I.A CONXAISSAXCK T)E SOI
propre même du génie philosophique, c'est d'avoir, à trop bon compte, satisfait leur curiosité. Leur tort n'est pas d'avoir cherché l'Absolu, mais d'imaginer l'avoir trouvé. Ils ont trouvé un mot mais non pas la chose qu'ils cherchaient. Et ce mot n'est rien, c'est la chimsera bombinans in vacuo.
Mais comment l'intelligence humaine peut-elle enfanter de telles chimères ? Le procédé est assez simple et bien connu. On raisonne, par exemple, de la manière suivante : Il est vrai que nous ne connaissons les choses qu'en les rapportant les unes aux autres, il est vrai que nous ne nous connaissons nous-mêmes, qu'en nous rapportant aux choses, ou encore qu'en nous rapportant à nous-mêmes. Mais, c'est là dire que nous ne nous connaissons que successivement, et encore, que nous nous connaissons toujours différents de nous, puisque nous ne pouvons comparer le moi que nous étions au moi que nous sommes, que si les deux moi sont différents l'un de l'autre. Et, le plus souvent, on peut noter entre les deux moi de très grandes différences. Si donc le moi ne se connaît que comme étant toujours différent de lui-même, ce sont les modifications du moi que nous connaissons, mais non pas le moi. En tant qu'il est lui, il doit rester toujours identique à luimême. C'est ainsi que l'esprit, brisant les bornes qui lui sont imposées par la logique et par l'expérience, satisfait sa curiosité de connaître en affirmant qu'il existe, au delà de ce qui paraît, autre chose qui est caché sous les phénomènes, ((ui produit ces phénomènes, qui les soutient. Cette chose c'est le moi substance, qu'il faut distinguer de ce moi mouvant que nous pouvons, grâce à la mémoire, suivre dans son évolution, et {|ui nous apparaît à chaque instant différent de luimême. Le moi que nous connaissons xxest pas à proprement parler, il devient ; mais ce devenir du moi ne
se peut expliquer que si l'on admet que le moi existe en lui-même et pour lui-même, en dehors ou au delà de toutes ces modifications que notre propre expérience nous permet de constater. Il faut bien qu'il soit la pensée qui pense avant d'être un ensemble de pensées.
Si le moi n'était qu'un ensemble de pensées liées les unes aux autres par des rapports de ressemblance ou de difFérence, mais dont il ne serait pas possible de déterminer la cause première, il faudrait avouer que ces pensées sont pensées sans qu'il existe quelque chose ou quelqu'un qui les pense. Or ce quelque chose ou ce quelqu'un c'est le moi réel, distinct des pensées qu'il pense, mais qui ne peut pas se penser lui-même. Et c'est là la raison pour laquelle il ne peut se connaître. C'est parce qu'il est ce qui connaît, qu'il est aussi ce qui ne se connaît pas. S'il pouvait se connaître, il prendrait de lui une connaissance adéquate, il se verrait tel qu'il est, en soi, et dès lors il ne pourrait plus ni changer, ni devenir. Il ne serait plus un moi vivant qui se développe, soit qu'il modifie les choses en présence desquelles il se meut, soit qu'il subisse de leur part des modifications.
Mais, de quelle utilité peut bien nous être cette curieuse logomachie ? Elle nous apprend que, si nous sommes autre chose que ce que nous nous voyons être, cette autre chose reste pour nous inaccessible. On nous affirme que nous ne pouvons penser qu'à la condition d'être, antérieurement à ces pensées, que nous constatons en nous et que nous pouvons constater, la Pensée grâce à laquelle nous pouvons penser. Mais c'est là ne rien affirmer. Nous ne savons toujours rien de plus que ceci, que nous sommes des êtres capables de penser puisque nous pensons, et cela nous le savons parce que nous pouvons constater nos pensées, les suivre dans leurs effets, mais non pas, parce que nous
pouvons remonter à leur cause première. On me dit que cette cause existe et qu'elle est la Pensée, que m'importe ? puisqu'on s'avoue impuissant à déterminer la nature de cette Pensée. On dit qu'elle est ce par quoi je pense, mais ce n'est là qu'une gratuite aflirmation.
Une pensée quelconque, portant sur un objet quelconque ou sur moi-môme, je puis la connaître, c'est-àdire la distinguer d'autres pensées ou la comparer à d'autres. Quand je dis, par exemple : tous les hommes sont mortels, je trouve un sens à cette proposition. Il se peut que je ne l'entende pas, comme d'autres l'entendent, il se peut même que je l'entende mal, mais du moins elle a un sens pour moi, je la connais, et je me connais aussi dans la mesure oîi je la connais ; je suis, au moment où je la pense, celui qui pense cette pensée, et ma nature mentale n'est pas, en dernière analyse, autre chose que l'ensemble des pensées que je pense, ou que j'ai pensées puisque je puis, par la mémoire, rattacher le présent au passé. Elle est encore, sans contredit, Pensemble des désirs que je désire ou que j'ai désirés, l'ensemble des sentiments que j'éprouve ou que j'ai éprouvés, l'ensemble des passions qui m'affectent ou qui m'ont affecté, l'ensemble de mes volitions qui passent à l'acte ou qui y sontpassées. On peut enfin ajouter que je puis me connaître par avance, prévoir quelles seraient mes pensées ou mes désirs, ou mes sentiments, ou mes passions, ou mes actes, dans telles circonstances données, à propos de telles personnes ou de tels objets. C'est là tout ce que je puis constater de moi, c'est là par conséquent tout ce que je puis connaître. Je sais que c'est moi qui pense, ou qui désire, ou qui éprouve tel sentiment, ou qui suis affecté de telle passion, je sais encore que c'est moi qui raisonne et qui veux et que c'est moi qui agis, mais ce qu'est ce moi distinct de la pensée qu'il pense, ou du désir (ju'il
désire, ou du sentiment qu'il éprouve, ou de la passion qui l'afFecte, ou de la volition qu'il veut, ou de l'acte qu'il agit, cela je l'ignore. Et on ne m'apprend rien en m'affirmant que ce moi est une substance capable de penser, de désirer, de sentir, de pàtir et d'agir.
Nous ne connaissons que nos états de conscience, nous ne pouvons pas connaître autre chose. Il se peut qu'il existe autre chose au delà de notre expérience, mais cette autre chose nous reste inaccessible. Nous ne pourrons jamais pénétrer jusqu'à l'âme de notre àme. Dès lors pourquoi en parler ? pourquoi balancer dans le vide métaphysique ces chimères que notre imagination a souillées ? Incapables de sortir des limites imposées à notre intelligence, nous voulons quand même dépasser les bornes de la science et de la connaissance, nous ne nous contentons pas de constater que nous connaissons et comment nous connaissons, nous voudrions pouvoir dire quelle est, dans ce moi que nous connaissons, imparfaitement d'ailleurs et incomplètement toujours, la nature propre de cet autre moi que nous devons bien situer au delà de toute expérience puisqu'il est le point de départ de toute expérience. Or, ce moi, ce sujet, nous n'en pouvons rien dire puisqu'il est inconnaissable, puisqu'il, est au delà des bornes du connaître et qu'il faudrait, pour qu'il put être connu par nous, nous élever, pour ainsi parler, au-dessus de nous-mêmes. Et c'est là une absurdité.
Mais, ne pouvant le connaître, il nous plaît de l'imaginer. Il nous plaît aussi d'imaginer que nous le connaissons quand nous avons donné à son sujet une définition verbale que jamais nous ne pourrons contrôler, quand nous avons déduit, laborieasement, naïvement aussi, les états divers de notre pensée, et, les unes après les autres les fonctions de notre conscience, dé cette Pensée qui fait que nous pensons, sans que
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nous puissions rien affirmer de sa nature propre, sinon qu'elle est absolue et en soi. Et cela équivaut à affirmer
rque nous ne savons pas, que nous ne pourrons jamais savoir ce qu'elle est. C'est l'abîme où notre pensée risque de se perdre. Rétive devant les lois que lui veut imposer l'intelligence, voulant savoir malgré la science fc et connaître au delà de toute connaissance possible, la folle du logis s'amuse à faire la folle, elle crée des mots qu'elle prend pour des réalités et qu'elle présente pour p. des réalités, c'est-à-dire que, par un nouveau tour de ^ folie, elle fait, de la raison et des lois de la raison, sa servante !
Puis, donc, que nous ne connaissons que des phénomènes et des lois de phénomènes, puisque nous ne nous connaissons nous-méme que comme un ensemble de phénomènes mentaux soumis à des lois, sans nous perdre plus longtemps à la poursuite de ces chimères que notre fantaisie peut forger, il sera prudent de nous contenter de poser les bornes de la connaissance, et de dire dans (juelle mesure nous pouvons connaître et nous connaître.
§ III. — Le moi intellectuel. — La science des