LAMOUR
La haine succède à ramour et la colère, quand la personne aimée et qui nous aimait cesse de nous aimer, soit qu'elle aime une autre personne, soit simplement que son amour pour nous soit changé en dédain ou en mépris, alors que nous Taimons encore. La passion de l'amour, chez celui ou celle qui est délaissée, prendra tour à tour les apparences les plus diverses, tantôt le désir de se venger de l'injure reçue, tantôt les supplications, les larmes, les invocations à la pitié.
Si, maintenant, nous considérons le cas dans lequel, l'amour étant partagé, les deux amants regardent l'un et l'autre comme l'idéal à atteindre, la fusion de leurs deux êtres dans une personnalité supérieure, ici encore l'expérience nous montre que cette fusion ne pourra se faire. Ce n'est pas qu'il y ait une impossibilité radicale à ce que les deux amants n'aient qu'une seule pensée et qu'un seul cœur. Ils pourraient, s'ils le voulaient, réaliser cette personne psychique qui est la fin où l'un et l'autre tendent, mais ils ne le voudront pas parce que l'un et l'autre sont injustes, vivent dans l'injustice.
Cette fusion que tous deux regardent comme nécessaire et désirable, chacun des deux voudra l'opérer à son profit, en accaparant l'autre sans rien lui donner de luimême, ce qui est une injustice. Il arrive parfois que l'un des deux se donne à l'autre, absolument ; mais il entendait ne se donner qu'à la condition de se retrouver accru lui-même dans l'être aimé qui l'avait incorporé à son être. Dès qu'il s'aperçoit qu'il n'a rien reçu en échange du don qu'il a fait de lui-même, il essaie de se ressaisir, il ne veut pas vivre dans l'esclavage. Si, plus faible et dominé par la volonté de l'autre, il est contraint de céder, il obéira sans doute, mais il ne tardera pas à mesurer la distance qui sépare le rêve d'amour et de bonheur qu'il avait rêvé, de la vie qui lui est imposée, laide et douloureuse parce qu'elle est injuste. C'est
ainsi que ramour partagé, rêvé par les deux amants comme devant les conduire à la vie harmonieuse, les conduit, ou bien à l'absorption injuste de la personnalité de l'un des deux qui devient la chose, l'esclave de l'autre, ou bien, si l'un et l'autre veulent dominer, à la haine réciproque.
La vie pour les amants n'est plus, en ce cas, qu'une lutte entre deux égoïsmes, sans victoire possible de l'un des deux. Ce n'est plus l'harmonie cherchée et qu'on espérait trouver, c'est une guerre de tous les instants, avec ses cruautés et ses ruses. La jalousie, cette peur particulière d'être volé d'un bien que l'on entend accaparer pour soi-même, nous rend défiants et injustes à l'égard de tous ceux que nous soupçonnons, sans raisons parfois, capables de convoitei* ce qui nous appartient en propre. Celui qui aime ne peut pas se faire à cette idée que la personne aimée est une personne et n'est pas sa propriété, sa chose. On est jaloux de ce que l'on aime parce que c'est pour soi qu'on l'aime, La jalousie, qui se manifeste toujours par des paroles acrimonieuses, ne tarde pas à allumer des colères, l'existence journalière devient un supplice et les deux amants d'autrefois se regardent maintenant avec cruauté, ne sachant plus au juste si c'est de l'amour qu'ils éprouvent l'un pour l'autre ou de la haine.
Autrefois, à l'époque où l'amour se fixait dans le cœur, leur nature réelle était cachée aux amants. Chacun des deux voyait l'autre à travers son amour, ce n'était pas tel homme ou telle femme, c'était une idole que l'amour avait forgée. Ni les défauts, ni les vices, ni les tares n'étaient apparents, ou, s'ils apparaissaient, ils étaient pris pour des qualités ou des vertus. Maintenant, le voile est tombé, les amoureux se voient tels qu'ils sont, dans leurs misères. C'est le moment des regrets amers et des reproches, et, comme il est rare que l'on veuille