LE CARACTÈRE ET LES CARACTÈRES. — LE CARACTÈRE
Le caractère est la marque propre de rindivklu qui le désigne aux autres, par laquelle il se distingue de tous les autres. Cette marque est formée par un ensemble de traits qui s'harmonisent entre eux de telle sorte, que, de cette multiplicité, résulte une unité synthétique et symbolique.
Le caractère est-il inné à l'homme, c'est-à-dire les tendances primitives de sa nature, tout au moins celles qu'il manifeste les premières, sont-elles la raison d'être de ce qu'il sera plus tard? ou bien, tout en reconnaissant qu'il a un caractère du jour où il naît, et qu'il porte, comme le dit P. Bourget, « dans les rides de son petit visage et dans les plis de ses petites mains, l'empreinte définie d'un caractère », faut-il reconnaître que, par suite des circonstances, du milieu, de l'expérience, de la coutume, de l'éducation, son caractère natif pourra se modifier, de telle sorte que personne ne pourra exactement prévoir ce que l'enfant deviendra dans l'avenir ? ou, enfin, faut-il penser que l'enfant naît dénué de tout caractère, c'est-à-dire que son caractère se forme peu à peu grâce à l'expérience, et qu'il ne se fixe que très tard, alors que, devenu homme, il porte en lui l'emyireinte fju'ont fixée, en agissant sur lui, les hommes et les choses. En ce cas, il faudrait conclure que son
caractère est imposé à l'individu par le dehors. Mais, s'il est vrai que les hommes et les choses agissent sur l'individu et le modifient, il est tout aussi vrai qu'il peut réagir contre cette action des hommes et des choses. Dès lors une question se pose : dépend-il de l'individu de faire son caractère, de devenir l'être qu'il veut être?
Si le caractère n'est pas donné, ou si, tout au moins, le caractère futur n'existe pas en germe dans les tendances premières de Tenfant, il est évident qu'une classification, du moins d'ordre scientifique, des caractères est impossible. Sans doule le psychologue et le moraliste pourront constater ce que les individus seront devenus sous l'influence du milieu, de l'éducation surtout et de la coutume ; ils pourront même se préoccuper de former des caractères, mais comme, dans cette hypothèse, les influences extérieures, constitutives du caractère, sont en nombre indéfini, et qu'on ne peut jamais aflirmer à l'avance, sinon avec de grandes chances de se tromper, lesquelles prévaudront sur les autres, et modifieront réellement l'individu, la classification que l'on pourra présenter des caractères, sera nécessairement empirique, artificielle et arbitraire.
Une classification des caractères ne pourrait être naturelle qu'à la condition expresse que les tendances primitives de l'individu, considérées comme les manifestations premières de son caractère, résulteraient directement de sa nature physiologique, de son tempérament exactement déterminés par le physiologiste ou par le médecin. Cette thèse fort intéressante a été soutenue récemment par M. Ribéry dans son livre : Essai (le classification naturelle des caractères. 11 convient de l'examiner.
Selon M. Ribéry, une classification naturelle des caractères doit reposer sur la classification des tempéraments.
Qu'est-ce que le tempérament ? Hippocrate le définissait un mélange des quatre humeurs : sang, atrabile, bile et pituite. De là quatre espèces de tempéraments : sanguin, mélancolique, colérique et lymphatique. De nos jours, M. Fouillée, s'il faut en croire M. Ribéry, donne des tempéraments une classification très intéressante « fondée sur le rapport mutuel de Fintégration et de la désintégration dans l'organisme en général et dans le système nerveux en particulier. Partant de ce rapport, M. Fouillée distingue tout d'abord les tempéraments sensitif et actif, la fonction sensorielle favorisant l'intégration et la motrice favorisant au contraire la désintégration. Ce sont ensuite l'intensité et la vitesse delà réaction interne qui lui fournissentles subdivisions nécessaires, l'intensité et la vitesse étant en raison inverse l'une de l'autre s'il s'agit des éléments sensitifs et en raison directe s'il s'agit des éléments moteurs. De là quatre tempéraments : les sensitifs à réaction prompte mais peu intense ou tempérament sanguin\ les sensitifs à réaction lente mais intense ou tempérament nerveux] les ACTIFS à réaction prompte et intense ou tempérament colérique ; les actifs à réaction lente et peu intense ou tempérament flegmatique » .
M. Ribéry adresse à cette classification une critique fondamentale. 11 estd'accord avec M. Fouillée pourreconnaître que les deux mouvements inverses d'intégration et de désintégration qui constituent le tourbillon vital « sont bien la condition première de la vie, et, par suite, de la pensée, du sentiment et de la volonté », mais d'autre part « ce double mouvement n'est en réalité que la forme la plus générale sous laquelle se manifeste le rythme fondamental auquel se ramène la loi primitive de l'être vivant. Or, si cette loi peut s'exprimer, c'est grâce à l'irritabilité propre du protoplasma ; car c'est grâce à elle que des mouvements centrifuges et
centripètes peuvent se produire en lui. L'intégration et la désintégration ne sont que le résultat de la combinaison et de la dissociation de ces deux espèces de mouvements. L'intégration et la désintégration sont donc, si l'on veut, la forme sous laquelle se manifeste ce double mouvement ; mais la matière, si l'on peut dire, de ce processus, ce sont les mouvements centripètes et les mouvements centrifuges i>.
Indistinctes à l'origine, la sensibilité et la volonté se différencient peu à peu et peu à peu s'ébauchent dans l'organisme, pour devenir, de plus en plus distincts, un appareil moteur et un appareil sensitif. « C'est sur cette base à la fois anatomique et psychologique, que repose la distinction des deux tempéraments actif et sensitif. Cette dualité est, pour ainsi dire, une traduction, une manifestation au second degré du rythme primitif, qui s'exprime à la fois par l'antagonisme des nerfs moteurs et des nerfs sensitifs et par le double mouvement, en sens inverse, qui s'accomplit en chacun d'eux. »
11 existe donc, selon M. Ribéry, deux tempéraments fondamentaux qui se subdivisent: le sensitifen sanguin et nerveux, l'actif en colérique et flegmatique. Sur cette classification des tempéraments ainsi conçue, M. Ribéry se propose d'établir une classification des caractères. Mais, dans cette classification, l'intelligence ne sera pas considérée comme un élément intrinsèque du caractère. « Si l'on persiste à placer l'intelligence sur le même rang que la sensibilité ou que la volonté, toute classification naturelle devient impossible. Si, au contraire, on se résout à placer l'intelligence à son véritable rang, qui est subordonné, tout devient clair et la classification des caractères s'établit pour ainsi dire d'elle-même. Il y aura alors deux classes générales de caractères, les sensitifs et les actifs, comme il y a deux classes de tempéraments, et les intellectuels, au lieu de former une
classe à part, se répartiront dans les deux groupes précédents^ .»
M. Ribéry se préoccupe de définir avec précision le tempérament, mais cette précision nous semble factice, plutôt verbale. Les enfants sont ou sensitifs, c'est-à-dire sanguins ou nerveux, ou actifs, c'est-à-dire colériques ou flegmatiques. Et c'est parce que les premiers vibrent fortement ou vivement en présence des excitations extérieures, c'est parce que leur irritabilité extrême « provient des viscères, des sensations internes, de l'état de l'organisme en général, en un mot des multiples excitations que le cerveau reçoit à chaque instant des différents organes, et c'est par là, que la qualité et la quantité du sang, que l'activité plus ou moins grande de la nutrition cellulaire se trouvent jouer un rôle considérable dans la constitution du tempérament et par suite du caractère » ; pour toutes ces raisons nécessairement, ces enfants auront le caractère affectif, ou bien émotionnel dans le cas où la sensibilité qui les distinguerait serait non pas viscérale mais cérébrale. En effet, « le cerveau possède une tonalité propre et a un certain pouvoir de vibrer indépendamment des viscères ».
De même les actifs, en lesquels domine le système moteur, auraient nécessairement un caractère passionné ou apathique. Le passionné est celui chez qui les vibrations sont à la fois vives et intenses; l'apathique, qui correspond au tempérament flegmatique, est celui chez qui, parce que, en lui, ni directement ni indirectement la sensibilité n'est provoquée, le pouvoir d'inhibition est surtout développé. D'une autre part, comme le tempérament sanguin et nerveux peuvent, chacun de leur côté, se combiner avec le passionné, d'où résulte
■ I . Ribéry, Classificalion naturelle des caraclèrcs, p. 73 et sq. (Paris, F. Alcan).
une nouvelle catégorie de tempéraments, celle des sensitifs actifs qui se subdivise en sanguin colérique et nerveux colérique, nous aurons, en correspondance, les caractères sensitifs actifs et, dans cette catégorie : Taffectif passionné et l'émotionnel passionné.
Enfin, il faudra encore distinguer, de tous les autres les caractères plastiques et malléables à l'excès auxquels on a donné le nom d'amorphes, tous ceux qui se laissent modeler par les événements, et les caractères tempérés en lesquels ce ne sont pas seulement les diverses tendances qui se font équilibre, mais les divers systèmes de tendances. Dans ces systèmes l'émotion, la passion, le pouvoir d'inhibition sont en parfait accord. «Ces trois systèmes, si l'on peut ainsi parler, se tempèrent, se combinent et donnent comme composé le total le plus harmonieux. » Les caractères amorphe et tempéré correspondent au tempérament amorphe et tempéré.
Nous disions plus haut que cette classification, que propose M. Ribéry, nous paraissait artificielle et factice. Voici nos raisons. Il est très difficile d'abord de pouvoir définir avec exactitude un tempérament naturel. Pourquoi naturel ? Au moment où on peut l'étudier et l'observer, il a déjà été considérablement modifié par le milieu, par les circonstances, par l'éducation, du moins par les soins de tout ordre qu'il faut donner à l'enfant. Il serait très difficile, en présence d'un enfant qui vient de naître, au physiologiste le plus expert, de dire si cet enfant sera un sensitif ou un émotionnel, ou un passionné ou un apathique, ou un amorphe ou un tempéré. Plus tard, dès qu'il manifestera, parfois très vivement, certaines tendances, on ne pourra pas assurer que ces tendances sont naturelles et non pas acquises. Qu'il y ait une correspondance entre le tempérament et le caractère, tout en faisant sa part à la nolonté
libre qui peut intervenir aussi pour réagir contre ces tendances, nous Taccordons, mais la question est de savoir s'il existe un tempérament primitif auquel correspondrait un caractère primitif et qui se retrouverait le long de la vie, modifié peut-être par les circonstances et le milieu, mais réel cependant et qui serait comme la marque distinctive et naturelle de l'individu. C'est là ce qu'il faudrait établir pour fonder une classification naturelle des caractères, c'est là ce que notre auteur ne fait pas, c'est ce qu'il ne peut faire.
Il lui paraît hors de contestation que l'enfant naît avec un tempérament. C'est évident en un sens, si l'on entend par là que l'enfant a des prédispositions physiologiques naturelles, mais qu'importe, si ces prédispositions peuvent être modifiées par les hommes et par les choses et, plus tard, par l'enfant lui-même, dès que, prenant conscience de lui-même, et opposant à ce qu'il est ou à ce qu'il croit être, ce qu'il voudrait être, il oppose d'autres tendances à ses tendances premières. Sans doute l'enfant naît marqué. 11 a des rides dans son petit visage, des plis dans ses petites mains, mais rides et plis disparaîtront pour être remplacés par d'autres. De quel droit affirmerait-on que les premières rides persistent sous les secondes qui les cachent, et que les secondes résultent des premières, ne sont que les premières plus accusées, mieux fixées?
Si l'on reconnaît que l'enfant naît avec des prédispositions physiologiques, qui sont, non pas son tempérament, mais un tempérament, on doit de même reconnaître qu'il naît avec des prédispositions psychologiques, que ces prédispositions d'ailleurs lui soient innées ou bien qu'elles lui viennent par hérédité. Il faut le reconnaître, ou bien on est conduit à affirmer que le tempérament, sur lequel on veut fonder le caractère, est la cause du caractère, c'est-à-dire que tel tempérament
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donné est l'antécédent invariable de tel caractère donné. On dira par exemple : c'est parce que les centres moteurs prédominent sur le système nerveux que tel homme est un actif, c'est-à-dire que son caractère le pousse à agir en dehors de toute sollicitation, à se dépenser au dehors. Or, la seule chose que l'on puisse observer et constater c'est qu'il existe une corrélation entre ce besoin d'agir et la prédominance sur le système nerveux du système moteur. H y a concordance, il y a corrélation, mais on n'a pas plus le droit de dire que le caractère résulte du tempérament qu'on n'aurait le droit de soutenir la thèse contraire.
Quel est, en effet, le sens qu'il est scientifiquement possible de donner à cette proposition : c'est parce qu'il a un tempérament actif et colérique que cet homme se met souvent en colère. En quoi serait-elle plus explicative que la suivante : c'est parce qu'il se met en colère que cet homme a un tempérament actif et colérique. De ce point de vue, il serait tout aussi logique de fonder une classification des tempéraments sur une classification des caractères qu'une classification des caractères sur une classification des tempéraments. Le tempérament ne précède pas plus le caractère que le caractère le tempérament. Ils s'accompagnent l'un l'autre. Le tempérament est la face extérieure du caractère, et comme le symbole du caractère, le caractère est la face intérieure du tempérament. Et ces deux faces, qui coexistent, changent sans cesse et sans cesse se modifient simultanément pendant le cours de la vie. Il y a entre elles, entre les modifications successives qu'elles subissent, une correspondance étroite, une harmonie. On n'a pas le droit de dire que l'une des deux est antérieure à l'autre et la produit. Et, d'une autre part, le tempérament n'est pas donné primitivement pas plus d'ailleurs que le caractère. Les ten-
dances qui se manifestent les premières, soit physiologiques, soit psychiques, chez l'individu, sont sans doute le point de départ du tempérament et du caractère, elles ne sont pas le tempérament et le caractère.
Le tempérament et le caractère ne sont pas donnés, ils se font, ils deviennent jusqu'au moment où ils sont fixés par l'expérience, parles habitudes, habitudes organiques et psychiques. Sans doute, on reconnaît que l'éducation peut, jusqu'à un certain point, modifier le caractère, que l'éducateur peut discipliner une nature rebelle, susciter en opposition de sentiments et d'instincts brutaux, qui tendent à se faire jour, des passions nobles et désintéressées, mais on ajoute qu'il y a, dans tout caractère donné, un fond en quelque sorte irréductible. M. Ribéry cite ici en exemple l'éducation donnée aux prêtres. « Ce sont des âmes sur lesquelles pèse de tout son poids, depuis l'enfance, la plus forte institution qui fût jamais. Chez aucune espèce sociale n'apparaissent sans doute, aussi distincts, les traits marqués par la profession. Et pourtant, comme en témoignent les figures de prêtre, étudiées par Ferdinand Fabre, l'éminent historien des mœurs cléricales, chacun d'eux n'en conserve pas moins sa physionomie propre. »
Sans doute et le contraire serait étonnant, mais cela prouve, non pas que chacun des prêtres dont le romancier nous dessine, d'après nature, la physionomie complexe, a un caractère naturel donné, thème fondamental imposé par la nature et sur lequel des éducateurs habiles ont brodé des variations, mais seulement, que l'éducation n'intervient pas seule pour former le caractère, ou encore que le premier éducateur, l'expérience, l'apprentissage que chacun de nous fait de la vie, au gré des circonstances et des accidents si nombreux, retentit fortement dans la conscience et nous mar((ue profondément de traits souvent ineffaçables.
Les psychologues ne se préoccupent pas assez, selon nous, de déterminer exactement tous les facteurs qui interviennent dans la formation du caractère. Ils sont nombreux.
La conscience de l'enfant, au moment de la naissance, n'est pas une table rase. 11 a une nature, mais cette nature n'est pas un caractère. La première fois que l'enfant perçoit, dès qu'il distingue, en la localisant, sa perception, il se distingue d'elle, il pose son moi en opposition avec l'objet qu'il a perçu. Il sait qu'il est, il sait qu'il n'est pas cet objet, qu'il connaît en le rapportant à lui, mais il ne sait pas qui il est. Plus tard, quand l'intelligence claire surgira dans sa conscience, quand il sera capable d'analyser ses désirs, ses passions, ses idées, il reconnaîtra que tous ces phénomènes qu'il voit, et que son intelligence contient, et qui font partie intégrante de lui-même, ne sont pas tout son moi. Ces phénomènes sont venus en lui à la suite de sa réaction propre en présence des choses, mais ce lui, qui a réagi et qui est le point de départ de cet être apparent qu'il constate et qu'il reconnaît, ce lui qu'il devrait avouer, s'il le pouvait connaître, pour son moi véritable, quels que soient ses efforts, il ne pourra jamais l'atteindre. Il se dérobe à sa poursuite. L'enfant ne peut donc pas dire qu'il est réellement tel être, puisque, à chaque instant, il se connaît comme différent de ce qu'il était antérieurement, puisqu'il ne connaît que ses changements, qu'il subit pour la plupart.
Gomment pourrait-il dire qu'il a un caractère donné, puisqu'il se voit changer sans cesse, puisque, en admettant qu'il y ait en lui quelque chose qui ne change pas, il ne peut pas connaître ce quelque chose. Il est, il réagit contre les hommes et les choses, ses idées sont ses idées et ses passions ses passions, mais ces idées et ces passions, il ne peut que les constater
après coup, une fois qu'elles sont implantées en lui. Il ne sait ni d'où elles lui viennent, ni pourquoi ce sont ces idées et non pas d'autres qui occupent sa conscience. En d'autres termes, il ne sait jamais par avance comment il réagira en présence des choses. 11 a cependant des traits distinctifs, dira-t-on, que peuvent noter ceux qui l'observent, qu'il pourra noter lui-même dès qu'il sera capable de s'observer. Nous l'accordons et, sans nous demander pour le moment si ces traits ne lui ont pas été transmis par hérédité ou s'ils ne sont pas le résidu d'une vie psychique antérieure et oubliée, nous prétendons que ces traits de caractère ne sont pas un caractère. Nous prétendons en outre qu'il est impossible de prévoir et d'assurer que ces traits se retrouveront nécessairement dans le caractère une fois définitivement constitué, à la constitution duquel ils auront d'ailleurs collaboré. Un caractère, si l'on veut conserver à ce mot sa signification, est un ensemble d'idées, de désirs, de sentiments, de passions harmonisés, formant un tout. C'est faire un contresens, selon nous, que d'appeler caractère les tendances diverses, et qui se contrarient le plus souvent, que le psychologue et le moraliste peuvent étudier chez un enfant. De l'observation de ces tendances, de ces traits, personne ne peut rien déduire pour l'avenir. Ce que ces tendances deviendront on n'en sait rien. Il est possible qu'elles persistent, il est possible qu'elles disparaissent.
Sans doute la commune psychologie s'amuse à prévoir l'avenir d'un enfant d'après les tendances qu'il manifeste, mais la commune psychologie se trompe souvent, ce n'est qu'accidentellement qu'elle rencontre la vérité. On peut observer, chez beaucoup d'enfants, des traits de méchanceté ou de cruauté, on n'a pas le droit d'en conclure qu'ils seront des hommes méchants, ni même qu'ils seront plus méchants que d'autres qui paraissent
dociles et doux. On n'en sait rien, cela dépend de bien des choses, de trop de choses.
La vie est une grande éducatrice. Vivre, c'est subir toutes sortes d'accidents et de modifications, la vie est une adaptation continuelle à des circonstances que nul ne peut prévoir et qui influent sur l'individu, qui laissent en lui des traces. A chaque instant, nous sommes contraints, par la nécessité de vivre, de faire des choses que nous ne voudrions pas faire et qui, une fois que nous les avons faites, s'imposent à nous, nous modifient et, jusqu'à un certain point, nous façonnent. Cette nécessité impérieuse de s'adapter à un milieu, de se soumettre aux circonstances pourra faire de l'enfant emporté, violent, insoumis, un homme rangé, comme on dit, et disposé à l'obéissance. D'autre part, il est des circonstances dans la vie où les sentiments de colère et de vengeance gagnent les plus timides et les plus doux. L'instinct d'imitation est très fort chez l'homme ; on apprend vite à hurler avec les loups.
Peu à peu nous acquérons de l'expérience en faisant des expériences. Ces expériences, quand nous n'obéissons pas à la coutume ou à des règles, qui nous ont été imposées dès l'enfance, et que nous regardons comme d'indiscutables vérités, nous les faisons au hasard, poussés par des désirs, entraînés par des passions à la poursuite d'images belles ou qui du moins ont séduit notre activité. Nous agissons et nous supportons les conséquences de nos actes, exécutés, pourtant, sans que nous fussions capables d'aflirmer que l'acte réalisé était bien celui que nous devions accomplir. Ainsi, tous les jours, chacun de nous est modifié par les hommes et par les choses, par les hommes, soit qu'ils se proposent de nous modifier par rapporta eux-mêmes, par rapport à ce qu'ils croient être leurs avantages personnels, soit qu'ils se proposent de nous modifier dans notre intérêt et
pour notre propre avantage. Ils peuvent nous modifier aussi et ils nous modifient le plus souvent sans le vouloir, ou, indirectement, parce qu'ils se sont proposés de modifier d'autres hommes ou certaines choses. Et les choses à leur tour nous modifient. Elles nous modifient par l'attrait qu'elles exercent sur nous, et, dans d'autres cas, par la crainte qu'elles font naître en nous quand elles nous apparaissent comme un danger. Tous les actes que nous accomplissons, soit après délibération et réflexion, soit poussés par des désirs ou des passions ou pour obéir à la coutume, nous modifient et, pour ainsi dire, nous marquent. Chacun d'eux laisse en nous son empreinte. Nous sommes celui qui a fait et qui, bon gré mal gré, subira les conséquences de son acte, conséquences qu'il est incapable de prévoir.
Et chacune de ces empreintes nouvelles s'applique sur les précédentes. Or, l'objet principal de l'intelligence est d'harmoniser toutes ces empreintes, parce que la conscience ne peut exister pour elle-même qu'à la condition de former un consensus et, jusqu'à un certain point, une harmonie. C'est ainsi que, après avoir agi, et réfléchissant sur notre acte, nous finissons toujours par nous persuader que nous ne pouvions pas agir autrement.
Mais, en réalité, ces empreintes qui sont d'ordre et de nature divers, font de chacun de nous, aux différentes époques de la vie, des êtres très différents. Le jeune homme ne ressemble pas à l'enfant, et l'homme fait ne ressemble pas toujours au jeune homme. Sans doute, on est bien le même puisqu'on se reconnaît, cela veut dire seulement qu'il nous est possible d'atteindre par le souvenir et de relier les uns aux autres tous ces moi divers qui ont été successivement notre moi. Ils peuvent être, ils sont, le plus souvent, très différents entre eux et parfois très différents aussi du moi actuel (|ui les apprécie et qui les juge, et qui est, pourtant, en partie,
la résultante de tous ces moi disparus ou oubliés, en partie, la résultante de causes nouvelles, extérieures qu'elles soient ou intérieures. Ces causes sont parfois si différentes de celles qui ont collaboré à la constitution de nos moi antérieurs, que le moi présent, celui que notre intelligence embrasse et contient, se dresse devant nous en opposition avec tous les moi qui l'ont précédé.
Quel est l'homme qui, regardant en arrière de soi et s'appliquant à ressusciter par le souvenir tous ses moi défunts, — qui ne sont reconnus plusieurs par lui que parce qu'ils sont distincts les uns des autres, — ne reconnaîtra pas en même temps qu'il n'a pas été marqué à sa naissance d'un caractère distinct, puisque, se reconnaissant, il ne se voit pas un et le même à travers toutes les modifications qu'il subit, soit qu'il agisse sur les choses soit qu'il réagisse contre elles. Ces modifications sont tout autant de marques que l'expérience a superposées en lui, de telle sorte que, puisqu'il ne sait pas exactement qui il est alors qu'il s'oppose aux choses, il s'apparaît comme un être changeant etmultiple, cherchant sa voie, se cherchant, jusqu'au moment où, son activité épuisée, les habitudes qui, en lui, résultent de cette activité, le fixent d'une manière définitive. Alors il a vraiment un caractère, il est marqué. Mais ce sont les hommes et les choses qui l'ont marqué. Il est non pas ce qu'il est, mais ce qu'il est devenu, ce qu'on l'a fait.
Il est adapté à son milieu. Quelques souvenirs en nombre limité, des images familières qu'il est habitué à voir et qu'il revoit toujours non pas avec plaisir mais avec la satisfaction de n'être pas troublé dans ses habitudes, constituent sa conscience. Il a l'amour de la tranquillité et de la quiétude, c'est-à-dire plus d'aspirations vers ce qui est nouveau, plus de passions, sauf ces passions mesquines ou ces vices qui se concilient fort
bien avec l'adaptation au milieu et qui parfois en résultent: obséquiosité, hypocrisie, mensonges de politesse, etc., habitudes qu'il a prises, qu'il a cru utile de prendre, de se montrer aux autres non pas tel qu'il est, ou qu'il croit être, mais tel qu'il suppose que les autres aimeraient à le voir. Bien plus, il finit par se juger prudent et sage, il croit, comme on dit, tirer le meilleur parti de \di situation et des circonstances, il ne s'aperçoit pas que ce sont les circonstances qui mènent ses pensées et qui lui dictent ses actes. Ainsi se forment et se fixent les caractères.
Ce n'est pas à dire qu'il n'y a pas entre tous ces adaptés à un même milieu de profondes différences. Ils ont tous été conduits à l'adaptation mais par des chemins différents. Ils ont tous, selon le milieu auquel ils sont adaptés, un caractère commun et qui permet de les distribuer en classes distinctes, mais chacun de ces êtres est né avec des tendances propres qui ne sont pas un caractère, qui même ne se retrouveront peut-être plus dans le caractère une fois constitué, et qui n'en sont pas moins, au début de sa vie mentale, la manière dont il réagit à l'égard des hommes et des choses.
D'une autre part, en dehors de cette discipline commune imposée par un milieu déterminé, par exemple le collège, le séminaire, la caserne, chacun des individus, qui subit cette discipline et qui en reste marqué, a subi, antérieurement, une éducation particulière, parfois très différente de celle qu'il subira dans la suite. L'éducation de l'enfance donnée dans la famille, dont l'influence persiste en nous très longtemps, peut reparaître dans certains cas, même après que notre adaptation au milieu, — au milieu que les hasards et les nécessités de la vie nous ont le plus souvent imposé, — est définitive. Il est des moments dans la vie où nos morts ressuscitent. Pour chaque individu les circonstances diffèrent et les conditions de la vie. Tous peuvent s'adapter au milieu, mais
chacun pourra s'adapter d'une façon particulière, qui sera, non pas sa manière à lui de s'adapter aux choses, puisqu'il ne se connaît pas, puisqu'il compte sur cette adaptation pour se connaître, pour se fixer. Cette adaptation lui sera imposée par les conditions accidentelles, qui accompagnent sa naissance, par sa première éducation, par l'éclosion de ses premiers sentiments et de ses premières passions, etc., etc. Toutes ces marques qui se superposent en lui ne disparaissent pas d'une façon définitive quand le caractère est constitué. On les retrouve encore, les unes très nettement dessinées, les autres efTacées et comme oubliées, mais leur ensemble pourtant, qui n'est jamais le même pour des individus qui se sont adaptés à un même milieu, qui sont par exemple militaires, prêtres ou professeurs, forme ce qu'il y a de particulier et de distinct dans ces caractères que le milieu a modelés et qui ont tant de points de ressemblance entre eux.
De plus, les dispositions naturelles primitives que l'on confond si souvent, à tort selon nous, avec le caractère, et qui n'en sont que le point de départ, quoiqu'elles puissent être modifiées parle milieu, peuvent donner et donnent le plus souvent à chacun des caractères une note particulière et comme des traits distinctifs. Ce sera par exemple une intelligence plus ou moins compréhensive ou plus ou moins lucide, une imagination plus ou moins vive, constructive qu'elle soit ou réceptive, une mémoire plus ou moins facile ou rebelle, une propension plus ou moins grande à subir l'attrait des images et à agir avec précipitation.
Le caractère n'existe qu'à partir du moment où il est définitivement fixé. Son empreinte se dessine nettement dans l'homme aussitôt que l'expérience, c'est-à-dire les accidents de la vie, les nécessités, les circonstances l'ont fixé d'une certaine manière, dans un milieu, alors
que toutes ses tendances primitives, qui parfois le tirent et l'entraînent en sens divers, ont été corrigées par la nécessité reconnue d'obéir à une règle, qui est la coutume, la coutume régnante dans le milieu où l'on vit. 11 apparaît nettement aussitôt que les activités diverses et désordonnées : désirs, sentiments et passions ont été remplacées par des habitudes harmonisées entre elles et cohérentes, formant un tout.
C'est ce tout qui est le caractère, la marque qui nous désigne. Or cette marque est très complexe, toujours formée de traits d'ordre divers que la nécessité de vivre a conciliés les uns avec les autres, a harmonisés, a adaptés de telle sorte que l'harmonie, qu'ils semblent présenter, n'est qu'apparente et factice. Et, en effet, les jours où, faisant un retour en arrière nous, nous souvenons de ce que nous aurions voulu faire, de ce que nous aurions voulu être, si nous comparons ce que la vie a fait de nous, ce qu'ont fait de nous les hommes et les choses, à l'idéal que nous avions pris de nousmême à cette époque où notre imagination dressait, dans l'avenir, la statue que nous nous proposions de sculpter, nous reconnaissons alors que nous ne sommes pas nous-même mais un produit des hommes et des choses. Et nous reconnaissons encore que nous ne sommes que pour peu de chose dans la fabrication de cet être que nous sommes devenus et que nous prenons pour notre être véritable. L'autre, celui que nous aurions voulu réaliser, que nous n'avons pas su, que peut-être nous n'avons pas pu réaliser, ne nous apparaît plus que comme un fantôme de nous-même et nous nous disons : Cet être dont nous avions rêvé la réalisation ne devait pas être puisqu'il n'a pas été.
L'analyse nous conduit à conclure que la plupart des hommes sont des amorphes. Ils ne naissent pas avec
un caractère tout fait ; ils seront modelés par le milieu où ils vivent, et si chacun d'eux est tout de même marqué d'une empreinte particulière, c'est que, chacun d'eux, tout en subissant les modes, les préjugés, les coutumes, l'éducation du milieu où il vit, a eu cependant son expérience propre, c'est-à-dire des rencontres, des accidents, des chances heureuses ou fâcheuses, des passions aussi par lesquels, en tant qu'il a été plus ou moins profondément modifié par eux, il se distingue des autres hommes, quoique, de même que les autres, il ne soit à vrai dire qu'un produit du milieu.
Ainsi, le caractère résulte en dernière analyse de la réaction primitive du moi en présence des choses. Mais, parce que ce moi au moment où il réagit, ne se connaît pas, et que, c'est pour se connaître, pour se chercher, qu'il réagit, il arrive le plus souvent, et comment le contraire serait-il possible ? que cette connaissance, qu'il a prise des choses, cette vision, s'impose à lui et le forme et le modèle, jusqu'au moment où, et simplement parce qu'il est plus aisé d'agir ainsi qu'on a une première fois agi que d'agir autrement, il ne se demande plus si cette connaissance, qu'il a prise des hommes et des choses, est la vérité et non pas une trompeuse apparence, si, par conséquent, l'acte qu'il accomplit est bien celui qu'il devait accomplir. Il se sent continuellement poussé et entraîné à répéter ce qu'il entend dire, à faire ce qu'il voit faire. Et il se fixe dans le milieu où il est contraint de vivre.
Mais ce n'est pas sans révolte que l'on accepte ainsi d'être vaincu par les choses. Il n'est pas un seul homme, même parmi ceux dont la volonté a le moins de hardiesse, qui n'ait, à un moment de sa vie, fait le rêve de maîtriser et de dompter, le plus souvent pour son avantage personnel, quelquefois au nom d'un idéal qu'il prend pour la vérité et qu'il oppose au mensonge
des choses, les hommes et les choses au milieu desquels il vit. Et tous ne sont pas des vaincus dans ce combat de la vie, quelquefois pour la vie. Quelques hommes s'imposent à leur milieu, le maîtrisent, le dirigent. On ne doit pas dire de ceux-là qu'ils ont un caractère, mais qu'ils se font leur caractère. Ils sont des caractères.
L'homme qui a un caractère, qui est devenu ce que l'ont fait les hommes et les choses, n'est pas stable, à vrai dire, puisqu'il n'est stable que dans la mesure où le sont les préjugés, les modes et la coutume. Il n'est fixé que par ses habitudes; il flotte souvent au gré des circonstances et des événements. Il change parfois, quand les modes changent, sans s'apercevoir qu'il change. L'homme, qui est un caractère, domine les événements et se propose toujours de les détourner de leurs fins pour les faire servir à ses fins propres. L'homme, que les choses ont modelé, finit par vouloir, après quelques moments de révolte, ce que semblent vouloir les choses, il se résigne. Celui qui est un caractère ne se résigne jamais. Sa lutte est de tous les instants. Toutes ses énergies sont bandées vers la fin qu'il s'est proposé de réaliser. L'autre finit toujours par abdiquer sa volonté, se disant peut-être que toute intervention de sa part est inutile et vaine puisque, chaque fois qu'il a essayé d'intervenir, il a été vaincu dans ce combat inégal, celui qui est un caractère est toujours en état de résistance contre les hommes et les choses ennemis. Il ne se décourage jamais, il est toujours prêt pour la lutte. Il va de l'avant comme si sa volonté était poussée par une force qui la domine et qui l'oblige à faire tout ce qu'il fait.
Mais, cet homme, qui a la conviction bien arrêtée qu'il est son propre maître, c'est-à-dire qu'il fait, malgré les hommes et les choses, ce qu'il a décidé
de faire, se pose-t-il la question de savoir s'il est libre,' c'est-à-dire, si, faisant ce qu'il veut faire, il fait aussi] ce qu'il doit faire ? Il sera, ou il ne sera pas, aidé par la chance, il est possible qu'il le soit pendant un temps et que, dans la suite, les événements tournent contre lui et l'oppriment, mais sa volonté, elle, ne faiblira jamais. Il sait où il va, il tend à son but avec la raideur et la fixité d'une loi naturelle. Il veut et il sait qu'il veut, mais, s'il peut croire qu'il est libre, et il le croit le plus souvent, même quand il se regarde comme un de ces êtres providentiels spécialement désignés par Dieu pour jouer sur la terre un rôle déterminé, en réalité, il n'est pas libre, il n'a pas le droit de croire qu'il l'est. En effet, il a mis son intelligence et sa volonté au service de la passion qui le pousse et qui l'excite à agir. Ses pensées et ses actes ont l'apparence des pensées et des actes libres mais ne sont pas libres. Sans doute il est son maître en un sens, il s'oppose de toute son énergie à toutes les tendances, d'où qu'elles viennent, du dehors ou du dedans, à toutes les impulsions étrangères qui pourraient l'éloigner du but à atteindre : l'expérience qu'il a de la vie lui a enseigné à plier sa volonté. Elle est éduquée, dressée. Pourtant il n'est pas libre, parce qu'il ne s'est jamais demandé si la fin qu'il veut réaliser est celle qu'il devrait réaliser.
Il aime ardemment cette fin qu'il entrevoit comme le bien le plus désirable auquel il puisse prétendre et il y tend violemment. C'est une passion qui domine sa volonté et qui la meut. Toutes ses pensées, tous ses sentiments, tous ses actes sont frappés au coin de cette passion. Et c'est bien parce qu'il est dominé par une passion particulière, quelle qu'elle soit, c'est parce que celte passion emploie à son service l'intelligence et la volonté, que jamais, alors même que les événements tournent contre lui et semblent lui
donner tort, le doute ne traversera un seul instant sa pensée. Il ne se demande pas s'il doit vouloir ce qu'il veut. 11 ne distingue pas en lui le devoir de la volonté, de la volonté qu'une passion domine, passion à laquelle l'intelligence donne la certitude, et la volonté, sa fermeté et sa constance : il est certain de ne pas se tromper. C'est pour cette raison qu'il ne peut pas croire qu'il est libre, s'il se rend compte du sens de cette proposition : être libre. 11 est sans doute l'auteur de son caractère, il se fait ce qu'il a, après délibération et réflexion, décidé de se faire, mais, s'il lutte contre les choses, ce n'est pas pour être lui-même et pour s'opposer aux choses. C'est pour se faire selon une chose déterminée, qui lui apparaît comme un bien, et qu'il aime et qu'il veut conquérir, c'est pour cela qu'il écarte résolument toutes les autres choses et qu'il résiste aux hommes, au besoin par la violence, qui seraient un obstacle à la réalisation de cette fin qu'il regarde comme sa fin véritable. C'est surtout pour les hommes qui sont des caractères, qui ne doutent jamais ni d'eux-mêmes, ni du droit, qu'ils s'arrogent, d'employer comme des moyens les hommes et les choses, que les moyens ne comptent pas et qu'ils sont toujours justifiés à leurs yeux par la fin où ils tendent.
La plupart des hommes, et qui ont un caractère, c'est-à-dire qui portent la marque que les hommes et les choses leur ont imprimée, ont en outre quelques traits de caractères distincts, par lesquels surtout on les distingue des autres hommes. Ces traits que l'expérience finit par harmoniser ne sont pas naturellement en harmonie. Il n'en est pas de même quand il s'agit de ces hommes qui sont des caractères, qui font dire quand on les rencontre qu'on est en présence de quelqu'un. Ceux-là veulent fermement, d'autant plus fermement qu'ils sont excités à vouloir, par une passion domi-
nante. Ces caractères nettement tranchés peuvent aisément se classer. Chacune des grandes passions qui se peuvent implanter dans la conscience humaine et diriger vers un but déterminé toutes ses énergies donneront naissance à tout autant de caractères : l'amour, l'orgueil, l'avarice, l'hypocrisie, le fanatisme, la pitié, l'abnégation. Les dramaturges et les moralistes de tous les temps ne s'y sont pas trompés. Quand ils nous ont dépeint des caractères, ils nous ont décrit les grandes passions.
L'intellectuel lui-même, celui qui emploie toute son énergie à comprendre comment et pourquoi ce qui est est, comment et poiu^quoi ce qui n'est pas n'est pas, est, à sa manière, un passionné. Toutes ses pensées sont excitées et tous ses actes par cet amor intellecHialis dont parle Spinosa, il ne met pas en doute la possibilité, pour son intelligence, éclairée par une méthode qui dérive elle-même de son intelligence, de résoudre toutes les difficultés, de trouver le mot de toutes les énigmes. 11 veut comprendre et il comprend, il veut savoir et il sait, il dogmatise, il est certain. Et ce n'est pas son intelligence qui dogmatise. Livrée à ses propres forces, elle ne manquerait pas de se rendre compte de l'impuissance où elle est de résoudre tous les problèmes, c'est sa passion de comprendre et de savoir, qui, selon la profonde formule de Pascal, plie la machine et lui fait prendre pour des vérités démontrées ses propres croyances. Il dogmatise à la façon de tous les grands passionnés qui ont mis au service de la passion, qui les domine et qui les conduit, toutes les ressources de leur intelligence et de leur volonté. C'est pour cette raison qu'il sait ce qu'il veut et qu'il le veut fermement.
Il ne faudrait pas cependant aller jusqu'à soutenir qu'une passion particulière et dominante suffît à consti-
tuer un caractère. Dans le plus grand nombre des cas, dire de quelqu'un qu'il est amoureux, ou hypocrite, ou avare, ou fanatique, n'est pas une manière suffisante de désigner son caractère. Il n'y a pas de caractères généraux, il n'y a que des types individuels toujours très complexes. Par exemple, et pour prendre le cas de l'avarice, il est incontestable que l'avare de l'Aululaire, n'est pas exactement le même que l'Harpagon de Molière qui n'est pas lui-même identique au père Grandet de Balzac. Un avare peut être intelligent ou ne l'être pas, et il est évident que l'intelligence qu'il mettra au service de son avarice pourra donner à son avarice un aspect particulier. L'avare pourra être amoureux ou vaniteux, il n'est même pas nécessaire qu'il soit hypocrite ou méchant, mais, s'il est véritablement avare, c'est-à-dire, si la passion d'amasser, non pas pour jouir de ses biens, mais uniquement pour se satisfaire par cette idée qu'il pourrait en jouir et qu'il pourrait en jouir d'autant plus que ses trésors seront plus considérables, nous nous trouvons bien ici en présence d'une marque qui le désigne, la môme qui désignera tous les avares de tous les temps, qui, si différents qu'ils soient entre eux, et ces différences peuvent être très considérables, auront du moins cette ressemblance essentielle et qui les caractérise tous, à savoir qu'ils subordonnent, à cette passion de toujours amasser pour le plaisir d'amasser, tout le reste.
Tout ce reste existe sans doute, Harpagon sera amoureux, pourquoi pas, si ça ne lui coûte rien et si ça lui rapporte, mais il n'hésite plus dès qu'il a à choisir entre la femme et la cassette. L'avare pourra môme dans certains cas prendre l'apparence du prodigue, si c'est pour lui un moyen plus sûr d'augmenter son trésor; mais,s'ilestessentiellement avare, toutes ses autres qualités, tous ses autres défauts sont au service Prat. — Caractère. 20
de son avarice. Il y a sans doute autant de façons d'être avare qu'il y a d'avares, mais, dans un caractère d'avare nettement tranché, toutes les forces mentales convergent vers cette fin : la joie d'amasser. Quelle que soit la passion maîtresse que l'on examine, et qui informe un caractère, on aboutira toujours à la même conclusion : subordination de l'intelligence, de la volonté, et des autres passions qui peuvent exister en même temps dans la conscience, à une passion qui domine la conscience tout entière et la dirige vers une fin prédéterminée.
11 ne suffit donc pas de devenir ce que l'on a décidé d'être pour avoir le droit de se croire libre. La volonté au service d'une passion même réfléchie n'est pas la volonté libre. Une passion c'est un amour qui nous pousse à conquérir im objet extérieur et qui nous apparaît comme un bien, ou une haine qui nous excite à combattre ou à fuir ce qui nous apparaît comme un danger ou comme un mal. Or, par le seul fait que nous ne pouvons pas savoir, de science certaine, si ce qui nous apparaît comme un bien et qui sollicite nos désirs est réellement un bien; comme nous ignorons encore si ce qui nous apparaît comme un danger, ou comme un mal, est un danger ou un mal véritable ; comme, pour déterminer la valeur des biens et des maux nous n'avons pas d'autre guide que nous-même, il nous est de toute impossibilité, même si nous croyons avoir fait la conquête du bien que nous convoitions, de penser que nous nous sommes faits tels f[ue nous devions nous faire cl que nous avons été l'ouvrier de nous-mêmes. Nous sommes un caractère, la passion souveraine à laquelle se sont spontanément subordonnées toutes les énergies de la conscience nous a marqué de son sceau. C'est du point de vue de cette passion que nous voyons les hommes et les choses et que nous les jugeons. El
nous n'avons qu'un but c'est de la satisfaire malgré tout, malgré tous, parce que nous avons cette conviction qu'il faut la satisfaire. Et c'est là un déterminisme, qui peut d'autant moins être contesté qu'il est notre œuvre.
Ce déterminisme en effet peut fort bien se concilier avec l'existence possible du libre arbitre. Si l'homme est libre il peut user de sa liberté pour annihiler sa liberté. Et n'est-ce pas ce qui arrive, dans l'hypothèse de sa liberté, quand l'homme a décidé que cet objet qu'il poursuit est un bien véritable et qu'il poursuit sa fin véritable en le poursuivant ? Il peut se faire qu'il ait librement décidé, c'est-à-dire après délibération et réflexion, que cette apparence extérieure qui sollicitait son désir était un bien véritable. Il n'était pas nécessaire en effet qu'il la jugeât comme un bien, il aurait pu la juger comme étant sans valeur pour lui, il aurait même pu la juger comme un mal. De cela, alors qu'il s'analyse, il peut se rendre compte, il peut, par conséquent, être convaincu que c'est librement qu'il a décidé qu'il se trouvait en présence d'un bien et non pas d'un mal. Mais, son erreur commence à partir du moment où, aveuglé par sa passion, il est, non plus celui qui croit, non plus celui qui a la conviction profonde que c'est un bien qui se dresse devant lui et dont il doit faire la conquête, mais celui qui est certain de ne pas se tromper. Il est absolument certain de suivre la voie qu'il devait suivre par le seul fait qu'il veut la suivre. 11 est déterminé par sa certitude (jui lui vient de sa passion. Et c'est pourquoi il n'est pas lui-même, mais le produit de sa passion, qui est sa passion sans doute et qui fait partie de sa nature, mais non pas de sa nature seule, de sa nature sollicitée par une apparence extérieure qui l'attire, cpii la séduit, qui la modifie, qui la façonne à ce point, que c'est non plus à travers lui-même, mais à travers celte
apparence, qu'il a incorporée en lui, qu'il comprend, qu'il juge et qu'il agit. Le caractère, même le caractère voulu et dont on est l'auteur, n'est pas la personne.
Il n'est possible d'être l'ouvrier de soi-même qu'à la condition de se faire en opposition avec les choses, d'après un concept existant en nous, rien qu'en nous, tiré de notre propre fond auquel tous nos jugements sont subordonnés, que nous portons sur les hommes et sur les choses. Et ce concept, s'il est vrai que de tels concepts peuvent exister, et nous aurons à le démontrer, est le concept que nous pouvons prendre de nousmême. Il est, non pas le concept de ce que nous sommes, ni même de ce que nous pouvons être, mais de ce que nous pouvons et devons être, le concept de l'être que nous pouvons créer, que nous devons faire.
On peut se demander, il est vrai, si l'homme qui défait son caractère pour faire sa personne, qui juge des hommes et des choses, non pas seulement d'après ses désirs et ses passions qui le trompent, non pas du point de vue de son intelligence qui est faillible, mais d'un point de vue supérieur à cette expérience qui ne représente que la réalité et non pas la vérité, du point de vue de ce qu'il devrait être, de ce qu'il devrait faire, on peut se demander si les pensées de cet homme et ses actes ne seraient pas eux-mêmes déterminés par ce concept qu'il a pris de ce qui doit être, comme le sont, par sa passion, les pensées et les actes de celui qui, entraîné par elle, juge des hommes et des choses du point de vue de cette passion, en les subordonnant, en se subordonnant lui-même à l'idée d'un bien qu'il convoite et qu'il veut conquérir. A la place d'un déterminisme de la passion, nous aurions ainsi un déterminisme moral, mais ce serait toujours un déterminisme. On pourrait sans doute encore distinguer le déterminisme de la passion du déterminisme moral, en ce sens
que le premier nous serait imposé du dehors et le second du dedans, mais le déterminisme moral serait un déterminisme, s'il est vrai qu'en agissant selon le concept que nous prenons en nous de ce qui doit être, nous sommes convaincus que nous pourrons faire de nous l'être qui doit être. C'est là affirmer nécessairement la liberté, en d'autres termes, d'après notre analyse de la liberté, c'est nier la liberté.
Cette difficulté se dénoue aisément dès qu'on a compris la véritable nature de la liberté humaine. L'homme qui affirme rationnellement sa liberté, l'affirme librement ; il ne peut donc que croire qu'il est libre. S'il a cette conviction que, en agissaut selon le concept de la vérité, qu'il a découvert dans sa conscience et qu'il oppose à l'expérience qu'il a prise des choses, il agit librement, il en résultera qu'il n'est pas certain de ne pas se tromper en.jugeant hommes et choses du point de vue de ce concept. Il prend seulement la ferme décision de se faire lui-même selon ce qu'il croit être la vérité.
Alors qu'il affirme que la vérité existe, la vérité qu'il oppose à la réalité, il sait qu'il peut se tromper, il n'est pas sur, quelle que soit sa conviction, de ne pas se tromper. Cette affirmation n'est qu'une croyance, qu'un acte de foi, si l'on veut. Il comprend nettement ce que devrait être la vérité, et c'est pour cela qu'il se décide, selon ses forces, à préparer son règne dans le monde. Mais, par le seul fait qu'il conçoit ce qu'elle est et qu'elle devrait exister, il n'en résulte pas qu'elle existera un jour, c'est-à-dire qu'il est nécesfe'aire qu'elle existe. Elle n'existe pas en fait, il conçoit seulement ([u'elle [jouirait être, il voudrait qu'elle fût. Elle est en lui, et c'est du dedans qu'il voudrait la projeter au dehors. Elle lui apparaît comme quelque chose qui pourrait être, qui devrait être, ce ■ n'est pas à dire qu'elle doive être nécessairement.
Et comment pourrait-on soutenir, en raisonnant du point de vue de la liljerté, qu'il nous, est nécessaire d'agir selon le concept de la vérité? S'il est vrai que nous sommes libres, il dépend de nous de réaliser la vérité que nous concevons, dans la mesure de nos forces, mais, s'il est vrai que nous sommes libres, nous ne pouvons pas être certains d'être libres, nous ne pouvons que croire que nous le sommes, nous ne pouvons, par conséquent, que croire que nous agissons selon la vérité. Et nous ignorons à la fois, cela résulte même de la croyance à la liberté, ou plutôt nous ne savons pas de science certaine si, en agissant selon le concept que nous avons de la vérité, nous agissons librement, puisque nous ne sommes pas certains d'être libres. Et encore, parce que nous croyons être libres et que, en ce cas, c'est librement que nous décidons que la vérité est Ja vérité, nous ne pouvons pas savoir si la vérité, que nous concevons clairement et qui n'existe pas encore, sera réelle un jour. Nous pouvons croire qu'elle pourra exister, nous pouvons penser qu'elle devrait exister, nous ne savons pas si elle existera.
Comment pourrions-nous le savoir ? Son existence est suspendue à la réalité de notre liberté et nous ne pouvons croire qus nous sommes libres qu'à la condition de ne pas savoir que nous le sommes. Si nous sommes libres, il nous est possible, dans la mesure de nos forces, de réaliser la vérité, notre vérité. jNIais il nous est possible aussi de ne pas la réaliser. La vérité ne peut être que si nous voulons qu'elle soit, or, il n'est pas nécessaire que nous le voulions, il n'est donc pas nécessaire qu'elle existe, et il n'est pas nécessaire non plus qu'elle soit la vérité pour les autres.
C'est donc, dans l'hypothèse de la liberté, par un jugement libre que nous affirmons notre vérité et c'est encore, par un jugement libre, que nous affirmons que,
pour être ce que nous devons être, c'est selon le concept de notre propre vérité, que nous devons nous faire.
Et c'est pour cette raison qu'il y a du mérite pour nous à vouloir réaliser notre personne. Nous ne pouvons l'opposer aux choses, dans sa beauté que nous concevons, qu'après avoir parié en sa faveur. Il n'est pas nécessaire que nous parions, il n'est pas nécessaire davantage que, après avoir parié, nous gagnions notre pari. Nous pouvons même le perdre, nous pouvons le perdre même dans le cas où nous ne nous tromperions pas en décidant que c'est tel être qu'il nous faut devenir pour réaliser l'être que nous devons être. 11 n'est pas sur en effet que nous puissions atteindre notre fin, môme si nous avons su la découvrir. Il ne dépend pas uniquement de nous de la réaliser, mais encore des autres hommes qui, libres comme nous, peuvent faire de leur liberté un usage autre que celui que nous avons décidé d'en faire. Ils peuvent même user de leur liberté pour annihiler leur liberté, ou la nôtre.
Mais, parce que nous voulons être nous-même et les ouvriers de nous-mêmes, nous pensons et nous avons le droit de penser que la fin véritable, que nous devons poursuivre, c'est de réaliser, en opposition avec les choses, cet être que notre imagination, prenant la raison pour guide, nous permet d'entrevoir comme notre être véritable. Nous savons en effet, l'expéi^ience nous le démontre tous les jours, que, si nous ne résistons pas à l'invasion des choses en nous, elles nous marqueront de leur empreinte ; et nous ne serons plus que le produit du milieu où nous vivons. Pour toutes ces raisons nous nous décidons, librement, à courir le risque de nous tromper, en sachant que nous le courons. Les actes subordonnés au concept que nous avons pris de la vérité sont nos actes vrais.
C'est parce que, librement et raisonnablement, nous avons jugé qu'ils sont selon cette vérité supérieure à l'expérience, la vérité qui devrait être, que nous avons à la fois le droit de croire que nos jugements et nos actes ne sont pas nécessaires et d'espérer pourtant qu'ils sont vrais, vrais d'une vérité idéale, de la vérité qui devrait être.
L'homme ne peut se croire libre, il ne peut vouloh% à proprement parler, qu'à la condition de pouvoir vouloir ne pas. Libre, il veut ne pas, parce qu'il ignore, tant qu'il ignore comment il devrait vouloir. C'est parce qu'il est une nolonté, parce qu'il constate en lui le pouvoir de suspendre son jugement, qu'il a le droit d'affirmer d'une part, l'existence de possibles ambigus, et, d'autre part, le droit de penser qu'il pourrait, s'il lui était possible de se donner un idéal, se faire selon cet idéal, idéal qui ne peut lui venir de la réalité des choses puisqu'il l'oppose à cette réalité.
La question est de savoir si nous pouvons concevoir les choses et nous-mêmes, autrement qu'elles ne sont, autrement que nous ne sommes. De tels concepts seraient supérieurs à l'expérience, et indépendants d'elle tandis que l'expérience pourrait leur être soumise. De tels concepts, s'ils existaient, seraient à vrai dire l'essence même de notre être et nous serions en droit de conclure que, si nous vivions la vie normale, tous nos désirs, tous nos sentiments, toutes nos pensées, tous nos actes devraient leur être subordonnés. Et notre caractère, produit des choses, disparaîtrait alors pour faire place à la personne œuvre de la liberté soumise à la raison.