L'AMOUR
biens, nous risquons de nous tromper. En fait nous nous trompons souvent et c'est pour cette raison que l'amour, tel que 1,'expérience nous le découvre, ressemble si peu à Tamour idéal que tous les hommes ont rêvé. Il nous apparaît comme un « spectacle bizarre, étrangement mêlé, flottant du beau au laid, du sublime au comique, du céleste à l'infernal ; théâtre douloureux de la partie la plus intime de la guerre que l'humanité se fait à elle-même. » La Nouvelle Monadologie, p. 194. Notre intelligence, poussée par le désir, décide, trop souvent sans délibération suffisante, qu'elle est en présence d'un bien, quitte à reconnaître plus tard, quand il sera trop tard, qu'elle s'est trompée. Les actes de notre volonté, même s'ils sont réfléchis et délibérés, nous apparaissent, en ce cas, comme des erreurs ou comme des fautes. Ils sont des fautes en effet, puisque nous en devons supporter les conséquences. Quel que soit l'acte que nous nous proposons d'accomplir, si nous nous plaçons uniquement au point de vue du bien qui pourra en résulter pour nous, nous risquons toujours, si prudents que nous soyons, de faire fausse route, de rencontrer un mal à la place du bien que nous voulions atteindre. Cela parce que nous ignorons, parmi les choses que le grand monde nous présente, quelles sont celles qui conviennent à notre nature et celles qui ne lui conviennent pas.
Il nous arrivera de penser parfois que nous avons réussi dans nos entreprises ; il arrivera que les autres nous jugeront habiles, il arrivera môme que, pendant un temps, nous nous féliciterons d'avoir fait ce que nous avions voulu faire, d'être devenus l'homme que nous nous proposions de devenir. Les événements ont bien tourné, la chance nous a été favorable, mais, tout compte fait, quand, regardanten arrière de nous, nous nous rendrons compte du peu de chemin parcouru eu égard au chemin
qu'il nous aurait fallu parcourir pour atteindre notre idéal, il nous faudra convenir que nous avons été les dupes d'une illusion. L'idéal de bonheur qui comporte la joie permanente de l'âme reste hors de notre atteinte. Même, si nous avons été mieux que d'autres servis par les circonstances, si les hommes ne se sont pas cruellement opposés à nos desseins, si quelques-uns même sont venus à notre aide, nous ne sonjmes pas en droit, — dès que nous tenons compte des désirs violents et aveugles qui nous poussaient à l'acte, des passions dont nous n'avons pas été les maîtres, et des habitudes, inculquées dès le jeune âge, auxquelles nous avons obéi, — d'affirmer que nous avons fait ce que nous avions décidé de faire. Notre intelligence était déjà séduite par le désir, alors qu'elle nous désignait le bien à atteindre ; notre volonté à son tour, dans sa poursuite de ce bien, était séduite par l'intelligence. Et nos actes ainsi, qu'ils ressortissent d'ailleurs à l'amour ou à l'aversion, sontbeaucoup plus les effets du hasard que les effets d'une volonté libre et consciente. La plupart s'accomplissent spontanément sans que la nolonté intervienne pour opposer son veto. Dans les cas môme où elle semble intervenir, c'est une question de savoir si son intervention est une intervention libre, ou bien si elle traduit simplement une lutte entre des motifs opposés qui, se pressant les uns et les autres au seuil de l'actualité, s'empêchentmutuellement de passer à l'acte. Et nous ne serions que les témoins de la lutte que nous pensons diriger !
On pourrait encore imaginer, c'est la thèse de Schopenhauer, que nos actes et les intentions qui président à nos actes, nous sont dictés par un autre être, qui réside en nous, quoique nous ne puissions connaître ni ses intentions qu'il ignore lui-même, ni les fins qu'il poursuit, mais qui commande toutes nos
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actions et qui préside, sans nous consulter, sans tenir compte de nos avantages, de nos désavantages personnels, à la recherche du bien que, dans notre aveugle illusion, nous pensons rechercher nous-mcme. Cet être auquel obéissent tous les hommes que tourmente l'amour, est le Génie de l'Espèce.
Ce génie se préoccupe uniquement de déterminer l'être et l'essence des personnages qui auront à nous remplacer sur la scène du monde quand nous l'aurons quittée. C'est dans ce but que ce génie, qui se cache en nous, « pousse chacun à choisir sa chacune afin que, sans que notre intelligence intervienne, sans que notre volonté en puisse décider, un être d'une certaine nature, celui-là et pas un autre, soitprocréé. Toutes nos démarches, tous nos soins, tous nos soucis, quelquefois même nos calculs, quand nous nous avisons de calculer, de réfléchir aux avantages qui pourraient résulter pour nous de la conquête d'une femme aimée, sont tout autant d'illusions ». Le Génie de l'Espèce, ce fils du Vouloir vivre, nous joue. 11 nous joue d'autant mieux qu'il ignore lui-même qu'il nous joue. Il nous fait croire que toutes les peines que nous prenons, que tous les sacrifices que nous sommes prêts à nous imposer, auront pour effet d'accroître notre être, alors que nous sommes uniquement des instruments qui s'agitent, ou que le Génie de l'Espèce fait s'agiter, en vue de la procréation de tel individu particulier dont l'existence ne peut pas ne pas être.
« Dès que, entre deux personnes de sexe différent, il y a harmonie de qualités physiques et une conformité spéciale entre la volonté de l'homme et l'intellect de la femme, telle que ce couple seul peut engendrer l'individu déterminé, et cela pour des raisons inhérentes à l'essence de la chose en soi, c'est-à-dire impénétrables à l'esprit humain, la passion éclate. » Les amants sont
livrés au Génie de l'Espèce. Si des obstacles insurmontables s'opposent à leur union, ils préféreront encore, toujours pour obéir à ce génie inconscient qui domine leurs pensées, se réfugier dans la mort que de vivre éloignés l'un de l'autre. Ce génie est si puissant qu'ils deviendront capables, par son entremise, de commettre les actes les plus opposés à leur égoïsme individuel, à l'éducation qu'ils ont reçue, aux préjugés régnant dans le milieu où ils vivent, des actes étonnants et qui les étonneraient eux-mêmes pour peu qu'ils fussent capables de réfléchir. Bon gré mal gré, ils doivent obéir à cette force qui les pousse Tun vers l'autre, à cet agent du Vouloir vivre, chargé de (c perpétuer tout cet ensemble de misères et de tribulations qui, sans lui, ne tarderait pas à finir ». Selon Schopenhauer en effet les amants sont des traîtres qui, sans s'en douter, trament dans Vombre le projet de continuer l'espèce, empêchent rhomme d'éteindre en lui le principe de vie, c'est-à-dire, de reconnaître l'illusion universelle.
Cette métaphysique de l'amour, séduisante et qui paraît explicative si l'on ne se préoccupe que de mettre en lumière le caractère spontané et fatal de l'attrait particulier qui pousse l'une vers l'autre deux personnes de sexe diflFérent, laisse dans l'ombre, à notre avis, la partie la plus intéressante du problème. La thèse nous semble d'une psychologie très superficielle. 11 n'est pas vrai d'une part, surtout il n'est pas toujours vrai, que l'homme qui est poussé vers une femme soit uniquement séduit par cette illusion voluptueuse, comme dit Schopenhauer, qui lui fait croire qu'il trouvera dans les bras de cette femme, dont la beauté l'a séduit, la jouissance la plus haute. Sans doute, l'idée de jouissance, quand il s'agit de l'amour, ne peut guère être séparée de l'idée de possession, mais l'idée de possession a
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plus d'extension que Tidée de jouissance. Et, d'une autre part, le désir de la jouissance peut bien exister et existe en dehors de tout amour.
Il est bon de remarquer encore que la chose en soi, créatrice des choses, est dénuée de qualités intelligibles, et que TAmc du monde, le Vouloir vivre, chargée de perpétuer les générations humaines n'est qu'une illusion de même que le Génie de l'Espèce n'est qu'un être illusoire. De toute cette métaphysique illusioniste il résulte que tout n'est qu'illusion et l'on est vraiment en droit de se demander si cette métaphysique n'est pas ellemême illusoire. C'est une illusion en tout cas de penser que la passion de l'amour a pour objet unique et immédiat de préparer la naissance de tel être déterminé et qui n'en sera pas moins un être à la fois illusoire et illusionné. On peut affirmer, sans crainte d'erreur, que le plus grand nombre des enfants qui viennent au monde ne sont pas les fils de l'amour. La fantaisie, parfois la misère, des préjugés, des intérêts, mille circonstances particulières président bien plus souvent que ne fait l'amour au rapprochement des sexes.
L'amour, comme disait Platon, est fils de Poros et de Pénia, du désir de s'accroître el delà pauvreté. Le désir de s'accroître procède lui-même de la constatation que chaque homme est obligé de faire de sa pauvreté. Nous sommes imparfaits, nous sentons vivement notre imperfection et nous pressentons, dans l'être aimé, le complément de notre être, les qualités dont nous sommes piivés et qu'il nous faut conquérir si nous voulons, et nous le voulons de toute notre énergie, être nousmêmes. Aimer, c'est vouloir se fondre dans une autre personnalité, soit en la conquérant, soit en se donnant à elle. Les deux amants n'auront plus qu'une seule pensée, mais agrandie et plus éclairée, qu'un seul cœur, qu'une seule \ olonté. S intunum .'La fin de l'amour appa-
rait clairement à celui qui aime comme la fusion de deux êtres en une personnalité supérieure.
Mais, cette fusion, pour des raisons qui sont indépendantes de l'essence même de Famour, n'est pas toujours possible. Il se peut que la passion ne soit pas partagée, elle n'en sera pas pour cela moins violente, elle pourra au contraire s'exacerber par le fait des obstacles insurmontables qui se dressent devant elle. Dans ce cas, l'amoureux qui n'est pas aimé ne veut plus rien entendre ni des autres, ni de lui-même ; il court au but tête baissée. La femme qu'il aime lui apparaît comme sa propriété et son bien, dont personne au monde, pas même elle, n'a le droit de le frustrer. Elle est pour moi, je la veux. De là, nécessairement, des conflits continuels, des violences, des haines.
D'une part, celle qui est aimée, ou celui qui est aimé, selon le cas, entend, et c'est à bon droit, conserver le droit de disposer de lui-même et ne veut pas se donner puisqu'il n'aime pas. D'une autre part, il se peut encore que la personne aimée ne soit pas libre, se considère déjà comme la propriété d'un autre. Mais, ces considérations, surtout quand c'est l'homme que l'amour aveugle, ne l'arrêteront pas dans son essor vers la conquête de ce bien qui lui paraît d'autant plus désirable qu'il lui est plus difficile de l'obtenir. Si les douces paroles et les soins assidus ne le conduisent pas à ses fins, il n'hésitera pas, pour peu que les circonstances le favorisent, à employer la violence. Et, s'il reconnaît, à n'en pas douter, qu'il lui est impossible de s'emparer par un rapt de la beauté qu'il convoite, il désirera que cette beauté soit anéantie puisqu'il ne peut pas la posséder. Dans certains cas, assez rares il est vrai, l'amoureux, égaré par la passion, deviendra criminel : je te tuerai puisque tu ne veux pas m'aimer. C'est une catégorie bien connue des crimes passionnels.