‹ Le caractère empirique et la personneChapitre 31 sur 33 · La nouvelle Monadolocjie , p. 26G · texte numérisé non relu

La nouvelle Monadolocjie , p. 26G

poser, par raclion de sa nolonté libre, à la réalité, l'être raisonnable doit penser qu'il est possible que la vérité, la beauté et la justice, qui sont ce qui doit être, ne soient pas. Il veut sans doute réaliser son idéal dès qu'il Ta conçu, il doit même vouloir le réaliser, mais il ne dépend pas de lui seul de le réaliser. Sa volonté, dès qu'elle se propose de passer à l'acte, vient se buter à la volonté des autres hommes, (pii sont libres, et qui peuvent n'être pas raisonnables, et qui, en fait, ne sont pas raisonnables. Il suit de là qu'un acte accompli selon la justice, dicté par l'impératif catégorique et qui, dans une société d'êtres qui se proposeraient tous d'agir selon la justice, serait l'acte qui doit être accompli, peut devenir, parce qu'il est accompli dans la société empirique, dont les membres ne vivent pas selon la justice, la cause des plus grands maux. De même, on pourrait imaginer un concours de circonstances dans lesquelles, pour une société empirique donnée, des actes, "injustes en eux-mêmes, et accomplis par l'agent sans aucune préoccupation de justice, pourraient être, pour cette société, la cause d'un grand bien.

On peut donc conclure que les maximes de la raison, telles que la raison nous les présente, n'ont de valeur que par rapporta une société idéale et sont sans valeur par rapport à une société donnée, réelle. Il y a donc encore une fois une opposition entre le fait et le droit, entre ce qui est et ce qui doit être.

Cette antinomie cependant est-elle radicale? Est-il impossible à l'homme raisonnable de faire, sinon tout son devoir, d'accomplir, du moins, certains de ses devoirs ? Et dans ce cas quels sont ces devoirs? Que doit-il faire, que peut-il faire, pour faire et pour se faire, pour lutter contre la mauvaise volonté des autres et contre sa volonté qu'il sait méchante ou vicieuse, contre ses désirs, ses passions, ses préjugés. Notre monde

serait-il cet enfer que le Dante a décrit, en lequel toute espérance nous serait interdite? Il nous faudrait obéir aux commandements de la raison et il nous serait impossible, absolument impossible, de penser, d'aimer, d'agir raisonnablement, de nous efforcer vers cet idéal qui nous représente la vérité pourtant et la justice!

Dans ses Defmiers Entretiens, Charles Renouvier, sur le point de mourir, a mis admirablement en lumière ce conflit qui existe entre le devoir que la raison nous commande d'accomplir et les exigences de la vie réelle qui nous empêchent d'accomplir notre devoir : et pourtant il aflirmait hautement qu'on n'avait pas le droit d'interdire l'espérance à la raison et au cœur de l'homme. Nous donnerons ces belles et profondes et éloquentes paroles du philosophe mourant comme conclusion à ce chapitre :

« L'homme vit dans l'état de guerre : travail pénible et misères de toutes sortes dans ce monde où les êtres se combattent les uns les autres, où l'on ne naît que pour mourir quand ce n'est pas pour être tué. L'homme sans doute est doué de raison, capable de réfléchir, apte à la parole. Intelligent, il s'applique à modifier les choses, et, plus rarement, il modifie les hommes. Il acquiert de l'expérience à ses dépens en faisant des expériences. Quelquefois, pas aussi souvent qu'on serait tenté de le croire, il est capable de délibérer ses actes, et, de ce point de vue, on le peut regarder comme un être susceptible de moralité. En tant qu'être moral il veut lutter contre ses appétits et certains de ses désirs. »

« Mais il se trompe souvent, il n'est jamais assuré pleinement de ne se tromper pas. Aux erreurs de son intelligence, viennent s'ajouter, plus profondes encore et si souvent irréparables, les erreurs de la passion: amours tronquées, amours aveugles. Et sa volonté est si

souvent chancclanic ! Que Ton ajoute à cela rintentioii si commune de faire souffrir les autres, par malice, par cruauté, par désir de vengeance, quelquefois pour jouir simplement de la douleur d'autrui, et je me demande comment on j)eut ne pas voir cette vérité qui crève les yeux, (jue nous vivons dans l'injustice. Serait-ce là la vie véritable ? Je ne sais pas me résigner à le croire : elle serait absurde et méchante à la fois. Et je ne puis pas croire davantage que, pai' suite d'un concours de circonstances que personne ne saurait déterminer ni môme prévoir, cela qui est absurde deviendra bon. Le progrès fatal est une illusion et une sottise. Il est insensé de penser que la vie est bonne, il est insensé de penser que d'elle-même elle le deviendra un jour. L'histoire de l'homme dans le monde ne nous a jamais présenté que des spectacles de haine et de cruauté. L'homme a toujours vécu de la vie de proie. »

« Pourtant si c'était la vérité ? Si la grande nature n'avait d'autre fin f[ue de se dévorer incessamment ellemême, la vie, en ce cas, ne vaudrait pas, comme on dit, les, quatre fers d'un chien. »

« Je ne puis admettre que cela qui est et que je vois soit nécessaire, toute mon âme proteste contre cette affirmation que semblent lui imposer les choses; et, avec elle, toutes les âmes d'hommes, injustes pourtant et qui vivent dans l'injustice !...

«... Vivre longtemps, longtemps travailler, chercher de bonne foi le mot de l'énigme ! Et l'énigme serait qu'il n'y a pas d'énigme ! Et Ton peinerait ainsi à chercher raisonnablement la raison des choses qui seraient sans raison ! Gela ne se peut pas. Je ne peux pas, je ne veux pas le croire. L'homme serait le plus absurde des animaux à (jui la raison appartiendrait sans qu'il en pût faire un usage raisonnable. Et comment en ferait-il un usage raisonnable, si le mal ne pouvait être expliqué,

si la nature des choses était essentiellement déraisonnable '. »

L'antinomie existe incontestablement entre le fait et le droit. Ce n'est pas à dire qu'elle soit nécessaire. On comprend qu'elle puisse exister puisque la volonté humaine ne pourrait être nécessairement raisonnable sans cesser d'être une volonté libre. Mais toutes les volontés d'hommes peuvent être raisonnables et dès qu'elles seront raisonnables elles voudront être justes parce qu'elles devront être justes. Il n'est donc pas impossible d'espérer que le jour pourrait venir où la vérité, que la raison conçoit, triompherait de la réalité que la raison ne peut pas expliquer. 11 doit donc exister un impératif pratique. Puisque la raisonnons ordonne d'être raisonnables, il faut que jious puissions l'être, dans une certaine mesure du moins, pratiquement. Si la justice ne peut régner de longtemps sur la terre, il faut du moins c{ue cette espérance ne nous soit pas interdite qu'elle régnera un jour, si nous le voulons, si toutes les volontés, devenues raisonnables, tendent d'un commun efTort vers la réalisation de la cité juste et belle. 11 reste vrai, sans doute, que nous n'avons de devoirs à remplir que dans la mesure où nous pouvons les remplir ; la question est de savoir ce que nous pouvons faire, raisonnablement, ce que nous devons faire. Quelle sera la formule de V'wwT^ér^ûï pratique':

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