nous ne pouvions, dans aucun cas, atteindre cet idéal de nous-mêmes que l'intelligence présentait comme un appât à notre activité, quand nous avons reconnu que tous nos efforts étaient vains, parce cjue vivre, pourThomme, c'est agir, c'est-àdire lutter et soulfrir, alors, ou bien nous nous révoltons contre la douleur et nous voulons la détruire, qu'elle nous soit d'ailleurs imposée par les hommes ou par les choses, ou bien, si nous reconnaissons que toute lutte est inutile contre elle, que nous sommes nécessairement condamnés à être vaincus, nous nous plaignons, nous et les autres, qui sont, comme nous, contraints à souffrir, et, témoins de leurs souffrances, par le seul fait que nous nous reconnaissons une communauté d'origine et une destinée commune, nous avons pitié d'eux à la fois et de nous.
La douleur nous apparaît comme quelque chose d'inexplicable, de contraire, absolument, à l'amour que nous nous portons. La douleur ne devrait pas être, nous ne voulons pas qu'elle soit, et pourtant nous ne pouvons pas douter de son existence, nous ne pouvons pas douter davantage de sa toute-puissance. Nous ne pouvons que constater, que cela, qui devrait ne pas être, existe, et nous nous plaignons de notre destinée. Ainsi s'explique la belle et profonde définition de la pitié donnée par Charles Renouvier: La pitié est la révolte de l'âme contre la méchanceté du mal. Nous sommes émus devant une douleur étrangère, parce que nous sentons tous profondément que nous sommes solidaires dans le mal et dans la souffrance. Tibi hodie, cras mihi. Si nous avons pitié de la souffrance d'autrui, c'est parce que l'impossibi-
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lité de réaliser notre fin, et encore la constatation de l'impuissance des autres pour réaliser leur fin, nous démontrent la commune misère des hommes, qui, par la seule raison qu'ils vivent, qu'ils s'aiment et qu'ils agissent, participent tous de l'universelle douleur.
La pitié pourra même, dans certains cas, devenir une passion active. L'intelligence constatant la souffrance de tous, un homme pourra se proposer pour fin d'alléger la souffrance des autres sans prendre garde à sa propre souffrance. De là, la charité, l'abnégation, le renoncement, l'esprit de sacrifice, de là encore, par un chemin détourné, l'amour de la justice, si l'âme arrive à comprendre que la douleur est la conséquence nécessaire de la violation de la loi de justice selon laquelle tous les hommes devraient vivre.
L'amour de la justice peut faire naître dans l'âme des "passions ou, pour mieux dire, des états passionnels qui seront pour l'individu un moyen d'afiîrmer la justice : la réclamation, parfois violente en faveur des droits méconnus, la protestation et l'indignation contre toutes les injustices. L'indignation ressemble parfois de très près à la colère. Il arrive même que les passions nobles et belles : la charité, la pitié, l'amour de la justice luimême, conduisent l'homme à commettre des injustices. Des actes injustes ont été souvent accomplis au nom de la justice et pour préparer son triomphe. Il est juste que le coupable soit puni, mais si, au nom delà justice, on se sert de flatteries, de mensonges ou de ruses pour lui faire avouer sa faute, ce sera injustement, par des procédés injustes, qu'on aura été juste. Le sophisme célèbre : la fin justifie les moyens est peut-être de tous les sophismes moraux celui dont on use le plus souvent. On le reconnaît chez les autres, on ne s'aperçoit pas qu'il se glisse dans nos actes les meilleurs pour en fausser le caractère. Cependant tout le monde recon-
naît que la justice doit être aimée justement. ^Mais, c'est la froide raison qui n'hésite pas devant cet aveu. La passion de la justice, elle, nous fait concevoir la justice comme un bien très désirable à conquérir. Dès que nous sommes dans la mêlée, nous employons pour triompher, parce que la passion exige la victoire, tous les moyens à notre portée, ceux qui sont justes et les autres. Ce surprenant mélange de justice et d'injustice se comprend aisément dès qu'on a reconnu que toutes les passions, l'amour de la justice lui-même, se rapportent en dernière analyse à l'amour de soi. C'est encore soi que Ton aime en aimant la justice, c'est en vue d'accroître son être, pour conquérir un bien, que l'on combat et, pour combattre, quand c'est une passion qui combat, toutes les armes sont bonnes.
L'amour de soi en effet, selon le bien que l'on poursuit en vue de s'accroître, selon le mal que l'on fuit en vue de se conserver, selon encore l'éducation que l'on a reçue, le milieu dans lequel on vit, les circonstances, le caractère tantôt fixé, tantôt en voie de formation, est capable de prendre toutes sortes de figures qui sont des passions particulières et qui seraient exactement nommées des modes de la passion.
Chacune des passions particulières se rapporte à l'un des quatre types primitifs : amour ou haine, espérance ou crainte, mais, quelle prodigieuse variété de passions! Elles sont toutes autant de façons, dans la conscience de celui qu'elles poussent à l'acte, d'accroître ou de conserver son être. L'âme, sans doute, se trompe souvent quand elle décide que tel objet, qu'elle poursuit, est un bien et que tel autre objet est un mal qu'elle doit fuir. Il arrive aussi qu'elle est trompée, c'est-à-dire qu'elle ne trouve pas chez les autres les secours qui lui seraient nécessaires pour l'éaliser sa fin. On dirait
que sa destinée est de lutter, de lutter sans cesse et d'être vaincue; mais, dans Tardeur du combat, etcomme si c'était un moyen, pour elle, de chercher sa véritable figure, elle prendra successivement les figures les plus diverses. Elle se montrera, à chaque instant, dilFérente d'elle-même à la fois, et des autres âmes.
Entraînée par le besoin de s'accroître, sans aucunement se préoccuper des droits que d'autres peuvent avoir sur le bien qu'elle poursuit, elle se montre cupide, c'est-à-dire injustement égoïste, quand elle est convaincue qu'elle a, plus que les autres, des droits à ce bien. Elle est orgueilleuse quand elle pousse au plus haut degré l'amour de sa propre personnalité, qu'elle ignore d'ailleurs. L'orgueil est la passion de commander à autrui, de traiter les autres comme des moyens en vue de sa propre fin. La vanité est la menue monnaie de l'orgueil. Ce n'est pas à vrai dire une passion, c'est un ridicule. 11 n'est pas à la portée de tous les hommes d'être orgueilleux, il faut pouvoir commander, il faut aussi savoir commander, mais la passion de s'imposer aux autres et, comme on dit, de jouer un grand personnage est si puissante, dans la plupart des consciences humaines, que ceux-là qui n'ont pas la puissance d'être orgueilleux, jouent l'orgueil. Ils jettent de la poudre aux yeux, ils font la roue, ils s'essaient à persuader les autres et eux-mêmes qu'ils sont quelqu'un ou qu'ils ont quelque chose que les autres n'ont pas. La vanité, en effet, ne vise pas haut et se satisfait de peu. On se vante d'être l'ami de quelqu'un qu'on ne connaît pas, d'une fortune qu'on ne possède pas. On veut en imposer aux autres et il faut croire, puisque ce ridicule est si commun, qu'on y réussit quelquefois.
Un autre cas de la cupidité, très intéressant à étudier pour le psychologue, est l'avarice. L'avare est orgueilleux à sa manière, mais dans le futur. 11 ramasse des
richesses dont il ne jouira pas, mais il a bien le sentiment qu'il pourrait en jouir, s'il le voulait. S'il ne le veut pas, c'est afin de pouvoir toujours le vouloir davantage, 11 sait la puissance de l'or, et il se privera, dans le présent, du nécessaire, afin de pouvoir accroître indéfiniment sa puissance, dont il n'usera jamais, afin qu'elle puisse augmenter sans cesse.
L'orgueil, la vanité, l'avarice, ces trois modes de la cupidité, sont des passions dynamiques qui tendent directement et violemment à la possession d'un bien désiré. L'ambitieux surtout et l'avare n'hésitent pas à briser l'obstacle qui les séparent de la fin à atteindre, quitte à être brisés s'ils ne sont pas les plus forts. Mais, il est d'autres façons, détournées celles-là, de conquérir le bien que l'on aime pour l'incorporer à son être, ou de se détourner d'un mal que l'on hait, ou d'échapper à un danger que l'on craint. De là ces passions, de toutes les plus viles et les plus méprisables : le mensonge, la calomnie, l'hypocrisie. On prend pour arriver au but un chemin détourné. Ce n'est pas sans doute le plus court mais il apparaît comme le plus sur. On ne se croit pas de taille à affronter l'obstacle, on le tourne.
Le mensonge, la calomnie, l'hypocrisie ne sont pas à proprement parler des passions, mais des états de l'unique passion fondamentale : l'amour de soi. On pourrait d'ailleurs en dire autant de toutes les passions. C'est parce que les hommes ont le désir de s'aimer, c'est parce qu'il existe une infinité de manières de s'aimer, selon l'idéal que l'on poursuiten vue d'accroître son être, que les hommes sont, les uns cupides, ambitieux, vaniteux, avares, les autres menteurs, hypocrites, calomniateurs, que d'autres, enfin, ont Famour de la vérité, de la beauté, de la justice. Mais l'idéal que l'homme poursuit, quel qu'il soit, est hors de sa portée. S'il est uneinfinité de chemins pour chercher le bonheur qui doit parachever
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l'être, il n'en est pas un seul qui nous conduise à lui. Des obstacles toujours se dressent sur la route, qu'il faut renverser ou tourner. De là, chez les uns, la colère, qui devient si souvent de la cruauté, le besoin absolu de supprimer l'obstacle, et, chez d'autres, dont l'âme est basse et perfide, la lâcheté, l'humilité feinte, la peur. Enfin, comme la recherche du bonheur ne peut être séparée de la recherche du plaisir, certains hommes sont à la poursuite des sensations violentes de plaisir dont l'effet sera de détruire, de désagréger la conscience : la luxure, l'alcoolisme. Ces paradis artificiels, ces plaisirs qui tuent, c'est encore par un amour irréfléchi de soi que l'homme les recherche, quelquefois, pour se consoler, comme il dit, de n'avoir pu atteindre un idéal plus élevé, plus beau.
Telles sont, pour ne citer que les plus importantes — nous étudierons à partl'amour sexuel — les passions de l'homme. Chaque passion, ou, pour parler plus exactement, chaque mode de la passion, comprend trois phases. C'est d'abord l'émotion qui envahit la conscience en présence de tel objet qui l'attire ou qui lui inspire de la crainte ou de la haine. C'est le désir, source de la passion. Cette émotion immédiate et directe est un étonnement le plus souvent, quelquefois une admiration. En présence de l'objet aimé nous ne savons plus ni que dire, ni que faire. Mais l'émotion d'habitude n'est que passagère ; nous ne tardons pas à nous resaisir. Bientôt à l'émotion succède une impulsion plus ou moins forte qui nous entraîne à la conquête du bien désiré, ou une répulsion qui nous éloigne du mal que nous craignons. Cette émotion, sans être durable, apparaît toujours et paralyse souvent notre activité, même dans les cas où l'image d'un bien nous apparaît et nous séduit, surtout quand la crainte d'un danger l'accom-
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pagne. De là une nouvelle passion : la timidité qui est la peur d'oser, la peur de s'abandonner à la passion, soit que l'on craigne de supporter les fâcheuses conséquences qui pourraient résulter de laudace, soit que le désir violent d'oser paralyse l'audace par sa violence même. On voudrait étonner le monde et l'on ne retrouve sa présence d'esprit qu'alors qu'il n'est plus temps. La timidité, chez l'enfant, enveloppe de la crainte, de la pudeur, de l'admiration parfois. D'habitude elle n'est pas durable.
On ne tarde pas, en effet, à réagir contre cette peur d'avoir peur. On se décide, on prend la résolution ferme d'oser et dès lors nous apparaît la seconde et vraiment caractéristique phase de la passion, l'impulsion. On va de l'avant, on a pris son parti, on ne redoute plus rien, on ne s'aperçoit même plus de l'existence du danger. C'est la période de la conquête. Pendantet tout le temps que dure l'émotion, l'intelligence peut intervenir. Elle examine cette image du bien qu'elle désire poursuivre. Aussitôt que la passion a pris le caractère impulsif, l'intelligence et la volonté sont subsumées par la passion. L'intelligence, comme si, après avoir une première fois consenti, ne pouvait plus refuser son consentement, devient la servante de la passion. Elle fonctionne encore, mais elle ne juge plus les hommes et les choses que du point de vue de cette passion. Au caractère impulsif succède ainsi la troisième phase de la passion, la subordination de toutes les fonctions de la conscience à cette idée de conquérir un bien apparent ou de fuir un danger qui menace.
Dès ce moment, la passion s'est implantée dans la conscience, c'est l'état de possession. Nous ne philosophons plus, nous nous laissons conduire. Nous n'avons plus la force nécessaire pour résister à son impulsion : notre nolonté est vaincue. C'est parce que la passion
subsLime toutes les énergies de la conscience que nous ne sommes plus capables de vouloir ne pas. C'est de ce point de vue qu'on peut dire que la passion déforme tous les objets. Entraînés, pris de vertige, nous allons de l'avant sans plus discuter. C'est en vain qu'on nous avertit de prendre garde aux dangers, notre intelligence nous fournira toutes sortes de raisons pour nous démontrer, même si nous convenons que cet entraînement, que nous subissons, peut nous conduire à notre perte, que le bien, que nous voulons conquérir, est à tel point précieux qu'il mérite que nous courions de grands risques, dont nous espérons d'ailleurs triompher. Il nous semble qu'il est beau de courir un beau danger, quand une passion nous éperonne.
C'est donc à tort que certains psychologues ont considéré la passion comme une force aveugle absolument, 'qui nous entraîne au hasard à accomplir un acte ou à l'éviter. Nous avons tous, au moment où nous suivons l'impulsion de nos passions, la conviction de tendre à notre fin véritable, qui est d'accroître notre être ou de le conserver. Nous avons tous l'amour profond de nousmêmes, c'est cet amour qui nous fait voir certaines images, parmi celles que le dehors nous présente, comme un bien dont la possession fera de nous un être plus complet, ou comme un mal qui sera pour nous, si nous ne parvenons à l'éviter, une cause de déchéance. 11 faut lutter pour posséder le bien, il faut lutter encore pour éviter le mal. Si nous nous connaissions exactement, si nous savions, à n'en pas douter, ce qu'il nous faudrait faire pour devenir l'être que nous devrions être, la passion, c'est-à-dire cette impulsion vive de la conscience vers une fin, provoquée par l'amour naturel que chaque être, parce qu'il vit, se porte à lui-même, nous pousserait, naturellement, à nous faire selon l'idéal que l'intelligence nous aurait fait prendre de nous-mêmes.
Ce n'est pas la passion qui est aveugle, elle est normale, elle remplit normalement sa fonction qui est cFaimer le bien qui lui est présenté ou d'éviter le mal qui se dresse devant elle, c'est l'intelligence qui est imbécile. Elle ne sait pas distinguer ce qui est un bien et ce qui est un mal, elle trompe notre amour quand elle nous fait prendre un bien pour un mal ou réciproquement. C'est parce que nous ne nous connaissons pas ou que nous nous connaissons mal, parce que, ignorant la nature intime de notre être, nous ne savons ni ce qu'il faut faire, ni ce qu'il faut éviter, pour nous faire, c'est enfin, parce que nous nous cherchons au hasard, que cet amour, que nous nous portons à nous-mêmes, ne peut jamais se satisfaire, ^y'ous voulons notre bien, comment pourrions-nous ne pas le vouloir ? INIais notre imperfection est telle que nous ne sommes pas à même de décider ce qui est un bien pour nous et ce qui est un mal. Et cela fait que nous nous trompons. Et nous devons supporter les conséquences de nos fautes. Nous voulons nous faire puisque nous nous aimons, mais nous n'en avons pas la possibilité parce que nous ignorons qui nous sommes. Et c'est le drame de la vie.
Existe-t-il une méthode qui nous permettrait de corriger la faiblesse ou l'impuissance de notre intelligence? Il semble qu'on pourrait regarder l'expérience comme la meilleure des éducatrices. C'est l'expérience qui nous apprend que nous nous sommes trompés. Il faut bien que nous reconnaissions que nous nous sommes trompés, que le bien, que nous poursuivions, n'est pas un bien, alors qu'il est devenu, pour nous, une source de douleurs. Comment ne pas convenir alors que nous avons joué un rôle de dupes ? Nous nous retrouvons, après l'épreuve, diminués, mécontents de nous, mécontents des autres. La souffrance éprouvée éteint notre courage, nous laisse irrésolus. Nous n'avons
plus confiance dans les choses, quelquefois nous accusons des hommes qui, par méchanceté, nous ont empêché de réaliser notre fin qui nous semblait si belle ; quelquefois enfin, nous nous accusons nous-même de n'avoir pas eu assez de courage, assez d'audace pour la conquérir. Nous nous méprisons de n'avoir pas réussi. D'ailleurs, que nous convenions ou non de notre erreur, le résultat est le même, nous perdons confiance en l'avenir, nous n'osons plus espérer. C'est alors que les regrets, inutiles pourtant, remontent à nos lèvres et les paroles amères : Ah ! si j'avais su ! Quelquefois aussi le besoin de nous excuser et d'atténuer notre faute, si nous nous reconnaissons coupables : Qui aurait pu penser que l'aventure tournerait ainsi ? Peut-être que beaucoup qui, n'étant pas intéressés dans la question, étaient, par suite, mieux que nous, capables de supputer exactement nos chances de succès ou d'insuccès, auraient pu nous donner un bon conseil ? Mais ce conseil nous ne l'aurions pas suivi. Nous avions en effet la conviction, la certitude absolue, de ne nous tromper pas, de suivre notre voie naturelle. Et cependant il nous faut convenir que nous nous sommes trompés ou que nous avons été trompés. Les conseils d'ailleurs ne nous ont pas été ménagés ; il nous arrivera môme, après l'épreuve, de regretter de ne pas les avoir suivis. Pourtant, si nous étions capables de réfléchir, nous serions obligés d'avouer que personne n'avait le droit de nous conseiller. Comment les prétendus sages pouvaient-ils savoir que nous étions dans une mauvaise voie ? Elle avait sans doute été funeste àd'aiitres, qui l'avaient suivie avant nous, mais il ne résulte pas de là qu'elle devait aussi nous être funeste à nous-même. Peut-être, en cherchant bien, trouverions-nous des exemples d'hommes qui ont triomphé dans des aventures beaucoup plus hasardeuses. Ils
ont été mieux servis par la chance, de toutes parts on loue leur habileté, on envie leur succès.
Est-il bien sûr d'ailleurs qu'ils aient réalisé leur rêve, qu'ils soient devenus ce qu'ils voulaient être, ou que ce succès de leur entreprise ne leur ait laissé aucune déception? S'ils voulaient dire la vérité, s'ils étaient sincères absolument, ils devraient reconnaître que, eux aussi, dont on vante la sagesse pourtant, et qui se vantent parfois d'être des sages, n'ont trouvé ni la tranquillité, ni la paix de l'âme satisfaite de se posséder et de se connaître, dans la réalisation du rêve d'ambition ou d'amour qu'ils avaient rêvé pendant ces premières années de jeunesse, alors que leur àme se lançait éperdument à la poursuite du bien qu'elle imaginait comme son véritable bien. Leur prétendue sagesse est aussi vaine que la nôtre. Pas plus que nous ils ne savent ce qu'il faut aimer, ce qu'il faut haïr parmi ces biens ou ces maux que la nature, dans son inconscience, présente à tous. Seule notre propre expérience nous renseigne. Il faut s'être trompé soi-même pour pouvoir reconnaître son erreur. Et nous ne voulons la reconnaître que dans la mesure où nous en subissons de douloureuses conséquences.
Mais, si l'expérience nous contraint de reconnaître que nous nous sommes trompés, elle ne nous apprend pas ce que nous aurions dû faire pour ne nous tromper pas. Nous avons appris, à nos dépens, qu'il ne fallait pas agir comme nous avons agi, rien ne nous prouve qu'en tournant notre activité vers un autre but, nous n'aurions pas été également déçus. L'expérience ne peut en aucune façon nous enseigner le vrai bien que notre amour voudrait conquérir. Elle nous apprend seulement nos erreurs et nous nous apparaissons, dans notre misère, semblables à de petits enfants qui tendent leurs mains vers tout ce qui brille, incapables qu'ils sont de distinguer l'or pur du clinquant.
Il semble résulter de cette analyse que les erreurs sont inévitables, et les fautes, dans cette poursuite du vrai bien par la passion que Tintelligence n'a pas éclairée. La douleur est inséparable de l'apprentissage delà vie. Nous sommes enfermés dans un cercle qu'aucune logique ne pourra rompre : il faut nous aimer pour nous connaître, il faudrait nous connaître pour nous aimer. C'est parce que nous ne savons pas nous aimer que nous ne pouvons pas nous connaître, c'est parce que nous ne nous connaissons pas que nous ne savons pas nous aimer.
Or, si l'expérience est impuissante à nous apprendwe ce qu'il faut faire pour exercer droitement notre activité et la diriger vers sa fin véritable, en est-il de même de la raison ? La raison n'est pas la même chose que l'intelligence. Elle est l'intelligence réfléchie, qui ne se ■ décide qu'après délibération, qui juge sans précipitation ni prévention. 11 est vrai que l'amour de soi est si fondamental en tout homme qu'il n'attend pas, pour se lancera la poursuite des biens que la nature semble lui offrir, que son intelligence soit éclairée. Filles du désir, les passions apparaissent dans la conscience avant le jugement et la réflexion. L'homme pourtant n'est pas toujours déraisonnable. La raison vient à son heure qui juge et qui décide des actes à accomplir et des actes à éviter. C'est en tant qu'il est raisonnable que l'homme peut vouloir ne pas, c'est-à-dire exercer sa nolonté, résister à ces images de biens qui séduisent son intelligence et qui entraînent sa volonté. Si ces sages sont de faux sages, qui, parlant au nom de l'expérience, nous veulent enseigner ce qu'il convient, dans notre intérêt, de faire et ce qu'il convient d'éviter, il en est d'autres qui, parlant au nom de la raison, et avant que notre raison s'éveille, nous enseignent quels actes il faut ne pas faire et quels actes il faut accomplir. Ils nous appren-
nent à surveiller nos désirs, à philosopher avec nos passions naissantes. ^Mais comment ne pas reconnaître rinefficacité d'un tel enseignement ?
D'une part, et nous l'avons dit, la passion est toujours accompagnée de la certitude. Celui qui pouisuit un bien est convaincu que c'est un bien véritable qu'il poursuit, et, dès lors, il est bien difficile de lui démontrer qu'il se trompe au nom d'une raison dont il niera la valeur. Une preuve que l'objet de mon amour, dira-t-il, est un bien que je veux conquérir, c'est que je l'aime, c'est que toute mon énergie m'entraîne vers lui. Si cet objet vous le pouviez voir avec mes yeux vous seriez entraîné comme je le suis moi-même. Il appartient à moi seul de décider ce que je dois faire.
Ce n'est pas à dire que l'éducation de la volonté, surtout dans la première enfance, ne puisse donner à l'homme des habitudes qui lui permettront de résister plus tard à l'entraînement de ses passions. L'autorité d'une volonté forte s'impose aisément à nous à l'âge oii nous ne savons pas encore ce que c'est que vouloir. C'est ainsi qu'on peut nous apprendre h résister aux choses et à vaincre nos désirs. Mais, si nous ne faisons qu'obéir à des ordres qui nous sont imposés, nous ne pouvons en aucune façon devenir les ouvriers de nousmêmes. Nous ne nous faisons pas, nous sommes faits, nous n'avons réagi contre la passion que pour obéir à la volonté d'aulrui, par crainte quelquefois, ou bien parce que nous sommes persuadés que les autres savent la vérité que nous ignorons. Pour ce motif, nous décidons qu'il est juste de leur obéir. Cependant, cette résistance à nos désirs, cet acte de nolition n'est })as un acte de nolonté. Le mérite, si notre acte est jugé méritoire, n'est pas le nôtre. Il se peut encore, quand les habitudes qu'on nous a données nous ont permis de triompher de nos désirs, que la tentation n'ait pas été
assez forle pour triompher de nos habitudes. En d'autres circonstances, à un autre moment, l'image nous eût séduits et attirés à elle. On connaît le proverbe: il ne faut pas tenter les saints.
Mais, résister aux sollicitations du désir et à l'entraînement de la passion pour rester fidèles à des habitudes imposées par l'éducation, ce n'est pas être soi-même, ce n'est pas se faire ; ce n'est pas vouloir ce qu'il faut vouloir, c'est voidoir ce qu'on nous a appris à vouloir, quelquefois ce qu'on nous a ordonné de vouloir. Nous ne sommes plus, en ce cas, qu'un produit du milieu, de la coutume, un être artificiel, un être de civilisation, comme on dit, que les hommes et les choses ont façonné de telle sorte qu'il se peut adapter à la société. C'est ce qui arrive à la plupart des hommes. Ils ont appris de bonne heure à refréner leurs tendances ; on leur a inoculé la crainte d'oser. Ils obéissent étroitement à des ordres qu'ils ne sont pas capables de discuter. Ainsi se préparent peu à peu, sous l'influence de l'éducation, de la coutume, de la mode, et se fabriquent les divers rouages de cette grande machine qu'est une société.
Chacun de ces rouages remplit, à peu près exactement, si l'on ne considère que l'ensemble, la besogne nécessaire imposée par l'expérience. Grâce à la combinaison de ces efforts divers, la société se maintient et dure, malgré des accidents de toute sorte provoqués par les désirs et les passions de ceux qui ne veulent pas se soumettre à la loi de l'expérience commune et qui cherchent leur vie ou leur bonheur en dehors ou au delà de la société. Tant bien que mal, la grande machine fonctionne. Il ne résulte pas de son fonctionnement l'harmonie des consciences et des volontés, mais seulement un ordre relatif et précaire que l'éclosion d'une mode nouvelle pourra détruire demain,
LES PASSIONS im
OU le déchaînenienL <riine grande passion, généreuse qu'elle soit ou perverse, qui, suscitant aux hommes un idéal nouveau, et devenant contagieuse révolutionnera et bouleversera la société.
On peut dire de tous les hommes qu'ils sont, plus ou moins, des adaptés par contrainte. Ceux-là qui refusent de se soumettre à la coutume, qui ne veulent ou ne peuvent pas s'adapter au milieu, sont rejetés par ce milieu. Il faut faire ce que font les autres, accepter bon gré mal gré la vie qui nous est imposée : la chèvre broute où on l'attache. Cependant l'homme-machine ne cherche plus ni à se connaître ni à se faire, il ne se demande pas pourquoi il vit, parce qu'il est uniquement préoccupé de vivre et àe fonctionner pour vivre. Ainsi, nos espérances d'autrefois meurent les unes après les autres; nous suivons le courant. La coutume, roijne et emperière de l'univers, comme l'appelait Montaigne, éteint les passions de l'homme ou les fait dévier de leur fin.
Il ne serait pas vrai de dire, en effet, que l'homme adapté à son milieu n'a plus de passions. Il en a encore et de très violentes, mais ce ne sont plus les siennes propres, ce sont celles que la société encourage ou tolère, qu'elle provoque parfois. Il ne s'agit plus de conquérir le bien extérieur qui parachèvera notre être, qui nous permettra de nous faire et de nous connaître après que nous nous serons faits. Nous croyons nous connaître. Nous constatons cet être artificiel, produit du milieu où nous vivons, nous voyons ce masque dont les hommes et les choses ont recouvert notre vrai visage et qui est notre caractère, et nous ne nous proposons plus, dès lors, de devenir l'être que nous avons décidé d'être, nous ne voulons que nous adapter simplement et le plus commodément possible à ce milieu où nous sommes contraints de vivre.
Pourtant, lotîtes nos passions subsistent, celles qui
2<)i COMMENT SE CONSTITUE LE CARACTÈRE EMPIRIQUE
sont nobles et les autres, mais ce sont des passions des adaptés en vue de l'adaptation. Nous étions nés pour nous aimer, nous voulions nous aimer pour nous faire, et nous faire pour nous connaître, or, contraints à vivre en société, ce n'est plus nous que nous chercherons, ou notre fin véritable, mais seulement les joies que la société nous donne, ou nous promet. Et nous deviendrons habiles, prudents, menteurs, calomniateurs, hypocrites pour conquérir ces joies ou ces jouissances qui ne sont pas les nôtres et que d'autres nous disputeront chèrement. Ce sera la lutte pour l'existence, la curée. Les mieux armés pour le combat se feront naturellement la part la plus grosse, mais, quelque grand que soit leur triomphe, toujours précaire d'ailleurs, ils ont, comme les autres, manqué la fin qu'ils poursuivaient primitivement. Ces adaptés et ces habiles .ne voient plus d'autre fin à la vie que de lui dérober le plus grand nombre de jouissances possibles, la conquête de ces jouissances, qui, si souvent, deviennent, pour celui qui les poursuit, une source de douleurs, dût-elle être obtenue par le rapt et la violence, c'est-à-dire par l'injustice ?
A partir du moment où le caractère empirique est fixé, c'est-à-dire, dès que l'homme est devenu ce que l'ont fait les hommes et les choses, ses passions sont détournées de leur fin naturelle qui est de s'aimer pour se connaître et d'aimer pour accroître son être et le parfaire. Comment se peut-il, alors que nous sommes naturellement portés à aimer certaines choses par amour pour nous et, aussi, par amour pour nous, à nous détourner de certaines autres, que nous finissions, sans plus songer à nous, à aimer les choses ou à les haïr pour elles-mêmes ? C'est que, ainsi que nous le disions plus haut, l'intelligence parce qu'elle juge avec précipitation et prévention, et encore, parce qu'elle est im-
puissante à distinguer, parmi les choses qui lui apparaissent, celles qui seront un bien pour l'individu, et celles qui seront un mal, se trompe souvent et ne peut môme jamais assurer qu'elle ne s'est pas trompée. La vérité est qu'elle va en aveugle à la conquête de ses biens.
L'expérience des autres et notre propre expérience, quelle que soit notre prudence, ne feront jamais que nous prendrons, entre ces choses que la nature nous oll're, celles qui conviendraient à notre nature. Et cela parce que si notre intelligence est capable de comprendre et de porter un jugement sur les choses, c'est au hasard qu'elle les appréciera tant qu'elle ne sera pas capable de se comprendre et de se juger elle-même. C'est donc au hasard qu'elle décidera que telle chose est un bien et que telle autre chose est un mal.
Et pourtant, Thomme devra supporter les conséquences des erreurs de son intelligence. Il se reprochera même, après que la douleur l'aura averti de la faute commise, de n'avoir pas compris ce qu'il fallait comprendre. Comment de telles fautes ne nous paraîtraient-elles pas excusables! Les faux idéals s'offrent à nous et nous séduisent. Pour savoir que ce sont de faux idéals, il faudrait nous connaître nous-mêmes ; or, nous ne pourrons nous connaître qu'après avoir conquis, au dehors, l'être qui manque à notre être et le doit compléter. Si nous nous connaissions, si nous savions exactement où se trouve ce qui nous fait défaut pour devenir l'être que nous voudrions, que nous devrions être, notre activité se dirigerait spontanément vers la conquête des biens véritables et rejeterait spontanément tous ces faux idéals qui la détournent de sa fin. Elle pourrait rejeter tout ce qui est un mal pour elle puisqu'elle est capable de vouloir ne pas.
Et comment ne se détournerait-elle pas du niai à j)artir du moment où elle saurait, à n'en pas douter, qu'il
est un mal, une cause de désagrégation pour la conscience ! Mais elle ignore quelles sont, parmi les choses, celles qu'il lui faut rechercher. Elle pourrait faire et se faire, si elle savait, mais elle ne sait pas. Elle cherche à savoir, elle fait des expériences, elle se trompe. Si elle a la puissance, elle n'a pas l'intelligence assurée et ferme. Elle n'a ni l'intelligence des choses, ni l'intelligence d'elle-même. Dès lors, vaincu et constatant son impuissance à se faire ce qu'il aurait voulu être, l'homme abdique sa volonté, sa dignité. Il ne se préoccupe plus que de s'adapter au milieu où il est contraint de vivre, il met tous ses soins à tirer le meilleur parti — celui qu'il croit le meilleur — des hommes et des choses, et, sans plus songer à sa destinée, il aime les choses et les hommes pour les rares joies qu'ils lui peuvent immédiatement procurer. Et, même s'il compte parmi ceux qui dirigent la société, il n'est qu'un produit de cette société, un produit de ses préjugés, de ses modes, de ses coutumes, il n'est ni ce qu'il voulait être, ni ce qu'il devait être, il est ce que l'ont fait les hommes et les choses. 11 a un caractère, le milieu où il vit l'a marqué de son sceau, il n'est pas une personne. 11 n'a pas atteint, il n'atteindra pas sa fin.
Est-ce à dire que cette ambition de devenir des personnes conscientes à la fois des choses et d'ellesmêmes, à l'intelligence éclairée, et dont les passions poursuivraient de véritables biens, nous est à jamais interdite? Toute la sagesse humaine consisterait-elle à obéir à des coutumes plus ou moins anciennes qui maintiennent entre les hommes une paix relative? Nous ne le pensons pas.
Certes, l'imperfection humaine est telle que chaque homme est fatalement condamné à commettre des erreurs et des fautes. Il fera durement l'apprentissage de la vie. Non seulement il commettra des fautes en
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obéissant à ses désirs ou à ses passions, mais il devra encore supporter le contre-coup des erreurs des autres hommes et les conséquences des fautes qu'il n'a pas commises, parce que, vivant avec les hommes, ses actes sont solidaires des leurs. Cependant, s'il ne peut que constater son impuissance à atteindre sa fin, s'il pense même que la vie, qui lui est faite, l'empêchera de devenir elTectivement l'être qu'il voudrait devenir, il peut néanmoins concevoir, en opposition avec ce que sont les choses et ce qu'il est lui-même, ce que les choses devraient être et ce qu'il devrait être lui-même pour être véritablement. Il peut encore essayer de concevoir, en opposition à la société réelle, dans laquelle il vit, et où il ne trouve pas l'emploi naturel de ses facultés, la société idéale qui n'est pas réelle, puisqu'elle n'existe pas, mais qui est vraie puisqu'elle devrait être.
Mais, ce n'est pas en interrogeant ses propres souvenirs, ce n'est pas en consultant l'expérience d'autrui que l'homme saura concevoir la véritable vie, c'est-àdire se prévoir exactement dans le futur et déterminer exactement ce qu'il doit aimer pour se faire. Il s'agit, pour la conscience méditant sur sa destinée, de décider ce qui doit être en opposition avec ce qui est et qui devrait ne pas être. Et ce n'est pas la nature, dont les images, à chaque instant, séduisent l'homme et finissent par le conquérir, ce n'est pas la nature, qui n'est pas telle qu'elle devrait être, puisqu'elle le trompe, qui lui permettra de définir l'être véritable, objet du véritable amour. C'est, sans sortir de lui-même, qu'il devra trouver la définition de ce qui doit être et, par conséquent, de ce qu'il doit aimer, et encore de ce qu'il doit être lui-même, pour qu'il ait le courage de tendre toute son énergie afin de réaliser cet être idéal à la fois et véritable qu'il entrevoit au delà de lui-même. Or, ce qui doit
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être, c'est ce que tous les hommes appellent la Justice, qui enveloppe, dans ses attributs, la vérité que recherche l'intelligence, la beauté que poursuit l'amour. Il s'agit donc de savoir si la justice peut être définie, et si, même après l'avoir exactement définie, il est possible à l'homme de tendre vers elle et de préparer son règne futur.
En admettant que nous puissions concevoir la justice et que nous voulions l'aimer, il n'en résulte pas, en effet, que nous puissions être justes, c'est-à-dire assez puissants pour échapper aux pièges et aux attraits de la nature. Cette question revient à nous demander quelle est la puissance de notre nolonté. Nous l'examinerons plus loin. Il ne sera pas inutile auparavant de montrer, à propos de celle des passions humaines qui enveloppe toutes les autres, qui en est parfois l'occasion et parfois la cause : l'amour, Combien nous sommes mal armés dans cette lutte contre les choses, combien il nous est difficile de résister à leur séduction.