‹ Le caractère empirique et la personneChapitre 24 sur 33 · L'A.MOUR · texte numérisé non relu

L'A.MOUR

s'avouer à soi-même que Ton s'est trompé, chacun des deux accuse l'autre. Chacun se plaint de sa destinée qui l'a mis, à un certain moment de sa vie, en présence de tel homme ou de telle femme. Non seulement ils se voient tels qu'ils sont, dans leur laideur, mais encore ils se voient plus méchants qu'ils ne sont. Ils soulignent avec joie et malignement leurs défauts, leurs préjugés, leurs sottises ou leurs vices, et, dans la colère, ou dans un désir de vengeance, des paroles cruelles s'échappent des lèvres, qui vont plus loin que la pensée, qui même ne sont pas pensées. C'est le spectacle que donne l'amour aux hommes, tantôt amusant et comique, mais non pas pour les acteurs, tantôt tragique au plus haut point, toujours tragique si on le savait comprendre et bien voir, puisqu'il nous montre l'homme faisant vainement effort pour réaliser en lui la personne intégrale. Par sa faute, toujours plus ou moins par sa faute, et encore par la faute d'autrui ou des circonstances, il est obligé de retomber lourdement sur la terre, d'avouer que l'idéal qu'il se proposait d'atteindre est inaccessible. Il faut se contenter de vivre la vie qui nous est imposée alors que nous sommes impuissants à nous faire la vie que nous voudrions vivre.

De là ces formules banales, si expressives pourtant ; il faut se prendre tel que l'on est et il faut prendre les autres tels qu'ils sont; il faut se résigner à supporter les défauts des autres puisque nous avons nous-mêmes des défauts. Et cette résignation accompagnée souvent de pitié à l'égard de tous ceux qui, comme nous, vivent dans la douleur, finit par rendre la vie supportable. Certes, se résigner à l'injustice ne peut tenir lieu de la justice, cette résignation conduit cependant à une espèce de justice dans Tinjustice, ou, si Ton préfère, à une sorte d'harmonisation des injustices. Tu supporteras mes défauts, je supporterai les tiens, ainsi nous

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pourrons vivre. Ce ne sera pas la vie idéale que nous avions rêvée, ce sera du moins la vie paisible. INIais, si la vie n'est supportable qu'à la condition d'être indulgents les uns à l'égard des autres, parce que tous nous sommes injustes, il faut bien reconnaître que cette injustice est la cause que nous ne pouvons pas réaliser, en amour, cette personnalité supérieure qui nous apparaît pourtant comme la fin de notre être. Si nous ne pouvons pas nous faire, c'est parce que nous ne savons pas aimer, parce que nous ne savons pas nous aimer.

Il nous a semblé que Schopenhauer, en ne voyant dans Famour qu'une ruse du Génie de l'Espèce, qui jouait les amants en vue de perpétuer les générations humaines, n'avait pas compris la véritable nature de l'amour. Mais, si la naissance de l'enfant n'est pas la fin de l'amour, elle en est du moins la conséquence immédiate et l'on pourrait reprocher à notre thèse de ne pas tenir suffisamment compte de ce fait, d'une capitale importance. Le fait est important sans doute, pourtant, s'il est la conséquence de l'amour, il est, considéré en lui-même, indépendant de l'amour. Les amoureux parlent quelquefois de l'enfant à venir, ils n'y pensent jamais, à moins que ce ne soit pour redouter sa venue. Ils sont trop préoccupés d'eux-mêmes pour se préoccuper de la génération future. Bien plus, chez la femme surtout, sitôt qu'elle est mère, l'amour change de caractère. Il a dévié de sa fin première. La mère n'est plus l'amante. C'est dans l'enfant qui naît d'elle, qu'elle a enfanté dans la douleur, qu'elle veut chercher le prolongement de son être. L'amour maternel ne comporte ni les souffrances de l'amour, ni ses angoisses, ni ses luttes, ])ien que les angoisses et les douleurs, d'une autre nature, ne soient pas épargnées à la mère, mais l'idéal poursuivi n'est pas le même.

On avait fait le rêve à deux d'être tout l'un pour l'autre

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et ce rêve n'a été qu'un rêve. La lassitude est venue bientôt. Chacun des deux a mieux connu l'autre et n'a plus retrouvé en lui ces perfections dont la conquête lui avait tout d'abord semblé si désirable. Des deux côtés, on a été la dupe d'une illusion. On reconnaît alors que l'amour n'a qu'un temps, qu'on ne peut pas toujours aimer. Et nous pensions autrefois que notre amour était celui qui ne devait jamais finir. Or, voici qu'après s'être aimé, on a l'un pour l'autre du dédain, quelquefois du mépris, quelquefois de la haine. Mais, vienne l'enfant, aussitôt le spectacle change. Les deux amants qui ne pensaient, dans les premiers temps de leur amour, qu'à la joie d'être unis, et que l'injustice des hommes et l'injustice des choses aussi, — car la lutte pour la vie joue un grand rôle dans les crises de l'amour, — et leur propre injustice enfin, avaient peu à peu désunis, à ce point que, après s'être aimés, ils étaient sur le point de se haïr, voici que de nouveau les deux amants se retrouvent l'un près de l'autre, souriants devant un berceau. Ils s'aiment de nouveau dans l'enfant né de leur amour.

Dans ce nouvel amour qui ne ressemble pas plus à celui qu'ils éprouvaient autrefois, « que le brin d'herbe ne ressemble au cèdre majestueux », il y a de l'estime souvent et quelquefois de la reconnaissance, toujours beaucoup de résignation, de charité réciproque, de tolérance et de pitié. On se dit que l'on a charge d'àme et l'on fait son devoir. 11 faut éduquer cet enfant qui vient au monde avec des défauts et des vices, qui sont peut-être nos défauts et nos vices, avec des qualités aussi que nous nous plaisons à retrouver en nous. C'est, sous notre direction, qu'il fera le rude apprentissage de la vie. Nous nous appliquerons à le détourner des dangers que nous avons courus, nous l'avertirons du péril.

Mais, tous nos avertissements seront inutiles. Lui

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aussi il aura des illusions qui le feront souffrir. Il cherchera la vérité et ne la trouvera pas. A son tour, il sera séduit par une beauté qu'il voudra conquérir, injustement, par le rapt et la violence, et il s'apercevra plus tard que cet idéal, qu'il avait entrevu, est hors de son atteinte. Il maudira sa destinée, mais, pour peu qu'il soit sage, il se résignera comme se sont résignés ses parents, comme se résigneront après lui ceux qui viendront de lui et qui subiront, ainsi qu'il l'a subie luimême, l'illusion de l'amour. En présence de son cœur que le mal d'aimer a meurtri, il accusera les hommes et les choses, il ne pensera pas à s'accuser, pas plus que ses parents ne s'accusèrent avant lui, de n'avoir pas compris que ses amours étaient injustes. Or, cette beauté, cette harmonie qu'il espérait conquérir ne saurait être conquise injustement, car elle est la justice en même temps qu'elle est la beauté.

Pourtant, tout bien considéré, il mérite notre indulgence et notre pitié comme nous méritions aussi l'indulgence et la pitié de ceux qui furent les témoins de nos erreurs et de nos fautes. C'est, au hasard, aidé par une intelligence qui ne lui permet pas de distinguer le vrai bien des biens apparents que lui offre la nature, poussé par le désir, entraîné par la passion, que le jeune homme cherche à son tour la vie intégrale et normale. Il n'est pas suffisamment armé dans ce duel contre les apparences et, s'il est vaincu par elles, il faut bien qu'il se résigne à vivre la vie que les hommes et les choses lui ont faite.

Il se résignera en effet, il sera le premier à tourner en dérision ses efforts vers l'idéal, il aura des passions encore, comment pourrait-il vivre sans passions ? mais il ne se préoccupera plus de chercher, pour obéir à sa loi, le complément nécessaire à son être. Il s'appliquera à tirer, comme il dit, le meilleur parti possible

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